mort et d’espoirs anéantis. Il pouvait à peine avaler la nourriture
qu’il venait de préparer, bien qu’il n’eût rien mangé depuis le matin.
Quand il eut fini, il regarda sa montre. Elle marquait quatre heures. Le
soleil septentrional s’était évanoui derrière les forêts lointaines,
suivi aussitôt par la lumière défaillante du rapide crépuscule. Un
moment, Billy resta sans bouger hors de la cabane. Derrière lui, un
hibou poussa son hululement solitaire. Au-dessus de sa tête, un
passereau de buisson gazouilla. C’était justement l’heure de la fin du
jour et le commencement de la nuit, lorsque la solitude retient son
souffle et que le calme s’étend.
Billy croisa les bras et écouta. Hors du silence, là-bas, et des
ténèbres accrues, quelque chose l’appelait, l’appelait loin de la
cabane, loin de la tombe et de la grise immensité de la steppe. Il
retourna dans la hutte et empaqueta ses affaires. Il prit la petite
moufle pour la conserver avec les autres trésors, ensuite il sortit et
ferma la porte derrière lui. Il passa près de la tombe et, pour la
dernière fois, regarda l’endroit où Deane gisait inanimé.
--Au revoir, mon vieux! murmura-t-il, au revoir!
Le hibou hulula plus fort, tandis que Billy se tournait vers l’Ouest. Ce
cri le fit frissonner et il pressa le pas dans le désert sans limite qui
s’étendait des centaines de milles entre lui et le poste de Fond du Lac.
CHAPITRE XX
LA LETTRE
Des jours, des semaines et des mois d’un isolement comme Billy n’en
avait jamais connu de pareil auparavant suivirent ce pèlerinage à la
tombe de Deane. C’était plus que de l’isolement. Il avait connu
l’isolement, le chagrin et le besoin d’être seul parmi le chaos noir et
silencieux de la nuit polaire; il en était presque devenu fou et il
avait vu Pelletier sur le point de mourir pour un rayon de soleil et un
bruit de voix.
Mais cette fois-ci c’était autre chose. C’était une morsure plus
profonde, de jour en jour, de nuit en nuit, dans son âme. Il avait cru
que la pensée d’Isabelle et son souvenir l’auraient rendu plus heureux,
même s’il ne devait plus jamais la revoir. Mais en cela il s’était
trompé. La solitude n’incite pas à l’oubli. Chaque jour la voix de la
jeune femme semblait plus proche et plus réelle pour Billy; elle faisait
de plus en plus partie de ses pensées et d’une façon plus pressante. Il
ne se passait pas une heure de la journée qu’il ne se demandât où était
Isabelle.
Il espérait qu’elle et le bébé étaient retournées à la vieille maison de
Montréal où elle trouverait certainement des amis pour veiller sur elle.
Et pourtant, il avait peur qu’elle fût demeurée dans la solitude, que
son amour pour Deane l’eût retenue là et qu’elle eût trouvé un emploi de
femme dans quelque poste entre les terres supérieures et la steppe.
Parfois un désir irrésistible le possédait de retourner à la cabane de
Mac Tabb et d’apprendre où elle était partie. Mais il luttait contre ce
désir, comme un homme lutte contre la mort. Il savait qu’une fois qu’il
aurait cédé à la tentation de se rapprocher d’elle de nouveau, il
perdrait tout ce qu’il avait conquis dans son combat intérieur pendant
les journées d’épidémie à la cabane de Croisset.
De sorte que ses pieds l’emportaient sans répit vers l’Ouest, alors que
d’invisibles mains le retenaient en arrière. Il n’alla pas directement à
Fond du Lac, mais passa presque trois semaines avec un trappeur qu’il
avait rencontré près de la rivière Pipestone. On était en juin quand il
parvint à Fond du Lac. Il y demeura un mois. Il avait plus qu’à demi
escompté y passer l’hiver, mais le facteur du poste se montra peu
complaisant; en outre, Billy n’aimait pas le pays. Aussi, dès le début
de juillet, s’enfonça-t-il plus avant vers l’Ouest, dans la région
d’Athabasca; il suivit le rivage nord du Grand Lac et, deux mois plus
tard, arriva à Fort Chipewyan, près de l’embouchure de la rivière de
l’Esclave.
Il arriva à Chipewyan à un moment propice. Un géologue du gouvernement
et une mission de géographes se disposaient justement à en partir pour
la _Terre inconnue_ située entre le Grand Esclave et le Grand Ours. Les
trois hommes qui étaient arrivés d’Ottawa pressèrent Billy de se joindre
à eux. Il profita de l’occasion et demeura avec eux jusqu’à ce que la
mission retournât à la rivière Mackenzie par la route de Fort
Providence, cinq mois plus tard. Il resta à Fort Providence presque
jusqu’à la fin du printemps, puis descendit à Fort Wrigley où il
comptait plusieurs amis en service.
Quinze mois de courses vagabondes avaient produit leur effet sur lui. Il
ne pouvait plus résister à l’appel du trimardage qui le chassait d’un
endroit dans un autre. Et, de plus en plus irrésistible chez lui,
croissait le désir de retourner à l’ancienne région, le long du rivage
de la grande baie, là-bas, à l’Est. Il avait en partie combiné de
rejoindre les constructeurs de voies ferrées du nouveau Transcontinental
dans les montagnes de la Colombie britannique; mais en août, au lieu de
se trouver à Edmonton ou à Tête Jaune Cache, il était à Prince Albert à
trois cent cinquante milles à l’Est.
De cet endroit, il se dirigea vers le Nord, en compagnie d’une caravane
de gens qui se rendaient dans la région du Lac La Rouge, et en octobre,
obliqua vers l’Ouest, tout seul, par les canaux du Sissipuk et du Bois
Brûlé, jusqu’à Nelson House. Il continua vers le Nord, après une semaine
de repos, et, le 18 décembre, la première des deux grandes tempêtes qui
firent de l’hiver 1909-1910 un des plus tragiques dans l’histoire des
peuplades septentrionales, le surprit à trente milles de la Factorerie
d’York. Il lui fallut cinq jours pour parvenir au poste, où il fut
retenu pendant plusieurs semaines.
Ce furent les premières de ces terribles semaines de famine et de froid
intense pendant lesquelles plus de quinze cents personnes périrent dans
la région du Nord. Depuis les Terres désertes jusqu’au pied des versants
du Sud, la terre était couverte de quatre à cinq pieds de neige et, de
la mi-décembre à la fin de janvier, la température ne s’éleva pas à plus
de quarante degrés sous zéro et descendit la plupart du temps entre
cinquante et soixante.
De tous les points de la solitude, des nouvelles de famine et de mort
arrivaient au poste de la Compagnie. On ne pouvait relever les lignes de
pièges à cause du froid intense. Élans, caribous et les bêtes à
fourrures elles-mêmes s’étaient ensevelis sous la neige. Les Indiens et
les Métis s’amenaient dans les postes. Deux fois, à la Factorerie
d’York, Billy vit des mères apporter dans leurs bras leurs bébés morts.
Un jour, un trappeur blanc arriva, avec ses chiens et son traîneau et,
sur le traîneau, enveloppée dans une peau d’ours, il y avait sa femme
qui était morte à cinquante milles, en arrière, dans les forêts.
Pendant ces terribles semaines, Billy ne put s’empêcher jour et nuit de
penser à Isabelle et au bébé d’Isabelle. Il s’effrayait à l’idée que,
quelque part, dans la solitude, elles souffraient comme souffraient les
autres. Il devint à ce point obsédé par cette pensée qu’il fit, une
nuit, un rêve effrayant. Dans ce rêve, le visage de la petite Isabelle
lui apparut avec un masque pareil à celui de la mort, blême et froid et
amaigri par les privations.
Cette vision le décida. Il partirait à Fort Churchill et, si Mac Tabb
n’était point là, il se rendrait à sa cabane, par là-bas, du côté du
Petit Castor et apprendrait ce qu’il était advenu d’Isabelle et de la
petite fille. Quelques jours plus tard, vers le 27 janvier, la
température se releva brusquement et Billy se prépara aussitôt à
profiter du changement. Un métis en route pour Churchill l’accompagnait
et ils partirent le matin suivant. Le 20 février, ils arrivaient à Fort
Churchill.
Billy se rendit immédiatement au cantonnement du détachement. Il y avait
eu, en deux ans, plusieurs mutations et il ne restait plus qu’un homme
de l’ancien corps pour lui serrer la main. Sa première question fut au
sujet de Mac Tabb et d’Isabelle Deane. Ni l’un ni l’autre ne se
trouvaient à Churchill et n’y avaient été vus depuis l’arrivée du nouvel
officier de service.
Mais il y avait du courrier pour Billy: trois lettres. Il y en avait eu
une demi-douzaine d’autres, mais on les avait fait suivre à d’anciennes
adresses quelque part, là-bas, dans la solitude. Ces trois-là avaient
été retournées dernièrement de Fond du Lac. L’une était de Pelletier, la
quatrième qu’il avait écrite, disait-il, sans recevoir de réponse. Le
gosse était arrivé: une fille, et il se demandait si Billy était mort.
La seconde lettre était de son associé de Cobalt.
La troisième, il la tourna et retourna plusieurs fois avant de l’ouvrir.
Elle n’avait pas beaucoup l’air d’une lettre. Elle était usée, déchirée
aux coins, si salie et tannée d’eau que la suscription en était presque
illisible. Elle était allée à Fond du Lac et, de là, avait suivi à Fort
Chipewyan. Il l’ouvrit et vit que l’écriture à l’intérieur était à peine
plus lisible que l’adresse de l’enveloppe. Les derniers mots étaient
tout à fait distincts et il poussa un cri étouffé en reconnaissant que
cela venait de Rookie Mac Tabb.
Billy s’approcha d’une fenêtre et s’efforça de déchiffrer ce que Mac
Tabb avait écrit. Par place, quand l’eau n’avait pas effacé l’écriture,
il pouvait lire une ligne ou quelques mots. Presque tout était disparu,
sauf le dernier paragraphe et, lorsque Billy y arriva et en lut les
premiers mots, son cœur sembla tout aussitôt mourir en lui et il ne
pouvait plus y voir. Mot à mot, il déchiffra ensuite ce qui restait et,
quand il eut fini, il tourna son visage pétrifié vers le blanc
tourbillon de l’ouragan qui faisait rage de l’autre côté de la fenêtre,
les lèvres sèches comme s’il avait traversé une période de fièvre.
Une partie de ce dernier paragraphe était illisible. Mais il en restait
assez pour lui faire savoir ce qui s’était passé à la cabane du Petit
Castor, là-bas. Mac Tabb avait écrit:
«Nous pensions qu’elle était guérie... Elle retomba malade... Tout ce
qu’on a pu, mais cela ne faisait aucun bien... mourut juste cinq
semaines jour pour jour après votre départ. Nous l’avons enterrée
exactement derrière la cabane... Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous
imaginer comme je l’aimais, Billy... J’ai dû la rendre...»
Il y avait encore une douzaine de lignes ensuite, mais toutes détrempées
et incompréhensibles.
Billy froissa la lettre et le nouvel inspecteur se demandait quelles
mauvaises nouvelles cet homme avait reçues, tandis qu’il sortait dans le
chaos aveuglant de la tempête.
CHAPITRE XXI
L’ÉTINCELLE DE VIE
Pendant dix minutes Billy s’enfonça aveuglément dans la tourmente. Il
savait à peine la direction qu’il suivait, mais enfin il se retrouva
sous le couvert de la forêt à se répéter sans cesse le nom d’Isabelle.
--Morte! morte!... gémissait-il. Elle est morte!... morte!...
Ensuite, voici que fondit sur lui, refoulant plus avant son premier
chagrin, la pensée de la petite Isabelle. Elle était encore avec Mac
Tabb, là-bas, à Petit-Castor. Dans le brouillard glacé de la tempête, il
relut ce qu’il pouvait déchiffrer de la lettre de Rookie. Quelques mots
du dernier paragraphe le frappèrent d’une frayeur mortelle.
«Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer comme je l’aimais,
Billy... j’ai dû la rendre...» Qu’est-ce que cela signifiait? Qu’est-ce
que Mac Tabb lui avait dit dans cette partie de la lettre qui était
effacée?
La réaction se produisit tandis qu’il remettait la lettre dans sa poche.
Il revint rapidement sur ses pas jusqu’au bureau de l’inspecteur.
--Je vais descendre à Petit-Castor. Je vais partir aujourd’hui même,
dit-il. Y a-t-il ici, à Churchill, quelqu’un que je puisse avoir pour
m’accompagner?
Deux heures plus tard, Billy était sur le départ avec un Indien pour
compagnon de route. On ne pouvait obtenir de chiens ni par promesse ni
par argent, et ils s’en allèrent en raquettes avec approvisionnement de
nourriture pour deux semaines, se dirigeant au Sud-Ouest. Le reste du
jour et le jour suivant, ils voyagèrent sans quasiment se reposer.
Chaque heure qui s’écoulait ajoutait à la folle impatience qu’avait
Billy d’arriver à la cabane de Mac Tabb.
Au matin du second jour commença une de ces deux terribles tempêtes qui
balayèrent toute la région septentrionale pendant cet hiver de famine et
de mort. Malgré les conseils de l’Indien d’installer un campement fixe
en attendant que la température se relevât, Billy insista pour continuer
la route. La cinquième nuit, dans la région sauvage et inculte à l’ouest
d’Estawey, son Indien omit d’alimenter le feu et, quand Billy examina
son compagnon, il s’aperçut qu’il était à demi mourant d’une étrange
maladie.
Il disposa l’abri de baumier de l’Indien de manière qu’il fût capable de
résister à l’épreuve de la neige et du vent, coupa du bois et attendit.
La température continua à s’abaisser et le froid devint excessif. Chaque
jour les provisions diminuaient et, enfin, l’heure arriva où Billy vit
qu’il allait se trouver face à face avec le grand danger. Il s’éloignait
de plus en plus du camp à la recherche du gibier; même les passereaux de
buissons et les pinsons des neiges avaient disparu.
Une fois il lui vint à l’idée qu’il pourrait emporter ce qui restait des
provisions et de saisir l’infime chance qu’il avait encore de se sauver.
Mais il ne mit pas cette idée à exécution. Le douzième jour l’Indien
mourut. Ce fut une terrible journée. Il y avait encore de la nourriture
pour vingt-quatre heures.
Billy l’empaqueta ensemble avec ses couvertures et quelques ustensiles
de ferblanterie. Il se demandait si l’Indien était mort de maladie
contagieuse. En tout cas, il songea à avertir les autres voyageurs qui
pourraient passer par là et, au-dessus de l’abri de baumiers de son
compagnon, il planta un jeune arbuste au bout duquel il attacha une
bande de cotonnade rouge, le signe de la peste dans le Nord.
Alors, il s’en alla parmi la neige épaisse et les rafales sifflantes,
sachant bien qu’il n’avait pas plus d’une chance sur mille devant lui et
que son unique chance consistait à tourner le dos au vent.
Au soir de cette première journée de lutte, Billy dressa son campement à
la corne d’un bois de buissons qui n’était guère plus qu’un fourré. Il
avait remarqué que les futaies, les arbres et buissons qu’il avait
dépassés depuis midi étaient dépouillés et morts du côté qui était
tourné au Nord. Il fit cuire et mangea ses dernières provisions le jour
suivant et continua sa route. Le petit bois se changea en broussailles
et la broussaille elle-même en vastes étendues de neige que la tempête
balayait sans répit.
Toute cette journée, il fut en quête de gibier, d’un battement d’ailes
dénonçant une vie d’oiseau; il mâcha de l’écorce d’arbre, et, dans
l’après-midi, une bouchée d’appât à renard qui lui enfla la gorge au
point qu’il pouvait à peine respirer. A la nuit, il fit du thé, mais
n’eut rien à se mettre sous la dent. Sa faim était aiguë et douloureuse.
Ce fut de la torture le lendemain--le troisième jour--car le progrès de
la faim est rapide dans ces contrées où déjà rien que les gens très bien
portants ont besoin de quatre ou cinq repas quotidiens.
Il campa, bâtit un menu feu de broussailles à la nuit tombante et
s’endormit. Il faillit presque ne pas s’éveiller le lendemain matin et
quand il fut chancelant sur ses pieds, qu’il sentit encore les lanières
de la tempête lui cingler le visage et qu’il entendit la lamentation
sifflante des rafales au-dessus de la steppe, il n’ignora plus qu’enfin
l’heure était venue de comparaître face à face devant le Tout-Puissant.
Par une raison bizarre, il ne s’effraya point de sa situation. Il
s’aperçut que, même aux endroits unis, il pouvait à peine mouvoir ses
raquettes, mais ceci avait cessé de l’inquiéter comme il s’en était
d’abord inquiété. Il continua d’avancer, heure après heure, de plus en
plus faible. Au dedans de lui-même il y avait encore de la vie; il
faisait ce raisonnement que, si la mort devait venir, elle ne pourrait
prendre meilleur chemin. Elle promettait du moins d’être sans
souffrance, agréable même. La douleur aiguë et lancinante de la faim,
pareille à de petits couteaux électriques qui le transperçaient, était
finie et il n’éprouvait plus la sensation de froid extrême. Il avait
l’impression qu’il pourrait s’étendre dans la neige amoncelée et
s’endormir paisiblement.
Il savait ce que cela serait: un sommeil sans fin, avec les renards
polaires pour ronger ensuite ses os; aussi résistait-il à la tentation
et s’obligeait-il à marcher encore. La tempête se précipitait toujours
de la baie d’Hudson directement vers l’Ouest, lançant ses éternelles
giboulées d’une neige ronde et dure comme de la grenaille de plomb; de
la neige qui avait paru d’abord pénétrer sa chair, qui crissait sous ses
pieds comme si elle essayait de le faire trébucher et qui s’amassait en
remblais et en montagnes sur sa route. S’il pouvait seulement rencontrer
un bois, un abri! C’est ce vers quoi il tendait maintenant son énergie.
Lorsqu’il avait consulté sa montre la dernière fois, il était neuf
heures du matin. Maintenant il était tard dans l’après-midi. Il pouvait
aussi bien être nuit. Depuis longtemps, l’ouragan avait à moitié aveuglé
Billy. Il ne pouvait voir à plus d’une douzaine de pas devant lui. Mais
la petite flamme de vie qu’il portait en lui résistait toujours
bravement. C’était une héroïque étincelle de vie, une étincelle qui
s’obstinait, et dure à s’éteindre. Elle lui disait que lorsqu’il
arriverait à un abri, il pourrait au moins le _sentir_ et qu’il fallait
lutter jusqu’au bout. Le paquet à son dos n’avait plus de sens ni de
poids pour Billy. Il aurait pu faire un mille ou dix par heure. Cela
n’avait pas d’importance qu’il se hâtât, cela n’aurait rien changé à sa
situation présente.
Beaucoup se seraient couchés parmi la neige et seraient morts en paix,
faisant les rêves agréables qui viennent comme une sorte de récompense
aux infortunés qui périssent de faim et de froid. Mais l’étincelle qui
résistait ordonnait à Billy de mourir debout, s’il devait mourir. Ce fut
cette étincelle qui le conduisit à la fin vers un simulacre de bois
assez touffu pour lui fournir un abri contre le vent et la neige; elle
brûla alors un peu plus fort, sa flamme monta plus haut et lui rendit
une sorte de vue nouvelle.
Et alors, pour la première fois, il constata qu’il devait être nuit car
une lueur brillait devant lui et tout le reste était obscur. Sa première
pensée fut que c’était un feu de campement à des milles et à des milles,
au loin. Puis cette lueur se rapprocha, si bien qu’il sut que c’était
une lumière à la fenêtre d’une cabane. Il se traîna de ce côté-là et,
quand il fut à la porte, il essaya d’appeler; mais aucun son ne sortait
de ses lèvres tuméfiées. Il lui sembla passer au moins une heure avant
de pouvoir dégager ses pieds de ses raquettes. Pais il tâtonna après un
loquet, poussa contre la porte et s’élança à l’intérieur de la hutte.
Ce qu’il vit ressemblait à un tableau qui se serait brusquement révélé à
la lueur d’un éclair. Dans la cabane, il y avait quatre hommes. Deux
étaient assis à une table juste devant lui. L’un de ceux-là tenait un
cornet levé et avait tourné vers lui un visage rude et barbu. L’autre
était un tout jeune homme et, en ce moment, Billy fut frappé de ce fait
bizarre que l’individu en question serrait dans ses mains une boîte de
conserve. Une troisième personne le dévisageait de l’endroit où elle
était en train de suivre le jeu des deux autres.
Lorsque Billy entra, l’homme retirait justement de ses lèvres une
bouteille à demi remplie. La quatrième personne était assise au bord
d’un lit de camp avec un visage si blême et si amaigri qu’on l’aurait
prise pour un cadavre, n’eût été le regard sombre de ses yeux caves.
Billy respira l’odeur du whisky; il flaira de la nourriture. Il ne vit
aucun signe de bienvenue sur les visages tournés vers lui, mais il
avança quand même, marmottant des paroles incohérentes. Et alors,
l’étincelle, l’étincelle de vitalité qui s’obstinait en lui s’éteignit
subitement et il s’écroula sur le plancher. Il entendit une voix qui
venait à lui apparemment de très, très loin et qui disait:
--Qui diable est-ce là?
Ensuite, après, lui sembla-t-il, un long temps, il entendit la même voix
qui disait.
--Foutez-le dehors!
Après quoi, il perdit connaissance. Mais en ce dernier instant, entre la
lumière et les ténèbres, il éprouva un étrange frisson qui lui donna
l’envie de se remettre debout, car il lui semblait avoir reconnu la voix
brutale qui avait dit: «Foutez-le dehors!»
CHAPITRE XXII
FAMINE
Longtemps avant de reprendre ses sens, Billy savait qu’il n’était pas
étendu dans la neige et qu’une boisson chaude descendait dans sa gorge.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il n’y avait plus de lumière dans la cabane.
Il faisait jour. Mac Veigh se sentait bien, mais il y avait quelque
chose dans la cabane qui le tirait de son repos. C’était l’odeur du
bacon frit. Toute sa fringale l’avait repris. La joie de vivre, de
penser, brillait dans son visage amaigri tandis qu’il se redressait. Un
autre visage, le visage barbu aux yeux rougis, un visage presque bestial
dans sa farouche interrogation, se pencha sur lui.
--Où est ta mangeaille, l’ami?
La question fit l’effet d’un coup de poignard. Billy n’entendit pas le
son de sa propre voix tandis qu’il répondait:
--Je n’en ai pas!
La voix de l’homme barbu fut comme un rugissement, tandis qu’il criait
aux autres:
--Il n’a pas de victuailles!
En ce moment, Billy réprima le cri qui sortait de ses lèvres. Il
reconnaissait la voix maintenant et l’homme aussi. C’était Bucky Smith!
Billy se souleva à demi et retomba à la renverse. Bucky ne l’avait pas
reconnu. Sa barbe à lui également, ses cheveux hirsutes et sa figure
émaciée avaient empêché qu’on le reconnût.
--Hé bien, nous partagerons, Bucky, murmura une voix faible. C’était
celle de l’homme au visage blême et maigre qui était assis au bord du
lit la nuit précédente.
--Partage du diable! grommela l’autre. C’est votre faute, à toi et à
Sweedy. Vous avez tort! Vous avez tort!
Ces mots frappèrent d’horreur les oreilles de Billy. La famine était
dans la cabane. Il s’était échoué parmi des bêtes, non parmi des hommes!
Il vit l’individu au visage maigre se rasseoir de nouveau au bord du lit
de camp. Sans mot dire, il regarda les autres pour voir qui était
Sweedy. C’était le jeune homme qui tenait la boîte de haricots. C’était
lui qui faisait griller du «bacon» sur le fourneau de tôle.
--Nous partagerons, Henry et moi, dit-il. Je vous l’ai dit, la nuit
dernière. Il regarda Billy: «Content que vous alliez mieux,
félicita-t-il. Vous voyez, vous êtes tombé chez nous à un mauvais
moment. Nous sommes aux abois pour la mangeaille. Nos deux Indiens sont
partis en chasse voici une semaine et ils ne sont pas revenus. Ils sont
morts ou filés et nous ne valons guère mieux que des mourants... si la
tempête ne s’apaise pas très bientôt. Vous pouvez avoir un peu de notre
nourriture à Henry et à moi.»
C’était une froide invitation et qui manquait d’enthousiasme et de
sympathie et Billy sentait que même cet homme-là souhaitait qu’il fût
mort avant d’atteindre la cabane. Mais l’individu était humain, du moins
n’avait-il pas joint sa voix à celle de l’autre qui avait désiré le
rejeter au dehors. Il s’efforça de lui exprimer sa reconnaissance et, en
même temps, de lui cacher sa faim.
Il s’aperçut qu’il y avait trois minces tranches de lard dans la poële à
frire, et il se rendit compte qu’il serait déplacé de révéler un appétit
de crève-la-faim devant pareille détresse. Bucky le regardait bien en
face, tandis qu’il se mettait debout et il était certain maintenant que
l’homme qu’il avait fait chasser du service ne l’avait pas reconnu. Il
s’approcha de Sweedy.
--Vous m’avez sauvé la vie, dit-il en lui tendant la main. Voulez-vous
me la serrer?
Sweedy lui donna une molle poignée de main.
--C’est infernal! fit-il à voix basse. Nous aurions eu des haricots ce
matin, si je n’avais pas joué aux dés avec lui, la nuit dernière. Il
désigna d’un signe de tête Bucky en train d’ouvrir la boîte. «Il a
gagné.»
--Mon Dieu!... commença Billy.
Il n’acheva point. Sweedy retourna le bacon et ajouta: