sinistre de la mort rouge--la petite vérole--et Billy connaissait bien
le cours de la maladie. Il croyait que la fièvre avait frappé Isabelle
trois ou quatre jours auparavant et qu’il y aurait encore trois ou
quatre jours pendant lesquels la jeune femme aurait le délire. Puis
viendrait la réaction, Isabelle se réveillerait à la certitude que son
mari était mort et que lui, Billy, était demeuré avec elle, seul, tout
ce temps-là.
Il écouta un moment à la porte. Isabelle reposait tranquillement et il
sortit de la cabane sans faire de bruit. La nuit était devenue plus
sombre et plus dense. Pas une éclaircie dans les mornes ténèbres
là-haut. Le vent s’était levé du Nord-Est, tout juste assez de vent pour
faire se lamenter les cimes des arbres et emplir d’un bruit inquiet
l’horizon borné qui enveloppait Billy. Il alla vers la tente où avait
été la petite Isabelle et il y avait dans l’air quelque chose qui
l’oppressait. Il regrettait d’avoir envoyé tous les chiens avec Mac
Tabb. Une immense solitude l’accablait. C’était comme une main visqueuse
étouffant son cœur sous son étreinte et lui donnant la nausée. Il se
retourna et regarda la lumière de la cabane. Isabelle était là et il
avait cru que là où elle était il ne serait jamais plus solitaire. Mais
il savait maintenant que s’était creusé entre eux un abîme qu’une
éternité ne pourrait combler. Il frissonna, car en même temps que le
vent nocturne il lui semblait sentir de nouveau la présence de Scottie
Deane. Il serra les poings et plongea les yeux égarés au puits des
ténèbres.
On eût dit qu’il avait entendu les «Cavaliers sauvages» passer par là,
haletant et chevauchant à travers les cimes des sapins, les cavaliers
sauvages envoyés pour rassembler les âmes des morts. Deane était avec
lui, comme son fantôme avait été avec lui, la nuit qu’il s’en retournait
vers Pelletier après avoir planté la croix sur la tombe de Scottie. Et
pendant quelques instants, le sentiment de cette obscure présence parut
alléger le fardeau étouffant qui pesait sur son cœur. Il savait que
Deane comprendrait et sa présence le réconfortait. Il alla regarder dans
la tente, bien qu’il n’eût rien à y voir.
Il retourna ensuite à la cabane. Le souvenir de la tombe et de la croix
de bouleau le ramena à la pensée de son devoir à l’égard de la jeune
femme. De sa pochette de caoutchouc il tira un bloc-notes et un crayon.
Pendant plus d’une heure ensuite, il travailla sans répit à la lueur
vacillante de la lampe. Il savait qu’Isabelle irait revoir Deane.
Bientôt peut-être... ou dans longtemps; mais elle irait. Et pas à pas,
il traça sur une carte la route qui conduisait de la petite cabane à la
lisière de la steppe. Après quoi, de sa large et rude écriture, il
écrivit les sentiments qui débordaient de son cœur.
«Que Dieu vous ait toujours en sa garde! Je voudrais donner ma vie pour
vous le rendre. Je ne veux pas que sa tombe demeure ignorée. J’y
retournerai un jour et j’y planterai des fleurs bleues. Je suppose que
vous ne connaîtrez jamais ce que j’aurais voulu faire pour vous le
ramener et vous rendre heureuse.»
Il savait qu’il n’avait point fait une promesse qu’il ne pourrait tenir.
Il retournerait à la tombe solitaire à la lisière de la steppe. Un vague
appel l’y attirait maintenant, un appel qu’il ne pouvait comprendre et
qui venait du fond de sa tristesse. Il plia le papier, l’enveloppa dans
une feuille blanche et, à l’extérieur, il écrivit le nom d’Isabelle
Deane. Puis il plaça le paquet avec les lettres sur la planchette
au-dessus de la table. Il était certain qu’elle dût le trouver là.
* * * * *
Ce qui se passa durant la terrible semaine qui suivit cette nuit-là, nul
autre que Mac Veigh ne le saurait jamais. Pour lui, ce furent sept jours
de lutte dont il garderait le souvenir jusqu’à la fin de sa vie. Nuits
sans sommeil et journées sans sommeil. Lutte amère, presque sans repos,
avec l’horrible fantôme qui planait toujours dans la chambre du fond.
Lutte qui émaciait ses joues et creusait des rides profondes sur son
visage, lutte pendant laquelle la voix d’Isabelle lui parlait tendrement
et en s’excusant pendant une heure, avec amertume pendant l’heure
suivante. Il sentit la caresse de ses mains. Plus d’une fois elle
l’attira vers le doux frémissement de ses lèvres fiévreuses. Et puis, à
des moments plus terribles, elle l’accusa de pourchasser à mort l’homme
qui gisait sous la croix de bouleau.
Les trois jours de torture s’allongèrent en quatre et le quatrième
jusqu’au septième. Au plus intime de son être, Mac Veigh souffrait, car
il comprenait la signification que tout cela prenait pour lui. Et le
troisième, le cinquième et le septième, il alla jusqu’à la cabane de Mac
Tabb; Rookie sortit et lui parla de loin, à l’aide d’un porte-voix
d’écorce de bouleau. Le septième jour, on n’avait pas encore de
nouvelles de Joë l’Indien ni de sa mère. Et ce jour-là, pour la dernière
fois, Billy joua son rôle de Deane.
Il entra dans la chambre d’Isabelle avec le bouillon, des rôties et un
bassin d’eau; quand elle eut mangé un peu, il la souleva et mit pour la
soutenir des couvertures derrière elle, afin de pouvoir peigner et
tresser ses magnifiques cheveux. Il faisait plus clair dans la chambre,
malgré le rideau qu’il avait tiré étroitement. Au dehors, le soleil
brillait et sa lueur pâle traversait le rideau et éclairait les
somptueuses nattes qu’il brossait.
Lorsqu’il eut fini, il recoucha doucement Isabelle sur l’oreiller. Elle
le regardait d’une façon singulière. Alors d’un coup qui lui fit froid
au plus secret de l’âme, il lut ce qui était dans ses yeux: la guérison
et le retour à la conscience. Il vit brusquement reparaître en eux
l’ancienne frayeur, le vieux chagrin, la renaissance de sa véritable
personnalité! Il n’attendit pas de l’entendre parler, mais il se
détourna comme il avait fait cent fois déjà et quitta la chambre.
Dans la pièce voisine, il resta un moment debout en silence, rassemblant
son courage pour l’épreuve qui approchait. La fin était venue pour lui.
Il surmonta sa faiblesse et, un instant après, se dirigea vers la porte
du fond. Mais cette fois-ci il n’entra point, comme il faisait
auparavant. Il frappa. C’était la première fois. Et la voix d’Isabelle
lui cria d’entrer. Une douleur aiguë traversa soudain le cœur de Billy
lorsqu’il vit que la convalescente s’était installée de manière à
détourner de lui son visage. Il se pencha sur elle et dit doucement:
--Vous êtes mieux. Le danger est passé.
--Je suis mieux, et... et... est-ce que c’est fini? l’entendit-il
murmurer.
--Oui.
--Et... le bébé?
--Il se porte bien, oui.
Il y eut un moment de silence. La chambre, eût-on dit, frémissait. Puis
Isabelle dit faiblement.
--Vous étiez seul?
--Oui, seul, pendant sept jours.
Elle tourna complètement sas yeux vers lui. Il pouvait voir leur éclat
dans le demi-jour. Il lui sembla que leur regard descendait jusqu’aux
arcanes de son âme et qu’en ce moment Isabelle savait. Elle savait qu’il
avait assumé le rôle de David et, tout à coup, elle détourna sa face
avec un étrange sanglot, un sanglot de honte. Il la sentit qui
tremblait. Elle semblait avoir peine à respirer et à rester ferme et il
entendit de nouveau les mots terribles:
--Vous... vous... vous...
--Oui, oui, je sais, je comprends, dit-il, et son cœur lui faisait mal.
Vous pouvez être tranquille désormais. Je vous ai promis que si vous
guérissiez je partirais. Et je vais partir. Personne ne saura jamais. Je
vais partir.
--Et vous ne reviendrez jamais plus?
Sa voix était terriblement calme et froide.
--Jamais, dit-il. Je le jure.
Elle s’écarta de lui au point qu’il ne pouvait déjà plus distinguer
d’elle que l’éclat de ses larges tresses dans un rayon de lumière. Mais
il pouvait entendre son souffle sanglotant. Elle sut à peine quand il
quitta la chambre, tant il s’en alla doucement. Il referma sur lui la
porte et, cette fois, il mit le loquet. La porte extérieure était
ouverte et, tout à coup, il entendit ce pourquoi il avait attendu et
prêté l’oreille: le bref et sec aboiement des chiens et une voix
d’homme.
En trois bonds, il fut dehors. A mi-chemin, dans l’étroite clairière,
Joë l’Indien avait fait halte avec l’attelage. Un coup d’œil vers le
traîneau convainquit Billy que la mère de Joë ne l’avait pas déçu. Une
petite vieille, maigriote et ratatinée, se dégageait d’un tas de peaux
d’ours, tandis qu’il courait vers elle. De ses yeux enfoncés et vifs,
elle le regardait approcher, et ses mains étaient si décharnées qu’elles
ressemblaient à des serres. Mais, malgré son aspect peu engageant, Billy
l’aurait presque embrassée à son arrivée.
Elle s’appelait Maballa, avait dit Rookie, et elle comprenait l’anglais
qu’elle pouvait parler mieux que son fils. Billy lui expliqua la
disposition de la cabane et, quand il eut terminé, elle prit un petit
paquet sur le traîneau, gloussa quelques mots à Joë l’Indien et suivit
Mac Veigh sans une seconde d’hésitation.
Qu’elle n’eût point peur de la contagion ajoutait au soulagement de
Billy. Aussitôt qu’elle fut débarrassée de son capuchon et de sa lourde
couverture, elle entra sans crainte dans la chambre du fond et, une
minute après, Billy l’entendit qui parlait à Isabelle.
Rassembler les quelques objets qui lui appartenaient et les empaqueter
lui prit quelques instants. Puis il sortit et leva sa tente. Joë
l’Indien était déjà parti et il suivit sa trace. Une heure après, Mac
Tabb, averti par l’appel de Billy, apparaissait à la porte de sa cabane.
Il fit le tour de la hutte et prit le vent jusqu’à ce qu’il fût à moins
de cinquante pas de Mac Veigh.
Billy lui dit ce qu’il allait faire. Il allait partir à Churchill; il
lui confiait Isabelle et le bébé. De Fort Churchill, il enverrait une
escorte pour ramener la jeune femme et l’enfant vers le pays habité. Il
désirait des vêtements nouveaux, quelque chose du moins qu’il pût
mettre. Ceux qu’il portait, il serait forcé de les brûler. Il suggéra
qu’il pourrait mettre un des complets de Joë, si ce dernier en avait de
rechange. Et Mac Tabb rentra dans la cabane pour revenir, quelques
instants plus tard, avec une brassée de vêtements.
--Voilà tout ce dont vous avez besoin, sauf une chemise et des caleçons,
dit Mac Tabb en déposant le tout en tas sur la neige. Je vais attendre
un peu que vous vous soyez changé. Il vaut mieux brûler ces vêtements-là
tout de suite. Le vent pourrait tourner et il ne faut pas que je sois
pris dans les bouffées de fumée.
Il s’éloigna à distance rassurante pendant que Billy ramassait les
vêtements et entrait sous bois. D’un bouleau il détacha un tas d’écorce
et, au fur et à mesure qu’il se déshabillait, il y jetait ses vieux
vêtements. Mac Tabb pouvait entendre le crépitement et le craquement du
feu, lorsque Billy reparut vêtu du pantalon en peau de daim, numéro
deux, de Joë l’Indien, d’un paletot de fourrure usé et dépenaillé, d’une
casquette en peau d’anguille et d’une paire de mocassins trop étroits
pour lui.
Pendant un quart d’heure, les deux hommes bavardèrent, Mac Tabb se
tenant toujours à cinquante pas de la démarcation dangereuse. Puis il
s’en alla et ramena les chiens et le traîneau de Billy.
--J’aurais aimé vous serrer les mains, Billy, s’excusa-t-il, mais je
pense qu’il vaut mieux pas. Je ne suppose pas que nous osions sortir le
mioche?
--Non, dit Billy. Au revoir, Mac. Je vous reverrai plus tard. Allez
seulement la chercher et apportez-la jusqu’au seuil, voulez-vous? Il ne
faut pas qu’elle sache que je suis ici et je la regarderai de loin. Elle
ne comprendrait pas, n’est-ce pas? si elle savait que je suis ici et que
je ne suis pas venu la voir.
Il se dissimula parmi la sapinière, tandis que Mac Tabb pénétrait dans
la cabane. Peu après, ce dernier reparaissait. Isabelle était dans ses
bras et Billy réprima un sanglot. Pendant une minute elle tourna son
visage vers lui et il put voir qu’elle montrait du doigt la direction
que Rookie lui avait indiquée. Puis l’instant d’après le soleil illumina
la chevelure de l’enfant d’une flamme d’or, comme Billy l’avait vu la
première fois, en ce jour mémorable à Fullerton. Il voulait lui crier un
mot, au moins un mot, mais ne sortit de sa bouche que le sanglot qu’il
s’efforçait de refouler.
Il se tourna vers la forêt. Et cette fois il savait qu’il s’en allait
pour toujours.
CHAPITRE XIX
UN PÈLERINAGE A LA STEPPE
Le quatrième soir, après avoir quitté la cabane atteinte par le fléau,
Billy était campé sur la rivière Loutre Boiteuse, à cent quatre-vingts
milles de Fort Churchill, là-bas, sur la baie d’Hudson. Il avait fini
son souper et fumait sa pipe.
Il faisait une soirée merveilleusement claire, le ciel flambant
d’étoiles et de pleine lune. Plusieurs fois Billy avait regardé la lune.
C’était la lune que les Indiens nomment la Lune sanglante, rouge comme
du sang, aux bords déchiquetés et comme suintants. Dans la croyance
indienne, elle signifiait malheur à qui ne la gardait point derrière
soi. Pendant sept nuits consécutives, elle avait tracé son sillage
pourpre à travers les cieux pendant cette terrible année d’épidémie où
un quart de la population forestière du Nord avait péri. Depuis lors,
elle était connue comme la Lune de la Peste.
Billy n’avait vu la lune ainsi que deux fois auparavant. Il n’était pas
superstitieux mais, ce soir-là, il était rempli d’une bizarre sensation
de malaise. Il se mit à rire d’un rire nerveux tandis qu’il fixait les
flammes pétillantes du bouleau et il se demanda quelle nouvelle
infortune pouvait bien lui être réservée. Et puis, lentement, une
douceur parut venir vers lui du fond de la nuit admirable, comme une
main lénifiante, pour apaiser son cœur broyé de douleur. Enfin, une fois
de plus, il était dans son domaine. Car les solitudes balayées par les
vents et les bois secoués avaient été sa demeure; plusieurs fois il
s’était dit que la vie, loin d’eux, lui serait impossible. Plus
intensément que jamais cette pensée le pénétrait cette nuit-là.
Il faisait partie d’eux et eux faisaient partie de lui. Et alors qu’il
levait les yeux vers la lune rouge, sa vue ne lui causait plus
d’inquiétude, mais un sentiment de joie singulière. Pendant une heure il
resta là assis, méditatif, et le feu s’éteignit. Autour de lui le
frémissement et le murmure de la solitude l’enserraient de plus en plus.
C’était son monde; il respira plus longuement et il écouta. Solitaire et
le cœur blessé, il sentit la vie, la sympathie et l’amour de la nature
s’insinuer en lui, s’attrister de sa tristesse, le réchauffer de leur
espoir, l’assurer de nouveau de l’amitié de ces arbres, de ces montagnes
et de toute l’immensité vide qui l’environnait. Cent fois, dans cette
étrange illusion qui naît de l’isolement dans l’extrême Nord, là-bas, il
avait donné vie et forme aux ombres étoilées qui l’entouraient, aux
ombres des hauts sapins, des arbustes tordus, des roches et même des
montagnes.
Et maintenant ce n’était plus un jeu. A mesure que chaque heure
s’écoulait, cette nuit-ci, à chaque jour et chaque nuit qui suivaient,
ils devenaient plus réels pour Mac Veigh. Les feux qu’il allumait dans
l’obscurité infinie lui représentaient des scènes comme ils ne l’avaient
jamais fait jusqu’alors. Les arbres et les roches, les buissons
rabougris le réconfortaient de plus en plus dans la solitude et lui
donnaient l’illusion de la vie dans le mouvement de va-et-vient de leurs
ombres. Partout, c’étaient les mêmes vieux amis fidèles, et sans
changement. L’ombre des sapins qui, cette nuit, lui faisait signe à sa
manière silencieuse était la même que celle qui lui avait fait signe la
nuit précédente et des centaines de nuits auparavant; les étoiles
étaient les mêmes, les vents qui chuchotaient au faîte des arbres
étaient les mêmes; chaque chose était comme elle était la veille et
comme elle était il y avait des années et des années. Il savait que dans
ces choses--et dans ces choses seulement--il posséderait toujours
Isabelle.
Elle retournerait vers la civilisation et les scènes changeantes de la
vie, là-bas, feraient qu’elle oublierait bientôt, sans doute. Mais dans
son monde à lui, il n’y avait pas de changement. Dans dix ans, il
pourrait reparcourir leur ancienne route et y trouver encore des débris
calcinés du feu de campement qu’il avait allumé pour elle, cette
nuit-là, hors de la steppe.
La solitude garderait mémoire d’elle aussi longtemps qu’il en ferait
lui-même partie et, maintenant qu’il approchait de Churchill, il savait
qu’il en ferait toujours partie.
Trois semaines après avoir quitté la cabane de Croisset, Billy arriva à
Fort Churchill. Un mois l’avait tellement changé que le facteur ne le
reconnut pas tout d’abord. L’inspecteur de service le regarda deux fois
et s’écria: «Mon Dieu! c’est vous, Mac Veigh?»
A Pelletier seul, qui l’attendait, Billy raconta tout ce qui s’était
passé là-bas, sur le Petit Castor. Plusieurs lettres étaient arrivées
pour lui à Churchill et l’une d’elles l’informait qu’une mine d’argent
dans laquelle il avait des intérêts, du côté de Cobalt, avait prospéré
et que ses actions dans la vente lui rapportaient aux alentours de dix
mille dollars.
Il se servit de cette bonne fortune inattendue comme excuse près de
l’inspecteur, quand il refusa de rengager. Une semaine après son retour
à Churchill. Bucky Smith était honteusement chassé du service.
Il y avait plusieurs personnes près d’eux, quand Bucky, un sourire aux
lèvres, vint à Billy et s’offrit à lui serrer la main.
--Je ne vous garde pas rancune, Billy, déclara-t-il assez haut pour que
les autres pussent entendre. Seulement vous avez commis une grave
erreur.
Puis en quelques mots, pour les oreilles de Billy seulement, il ajouta:
«Souvenez-vous de ce que je vous ai promis. Je vous tuerai à cause de ce
que vous avez fait, dussé-je vous poursuivre jusqu’au bout du monde!»
Quelques jours après, Pelletier partit aux dernières fontes des neiges
afin d’essayer d’arriver à Nelson House pendant que les transports en
traîneau étaient encore possibles.
--J’espérais que vous viendriez avec moi, Billy, suppliait-il pour la
centième fois. Ma fiancée aurait aimé vous voir venir et vous savez
comme je le désirais!
Mais Billy ne se laissa point ébranler.
--J’irai te voir un jour... quand vous aurez un mioche, promit-il, en
s’efforçant de rire, tandis qu’il serrait pour la dernière fois la main
de son vieux camarade.
Il demeura au poste encore trois jours après le départ de Pelletier. Au
matin du quatrième jour, sac au dos et sans chiens, il partit vers le
Nord-Ouest.
--Je crois que je vais passer l’hiver prochain à Fond du Lac, dit-il à
l’inspecteur. S’il y avait de la correspondance pour moi, vous pouvez
l’envoyer là-bas, si vous en trouvez l’occasion. Et si je ne suis pas à
Fond du Lac, on la retournera à Fort Churchill.
Il disait Fond du Lac, parce que la tombe de Deane se trouvait entre
Churchill et le vieux poste de la Compagnie de la baie d’Hudson, par
là-bas, dans la région d’Athabasca. Les steppes étaient les seuls
endroits qui l’attiraient désormais, les seules choses auxquelles il
osât répondre. Il garderait la promesse faite à Isabelle et visiterait
la tombe de Scottie. Du moins il s’efforça de penser qu’il accomplissait
une promesse. Mais au tréfonds de lui-même, il y avait un sentiment
intime qu’il n’aurait pu expliquer.
C’était comme si, parfois, un esprit l’accompagnait, marchant à son côté
et qui rôdait autour de ses feux de campement la nuit; lorsqu’il se
laissait aller à la bonne humeur, il sentait que c’était dû à la
présence de Deane. Il croyait à la robuste amitié, mais il n’avait
jamais cru à l’amour d’un homme pour un homme. Il n’avait jamais pensé
que pareil sentiment pût exister, sauf peut-être de père à fils. Pour
lui, dans tous les châteaux irréels qu’il avait bâtis et dans tous les
rêves qu’il avait faits, l’alpha et l’oméga de l’amour se limitaient à
la femme. Pour la première fois il comprenait ce que cela voulait dire:
aimer un homme, la mémoire d’un homme.
Quelque chose le retint de confier le secret de sa mission à Churchill,
même à Pelletier. Le soir avant son départ, il avait caché en fraude une
cognée à la corne de la forêt et le second jour il en fit usage. Il se
rendit à un gros bouleau d’une seule venue, de dix-huit pouces de
diamètre, et il installa sa tente à cinquante pas de là. Avant de se
rouler dans ses couvertures, cette nuit-là, il avait abattu l’arbre. Le
jour suivant il en équarrit le pied, et avant la tombée du soir, le
lendemain, il y avait taillé une plaque épaisse de deux pouces, large
d’un pied, et longue de trois. Quand il reprit sa marche le lendemain
matin vers le Nord-Ouest, il abandonna sa cognée derrière lui. La
quatrième nuit, il travailla avec son couteau de chasse et sa hachette
de ceinture, amincissant la planchette vers le bas, l’aplanissant et
l’égalisant. Il passa la cinquième nuit et la sixième nuit à faire
rougir au feu l’extrémité d’une baguette de fer et à graver dans le
bois, par ce moyen, les trois premières lettres de l’épitaphe de Deane.
Un moment, il hésita, se demandant s’il inscrirait Scottie comme prénom
ou David. Il se décida pour David.
Il voyageait sans se presser, car pour lui le printemps était la plus
belle de toutes les saisons de la solitude. Les neiges fondues
chantaient entre les coteaux et se précipitaient dans les vallons. Les
bourgeons des peupliers se gonflaient prêts à éclater et les
vignes-lierres étaient rouges comme du sang dans la gloire de leur vie
nouvelle.
Dix-sept jours après avoir quitté Churchill, il parvint à la bordure de
l’immense steppe. Pendant deux jours il obliqua à l’Ouest et, de bonne
heure dans la matinée du troisième jour, il parcourut du regard la grise
étendue, mouchetée de caribous en course, que Pelletier, lui et la
petite Isabelle avaient traversée lorsqu’ils fuyaient les Esquimaux. Il
se rendit d’abord à la cabane où il entra. Il était évident que personne
n’y était venu depuis qu’il l’avait quittée. Sur le lit de camp où Deane
était mort, il trouva une des mitaines de la petite Isabelle. Il s’était
demandé où elle l’avait perdue et il en avait fait une autre de peau de
lynx en se rendant à la hutte de Croisset.
Le petit lit qu’il avait installé pour l’enfant sur le plancher était
encore comme elle y avait dormi la dernière fois et, sur le bout de
couverture qui avait servi d’oreiller, se voyait encore l’empreinte de
sa tête. Au mur pendait une paire de vieux pantalons que Deane avait
portés. Billy considérait ces objets, immobile et silencieux, son paquet
à ses pieds. Il y avait dans la cabane une atmosphère qui l’étouffait,
l’angoissait, et il luttait pour maîtriser cette ambiance, en
sifflotant. Ses lèvres semblaient inertes. Enfin, il sortit et se
dirigea vers la tombe.
Les renards avaient passé par là et avaient un peu fouillé autour de la
croix de bois. A part quoi, nul changement. Pendant le reste de l’avant
midi, Billy abattit un plant plus épais et en enfonça le gros bout à
trois pieds de profondeur dans la terre à demi gelée, au chevet de la
tombe. Puis, avec de longues pointes qu’il avait apportées, il y cloua
la planchette. Il pensait que personne ne saurait jamais ce que
signifiaient les mots de l’épitaphe, personne sinon lui et l’esprit de
Scottie Deane. De l’extrémité de la baguette rougie au feu, il avait
gravé dans le bois ceci:
David Deane
Décédé le 27 Février 1908.
Aimé par Isabelle et celui
Qui voudrait pouvoir prendre
Votre place et vous rendre
à Elle.
W. M. 15 Avril 1908.
Il ne s’arrêta point quand vint l’heure du dîner, mais d’une crête
située à quelques centaines de mètres de là, il apporta des pierres et
construisit un monticule de quatre pieds de haut, tout autour du jeune
plant, afin que ni tempêtes mi bêtes sauvages ne pussent l’abattre. Puis
il se mit à chercher dans les endroits les plus chauds et les plus
ensoleillés de la forêt où les sommités verdoyantes de la vie végétale
commençaient à se révéler. Il trouva des perce-neiges, des silènes
roses, de la vigne pourpre et les déterra racine par racine; enfin, en
regardant entre deux rocs, il découvrit la tige élancée d’une fleur
bleue. Il planta la vigne-lierre autour du tumulus et la fleur bleue au
chevet de la tombe.
Midi était passé depuis longtemps quand retourna à la cabane et, une
fois de plus, il y fut accablé par l’effrayante solitude qui s’en
dégageait. Il ne s’était pas imaginé cela. L’esprit de Deane et son
occulte présence lui avaient paru plus près de lui à côté des feux de
campement et parmi les bois. Billy fit cuire de la viande sur le
fourneau, mais la flambée lui sembla bizarre et anormale dans la chambre
déserte.