Mac Tabb entendit le cri étouffé qui s’échappa des lèvres de Billy. Il

n’avait pu le refouler. Bon Dieu! si elle partait!... comme le monde

serait vide! Ne plus la voir jamais, après ces jours de terreur en

perspective! Mais si elle vivait, s’il savait que le soleil brillait

dans ses beaux cheveux, que ses yeux bleus se levaient encore vers les

étoiles: et que dans ses tendres prières elle penserait quelquefois à

lui en même temps qu’à Deane, la vie ne serait pas aussi solitaire pour

lui.

Mac Tabb était revenu à son côté.

--Mal à la tête? demanda-t-il.

--Un peu, mentit Billy. La route est plane devant nous. Excitez les

chiens.

Une demi-heure plus tard, le traîneau faisait halte devant la cabane de

Croisset. Billy désigna la tente.

--La petite est là, dit-il. Allez faire sa connaissance, Rookie. Je vais

jeter un coup d’œil à l’intérieur pour voir si tout va bien.

Il entra sans bruit dans la cabane et ferma doucement la porte derrière

lui. La porte du fond était comme il l’avait laissée, à moitié ouverte,

et il regarda dans la chambre avec un sauvage battement de cœur. Il ne

pouvait plus hésiter. Il fit un pas en avant et prononça son nom:

--Isabelle!

Le lit remua et Billy fut surpris de la rapidité avec laquelle Isabelle

sauta par terre. Elle écarta le lourd rideau de la fenêtre et se tint

debout en pleine lumière. Pendant un moment, Billy vit ses yeux bleus

remplis d’une flamme étrange tandis qu’ils le fixaient. Un vif afflux de

sang colorait les joues de la jeune femme et il pouvait entendre son

souffle rauque sortir de ses lèvres entr’ouvertes. Ses cheveux étaient

encore épars et la couvraient d’un voile brillant.

--J’ai trouvé une cabane de trappeur, Isabelle, et nous allons y

conduire le bébé, continua-t-il. Elle y sera en sécurité. Et nous avons

envoyé chercher du secours, une femme...

Il s’arrêta muet d’horreur. Il vit plus complètement la folie fébrile

dans les yeux d’Isabelle. Elle laissa retomber le rideau et ils furent

dans l’obscurité. Et les mots qu’il entendit murmurer étaient plus

terribles encore que la folie de son regard.

--Vous ne la tuerez pas! suppliait-elle. Vous ne tuerez pas mon bébé?

Vous ne la tuerez pas!...

Elle recula en chancelant vers le lit, répétant et répétant ces mots. Ce

ne fut que lorsqu’elle se fut recouchée que Billy fit un mouvement. Tout

le sang de ses veines semblait s’être glacé. Il s’agenouilla près

d’Isabelle et ses mains plongèrent dans la soie des cheveux, mais il

n’en sentait plus le contact. Il essayait de parler, mais les mots ne

sortaient plus de sa bouche. Et alors, tout à coup, Isabelle le repoussa

et il put voir l’éclair de ses yeux dans la demi-obscurité. Pendant un

moment elle parut lutter contre le délire.

--C’est vous, vous qui avez aidé à le tuer, haleta-t-elle. C’est la

loi... et vous êtes la loi. Elle tue, tue, tue, et n’avoue jamais quand

elle se trompe. Il était innocent, mais vous et la loi l’avez traqué

jusqu’à sa mort. Vous êtes des assassins! Vous l’avez tué... Vous m’avez

tuée... Et vous ne serez jamais punis, jamais, jamais, parce que vous

êtes la loi et que la loi peut tuer, tuer, tuer!...

Elle se rejeta en arrière en gémissant et Mac Veigh, accroupi auprès

d’elle, ses doigts ensevelis parmi ses cheveux, ne trouva pas un mot à

dire. Presque aussitôt elle respira moins péniblement. Il sentait son

corps se détendre. Il se releva et se dirigea en titubant vers l’autre

pièce, fermant la porte derrière lui. Même dans son délire, Isabelle

avait dit vrai. Pour toujours elle avait creusé entre eux un abîme

sombre. La loi avait tué Scottie Deane. Et lui représentait la loi. Et

pour la loi il n’y avait pas de châtiment, même si elle enlevait la vie

à un innocent.

Il sortit. Mac Tabb était sous la tente. L’obscurité du soir

s’appesantissait sur un monde désolé. Au-dessus de sa tête le ciel était

bas et, tout à coup, en poussant un grand cri, Billy leva les bras vers

le ciel et maudit cette loi qui ne pouvait être punie, la loi qui avait

tué Scottie Deane. Car lui, Mac Veigh, était cette loi et Isabelle

l’avait appelé assassin!

CHAPITRE XVII

ISABELLE AFFRONTE L’ABIME

Ce n’était plus le visage de Mac Veigh--le vieux Mac Veigh--que Rookie

Mac Tabb, l’ex-agent, considérait quelques instants plus tard. Des

journées de maladie n’auraient pu appesantir sur lui une main plus

lourde que n’avaient fait ces quelques minutes passées dans la chambre

obscure de la cabane. Son visage était blême et tiré. Des rides amères

se creusaient aux commissures des lèvres et quelque chose d’étrange et

de trouble habitait dans ses yeux. Mac Tabb ne s’aperçut pas du

changement avant d’être dehors aux dernières lueurs du jour, la petite

Isabelle dans ses bras. Alors, il regarda Billy attentivement.

--Ce coup vous fait mal, dit-il. Vous semblez malade. Peut-être

ferais-je mieux de rester ici avec vous, cette nuit?

--Non, il ne faut pas! répliqua Billy, essayant de cacher ce qu’il

savait que l’autre voyait. Emportez l’enfant à la cabane. Une nuit de

sommeil et je serai aussi alerte qu’un chat. Je vais vacciner le bébé

avant votre départ.

Il rentra sous la tente et tira de son paquetage la petite trousse en

caoutchouc dans laquelle il portait quelques médicaments et un rouleau

de coton aseptisé. Dans une petite fiole, il y avait des pointes de

vaccin. Il revint avec cette fiole et le coton.

--Tenez-la bien, dit-il, pendant qu’il retroussait la manche de

l’enfant. Je vais vous donner une pointe supplémentaire et, si ceci ne

prend pas dans sept ou huit jours, vous recommencerez l’opération.

Avec le bout de son canif, il se mit à inciser doucement la peau rose et

tendre de bébé Isabelle. Il s’attendait à l’entendre pleurer. Mais elle

n’avait pas peur et ses grands yeux bleus suivaient ses mouvements d’un

air étonné.

A la fin, cela commença à lui faire mal et ses petites lèvres frémirent.

Mais elle ne cria pas et, comme des larmes embrumaient ses yeux, Billy

referma son canif et la prit dans ses bras, serrée contre sa poitrine.

--Dieu vous bénisse, cher petit cœur! s’écria-t-il en plongeant sa

figure dans les boucles soyeuses. Vous avez beaucoup souffert, vous avez

été gelée, vous avez eu faim et on ne vous a jamais entendue vous

plaindre, depuis l’autre jour, là-haut, à Pointe Fullerton. Petite

chérie!...

Mac Tabb l’entendit murmurer des paroles sans suite et les petits bras

d’Isabelle s’accrochèrent plus étroitement encore au cou de Billy. Au

bout d’un moment, Billy la lui rendit et un peu de la fatigue que Rookie

avait vue sur le visage de Mac Veigh était disparue.

--Cela ne fera plus mal, dit-il en frottant le vaccin à l’endroit rougi

du bras. Il ne faut pas que vous soyez malade, n’est-ce pas? Et voilà

qui vous empêchera d’être malade. Là!...

Il entoura le petit bras d’une bande de coton, la noua et donna ce qui

restait à Rookie. Puis il reprit l’enfant dans ses bras, embrassa sa

petite figure chaude, ses bouclettes douces, après l’avoir emmitouflée

dans ses fourrures, la mit sur le traîneau.

Rookie attelait les chiens lorsque, comme un voleur, Billy coupa avec

son canif une des boucles. Isabelle se mit à rire gaîment lorsqu’elle

vit la boucle entre les doigts de Mac Veigh. Avant que Mac Tabb se fût

retourné, il avait glissé les cheveux dans sa poche.

--Je ne vais plus la voir bientôt, dit-il, faisant effort pour contenir

l’émotion de sa voix. C’est-à-dire que je... je ne la verrai plus pour

m’en occuper. J’irai de temps en temps la regarder de la lisière du

bois. Vous l’apporterez dehors, Rookie, et il ne faudra pas lui laisser

savoir que je suis là. Elle ne saurait pas ce que cela veut dire que je

n’aille point la voir.

Il les suivit du regard tandis qu’ils disparaissaient dans les ténèbres

de la nuit et, quand ils furent partis, un gémissement d’angoisse

s’échappa de ses lèvres. Car il savait que la petite Isabelle l’avait

quitté pour toujours. Il la reverrait de l’orée de la forêt, mais il ne

la tiendrait jamais plus dans ses bras et il ne sentirait jamais plus

ses tendres petits bras autour de son cou, ni le doux frisson de ses

cheveux contre son visage. Longtemps avant que la menace mortelle de

contagion ait abandonné la cabane et lui-même, il serait parti. Car

c’était là ce qu’Isabelle, la mère, avait exigé et, lui, serait fidèle à

sa promesse. Elle ne saurait jamais ce qui s’était passé pendant les

jours où elle délirait. Elle ne le reverrait plus après cela. Il savait

déjà comment il s’en irait.

Lorsque les secours arriveraient, il s’éloignerait tranquillement, une

nuit, et la vaste solitude l’engloutirait.

Ses plans semblaient se dessiner sans qu’il y pensât. Il s’en irait à

Fort Churchill où il déposerait contre Bucky Smith. Purs il quitterait

le service. Le terme de son engagement expirait dans un mois et il ne

rengagerait pas. «C’est la loi qui l’a tué... et vous êtes la Loi. Elle

tue, tue, tue... et elle ne revient jamais sur ses erreurs, lorsqu’elle

se trompe.» Sous le ciel obscur, ces mots semblaient ne cesser jamais à

ses oreilles et, à chaque fois, ils augmentaient sa haine des choses

dont il avait fait partie pendant des années.

Il lui semblait entendre la voix accusatrice d’Isabelle dans les soupirs

étouffés du vent nocturne au faîte des sapins et, parmi le calme du

monde qui l’enveloppait, les mots se poursuivaient dans son cerveau

jusqu’à paraître laisser après eux un sillage de feu.

«Elle tue, tue, tue, et jamais ne revient sur ses erreurs, quand elle

s’est trompée.»

Il grinça des dents, tandis qu’il se retournait vers la cabane. Il se

rappelait maintenant plus d’un cas où la loi avait tué sans rémission.

Cela faisait partie du jeu de la chasse à l’homme. Mais il n’avait

jamais considéré cela du point de vue d’Isabelle jusqu’au jour où elle

lui en avait peint le tableau par quelques paroles incohérentes

d’accusation. Le fait qu’il s’était battu pour Scottie Deane et lui

avait rendu la liberté n’excusait déjà plus Billy à ses propres yeux.

C’était surtout à cause de lui et de Pelletier que Deane et Isabelle

avaient été contraints de chercher refuge chez les Esquimaux. De

Fullerton, ils avaient pisté et traqué Deane, comme ils auraient traqué

une bête. Il se voyait tel qu’Isabelle devait le voir désormais:

assassin de son mari. Il était content, en retournant à la cabane,

d’être arrivé seulement le deuxième ou le troisième jour de la fièvre.

Il redoutait maintenant la guérison de la malade plus que son délire.

Il alluma une petite lampe dans la cabane et écouta un moment à la porte

du fond. Isabelle était calme. Pour la première fois il examina la hutte

avec plus de soin. Croisset et sa femme l’avaient abandonnée pleine de

vivres. Il avait remarqué des quartiers de venaison gelés suspendus au

dehors et il y découpa plusieurs tranches de viande. Il n’avait pas

faim, mais il mit la viande dans une marmite qu’il plaça sur le fourneau

afin d’avoir du bouillon pour Isabelle.

Il commença, tandis qu’il allait et venait, à découvrir des indices de

la présence d’Isabelle dans la chambre. Pendue à une cheville de bois

fichée dans la paroi de planches, il vit une écharpe qu’il savait lui

appartenir. Sous l’écharpe il y avait une paire de souliers à elle.

Ensuite, il remarqua que la table grossière de la cabane était

recouverte d’un fouillis d’objets auxquels il n’avait pas jusqu’alors

prêté attention. C’était des aiguilles et du fil, des vêtements, une

paire de mitaines et un bout de ruban rouge qu’Isabelle avait porté au

cou. Retinrent aussi ses yeux deux paquets de vieilles lettres nouées

d’une faveur bleue et un troisième tas défait et éparpillé.

A la lueur de la lampe, il s’aperçut que toutes les suscriptions des

enveloppes étaient de la même écriture. L’enveloppe du premier paquet

était libellée à Mme Isabelle Deane, Prince Albert, Saskatchewan; la

première enveloppe de l’autre paquet à Miss Isabelle Rowland, Montréal,

Canada. Le cœur de Billy lui fit mal, tandis qu’il rassemblait dans ses

mains les lettres éparses et les plaçait avec les autres sur un rayon

au-dessus de la table. Il comprit que c’était des lettres de Deane et

que, dans sa fièvre et sa solitude, Isabelle les relisait lorsqu’il lui

avait apporté la nouvelle de la mort de son mari.

Il était sur le point d’enlever les autres objets de la table, quand, en

déplaçant un vêtement, il découvrit un journal plié et usé aux plis.

C’était une demi-page d’un quotidien de Montréal et sur ce journal le

portrait d’Isabelle Deane avait l’air de le regarder. C’était une figure

plus jeune, qui semblait plutôt d’une fillette, mais qui, pour lui,

n’était pas à moitié aussi belle que la figure d’Isabelle qui était

venue à lui du fond de la steppe. Ses doigts tremblèrent et sa

respiration fut plus précipitée, alors qu’il tenait le journal en bonne

lumière pour lire les quelques lignes sous la gravure.

«Isabelle Rowland, une des dernières «filles du Nord» de Montréal qui a

sacrifié sa fortune par amour pour un jeune ingénieur.»

Malgré le sentiment de honte qui s’insinuait en lui, à se permettre de

pénétrer ainsi dans le passé sacré d’Isabelle et du défunt, les yeux de

Billy parcoururent la date. Le journal était vieux de huit ans. Et puis,

il lut ce qui suivait. Durant ces quelques minutes que les lignes sèches

et froides de l’imprimé lui révélèrent l’histoire d’Isabelle et de

Deane, il oublia qu’il se trouvait dans la cabane et qu’il pouvait

presque entendre respirer la jeune femme de qui le merveilleux roman

d’amour s’achevait maintenant en tragédie.

Il se vit avec Deane, ce jour-là--il y avait de cela des années--lorsque

pour la première fois il leva les yeux sur Isabelle dans le vieux petit

cimetière aux morts inconnus et sauvage, à Sainte-Anne-de-Beaupré. Il

entendit tinter l’antique cloche de l’église qui se trouve au flanc de

la colline depuis plus de deux cent cinquante ans et il put entendre la

voix de Deane racontant à Isabelle l’histoire de cette cloche qui, aux

jours d’autrefois, avait souvent appelé les colons au combat contre les

Indiens.

Ensuite, comme il continuait sa lecture, il put sentir le brusque

frisson qui parcourut les veines de Deane quand Isabelle lui avait dit

qui elle était et que Pierre Radison, un des grands propriétaires du

Nord, était son arrière-grand-père, qu’il avait apporté ses offrandes à

l’antique petite église, qu’il s’était battu là, était mort près de là

et que son corps reposait quelque part parmi les morts inconnus et les

tombes sans nom.

C’était une magnifique histoire et Mac Veigh en découvrit plus entre les

lignes qu’il n’y en avait d’imprimé. Un jour il était allé à

Sainte-Anne-de-Beaupré voir le pèlerinage et les miracles et, là-bas,

avait rutilé devant lui la déclivité inondée de soleil qui domine le

large Saint-Laurent où Isabelle et Deane s’étaient ensuite rencontrés et

où elle lui avait dit le rôle considérable que la vieille cloche fêlée,

l’ancienne église et le cimetière aux morts anonymes avaient joué dans

sa vie. Son sang s’exaltait à lire ce qui avait suivi ce début d’amour

près du temple des pèlerins.

Isabelle était orpheline, disait le journal. Son oncle et tuteur était

un maître de forge de vieille race, la race qui avait fait partie de la

contrée déserte et de la Compagnie, depuis que les premiers «Chevaliers

d’aventures» avaient abordé là avec le prince Rupert. Il habitait seul

avec Isabelle dans une vaste maison blanche au sommet de la colline, une

maison entourée par des murs de pierres et des piquets de fer et d’où il

considérait le monde avec le froid dédain d’un seigneur féodal. Il

devint l’ennemi du jeune David Deane, dès l’instant qu’il en entendit

parler, beaucoup parce que ce dernier n’était rien qu’un simple

ingénieur des mines luttant pour se faire sa position, mais surtout

parce qu’il était Américain et qu’il venait de par delà la frontière.

Les murs de pierres et les piquets de fer lui faisaient obstacle. Les

lourdes portes ne s’ouvraient jamais devant lui. Alors s’était produite

la brisure. Isabelle, loyale dans son amour, était partie avec Deane.

L’histoire finissait là.

Pendant quelques instants, Billy resta le journal à la main, les

caractères se brouillant devant ses yeux. Il pouvait presque se

représenter la vieille maison d’Isabelle à Montréal. Elle s’élevait sur

la route escarpée et ombreuse qui escaladait le mont Royal et où il

avait un jour remarqué une file de chevaux tirant des chariots de

charbon dans la rude montée.

Il se rappela comme cette rue lui avait produit une sorte de bizarre

fascination, avec ses épaisses murailles de pierres, ses vieilles

maisons françaises et cette atmosphère ancienne qui y persistait du

Montréal d’il y avait une centaine d’années. Douze ans auparavant il

était allé là-bas pour la première fois et avait gravé son nom sur

l’escalier de bois menant au sommet de la montagne. Alors, Isabelle

était là aussi. Peut-être était-ce elle qu’il avait entendue chanter

derrière une de ces murailles.

Il mit le journal avec les lettres, prenant note du nom de l’oncle. Si

un malheur arrivait, ce serait son devoir peut-être de lui envoyer un

mot. Et puis, à la réflexion, il déchira en menus morceaux la bande de

papier sur laquelle il avait écrit le nom. Henri Lecours avait rompu

avec sa nièce. Et, si elle venait à mourir, pourquoi lui, Billy Mac

Veigh, lui parlerait-il de la petite Isabelle? Depuis le terrible

châtiment qu’Isabelle lui avait infligé et à la loi, le mot «devoir»

avait pour lui une tout autre signification.

Plusieurs fois, durant l’heure suivante, Billy écouta à la porte.

Ensuite il prépara un peu de thé, des rôties et enleva le bouillon du

fourneau. Il alla dans la chambre, laissant tout par terre près du feu

pour les empêcher de refroidir. Il entendit remuer Isabelle et, comme il

s’approchait d’elle, elle poussa un léger cri.

--David, David, est-ce vous? gémit-elle. Oh! David que je suis heureuse

que vous soyez venu!

Billy se pencha vers elle. Dans l’obscurité son visage paraissait d’un

gris cendreux, car, comme un trait de feu dans la chambre sans lumière,

la vérité s’était fait jour en lui. L’émotion et la fièvre avaient

accompli leur œuvre et, dans son délire, Isabelle croyait que c’était

Deane, son mari. Dans les ténèbres, Billy vit qu’elle lui tendait les

bras.

--David! soupira-t-elle. Et il y avait dans sa voix un tel amour et un

tel contentement que Mac Veigh frémit d’épouvante jusqu’au tréfonds de

l’âme.

CHAPITRE XVIII

L’ACCOMPLISSEMENT D’UNE PROMESSE

Durant le silence qui suivit les mots murmurés par Isabelle, s’offrit à

Billy un moyen de résoudre la crise à laquelle il assistait. La pensée

de s’abandonner à sa première impulsion et de prendre la place de Deane

pendant ces heures de fièvre d’Isabelle l’emplit aussitôt d’une

répulsion qui le fit s’éloigner du lit, les poings tellement serrés que

ses ongles blessèrent ses paumes calleuses.

--Non, non, ce n’est pas David, commença-t-il, mais les mots expirèrent

dans sa gorge.

Lui dire cela, lui faire connaître la vérité--que son mari était

mort--pouvait la tuer maintenant. L’espoir et la croyance qu’il était

vivant et près d’elle pourrait contribuer à la rendre à la vie. Plus

promptement qu’il n’aurait pu l’exprimer, la situation lui apparut comme

dans un éclair. Si Deane était vivant et près d’elle, sa présence la

sauverait. Et si elle croyait que _lui_ était Deane, il la sauverait. En

fin de compte, elle ne saurait jamais.

Il se souvint que Pelletier avait oublié bien des choses qui lui étaient

arrivées pendant son délire. Quant à Isabelle, lorsqu’elle s’éveillerait

guérie, cela ressemblerait à un rêve au pis aller. Quelques mots de lui,

dès lors, achèveraient de l’en convaincre. S’il le fallait, il lui

dirait qu’elle avait beaucoup parlé de Deane pendant sa fièvre et

qu’elle s’imaginait qu’il était auprès d’elle. Elle ne soupçonnerait

point le rôle que lui, Mac Veigh, avait joué.

Isabelle avait attendu une minute, mais maintenant elle murmurait de

nouveau comme si elle était un peu effrayée du mutisme qu’il gardait:

--David... David...

Il se rapprocha vivement du lit et ses mains rencontrèrent celles qui se

tendaient vers lui. Elles étaient brûlantes et sèches et les doigts

d’Isabelle s’enlacèrent aux siens presque farouchement et attirèrent ses

mains sur sa poitrine. Elle soupira comme si elle allait reposer plus à

l’aise maintenant que ses mains la touchaient.

--Je vous ai préparé un peu de bouillon, lui dit-il, osant à peine

parler. Voulez-vous en prendre un peu, Isabelle? Il le faut... et

dormir.

Il sentit la pression des mains de la jeune femme et elle lui parla d’un

ton si calme que, pendant un instant, il crut vraiment qu’elle avait

repris conscience.

--Je n’aime pas l’obscurité, David. Je ne puis vous voir. Et je désire

relever mes cheveux. Voulez-vous apporter de la lumière?

--Pas avant votre guérison, murmura-t-il, la lumière vous ferait mal aux

yeux. Je vais demeurer avec vous... près de vous...

Elle leva dans les ténèbres une de ses mains qui lui caressa le front.

Dans cet attouchement, il y avait tout l’amour et toute la douceur

qu’elle avait témoignés à l’homme qui n’était plus et cette caresse fit

frissonner Billy au point qu’il lui sembla que le tréfonds de son cœur

allait éclater dans un sanglot. Brusquement sa main quitta son visage et

il entendit Isabelle qui s’agitait.

--Mes cheveux... David...

Il avança une main qui toucha le doux nuage de sa chevelure. Elle

tombait en désordre autour de sa figure et de son cou, et il souleva

doucement la malade, pendant qu’il retirait les lourdes tresses. Il

n’osait parler, tandis qu’il lissait les boucles superbes et les

nattait. Isabelle soupira, soulagée, lorsqu’il eut fini.

--Je vais maintenant apporter le bouillon, dit-il.

Il se rendit dans l’autre chambre où la lampe était allumée. Ce ne fut

qu’en prenant la tasse de bouillon qu’il remarqua que sa main tremblait.

Un peu du liquide se répandit sur le sol et il fit tomber un morceau de

pain grillé. Lui aussi passait au creuset de la douleur, comme Isabelle

Deane.

Il retourna près d’elle et la souleva de façon que sa tête s’appuyât

contre son épaule et la tiédeur des longs cheveux couvrit ses joues et

son cou. Obéissante, elle mangea une demi-douzaine de morceaux de pain

rôti qu’il avait trempés dans le bouillon et but quelques gorgées de

liquide. Elle serait restée là ensuite, son visage tourné contre le

sien, mais Billy, voyant qu’elle allait s’y endormir, la recoucha

doucement sur l’oreiller.

--Maintenant, il faut dormir, conseilla-t-il doucement. Bonne nuit.

--David!

--Oui.

--Vous... vous ne m’avez pas embrassée.

Il y avait une plainte enfantine dans sa voix et Billy, réprimant un

sanglot, se pencha sur elle. Pendant une minute, les bras d’Isabelle

entourèrent son cou. Il sentit le doux, le frémissant contact de ses

lèvres brûlantes, puis il recula et un «bonsoir, David» le suivant

jusqu’à la porte, il rentra dans la première chambre. En poussant un

sanglot entrecoupé, il se laissa tomber sur le petit lit où Croisset

avait passé la dernière nuit.

Il demeura une heure avant de soulever son visage des couvertures.

Cependant, il n’avait pas dormi. Pendant cette heure et la demi-heure

qui l’avait précédée dans la chambre d’Isabelle, des rides s’étaient

creusées sur sa figure qui le vieillissaient. Une fois, Isabelle l’avait

embrassé et il avait gardé ce baiser comme le plus précieux trésor qu’il

eût possédé de toute sa vie. Et ce soir, elle lui avait donné plus qu’un

baiser, car il y avait eu de l’amour et non plus seulement de la

reconnaissance dans la chaleur de ses lèvres, dans la caresse de ses

mains et de ses bras, dans le frôlement de son visage fiévreux contre le

sien. Mais ils ne lui procuraient pas le plaisir de ce baiser

qu’Isabelle lui avait donné dans la steppe.

Accablé de douleur, il se leva et se dirigea vers la porte. Malgré qu’il

sût qu’il n’y avait pour lui d’autre alternative, il se considérait

aussi coupable qu’un voleur. Profiter de pareille situation le

remplissait de dégoût pour lui-même et il aspirait après l’heure où

renaîtrait la conscience, bien qu’elle dût ramener chagrin et désespoir

qui s’égaraient maintenant dans l’oubli de la fièvre.

Les cœurs les plus farouches · 第 10 / 14 段