entr’ouvertes de la jeune femme. Il continua, sa main à elle pressant la
sienne plus fort, au point qu’il pouvait sentir le battement précipité
de son cœur. Il n’avait jamais pensé qu’il aurait pu raconter cette
histoire en si peu de mots qu’il le faisait maintenant, tandis que de
plus en plus brillaient les yeux d’Isabelle. Sa respiration s’arrêta,
quand il parla de la lutte dans la cabane et de la mort de l’homme qui
avait volé Petite Mystère. Une centaine de mots l’amenèrent, dans son
récit, à la lisière de la forêt.
Alors, il s’arrêta. Mais elle, son silence le questionnait toujours.
Elle l’attira plus près encore, tellement qu’il pouvait sentir passer
son souffle. Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’interrogation
de ses yeux. Il essaya de trouver les mots à dire mais, du fond de sa
gorge, une sorte de sanglot monta qui l’étouffait. Elle vit ses efforts.
--Continuez, dit-elle doucement.
--Et alors je vous l’ai ramenée, fit-il.
--Vous l’avez rencontré, lui?
La question fut si soudaine qu’elle fit tressaillir Mac Veigh et, en une
minute, il se trahit.
La petite Isabelle glissa par terre et Isabelle se leva. Elle se
rapprocha de lui, comme elle l’avait fait, pendant cette admirable nuit
au bord de la steppe. Il y avait dans son regard la même prière, tandis
qu’elle lui posait les deux mains sur les épaules et regardait jusqu’au
fond de son âme.
Il pensait que ce serait plus facile. Mais c’était terrible. Elle ne
bougea point. Nul son ne sortit de ses lèvres muettes, pendant qu’il
disait sa rencontre avec Deane et la maladie de son mari. Elle devina ce
qui allait suivre avant qu’il eût parlé. Quand il prononça le mot mort,
elle s’écarta de lui, lentement. Elle ne pleura point. La seule preuve
qu’elle avait entendue fut la plainte sourde qu’elle laissa échapper.
Elle se couvrit le visage de ses mains et demeura un moment à portée des
bras de Billy et, en cet instant, toute la force de son immense amour
submergea Mac Veigh de sa marée débordante.
Il ouvrit les bras, désirant l’y blottir et la consoler comme il aurait
consolé un petit enfant. Et tel était cet amour qu’il serait volontiers
tombé mort aux pieds de la jeune femme s’il avait pu lui rendre l’homme
qu’elle avait perdu. Elle releva la tête à temps pour voir les bras
tendus. Elle vit l’amour et la supplication sur sa face et, dans ses
yeux à elle, apparut une flamme de colère.
--Vous... _Vous_! cria-t-elle en lui tournant le dos. C’est vous qui
l’avez tué! Il n’avait rien fait de mal que de me défendre et de me
venger des insultes d’une brute! Il n’avait rien fait de mal. Mais la
loi--_votre_ loi--vous a dépêché après lui et vous l’avez traqué comme
une bête, chassé de sa maison, éloigné de moi et du bébé. Vous l’avez
pourchassé jusqu’à ce qu’il meure, par là-bas, tout seul. Vous, vous
l’avez tué!
En poussant un cri soudain, elle se retourna, saisit la petite Isabelle
et s’enfuit vers l’autre porte. Et tandis qu’elle disparaissait dans la
chambre d’où elle était sortie, Billy l’entendit lamenter les terribles
mots:
--Vous... vous... _vous_!
Comme un homme qui vient de recevoir un coup, il se dirigea en
chancelant vers la porte d’entrée. Près de ses chiens et du traîneau, il
trouva Pierre Croisset et sa femme de sang français qui revenaient de
leur ligne de trappes. Il sut à peine quelle explication il donna au
métis qui l’aida à dresser sa tente. Mais quand ce dernier le quitta
pour rejoindre sa femme dans la cabane, il dit:
--Elle est malade, très malade. Et elle est plus mal de jour en jour
tellement, mon Dieu! que ma femme a peur.
Billy coupa quelques branchages de balsamier et étendit dessus ses
couvertures, mais il ne prit pas la peine de bâtir un feu. Quand le
métis revint lui dire que le souper était prêt, il lui répondit qu’il
n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il s’accroupit sous les
couvertures, muet et les yeux fixes, négligeant même de donner leur
pitance aux chiens. Il était éveillé quand les étoiles parurent. Il
était éveillé quand la lune se leva. Il était encore éveillé lorsque la
lumière s’éteignit dans la cabane de Pierre. Le bonhomme de neige avait
disparu de ses rêves et le foyer... et l’espoir. Il n’avait jamais
souffert comme il souffrait maintenant. Il était toujours éveillé quand
la lune monta, là-haut, au-dessus de sa tête, disparut derrière la
solitude à l’Ouest et que l’obscurité fut complète. Vers l’aube il tomba
dans un sommeil agité et il fut tiré de ce sommeil par la voix de
Pierre.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il faisait jour et le métis était debout à
l’entrée de sa tente. Son visage était saisi d’épouvante. Sa voix ne fut
plus pour ainsi dire qu’un cri lorsqu’il vit que Mac Veigh était éveillé
et se levait.
--Grand Dieu du ciel, hurla-t-il. C’est la peste, m’sieur--la mort
rouge... la petite vérole. Elle est mourante.
Mac Veigh s’était dressé, le saisissant par les bras.
Il se mit à courir vers la cabane et Billy vit que l’attelage du métis
était harnaché et que la femme de Pierre apportait couvertures et
paquets. Il ne s’attarda pas à les questionner, mais il entra en hâte
dans la cabane contaminée. De la chambre de la jeune femme s’élevait une
plainte assourdie; il s’y précipita et tomba à genoux auprès d’Isabelle.
Son visage était empourpré par la fièvre, à demi caché sous la masse en
désordre de ses cheveux. Elle le reconnut et ses yeux sombres flambèrent
comme égarés.
--Prenez le bébé, haleta-t-elle. Partez, mon Dieu, partez avec elle!
Infiniment tendre, il avança la main et écarta les cheveux de son
visage.
--Vous êtes malade. Vous avez une vilaine fièvre, dit-il doucement.
--Oui, oui, c’est ça. Je ne pensais pas jusqu’à hier soir, ce que cela
pouvait être. Vous, vous m’aimez. Alors emmenez-la. Prenez le bébé et
partez, partez, _partez_!
Toute son ancienne énergie lui revenait déjà. Il ne ressentait aucune
crainte. Il se pencha pour sourire à la jeune femme; le contact de ses
cheveux lui fit bondir le cœur et remplit ses yeux d’amour.
--Je l’emmènerai d’ici, fit-il. Elle sera très bien, Isabelle. Il
prononça son nom presque sur un ton de prière. «Elle sera à l’abri de la
contagion. Elle ne prendra pas la fièvre.»
Il enleva l’enfant et la porta dans l’autre pièce, Pierre Croisset et sa
femme étaient sur le seuil. Ils étaient vêtus en voyageurs, comme il les
avait vus revenir de la ligne de trappes, le soir précédent. Il mit
Isabelle par terre et courut à eux.
--Qu’est-ce que ça signifie? demanda-t-il. Vous n’allez point partir!
Vous ne pouvez partir! Il s’adressa presque farouchement à la femme:
--Elle mourra, si vous ne restez pas pour la soigner. Vous ne pouvez pas
vous sauver ainsi!
--C’est la peste, répondit Pierre d’un ton bourru. Demeurer c’est
mourir!
--Vous allez rester! répéta Billy, en s’adressant encore à la femme de
Croisset. Vous êtes la seule femme, l’unique femme, à cent milles au
moins. Elle mourra sans vous. Vous resterez, dussé-je vous lier ici.
Avec l’agilité d’un chat, Pierre leva le manche de la lourde cravache
qu’il tenait en main et qui s’abattit, avec un bruit à serrer le cœur,
sur la tête de Billy.
Comme il chancelait au milieu de la cabane, tâtonnant à l’aveuglette une
minute avant de tomber, il entendit un cri étrange d’épouvante et, sur
le seuil de la porte du fond, il aperçut la silhouette pâle d’Isabelle
Deane. Puis il s’écroula comme dans un gouffre de ténèbres.
Ce fut le visage d’Isabelle qu’il vit d’abord lorsqu’il sortit de cet
abîme d’obscurité. Il savait que c’était sa voix qui l’appelait avant
d’ouvrir les yeux. Il sentit le contact de ses mains et, lorsqu’il leva
la tête, sa chevelure dénouée, sa douce chevelure frôlait sa poitrine.
Il était étendu à la renverse, la nuque appuyée, en sorte qu’il pouvait
regarder la jeune femme en pleine figure. Il fut terrifié.
Il savait maintenant ce qu’elle lui avait dit, alors qu’il gisait là par
terre.
--Il faut vous relever, il faut partir, gémissait-elle Il faut emporter
mon bébé loin d’ici. Et vous... vous devez partir!
Il se souleva à moitié, puis il se remit debout, en chancelant un peu.
Et il s’approcha d’elle avec, dans les yeux, ce regard qu’elle lui avait
vu la première fois, dans la steppe, lorsqu’il lui avait dit qu’il lui
ferait traverser la forêt.
--Non, je ne m’en irai pas, fit-il résolu et pourtant avec la même
douceur d’autrefois dans la voix. Si je pars, vous mourrez. Aussi je
vais rester.
Elle le regarda interdite.
--Vous ne pouvez pas, bégaya-t-elle enfin. Ne voyez-vous pas. Ne
comprenez-vous pas?... Je suis une femme et vous ne pouvez pas. Il faut
l’emmener, mon bébé... et aller chercher du secours.
--Il n’y a pas de secours à avoir, dit Mac Veigh calmement. Dans
quelques heures vous serez sans force. Je vais rester et... j’en fais
serment... je vous soignerai comme lui vous aurait soignée. Il me l’a
fait promettre, de veiller sur vous, de ne point vous abandonner.
Elle le regarda droit dans les yeux. Il vit sa gorge frissonner, ses
lèvres trembler. Elle se serait évanouie s’il ne l’avait soutenue de son
bras passé autour d’elle.
--Si un malheur arrive, murmura-t-elle à mots entrecoupés, vous prendrez
soin d’elle, de mon bébé...
--Oui, toujours.
--Et si je... si je guéris...
Sa tête chancelait comme prise de vertige et s’inclina vers sa poitrine.
--Si je guéris...
--Oui, pressa-t-il, oui...
--Si je...
Il comprit sa lutte et sa défaite.
--Oui, je sais. J’entends, s’écria-t-il vivement, tandis qu’elle pesait
davantage sur ses bras, si vous guérissez, je m’en irai. Personne ne
saura, personne au monde. Et je serai bon pour vous, et je vous
soignerai...
Il se tut, repoussa en arrière ses longs cheveux et la regarda bien en
face. Puis, il la porta dans la chambre du fond et lorsqu’il sortit la
petite Isabelle pleurait.
--Pauvre petite gosse! s’écria-t-il. Et il la prit dans ses bras.
«Pauvre mioche!»
L’enfant lui sourit à travers ses larmes et Billy tout à coup s’assit au
rebord de la table.
--Vous avez été un excellent petit type depuis le début, et vous allez
continuer, ma chérie, dit-il, en prenant le joli minois entre ses larges
mains. On va être sage, car nous allons avoir...
Il se détourna et acheva à voix basse: «Nous allons avoir un fichu
moment à passer!»
CHAPITRE XVI
LA LOI HOMICIDE
Assise sur la table, la petite Isabelle leva les yeux vers Billy et
éclata de rire, puis le rire s’acheva en demi-gémissement et Billy
s’aperçut que ses doigts s’étaient crispés sur la petite épaule au point
de lui faire mal. Il tirailla les cheveux de l’enfant pour ramener sa
bonne humeur et la déposa par terre. Ensuite il se dirigea vers la porte
entrebâillée. Il faisait calme dans la chambre obscure. Il écouta pour
saisir un soupir ou un sanglot et n’entendit rien.
Un rideau était tiré devant l’unique fenêtre et il ne pouvait que voir à
peine parmi l’ombre plus dense là où Isabelle était étendue sur le lit.
Son cœur battit plus vite tandis que doucement il appelait le nom
d’Isabelle. On ne répondit pas. Il regarda derrière lui. La petite
Isabelle avait trouvé quelque objet sur le plancher et jouait. De
nouveau il appela la mère et de nouveau il ne reçut pas de réponse. Il
fut saisi d’une sorte de terreur. Il désirait s’avancer jusqu’à l’ombre
opaque et s’assurer que la malade respirait, mais une main semblait le
retenir. Alors, le transperçant comme un coup de poignard, lui
arrivèrent de nouveau ces mots assourdis et plaintifs d’accusation:
--C’est vous... c’est vous... c’est vous!
Et dans ces mots, tout assourdis et gémissants fussent-ils, il reconnut
quelque chose de la folie de Pelletier.
C’était le délire. Il recula d’un pas et se passa la main sur son front.
Son front était humide, mouillé de sueur froide. Il sentait une douleur
aiguë à l’endroit où il avait reçu le coup et un éblouissement passager
le fit chanceler. Alors, d’un formidable effort, il se ressaisit et
retourna vers la petite fille. Et comme il traversait le seuil pour
porter l’enfant au dehors à l’air frais, les paroles délirantes
d’Isabelle le poursuivaient:
--C’est vous... vous... vous!
L’air froid lui fit du bien et il se précipita vers la tente avec la
petite Isabelle. Tandis qu’il l’y déposait parmi les couvertures et les
peaux d’ours, il se rendit compte rapidement de la situation désespérée.
L’enfant ne pouvait rester dans la cabane et pourtant elle ne serait pas
à l’abri du danger sous la tente, car il devrait, lui, passer la moitié
de son temps près de la mère. Un frisson le secoua en songeant ce que
cela voulait dire.
Pour lui-même, il ne redoutait nullement la maladie terrible qui avait
frappé Isabelle. Il avait couru le risque de contagion plusieurs fois
auparavant et était demeuré indemne, mais son âme tremblait de peur à
regarder les clairs yeux bleus de la petite Isabelle et il caressait
tendrement les douces boucles encadrant sa figure. Si Croisset et sa
femme l’avaient seulement emmenée, elle!...
En pensant à ces gens, il se redressa tout à coup.
--Allons, mon petit, vous allez rester ici, déclara-t-il. Compris? Je
vais rabattre et boutonner la portière de la tente et vous n’allez pas
pleurer. Que je ne m’appelle plus Mac Veigh si je n’attrape pas ce
maudit métis, mort ou vif!
Il boutonna le flanquet afin qu’Isabelle ne pût s’évader et la laissa
seule, tranquille et étonnée. L’isolement ne lui était pas chose
nouvelle. L’isolement ne l’effrayait pas et, en écoutant l’oreille
appliquée contre la tente, Billy entendit bientôt que la fillette jouait
avec la brassée d’objets qu’il avait rassemblés autour d’elle. Il se
précipita vers ses chiens qu’il attela au traîneau. Croisset et sa femme
n’avaient pas plus d’une demi-heure d’avance sur lui... trois quarts
d’heure au maximum. Il ferait la plus belle randonnée de toute sa vie
pendant une heure ou deux, les rejoindrait et les ramènerait, revolver
braqué. S’il devait y avoir lutte, il se battrait.
A un endroit où la piste pénétrait dans la forêt, il hésita, se
demandant s’il n’irait pas plus vite en laissant attelage et traîneau
derrière lui. L’entrain des chiens le décida. Ils flairaient l’odeur
laissée sur la neige par l’attelage rival et attendaient impatiemment
qu’on leur dît de continuer. Billy fit claquer son fouet au-dessus de
leur tête.
--Vous désirez le combat, n’est-ce pas? mes enfants, s’écria-t-il. Moi
aussi. Allons-y! Hue!... hue!...
Billy se mit à genoux sur le traîneau pendant que les chiens
s’élançaient. Ils n’avaient pas besoin d’être dirigés; ils suivaient
rapidement la trace de Croisset. Cinq minutes plus tard, ils abordaient
un petit bois et débouchaient ensuite dans une clairière étroite garnie
de broussailles rabougries à travers quoi coulait la rivière Castor. Là,
la neige était molle et abondante. Billy courut derrière le traîneau,
s’accrochant à la corde de remorque pour empêcher le traîneau de le
lâcher si les chiens s’emballaient à l’improviste.
Il se rendait compte que Croisset avait fait tous ses efforts pour
mettre bonne distance entre lui et la cabane pestiférée. Il fut tout à
coup frappé par l’idée que quelque chose en plus que la peur de la mort
rouge hâtait leur fuite. Il était évident que le métis était éperonné
par la pensée de son mauvais coup dans la cabane. Il croyait
probablement qu’il était un meurtrier et Billy sourit en remarquant que
Croisset avait fouetté ses chiens pour les obliger à courir à travers
les tas de neige amoncelée. Il mit son attelage au pas, persuadé que le
métis avait perdu la tête et qu’il serait fourbu lui et ses chiens en
moins de quelques milles. Il avait maintenant bon espoir de les
atteindre quelque part dans la plaine.
Tandis qu’il pensait à cela, il ressentit de nouveau une brusque et
lancinante douleur à la nuque. Cela ne dura qu’une minute mais, en ce
moment, la neige se brouilla devant ses yeux et il dut étendre les bras
pour se garder de tomber. La corde avait échappé de ses mains, et quand
l’éblouissement fut passé, le traîneau était à vingt mètres en avant. Il
le rattrapa et s’y accrocha, haletant comme s’il avait fourni une longue
course. Il se mit à rire en reprenant ses sens, et regarda par-dessus
les échines grises de ses chiens qui tiraient ferme, mais du même coup
le rire s’éteignit sur ses lèvres.
On eût dit qu’une lame de couteau avait, d’une seule poussée brûlante,
couru de son cou à son cerveau et il s’étala sur le visage en poussant
un cri de douleur. Somme toute, le coup de Croisset avait fait son
œuvre. Billy se rendit compte qu’il faisait effort pour crier aux chiens
de s’arrêter. Pendant cinq minutes ils continuèrent indifférents à la
demi-douzaine de faibles commandements qu’il leur jetait du fond du
brouillard qui s’épaississait autour de lui. Quand enfin il releva la
tête et que la plaine redevint blanche à ses yeux, les chiens avaient
fait halte. Ils étaient empêtrés dans leur harnais et flairaient la
neige.
Billy se leva. L’obscurité et la douleur le quittèrent aussi rapidement
qu’elles étaient venues. Il vit devant lui la piste de Croisset. Puis il
regarda les chiens. Ils s’agitaient presque à angle droit avec le
traîneau dont l’extrémité était enfoncée profondément dans un tas de
neige. En poussant un bref commandement, il les cingla de la lanière de
son fouet et se dirigea à la tête du meneur. Les chiens s’aplatirent sur
le ventre en montrant les crocs.
--Quoi diable!... commença-t-il et il s’arrêta.
Il examina la neige. Partant directement de la trace de Croisset, il y
en avait une autre, une trace de raquettes. Pendant un moment, il crut
que Croisset ou sa femme, pour une raison quelconque, s’étaient un peu
écartés de leur traîneau. Un examen plus attentif lui démontra que sa
supposition était inexacte. Le métis et sa femme portaient tous deux les
longues et étroites raquettes de la brousse et cette seconde piste était
tracée par les larges raquettes en forme de panier que chaussent les
Indiens et les trappeurs de la steppe. En outre la piste était bien
frayée. Qui que ce fut qui eût passé là récemment, y avait passé
plusieurs fois déjà et Billy donna cours à sa joie par un cri contenu.
Il était dans un secteur de pièges.
La cabane du trappeur ne pouvait être bien éloignée et le trappeur
lui-même avait passé par là, il n’y avait pas longtemps. Mac Veigh
examina les deux pistes et découvrit un endroit où l’extrémité émoussée
et courbe d’une raquette avait recouvert une empreinte laissée par
Croisset. A cette découverte, Billy se fit un porte-voix de ses mains
gantées et poussa le long et plaintif «hallo» des forestiers. C’était un
cri qui pouvait porter à un mille. Deux fois, il le poussa et, à la
seconde fois, on répondit. Pas très loin. Et Billy répliqua par un
troisième appel encore plus fort. Comme un éclair, il ressentit la
terrible douleur à la tête et s’abattit sur le traîneau.
Cette fois, il fut tiré de son évanouissement par les aboiements et les
grognements des chiens et par une voix d’homme. Lorsqu’il dégagea la
tête de ses bras, il aperçut quelqu’un auprès des chiens. Il essaya de
se lever et chancela sur ses pieds. Puis il tomba à la renverse et
l’obscurité l’enveloppa plus épaisse encore que l’instant d’avant. Quand
il rouvrit les yeux, il était dans une cabane. Il avait l’impression
d’une bonne chaleur. Le premier bruit qu’il entendit fut le pétillement
du feu et une porte de fourneau qu’on refermait. Et il entendit
quelqu’un qui disait:
--Le diable m’emporte, si ce n’est pas Billy Mac Veigh.
Billy fixa le visage qui était penché sur lui. C’était un visage de
blanc couvert d’une courte barbe rousse. La barbe était nouvelle, mais
les yeux et la voix il les aurait reconnus n’importe où. Pendant deux
ans, il avait, là-bas, mangé au mess avec Rookie Mac Tabb, à Norway et à
Nelson House. Mac Tabb avait quitté le service à cause d’une jambe
mauvaise.
--Rookie, bégaya-t-il.
Il se mit debout et les mains de Mac Tabb l’empoignèrent aux épaules.
--Le diable m’emporte, si ce n’est pas Mac Veigh! s’écria-t-il de
nouveau, la surprise dans sa voix et sur son visage. Joë vous a ramené
il y a cinq minutes et je ne vous avais pas bien regardé jusqu’à
maintenant. «Billy Mac Veigh!... Hé bien! Je suis...» Il s’arrêta pour
regarder le front de Billy où il y avait une tache de sang. «Blessé?
demanda-t-il brusquement. Est-ce que c’est ce damné métis?»
Billy lui étreignait déjà les mains. En face, tout près du traîneau,
encore agenouillé devant la porte close, il aperçut le visage sombre
d’un Indien tourné de son côté.
--C’est Croisset, dit-il. Il m’a frappé avec le manche de son fouet, et
ça m’a joué de drôles de tours depuis lors. Avant qu’il m’en arrive un
autre, il faut que je vous conte pourquoi j’étais en route, Rookie. Mon
Dieu! c’est une rude chance que je sois tombé sur vous à temps, écoutez!
Il fit rapidement à Mac Tabb le récit de la mort de Scottie Deane, de la
fuite de Croisset de la cabane et de la situation là-bas.
--Il n’y a pas une minute à perdre, conclut-il, en serrant la main de
Mac Tabb. Il y a, là-bas, la gosse et sa mère et il faut que j’y
retourne, Rookie. Le reste est votre affaire. Il nous faut trouver une
femme, sinon bientôt...
Il se leva et resta debout, regardant Mac Tabb et l’autre fit un signe
d’assentiment.
--Je comprends, dit-il. Vous voilà dans un bel embarras, Billy. Il y a
deux cents milles d’ici à la blanche la plus voisine là-bas, par delà le
Brochet. Vous ne trouveriez pas un Indien pour s’approcher à plus d’un
demi-mille d’une cabane atteinte par l’épidémie et je doute qu’une
blanche consente à venir. Le seul moyen que j’aperçoive c’est d’envoyer
à Fort Churchill ou à Nelson House et d’obtenir que les autorités
expédient une infirmière. Cela prendra deux semaines.
Billy ébaucha un geste de désespoir. Joë, l’Indien, avait écouté
attentivement et déjà il se levait tranquillement de son poste devant le
fourneau.
--Il y a un camp indien passé le lac La Flèche, dit-il en regardant
Billy. Je connais là une femme qui n’a pas peur de la contagion.
--Sûr comme le destin! s’écria joyeusement Mac Tabb. La mère de Joë est
par là et je me demande ce qu’elle ne ferait pas pour Joë. Cet hiver,
elle a accompli un trajet de cent cinquante milles, toute seule, pour le
venir voir. Elle viendra. Va la chercher, Joë. Je me porte garant que
Billy Mac Veigh lui payera ses services cinq dollars par jour à partir
du moment de son départ. Il se tourna vers Billy. «Comment va votre
tête?» demanda-t-il.
--Mieux. C’est cette course qui m’a fatigué, je pense.
--Alors nous allons partir pour la cabane de Croisset et je ramènerai le
mioche.
Ils laissèrent Joë préparer son voyage de trois jours pour le Sud-Est
et, hors de la cabane, Mac Tabb exigea que Billy montât derrière les
chiens. Ils revinrent en arrière pour repérer la trace de Croisset et,
quand ils l’eurent retrouvée, Mac Tabb partit d’un grand éclat de rire.
--Je gagerais qu’ils courent comme les lapins, dit-il. Que diable
pensiez-vous faire si vous les aviez rattrapés, Billy? Ramener la femme
en la traînant par les cheveux? Je suis content que vous ayez fait la
culbute comme ça. Vous auriez plus vite battu un lynx que Croisset. Il
vous aurait perforé de derrière un tas de neige, aussi sûr que vous vous
appelez Mac Veigh.
Billy se sentait allégé d’un immense fardeau et se sentait un peu enclin
à confier à son compagnon un peu plus que ce qu’il avait dit au sujet
d’Isabelle et de lui-même. Cependant, il n’en fit rien. Tandis que Mac
Tabb avançait à grandes enjambées devant lui et excitait les chiens, il
supputait les chances qu’avaient Joë et sa mère de revenir avant une
semaine. Pendant ce temps, il serait seul avec Isabelle et, malgré
l’horrible crainte qui n’avait jamais quitté son cœur, il lui était
impossible de ne point éprouver un frisson de plaisir à cette pensée. Ce
seraient des jours d’agonie pour lui aussi bien que pour elle, et
pourtant il serait tout près, tout près de la jeune femme qu’il aimait.
Et la petite Isabelle serait en sécurité à la cabane de Rookie. Si un
malheur arrivait...
Ses mains s’agrippaient aux rebords du traîneau à la pensée qui
traversait son cerveau. C’était la pensée de Pelletier. Si un malheur
arrivait à Isabelle, la petite fille serait à lui pour toujours, pour
toujours. Il chassa de lui cette pensée comme si ç’avait été la peste
elle-même. Isabelle vivrait. Il lui conserverait la vie. Si elle
mourait...