Pieusement, il entreprit le devoir qui s’imposait à lui. L’une après

l’autre, il explora les poches de Deane et en retira ce qu’il y trouva.

Dans l’une, il y avait un petit couteau, quelques cartouches et une

boîte d’allumettes. Il n’ignorait pas qu’Isabelle ferait grand cas de

ces riens et les conserverait parce que son mari les avait portés; il

les mit dans un mouchoir de poche avec d’autres objets qu’il trouva.

En tout dernier lieu, il trouva dans une poche intérieure une enveloppe

usée, à l’encre jaunie. Il regarda par l’ouverture avant de la ranger

sur le petit tas et son cœur sursauta lorsqu’il vit les pétales de la

fleur bleue qu’Isabelle lui avait donnés. Quand il eut fini, il croisa

les mains de Deane sur sa poitrine. Il nouait les coins du mouchoir

quand la porte s’ouvrit lentement derrière lui.

Le petit chef noir entra. Il était suivi par quatre autres Esquimaux.

Tous avaient laissé leurs armes dehors. Ils semblaient respirer à peine

tandis qu’ils se plaçaient sur un rang et regardaient Scottie Deane. Nul

signe d’émotion n’apparut sur leurs visages inexpressifs, nul battement

de paupières ne modifia l’immobilité de leurs figures.

D’un ton assourdi et caquetant, ils se mirent à parler et il n’y avait

aucune expression de douleur dans leur voix. Cependant Billy comprenait

maintenant que dans les cœurs de ces petits hommes bruns, Scottie Deane

demeurait révéré comme un dieu. Avant qu’il fût refroidi par la mort,

ils étaient venus chanter ses exploits et ses vertus aux esprits

invisibles qui attendaient et veillaient à son côté jusqu’au début du

jour nouveau.

Pendant dix minutes la psalmodie continua. Puis les cinq hommes firent

demi-tour et sans un mot, sans un regard à Billy, sortirent de la

cabane. Billy les suivit, se demandant si Deane les avait persuadés que

Pelletier et lui étaient de ses amis. S’il ne l’avait pas fait, Mac

Veigh redoutait de nouveaux ennuis au sujet de la petite Isabelle. Il

fut content de trouver Pelletier en conversation avec l’un des hommes.

--J’ai trouvé ici un type avec qui je peux jargonner, s’écria Pelletier.

Je leur ai dit quels braves amis nous sommes et je leur ai fait

comprendre l’histoire de Blake. Je leur ai serré les mains à tous, trois

ou quatre fois et nous sommes au mieux ensemble. Il est préférable de

composer un peu. Ils n’aiment pas du tout l’idée de nous abandonner la

gosse, maintenant que Scottie est mort. Ils demandent où est la femme.

Une demi-heure plus tard, Mac Veigh et Pelletier retournèrent à la

cabane. Au bout de ce temps, ils avaient la certitude que les Esquimaux

ne les ennuieraient plus et qu’ils s’attendaient à leur laisser

Isabelle. Le chef, toutefois, avait donné à entendre à Billy qu’il se

réservait le droit d’ensevelir Deane.

Billy sentait qu’il ne pouvait plus différer maintenant de raconter à

Pelletier un peu des aventures qui lui étaient arrivées pendant son

voyage à Churchill. Il avait annoncé la mort de Deane comme survenue des

semaines auparavant des suites d’une chute et lorsqu’il retournerait à

Churchill il savait qu’il faudrait persister dans ce récit. Si Pelletier

ne connaissait pas Isabelle, l’amour que Billy avait pour elle et son

mépris de la loi en leur rendant la liberté, son camarade pourrait dire

la vérité et le perdre.

Dans la cabane ils s’assirent devant la table. Pelletier portait le bras

en écharpe. Son visage était tiré, effaré et noirci de poudre. Il prit

son revolver, le vida de ses cartouches et le donna à la petite Isabelle

pour jouer. Il s’était maîtrisé devant les Esquimaux, mais ne faisait

maintenant nul effort pour cacher son abattement.

--Je vais la perdre, dit-il, regardant Billy. Vous allez l’emmener à sa

mère?

--Oui.

--Cela me peine. Vous ne pouvez savoir comme cela me fait de la peine de

la perdre, dit-il.

Mac Veigh appuya ses bras croisés sur la table et répondit vivement:

--Si, je sais ce que c’est, Pelly. Je sais ce que c’est qu’aimer

quelqu’un et le perdre. Je sais. Écoute.

Brièvement, il raconta à Pelletier l’aventure de la steppe, l’arrivée

d’Isabelle, la mère, le baiser qu’elle lui avait donné, puis la fuite et

la poursuite, la capture et ce dernier moment, lorsqu’il avait enlevé

les menottes des poignets de Deane. Une fois qu’il eut commencé ce

récit, il n’omit rien, même le partage des pétales de la fleur bleue, ni

la boucle de cheveux d’Isabelle.

Il tira les deux souvenirs de sa poche et les montra à Pelletier et, au

tremblement de sa voix, une brume monta aux yeux de son compagnon.

Lorsqu’il eut fini, Pelletier tendit par-dessus la table son bras valide

et étreignit la main de l’autre.

--Et ce qu’elle a dit de la fleur se vérifie, Billy, murmura-t-il. Cela

vous porte bonheur comme elle l’a dit, car vous allez vers elle.

Mac Veigh l’interrompit.

--Non, cela ne se peut, dit-il doucement. Elle l’aimait autant que la

jeune fille qui est là-bas t’aimera un jour, Pelly, et lorsque je lui

dirai ce qui est arrivé, son cœur se brisera. Cela ne peut me donner le

bonheur.

Les heures de cette journée pesèrent d’un poids de plomb pour Billy. Les

deux hommes combinèrent leurs plans. Un groupe d’Esquimaux consentait à

accompagner Pelletier jusqu’à la Pointe de l’Esquimau, d’où il ferait

route seul pour Churchill. Billy se dirigerait vers le Sud jusqu’au

Petit Castor, à la recherche de la cabane de Croisset et d’Isabelle. Il

fut content quand le soir tomba. Il était tard quand il s’en alla vers

la porte, l’ouvrit et regarda dehors.

A l’orée de la forêt, il faisait noir, noir non seulement des ténèbres

de la nuit, mais de l’obscurité concentrée des sapins et des baumiers et

d’un ciel si bas et si opaque qu’on aurait presque pu entendre les

bourrasques du vent au-dessus de la tête, comme le sanglot sans fin des

vagues sur le rivage de la mer. Il faisait noir sauf dans le cirque

étroit de la lumière que traçaient les feux des Esquimaux et autour

desquels une cinquantaine de petits hommes bruns étaient assis ou

accroupis.

Les maîtres du camp étaient tous éveillés, mais deux fois autant de

chiens épuisés et flapis gisaient à terre, roulés en tas, aussi

immobiles que des morts. On sentait là un étrange silence; une étrange

et surnaturelle obscurité qui n’était pas celle de la nuit uniquement;

un silence interrompu seulement par la plainte sourde du vent venu de la

steppe; le frémissement de l’air au-dessus du faîte des arbres et le

pétillement des feux. Les Esquimaux ne remuaient pas plus que des morts.

Leurs yeux ronds et sans vie étaient grands ouverts. Ils étaient assis

ou couchés, le dos tourné à la steppe, leur figure vers l’obscurité

toujours plus profonde de la forêt.

A quelques pas plus loin brillait, comme une étoile, la petite lumière à

la fenêtre de la cabane. Pendant deux heures les yeux de ceux qui

entouraient les feux demeurèrent vrillés sur cette lumière. Et, par

moment, se dressait là, parmi les veilleurs au visage de pierre, le

petit chef dont la voix caquetante s’unissait, chaque fois, à la plainte

du vent, aux rafales du ciel bas et au crépitement des feux. Mais nul

autre bruit de voix, nul autre mouvement. Lui seul bougeait et parlait,

car tous les mots caquetants qu’il articulait étaient un discours--des

paroles dites pour l’homme étendu mort dans la cabane.

Une douzaine de fois, Pelletier et Mac Veigh avaient regardé vers les

feux et ils regardaient l’heure chaque fois. Cette fois-ci, Billy

annonça:

--Ils bougent, Pelly. Ils se lèvent et se mettent en route.

Il consulta de nouveau sa montre.

--Ce sont d’excellents veilleurs. Il est minuit un quart. Quand un chef

ou un homme considérable meurt, ils l’enterrent à la première heure du

jour suivant. Ils viennent chercher Deane.

Il ouvrit la porte et s’avança parmi la nuit. Pelletier le rejoignit.

Les Esquimaux arrivaient sans bruit et s’arrêtèrent en un groupe sombre

à vingt pas de la cabane. Cinq des petits hommes vêtus de fourrure se

détachèrent des autres et pénétrèrent un à un dans la hutte, le chef à

leur tête. Tandis qu’ils se penchaient sur Deane, ils se mirent à

chanter une complainte basse qui éveilla la petite Isabelle. Elle se mit

sur son séant et regarda, à moitié endormie, l’étrange scène. Billy alla

près d’elle et la serra étroitement dans ses bras. Elle était rendormie

quand il la reposa dans les couvertures. Les Esquimaux étaient partis

avec leur fardeau. Il pouvait entendre la lente mélopée de la tribu.

--Je l’ai trouvée et j’ai cru qu’elle était à moi, dit Pelletier à voix

basse près de lui. Mais elle n’est pas à moi, Billy. Elle est à vous.

Mac Veigh l’interrompit, comme s’il n’avait pas entendu.

--Tu ferais mieux d’aller te coucher, Pelly, conseilla-t-il. Ce bras a

besoin de repos. Je vais voir où ils l’ensevelissent.

Il mit sa casquette et sa lourde capote et alla jusqu’à la porte, puis

il revint. Dans son équipement il prit une hache et des clous.

Le vent soufflait plus fort au-dessus de la steppe et Mac Veigh

n’entendait plus la mélopée sourde des Esquimaux. Il avança du côté de

leurs feux qu’il trouva déserts d’hommes. Les chiens seuls étaient

restés dans leur sommeil semblable à la mort. Ensuite, au lointain, vers

la lisière du bois, il aperçut une lueur.

Cinq minutes plus tard, il était caché dans l’ombre épaisse à quelques

pas des Esquimaux. Ils avaient creusé la fosse de bonne heure dans la

soirée, là-bas dans l’immense plaine de neige dégarnie d’arbres. Et

comme le feu qu’ils avaient allumé éclairait leurs sombres visages

ronds, Mac Veigh vit les cinq petits hommes bruns, qui avaient emporté

Scottie Deane, penchés au-dessus de la tombe peu profonde qu’ils avaient

creusée dans la terre durcie. Scottie était déjà disparu. La terre, la

glace et les mousses gelées tombaient sur lui et nul son ne sortait

maintenant des lèvres massives de ses sauvages fossoyeurs.

En quelques minutes, la sinistre besogne était terminée et, pareils à de

légères ombres noires, les indigènes retournèrent à leur campement. Un

seul resta là, assis, les jambes croisées, au chevet de la tombe, sa

longue lance derrière lui. C’était O-gluck-gluck, le chef des Esquimaux,

protégeant le défunt contre les démons qui viennent pour enlever le

corps et l’âme pendant les premières heures de l’ensevelissement.

Billy s’enfonça plus avant dans la forêt, jusqu’à ce qu’il rencontrât un

jeune plant svelte et droit qu’il abattit d’une douzaine de coups de sa

hachette.

Il enleva l’écorce du bouleau; ensuite il le coupa au tiers de sa

longueur et cloua l’autre partie en travers, en manière de croix. Après

quoi, il en effila le bout et retourna vers la tombe, portant la croix

sur son épaule.

Écorcée jusqu’à l’aubier, cette croix luisait à la clarté du feu. Le

veilleur la fixa un moment: ses yeux mornes eurent une flamme plus

sombre dans la nuit, car il n’ignorait pas qu’après cela, deux dieux et

non pas un seul garderaient la tombe. Billy enfonça profondément la

croix et, à chaque coup de hache qui tombait sur elle, le chef des

Esquimaux, reculait, reculait jusqu’à ce qu’il fût englouti par

l’obscurité.

Quand Mac Veigh eut fini, il enleva sa casquette mais ce ne fut pas pour

prier.

--Je suis triste, mon vieux, dit-il à celui qui gisait sous la croix.

Dieu sait que je suis triste. Je voudrais que tu fusses vivant. Je

voudrais te voir retourner à ma place vers elle, avec le mioche. Mais

j’accomplirai ma promesse. Je le jure. Je ferai ce qui est juste près

d’elle.

De la forêt, il regarda derrière lui. L’Esquimau avait repris sa sombre

garde. La croix se dessinait d’une blancheur spectrale sur l’obscurité

de la steppe. Billy se retourna pour la dernière fois et voilà qu’il fut

comme rempli de l’accablement d’une main de plomb, d’une chose qui était

tout ensemble épouvante et peur.

Scottie Deane était mort, mort et enseveli et pourtant il marchait avec

lui maintenant et à son côté. Billy sentait sa présence et cette

présence était comme un avertissement qui suscitait en lui d’étranges

pensées. Il retourna à la cabane et entra doucement. Pelletier dormait.

La petite Isabelle respirait la pure innocence de l’enfance. Il se

pencha, baisa les boucles soyeuses et, pendant longtemps, il demeura

ainsi, une des douces frisettes entre les doigts. Dans quelques années,

pensait-il, elle serait d’un or plus foncé et de la nuance des cheveux

de la femme qu’il aimait. Lentement, une paix immense entrait dans son

cœur.

Après tout, il y avait mieux que de l’espoir devant lui. Elle--Isabelle

l’aînée--savait qu’il l’aimait comme nul homme au monde ne pouvait

l’aimer. Il l’avait prouvé. Et, maintenant, il allait partir vers elle.

CHAPITRE XIV

LE BONHOMME DE NEIGE

Après son retour de la scène d’enterrement, Billy se déshabilla,

éteignit la lumière et se coucha. Il s’endormit rapidement et son

sommeil fut traversé de nombreux rêves. Ils étaient d’abord plaisants et

joyeux: il revivait sa première rencontre avec la jeune femme, il

évoquait une fois de plus sa beauté, sa pureté, sa foi et sa confiance

en lui. Puis succédèrent des visions plus troublées. Il s’éveilla deux

fois et chaque fois se mit sur son séant, traversé de ce frisson de peur

qui l’avait saisi près de la tombe.

Une troisième fois il s’éveilla et craqua une allumette pour consulter

sa montre. Il était quatre heures. Il était encore fatigué. Ses membres

étaient endoloris par le redoutable effort d’un trajet de cinquante

milles à travers la steppe et il ne pouvait plus dormir. Quelque

chose--il n’essayait pas de se demander quoi--le pressait d’agir.

Il se leva et s’habilla.

Lorsque Pelletier s’éveilla deux heures plus tard, le sac de Mac Veigh

et le traîneau étaient prêts pour partir vers le Sud. Tandis qu’ils

déjeunaient, les deux hommes achevèrent leurs projets. Quand l’heure du

départ arriva, Billy laissa son camarade seul avec la petite Isabelle et

sortit afin d’atteler les chiens. Lorsqu’il revint, il y avait une

rougeur récente aux yeux de Pelletier et il tirait de sa pipe de grosses

bouffées de fumée afin de cacher son visage. Mac Veigh pensa souvent à

ce départ les jours d’après. Pelletier demeura jusqu’au bout sur le

seuil et il y avait sur sa figure une expression que Mac Veigh

souhaitait n’avoir jamais vue.

Dans son cœur à lui habitaient l’épouvante, la peur et la chose à quoi

il ne pouvait donner de nom.

Pendant des heures, il ne réussit pas à secouer la tristesse qui

l’oppressait. Il courait à la tête du vieux Kazan, le meneur, faisant

route en plein Sud, à la boussole. Lorsqu’il se retourna une troisième

fois pour veiller à la petite Isabelle, il trouva l’enfant entassée au

fond de ses couvertures et profondément endormie. Elle ne s’éveilla

point jusqu’à ce qu’il s’arrêtât pour faire du thé, à midi. Il était

quatre heures quand il fit halte de nouveau pour camper à l’abri d’un

massif de hauts sapins. Isabelle avait dormi la plus grande partie de la

journée. Elle était bien éveillée maintenant et sourit à Billy, tandis

qu’il la sortait de son nid.

--Donnez-moi un baiser! demanda-t-il.

Isabelle obéit, posant ses deux menottes sur son visage.

--Vous êtes un... une petite pêche, s’écria-t-il. On ne vous a pas

entendue pleurnicher de toute la journée. Et maintenant, on va faire du

feu, un grand feu.

Il se mit à l’ouvrage, sifflotant pour la première fois depuis le matin.

Il dressa sa tente d’ordonnance, coupa des branches de sapin et de

baumier jusqu’à ce qu’il y eût un pied épais à l’intérieur, ensuite il

ramassa du bois pendant une demi-heure. Pendant ce temps, la nuit était

venue et l’énorme flambée faisait fondre la neige à trente pieds

alentour. Il avait enlevé à Isabelle l’épais manteau qui l’emmaillotait

et le joli minois de l’enfant brillait tout rose dans la splendeur du

feu.

La lueur se jouait rouge et or parmi ses bouclettes ébouriffées et,

tandis qu’ils soupaient tous deux sur la même couverture, Billy

apercevait de plus en plus en face de lui ce qu’il savait devoir trouver

dans la jeune femme. Quand ils eurent terminé, Billy prit un petit

peigne de poche et attira Isabelle près de lui. Une à une, il lissa les

boucles emmêlées, son cœur battant de joie tandis que la soie des

cheveux s’assouplissait entre ses doigts. Une fois, il avait senti le

même contact léger des cheveux de femme contre son visage. Ce n’avait

été qu’une caresse par hasard, mais il l’avait gardée comme un trésor

dans son souvenir.

Il lui semblait la sentir de nouveau maintenant et son frisson lui fit

replacer la petite Isabelle plus loin sur la couverture, tandis qu’il se

levait.

Il jeta du nouveau combustible sur le feu et alors il s’aperçut que la

chaleur avait amolli si bien la neige qu’elle adhérait à ses pieds.

Cette découverte lui donna une inspiration. Une bouffée de chaleur qui

ne provenait pas du feu lui monta au visage et il rassembla la neige

amollie, la raclant en tas à l’aide d’une de ses raquettes et, sous les

yeux surpris et joyeux d’Isabelle, il façonna un bonhomme de neige

presque aussi grand que lui.

Il lui fit des bras, une tête et des yeux de charbon de bois; lorsqu’il

fut terminé, il lui plaça au sommet sa casquette et lui mit sa pipe à la

bouche. Petite Isabelle criait de joie et, tous deux se tenant par la

main, ils dansèrent en tournant tout autour, absolument comme Billy et

d’autres fillettes et gamins avaient gambadé, il y avait des années et

des années. Et lorsqu’ils s’arrêtèrent, les yeux de l’enfant pleuraient

d’avoir tant ri et d’avoir eu tant de plaisir, alors qu’un brouillard

d’un autre genre obscurcissait les yeux de Billy.

C’était le bonhomme de neige qui lui remémorait des années et des années

d’espérances mortes. Elles le submergeaient au point qu’on aurait cru

que la vie d’autrefois était la vie d’hier et l’attendait maintenant

tout juste au delà de l’orée de la sombre forêt. Longtemps après

qu’Isabelle se fut endormie sous la tente, il demeura là assis à

regarder le bonhomme de neige et de plus en plus son cœur chantait de

joie, tellement il lui semblait qu’il allait être contraint de se lever,

de crier l’ardeur et l’espoir qui l’emplissaient.

Dans le bonhomme de neige qui fondait lentement devant le feu, il y

avait un cœur, une âme et une voix. Il l’appelait, le pressait comme

rien jamais ne l’avait encore pressé de la sorte auparavant. Il

retournerait au vieux logis, là-bas, au pays de Dieu, vers ses anciens

compagnons de jeunesse, qui étaient des hommes et des femmes

aujourd’hui. Il serait par eux bienvenu et serait bienvenue la jeune

femme. Car il l’y conduirait. Pour la première fois, il s’imaginait

qu’elle viendrait. Et, la main dans la main, ils suivraient les

empreintes des pas de sa jeunesse à travers les prairies et sur les

coteaux. Il cueillerait pour elle des fleurs au lieu de la mère qui

n’était plus et il lui raconterait toutes les vieilles histoires des

jours d’autrefois.

C’était le bonhomme de neige qui lui rappelait des années et des années

d’espoirs évanouis. C’était le bonhomme de neige!

CHAPITRE XV

LA MORT ROUGE ET ISABELLE

Fort tard cette nuit-là, Billy demeura assis auprès de son feu de

campement devant le bonhomme de neige. De singulières, de nouvelles

pensées l’assaillaient, et, entre autres, l’étonnement de n’avoir jamais

fabriqué jusqu’alors un bonhomme de neige. Quand il se coucha, il rêva

du bonhomme de neige et de la petite Isabelle. Le rire et la joie de la

fillette, lorsqu’elle s’éveilla le lendemain matin et vit la forme

bizarre qu’avait prise le bonhomme en fondant à la chaleur du feu, le

remplirent de nouveau des visions de bonheur de son jeune âge qui

s’étaient évoquées à ses yeux.

En d’autres moments, il se serait dit qu’il déraisonnait. Quand ils

eurent déjeuné et qu’ils se furent mis en route pour la journée, il

riait et bavardait avec bébé Isabelle et une douzaine de fois, durant la

matinée, il la prit dans ses bras pour suivre les chiens.

--Nous allons à la maison, prit-il soin de lui dire et de lui répéter.

Nous allons à la maison là-bas, chez maman, _maman_!

Il appuyait sur le mot; chaque fois que la gentille bouchette d’Isabelle

prononçait le mot _maman_ après lui, son cœur bondissait de joie. Vers

la fin du jour, ce mot était devenu pour lui le plus doux du monde. Il

essaya de faire dire: _mère_, mais sa petite amie le regardait d’un air

ahuri et ne répétait pas. Maman, maman, maman! dit-il une centaine de

fois ce soir-là près du feu de campement et, avant de porter l’enfant

sous ses chaudes couvertures, il lui dit quelque chose comme:

«Maintenant je vais me coucher et dormir.» Isabelle était trop lasse et

sommeillante pour y rien comprendre.

Même après qu’elle fut profondément endormie et que Billy fut assis

solitaire à fumer sa pipe, il murmura ce mot le plus doux qu’il y eût

sur terre selon lui, il prit la boucle de beaux cheveux et la regarda

jalousement à la lueur du feu. Vers la fin du jour suivant, la petite

Isabelle savait répéter presque toute la prière que Billy avait apprise

de sa mère, il y avait des années, des années, des années, si loin dans

le passé que cette évocation n’était plus celle d’une femme, mais d’un

ange irréel et merveilleux. Et le quatrième jour, à midi, Isabelle

zézayait la prière entière sans un mot d’aide de Billy.

Au matin du cinquième jour, Mac Veigh atteignit le Castor gris et

Isabelle devint grave à voir le changement qui s’opérait en lui. Il ne

l’amusait plus, mais il pressait les chiens, ne cessant une minute sa

recherche vigilante d’un soupçon de fumée, d’une piste ou d’un arbre

repéré. Dans son cœur commençait à croître une inquiétude qui semblait

l’étouffer.

Dans ces dernières heures avant de voir Isabelle, une inévitable

réaction s’opérait en lui. Une mélancolie l’accablait là où, peu

auparavant, un heureux pressentiment lui avait donné de l’espoir. Une

unique et terrible pensée chassait maintenant toutes les autres: il

apportait à Isabelle des nouvelles de mort, de la mort de son mari. Et

il savait que pour Isabelle, Deane avait représenté tout ce que le monde

tenait de joie ou d’espoir--Deane et le bébé.

Il reçut comme un coup lorsqu’il arriva soudain devant la cabane à

l’orée de la petite clairière. Un moment il hésita. Puis il prit

Isabelle dans ses bras et se dirigea vers la porte. Elle était

légèrement entr’ouverte et, après y avoir frappé du poing, il la poussa

cet entra.

Personne dans la pièce où il se trouvait, mais il y avait là un poêle et

du feu. Au bout de la pièce, il vit une deuxième porte et qui s’ouvrit

lentement. L’instant d’après, Isabelle était là, debout. Billy ne

l’avait jamais vue comme il la voyait maintenant, la lumière d’une

fenêtre tombant en plein sur elle. Elle était vêtue d’une robe flottante

et ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules et sa poitrine.

Mac Veigh aurait voulu l’appeler par son nom; il s’était répété cent

fois ce qu’il lui dirait d’abord mais ce qu’il vit sur son visage

l’immobilisa et le retint silencieux, tandis que leurs regards se

croisaient. Les joues de la jeune femme étaient empourprées, ses lèvres

enflammées, d’un rouge anormal, ses yeux luisaient d’un éclat étrange.

Elle le regarda d’abord et ses mains s’appuyèrent contre son cœur,

agrippant la masse de ses cheveux brillants. Ce ne fut qu’après l’avoir

regardé dans les yeux qu’elle s’aperçut de ce qu’il portait dans les

bras. Lorsqu’il lui tendit l’enfant, elle se précipita avec le cri le

plus bizarre qu’il eût jamais entendu.

--Mon bébé! gémissait-elle, mon bébé, mon bébé!

Elle se recula et se laissa tomber sur une chaise, près d’une table,

tenant la petite Isabelle serrée contre sa poitrine. Pendant un moment,

Billy n’entendit que ces mots dits d’une voix rauque, sanglotante,

tandis qu’elle pressait son visage brûlant contre celui de l’enfant. Et

il comprit qu’elle était malade, que c’était la fièvre qui avait ainsi

enflammé ses joues. Il poussa un gros soupir et s’approcha d’elle.

Tremblant, il avança une main et lui toucha l’épaule. Elle leva les

yeux. Un peu du merveilleux éclat d’autrefois y parut, l’éclat qu’il y

avait vu, quand, en remerciement, elle lui avait donné ses lèvres à

baiser.

--Vous? murmura-t-elle, vous l’avez ramenée...

Elle prit sa main et la douceur de sa chevelure dénouée la recouvrit. Il

pouvait sentir palpiter sa poitrine.

--Oui, dit-il.

Les cœurs les plus farouches · 第 8 / 14 段