Kazan et les six chiens tirèrent le traîneau dans la nuit. Avec une
intelligence qu’on aurait cru humaine, le vieux Kazan courait tant qu’il
pouvait à la suite de son maître et l’attelage filait comme une flèche
vers le Sud-Ouest tout en poussant ce premier jappement aigu qu’il est
impossible d’empêcher, voire de discipliner, chez une meute de chiens de
trait.
Tout en courant, Billy se retourna pour regarder par-dessus son épaule.
A une distance d’une centaine de mètres, dans l’obscurité grise entre la
cabane et le remblai de neige, il aperçut trois silhouettes qui se
précipitaient comme des loups. En un éclair, la signification de ce
mouvement insolite des Esquimaux se précisa en lui. Ils coupaient à
Pelletier la retraite vers la cabane et la direction de sa fuite.
--En avant, Kazan! s’écria-t-il farouchement, penché sur le vieux
meneur. Hue! hue! mon vieux, hue! Et Kazan s’élança en une course
insensée, haletant et gémissant dans l’air vide.
Billy s’arrêta et fit volte-face. Deux autres ombres s’étaient jointes
aux trois premières et il ouvrit le feu. L’un des Esquimaux qui
couraient roula tête première en jetant un cri qui s’éleva effrayant et
à peine humain par-dessus le grincement et le tumulte des banquises; les
quatre autres s’aplatirent sur la neige afin d’éviter la grêle de plombs
qui passait en sifflant à deux doigts de leurs têtes.
Du remblai de neige partit une mitraille de coups de fusil et une seule
ombre s’élança comme une flèche du côté de Mac Veigh. Il savait que
c’était Pelletier et en continuant de courir lentement derrière Kazan et
le traîneau, il remplit d’un nouveau chargement de cartouches la chambre
de son fusil. Les ombres de la plaine s’étaient relevées et
l’automatique de Pelletier traça dans l’air un trait de feu, cependant
qu’il continuait de courir. Il était à bout de souffle quand il arriva
près de Billy.
--Kazan emmène l’enfant bien en avant, lui cria ce dernier. Dieu garde
ce vieux chenapan! Je crois que c’est un être humain.
Ils repartirent en vitesse et la nuit profonde engouffra bientôt toute
apparence des Esquimaux. Devant Billy et Pelletier le traîneau se
précisa peu à peu et, quand ils l’atteignirent, les deux hommes
accrochèrent leur fusil sous les courroies des couvertures. Ainsi
soulagés de leur fardeau, ils marchèrent devant Kazan qu’ils excitaient.
--Hue! Hue! pressait Billy.
Il jeta alors un regard sur Pelletier qui se trouvait en face de lui.
Son camarade courait, un bras dressé à l’angle convenable pour faciliter
la respiration et son endurance; l’autre bras pendait droit et inerte à
son côté. Une frayeur subite saisit Mac Veigh et, passant devant le
chien de tête, il se précipita près de Pelletier. Il ne dit pas un mot,
mais toucha le bras de l’autre.
--Un de ces petits démons m’a blessé à l’aile, haleta celui-ci. Ce n’est
pas grave.
Il respirait comme si cette brève course l’eût déjà épuisé et, sans
prononcer une parole, Billy courut à la tête de Kazan et eut arrêté
l’attelage, en moins de vingt pas. La lame nue de son couteau fendit de
bas en haut la manche de Pelletier avant que son camarade pût protester.
Pelletier saignait et saignait abondamment. Son visage était contracté
de douleur. La balle avait traversé le gras de l’avant-bras mais, par
bonheur, n’avait pas atteint l’artère principale. Avec la promptitude
adroite d’un chirurgien exercé par la solitude, Billy referma la plaie
et la maintint serrée à l’aide de son mouchoir et de celui de Pelletier.
Puis, il poussa Pelletier vers le traîneau.
--Il faut y monter, Pelly, dit-il. Si tu ne veux pas, tu vas te
fatiguer, c’est-à-dire entraîner notre perte à tous. Là-bas, derrière
eux, s’élevèrent les aboiements et les hurlements des chiens.
--Ils nous poursuivent avec les chiens, grommela Pelletier. Je ne puis
me faire traîner. Il faut courir et combattre.
--Tu vas monter sur le traîneau ou je te casse la caboche! ordonna Mac
Veigh. Face à l’ennemi, Pelly, et que le diable les emporte! Tu as là
trois fusils; tu peux faire le coup de feu pendant que j’exciterai les
chiens. Et tiens-toi devant elle, ajouta-t-il, en désignant Petite
Mystère, presque complètement ensevelie sous les couvertures.
CHAPITRE XII
PETITE MYSTÈRE RETROUVE SON PÈRE
Ayant décidé Pelletier à monter sur le traîneau, Billy courut à la tête
de l’attelage et les chiens repartirent tirant leur fardeau plus pesant.
--Maintenant, à la lisière de la forêt, cria-t-il à Kazan. Ça fait
cinquante milles, mon vieux! et il faut couvrir le trajet avant l’aube.
Sinon...
Il n’acheva point. Mais Kazan tira plus fort comme s’il avait entendu et
compris. Le traîneau avait atteint déjà l’étendue illimitée de la steppe
et Mac Veigh sentit le vent frapper son visage. Il soufflait du
Nord-Ouest et par brusques rafales chargées de neige. Au bout de
quelques minutes, Billy fut stupéfait de voir que le visage de Petite
Mystère en était tout recouvert.
Pelletier était accroupi sur le traîneau, les pieds engagés dans les
courroies des couvertures. Sa blessure et la sensation pénible d’aller à
contresens de la marche sur un traîneau cahotant lui donnaient le
vertige et il se demandait si ce qu’il voyait ramper lentement hors de
la nuit était le résultat de son éblouissement ou une réalité. Nul bruit
derrière lui. Mais une tache plus sombre s’était rapprochée de sa vue,
parfois augmentant puis disparaissant presque. Deux fois, il saisit son
fusil. Deux fois il l’abaissa, persuadé que la chose qu’il voyait
derrière lui n’était qu’une chimère créée par son imagination. Il était
possible que ceux qui les poursuivaient eussent perdu leur trace dans
les ténèbres et, par conséquent, il se retint de tirer.
Il fixait attentivement l’ombre, lorsque d’elle jaillit un éclat de
flamme et une balle passa en sifflant près du traîneau, à un mètre sur
la droite. C’était un coup superbe; il y avait là un tireur adroit et
Pelletier riposta si vivement que le bruit du premier coup n’était pas
encore éteint qu’un second suivait. Cinq fois son revolver automatique
envoya ses plombs avant-coureurs aux profondeurs de la nuit, et, au
cinquième coup, un des chiens des Esquimaux hurla un cri sauvage de
douleur.
--Bravo! cria Billy. Voilà un équipage hors de question, Pelly. Nous
pouvons les battre de vitesse.
Il entendit le rapide heurt métallique des cartouches nouvelles que
Pelletier glissait dans le barillet de son fusil. Mais en dehors de ce
bruit, du vent et des efforts de l’attelage, on ne percevait rien
d’autre. Un silence menaçant s’appesantit derrière eux. Le fracas des
banquises lointaines décrut. La terre n’était plus secouée sous leurs
pieds par l’épouvantable éclatement des glaciers entre-choqués. Au lieu
de cela, le vent augmentait et la neige fine s’épaississait. Billy ne se
retourna plus pour regarder derrière lui. Il fouillait l’immensité
devant lui et aussi loin qu’il pouvait voir à droite et à gauche. Au
bout d’une demi-heure les chiens haletants se mirent au pas et Billy
marcha tout près du traîneau à côté de son camarade.
--Ils y ont renoncé, grommela Pelletier faiblement. J’en suis content,
Mac, car j’ai... j’ai le vertige. Il était maintenant étendu sur le
traîneau, la tête appuyée sur un tas de couvertures.
--Tu sais comment chassent les loups, Pelly, fit Mac Veigh, en croissant
de lune, en demi-cercle, n’est-ce pas? qu’ils referment en avant sur la
proie qui s’enfuit. Eh bien! c’est exactement ainsi que chassent les
Esquimaux et je me demande s’ils n’essayent pas de prendre de l’avance
sur nous, par là et par là. Et il désigna le Nord et le Sud.
--Ils ne peuvent pas, répliqua Pelletier, se soulevant avec effort sur
son coude. Leurs chiens sont fourbus. Laissez-moi marcher, Mac, je
peux...
Il retomba à la renverse en poussant soudain un cri étouffé.
--Bon Dieu! mais j’ai la tête qui tourne!
Mac Veigh arrêta les chiens et, tandis qu’ils s’affalaient sur le
ventre, haletants et léchant la neige, il s’agenouilla à côté de
Pelletier. L’obscurité cachait la frayeur qu’il portait dans ses yeux et
sur son visage. Sa voix était ferme et encourageante.
--Il faut rester couché, Pelly, conseilla-t-il en disposant les
couvertures pour que le blessé pût se reposer comme il faut. Tu es
salement arrangé, et il vaut mieux pour nous tous que tu ne fasses pas
un mouvement. Tu as raison en ce qui touche les Esquimaux et leurs
chiens. Ils sont fourbus et ils ont renoncé à la chasse comme à une
mauvaise affaire. Aussi à quoi bon faire la bête? Reste sur le traîneau,
Pelly. Essaye de dormir si tu peux, avec Petite Mystère. Elle se croit
dans un berceau.
Il se releva et donna aux chiens le signal du départ. Pendant longtemps
il fut comme seul. Petite Mystère dormait et Pelletier ne remuait plus.
De temps à autre, il posait la main sur la tête de Kazan et le vieux
meneur fidèle gémissait doucement à son toucher. Avec les autres chiens,
c’était différent. Ils donnaient des coups de dents sournois et Billy se
tenait à distance. Il continua sa route pendant des heures, faisant
stopper l’attelage de temps à autre pour une halte de quelques minutes.
Il craquait chaque fois une allumette et regardait Pelletier. Son
camarade respirait péniblement et ses yeux étaient clos. Une fois,
longtemps après minuit, il les ouvrit et regarda fixement la flamme de
l’allumette, puis le visage blême de Mac Veigh.
--Ça va très bien, Billy, dit-il, laissez-moi marcher.
Mac Veigh l’obligea doucement à se recoucher et continua sa route.
Il resta comme seul jusqu’aux premières lueurs grisâtres et froides de
l’aube. Alors, il s’arrêta, donnant à chacun des chiens un poisson gelé
et, avec le bois qui était sur le traîneau, il fit un peu de feu.
Il râcla de la neige pour préparer du thé et suspendit la gamelle
au-dessus de la flamme. Il faisait frire du _bacon_ et grillait des
tranches de dur pain d’avoine lorsque Pelletier s’éveilla et se mit sur
son séant. Billy ne le vit pas avant de s’être retourné.
--Bonjour, Pelly, fit-il en essayant de sourire. As-tu fait un bon
somme?
Pelletier se déplaça en s’agrippant au rebord du traîneau.
--Je voudrais trouver un gourdin, grogna-t-il. Je... je vous casserais
la tête... Vous m’avez laissé dormir!
Il avança son bras valide et les deux hommes se serrèrent la main. Deux
ou trois fois, ils avaient agi de même après les heures de danger. Ce
n’était point là une banale poignée de mains.
Billy se releva. A un demi-mille plus loin, la lisière de l’immense
forêt vers laquelle ils avaient tendu leur volonté se dégageait des
brumes de l’aube.
--Si j’avais su ça, dit-il en la désignant du doigt, nous aurions campé
à l’abri. Cinquante milles, Pelly. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas?
Derrière eux la steppe grise s’éclairait à la lueur du jour naissant.
Les deux hommes mangèrent et burent du thé. Pendant ces quelques
minutes, ni l’un ni l’autre ne prêta attention ni à la forêt ni à la
steppe. Billy dévorait. Pelletier ne pouvait apaiser sa soif. Puis leur
attention fut attirée par Petite Mystère qui s’éveilla en se plaignant
du poids des couvertures qui l’étouffaient. Billy la dégagea et l’éleva
pour lui montrer l’étonnant changement survenu depuis la veille.
C’est alors que Kazan cessa de lécher ses arêtes de poisson pour pousser
au ciel un hurlement plaintif.
Les deux hommes tournèrent les yeux vers la forêt. A mi-chemin de
l’orée, une ombre s’avançait péniblement et lentement vers eux. C’était
un homme et Billy retint un cri de surprise.
Mais Kazan s’était tourné face à la steppe grise et hurla de nouveau
longuement, menaçant. Les autres chiens hurlèrent à leur tour et,
lorsque Pelletier et Mac Veigh suivirent la direction de ces aboiements,
ils demeurèrent un quart de minute comme pétrifiés.
A un mille de là, le barren se mouchetait d’une douzaine de traîneaux
qui avançaient rapidement et d’une vingtaine d’hommes qui couraient.
Somme toute, leur dernière étape devait être à la lisière de la forêt.
En pareil cas, des hommes tels que Pelletier et Mac Veigh ne perdent pas
des instants précieux à discuter leurs actes au préalable. Leurs
opérations cérébrales sont instantanées et corrélatives... et ils
agissent. Sans dire un mot Billy replaça Petite Mystère dans son nid,
sans même lui donner une goutte de thé chaud et, pendant que les chiens
se redressaient dans leurs brancards, Pelletier lui tendit son fusil.
--Je l’ai réglé pour trois cent cinquante mètres, dit-il. Nous n’avons
pas besoin de dépenser nos munitions avant qu’ils soient à cette
distance.
Ils partirent au trot, Pelletier courant, son bras blessé inerte à son
côté. Tout à coup, la silhouette solitaire entre eux et la forêt
disparut. Elle était tombée à plat dans la neige et ne formait plus
qu’un point noir. Au bout d’une minute, elle se releva et avança de
nouveau. Pelletier et Billy la considéraient tous deux, quand elle
s’affaissa pour la deuxième fois. Un ricanement s’échappa des lèvres de
Mac Veigh.
--Pas de secours de ce côté! dit-il. Qui que ce soit, il est à demi
mort.
L’inconnu se releva pour la cinquième fois, et il ne se traînait déjà
plus que sur les mains et les genoux quand le traîneau le dépassa.
C’était un blanc. Il était nu-tête. Son visage ressemblait à la mort.
Son cou était découvert au vent froid et, au grand ahurissement des deux
autres, il ne portait sur sa chemise de flanelle brune aucun vêtement
plus épais. Ses yeux flambaient, hagards, entre le buisson de sa barbe
et de ses cheveux hirsutes et il haletait comme quelqu’un qui a marché
des milles et des milles au lieu d’avoir fait un trajet de cent mètres.
Billy vit tout cela d’un coup d’œil, puis il poussa un cri soudain
d’incrédulité. Les yeux rougis de l’homme étaient fixés sur lui. Chaque
fibre de son être, pour un instant, semblait avoir perdu la faculté
d’agir. Il ouvrit la bouche et les yeux démesurément et Pelletier
tressaillit comme s’il était cinglé par les paroles qu’il entendit
sortir de ses lèvres.
--Deane, Scottie Deane!
Pelletier poussa un cri d’étonnement. Il regarda Mac Veigh, son chef. Il
fit un mouvement involontaire en avant, mais Billy le devança. Il avait
jeté son fusil et en un instant il était agenouillé auprès de Deane,
soutenant dans ses bras le corps émacié.
--Bon Dieu! qu’est-ce que cela veut dire, mon vieux? s’écria-t-il,
oubliant Pelletier. Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi es-tu revenu par
ici? Et où... est-elle?
Il avait saisi la main de Deane. Il l’étreignait et Deane, lisant
jusqu’au fond de ses yeux, comprit qu’il n’avait plus devant lui un
représentant de l’autorité mais un frère. Il ébaucha un sourire.
--A la cabane... par là... à la corne du bois, bégaya-t-il. Vous ai vu
venir. Pensé que peut-être alliez passer... et suis sorti. Je suis
fichu, mourant.
Il poussa un profond soupir et essaya de s’aider tandis que Billy le
relevait. Un petit cri plaintif partit du traîneau. Sursautant, Deane
tourna les yeux du côté d’où venait ce cri.
--Mon Dieu! gémit-il.
Il s’arracha aux mains de Billy et se précipita à genoux à côté de
Petite Mystère, sanglotant et parlant comme un fou, tandis qu’il serrait
dans ses bras la fillette effrayée. Avec elle, il se remit debout comme
possédé d’une vigueur nouvelle.
--Elle est à moi! à moi, s’écria-t-il farouchement. C’est pour elle que
je suis revenu... J’allais la chercher... où l’avez-vous trouvée?
Comment...
Alors parvinrent de la plaine jusqu’à eux, en une rumeur soudaine, les
jappements sauvages des chiens des Esquimaux. Deane entendit cette
clameur et se tourna ainsi que les autres dans la direction du bruit.
Les poursuivants n’étaient plus qu’à un demi-mille, fonçant sur eux
rapidement. Billy comprit qu’il n’y avait pas une minute à perdre. Comme
dans un éclair, il se rendit compte que, d’une manière ou d’une autre,
Deane, Isabelle et Petite Mystère étaient alliés avec cette horde
vengeresse et aussi rapidement qu’il lui fut possible, il raconta à
Deane ce qui était arrivé.
L’assurance avait reparu dans les yeux de Deane et il n’eut pas plutôt
entendu ce récit qu’il courut au-devant de la troupe des petits hommes
bruns, tenant Petite Mystère dans ses bras. Mac Veigh et Pelletier
purent l’entendre qui, de loin, les appelait. Eux étaient à la lisière
de la forêt quand Deane arriva près des Esquimaux. Ils l’attendirent
longtemps, puis Deane et l’enfant revinrent sur un traîneau tiré par les
chiens des Esquimaux. Derrière le traîneau marchait le chef qui avait
été blessé dans la cabane de Pointe Fullerton. Deane était effondré, la
tête à demi penchée sur la poitrine et le chef et un autre Esquimau le
soutenaient. Il fit un signe vers la droite et à une centaine de mètres
plus loin, ils trouvèrent une hutte.
Les vigoureux petits polaires le portèrent à l’intérieur, tenant
toujours Petite Mystère entre ses bras et, d’un geste, il invita Billy à
le suivre seul. A l’intérieur de la cabane, ils le déposèrent sur un lit
bas et, au milieu d’un accès de toux faible mais effrayant, il fit signe
à Billy de s’asseoir près de lui. Mac Veigh savait ce que signifiait
cette toux. Le malade avait subi un froid terrible et le tissu de ses
poumons avait éclaté. C’était la mort... la plus redoutable mort du
septentrion.
Pendant quelques instants, Deane demeura étendu, suffoqué, serrant une
des mains de Billy. Petite Mystère s’était glissée sur le sol et
commençait l’inspection de la cabane. Deane regarde Billy en souriant.
--Vous êtes une fois de plus revenu... juste à temps, dit-il d’un ton
plus ferme. Cela semble drôle, n’est-ce pas, Billy?
Pour la première fois il prononçait le nom de l’autre comme s’il l’avait
connu toute la vie. Billy l’enveloppa doucement dans une des couvertures
et, involontairement, ses yeux firent le tour de la hutte,
interrogateurs. Deane surprit ce regard.
--Elle n’est pas venue, murmura-t-il. Je l’ai laissée...
Il s’arrêta, étranglé par une toux rauque qui amena une tache pourpre à
ses lèvres. Billy éprouva un vrai chagrin.
--Il faut rester tranquille, dit-il. Ne plus essayer de parler,
maintenant. Puis, je préparerai quelque boisson chaude.
Il allait s’éloigner, mais une des mains de Deane le retint.
--Non, pas avant que je vous aie parlé, Billy, insista-t-il. Vous
savez... vous comprenez. Je vais mourir. Ça peut venir à toute minute
maintenant et j’ai à vous dire... bien des choses... Vous devez savoir
avant que je m’en aille... je ne serai pas long... J’ai tué un homme,
mais je... ne le regrette pas. Il avait voulu l’outrager, elle, ma
femme... et vous... vous l’auriez tué de même... Vos gens se sont mis à
me traquer et, pour notre sécurité, nous sommes partis, là-bas, au Nord,
chez les Esquimaux... et nous avons vécu là... longtemps. Les
Esquimaux... ils aiment la petite fille et ma femme... surtout la petite
Isabelle... Ils pensaient que c’étaient des anges, en quelque sorte...
«Ensuite, nous avons appris que vous alliez venir me relancer là-haut...
chez les Esquimaux. Alors, nous sommes partis avec la caisse. La caisse
était pour elle... pour la préserver du froid terrible, nous n’avons pas
osé prendre l’enfant... et nous l’avons laissée par là... Nous devions
retourner bientôt... quand vous auriez fini votre chasse. Lorsque nous
avons aperçu votre feu au bord de la steppe, elle m’a fait me mettre
dans la caisse. Et c’est ainsi que vous nous avez rencontrés. Vous savez
la suite...
«Vous pensiez que c’était un cercueil... et elle vous a dit que j’étais
mort. Vous avez été bon, si bon pour elle... Et il faudra descendre
là-bas où elle est et y conduire la petite Isabelle... Nous allions
faire comme vous disiez et partir pour l’Amérique du Sud, mais il nous
fallait le bébé et je suis revenu... J’aurais dû vous dire... Nous nous
en sommes rendu compte plus tard. Mais nous avions peur de livrer ce
secret, même à vous...»
Il s’arrêta, oppressé et toussotant. Billy serrait dans les siennes ses
deux mains maigres et glacées. Il ne trouvait pas un mot à dire. Il
attendait, luttant pour refouler le sanglot qui soulevait sa poitrine.
--Vous étiez bon... bon, bon pour elle, répéta Deane faiblement. Vous
l’aimiez... et c’était naturel... parce que vous pensiez que j’étais
mort et qu’elle était seule et avait besoin d’aide. Je suis content que
vous l’aimiez. Vous avez été bon... et honnête et il faut quelqu’un
comme vous pour l’aimer et en prendre soin. Elle n’a personne que moi...
et la petite Isabelle. Je suis content... content... d’avoir rencontré
un homme comme vous.
Il dégagea ses mains et prit entre ses paumes le visage attentif de
Billy, le regardant droit dans les yeux.
--Et... et... je vous la donne, dit-il... C’est un ange et elle est
seule... elle a besoin de quelqu’un... et vous... vous serez bon pour
elle. Il faut aller la retrouver, à la cabane de Pierre Croisset, sur le
Petit Castor. Et vous serez bon pour elle... bon pour elle.
--J’irai, dit Billy doucement. Et je jure ici à genoux devant Dieu tout
puissant que je ferai ce que ferait un honnête homme.
Le corps raidi de Deane se détendit et il retomba sur ses couvertures
avec un soupir de soulagement.
--J’étais tourmenté à cause d’elle, reprit-il. J’ai toujours cru en un
Dieu, bien que j’aie tué un homme, et Il vous a envoyé ici à temps.
Un soudain éclair d’interrogation parut dans ses yeux.
--L’homme qui avait volé la petite Isabelle, soupira-t-il, qui était-ce?
--Pelletier, l’homme qui est là dehors, l’a tué lorsqu’il est venu dans
la cabane, dit Billy. Il assure qu’il se nommait Blake, Jim Blake.
--Blake! Blake! Blake!
De nouveau la voix de Deane s’éleva des confins de la mort, comme un
cri.
--Blake, dites-vous? un grand marin grossier aux cheveux roux, à la
barbe rousse, aux dents jaunes comme un morse... Blake! Blake!...
Il retomba de nouveau en arrière avec un rire à faire frémir, un rire de
fou.
--Alors... alors... on s’est complètement trompé, ç’a été une ridicule
erreur! dit-il. Et ses yeux étaient clos et ses paroles avaient l’air de
sortir du fond d’un rêve.
Et Billy comprit que la fin était proche. Il se pencha plus près pour
recueillir les derniers mots du mourant. Les mains de Deane étaient
aussi froides que des glaçons. Ses lèvres étaient décolorées. Et alors
il murmura:
--Nous nous sommes battus... j’ai cru l’avoir tué... et je l’ai jeté à
la mer. Son vrai nom était Samuelson. Vous le connaissez sous ce nom-là.
Mais on le nommait souvent Blake, Jim Blake... Ainsi... ainsi... je
suis... je ne suis pas un meurtrier somme toute. Et lui... lui est
revenu se venger... et... voler... Petite Isabelle. Je... ne... suis
pas... un meurtrier... Vous... vous le lui direz... à elle... Je ne l’ai
pas tué en fait... Vous le lui direz... Et vous serez bon... bon...
Il sourit. Billy se pencha plus près encore.
--De nouveau, je jure devant Dieu que je ferai ce que ferait un honnête
homme, répéta-t-il.
Deane ne répondit pas. Il n’entendait plus. Le sourire s’évanouit
complètement de ses lèvres. Et Billy comprit qu’en ce moment la mort
avait passé le seuil de la cabane. Avec un gémissement d’angoisse, il
laissa retomber la main raidie de Deane.
Petite Isabelle trottina à travers le plancher jusqu’à lui. Elle riait.
Et soudain Billy se retourna et la prit dans ses bras. Et, accroupi là
sur le sol à côté de l’unique frère qu’il eût jamais connu, il sanglota
comme une femme.
CHAPITRE XIII
LES DEUX DIEUX
Ce fut Petite Mystère qui arracha Mac Veigh à son chagrin. Au bout d’un
moment, il se releva avec l’enfant dans ses bras et l’éloigna de la
muraille, tandis qu’il recouvrait le visage de Deane avec un coin de
couverture. Puis, il se dirigea vers la porte. Les Esquimaux
installaient leur campement. Pelletier était assis sur le traîneau non
loin de la cabane et, à l’appel de Billy, il arriva.
--Si ça ne t’ennuie pas, tu pourrais la conduire à l’un des feux, un
moment, dit Billy. Scottie est mort. Tâche de le faire comprendre au
chef.
Il n’attendit point que Pelletier le questionnât, mais poussa doucement
la porte et retourna auprès de Deane. Il ramena la couverture et
considéra longuement le paisible visage mangé de barbe.
--Mon Dieu! Et dire qu’elle t’attend, soupire après toi et croit que tu
vas revenir bientôt! murmura-t-il, toi et la gosse.