réfléchis. Je ne veux pas te blesser et je sais que tu penses un tas de
choses à son sujet. Mais réfléchis! Tu ne voudrais pas la voler à son
père, n’est-ce pas? Et c’est tout ce qu’il lui reste de la femme...
Réfléchis comme il faut, Pelly... Je vais me coucher et dormir une
semaine.
CHAPITRE X
AU MÉPRIS DE LA LOI
Billy dormit toute la journée et toute la nuit suivante et Pelletier ne
l’éveilla pas. Il s’éveilla spontanément de son long sommeil, une heure
ou deux avant l’aube du matin suivant et, pour la première fois, il eut
l’occasion de repasser en lui-même tous les événements depuis son retour
à Pointe Fullerton.
Sa première pensée fut pour Pelletier et Petite Mystère. Il pouvait
entendre la respiration profonde de son camarade dans le lit en face du
sien et, de nouveau, il se demanda si Pelletier lui avait tout raconté.
Était-il possible que Blake n’eût rien dit pour révéler l’identité de
Petite Mystère, que l’igloo et la morte n’eussent point livré leur
secret? Il semblait inconcevable qu’il n’y eût point quelque chose dans
l’igloo pour aider à éclaircir le mystère. Et cependant, après tout, il
avait confiance en Pelletier. Il savait qu’il ne lui cacherait rien,
mais il s’agissait de la possession de l’enfant. Et sa pensée retourna
vers Isabelle Deane.
Ses yeux étaient bleus et ils avaient les mêmes petits points bruns
qu’il avait vus dans ceux de Petite Mystère. C’étaient des yeux comme il
y en a peu et il avait remarqué leurs points bruns, parce que cela
ajoutait à leur charme et lui avait fait penser aux violettes dont il
avait parlé à Pelletier. Est-il possible, se demandait-il à part lui,
qu’il y ait quelque rapport entre Isabelle et Petite Mystère? Il dut
s’avouer que c’était à peine concevable. Et pourtant il lui était
impossible de chasser cette pensée.
Avant le réveil de Pelletier, il avait décidé de la conduite qu’il
comptait tenir. Il ne dirait rien, du moins pendant un certain temps, de
ce qui lui était arrivé dans la steppe. Il ne parlerait ni de sa
rencontre avec Isabelle et son mari, ni de ce qui s’en était suivi.
Jusqu’à ce qu’il fût absolument certain que Pelletier ne lui cachait
rien, il ne lui confierait pas le secret de sa propre déloyauté. Car, il
avait été un traître au regard de la loi. Il s’en rendait compte. Il
raconterait l’aventure avec sa fausse conclusion avant le départ pour
Churchill où il déposerait contre Bucky Smith.
Entre temps, il observerait Pelletier et attendrait qu’il lui révélât ce
qu’il pourrait lui avoir caché. Il n’ignorait pas que si Pelletier
déguisait la vérité, il y était poussé par son adoration presque
insensée pour la petite fille qu’il avait trouvée et qui l’avait sauvé
de la folie et de la mort. Il sourit dans l’ombre à penser que si
Pelletier travaillait pour arriver à ses fins--garder Petite Mystère--il
avait été guidé lui-même par des considérations non moins égoïstes que
les siennes en accordant la vie à Isabelle Deane et à son mari. Sous ce
rapport, ils étaient égaux.
Il était debout et avait préparé le déjeuner avant le réveil de
Pelletier. Petite Mystère dormait encore et les deux hommes allaient et
venaient doucement sur leurs pieds chaussés de mocassins. Ce matin-là,
le soleil brilla avec éclat par-dessus les banquises du Sud et Pelletier
éveilla Petite Mystère pour qu’elle le vît avant qu’il disparût. Mais ce
jour-là, il ne descendit aux ténèbres grises de l’horizon de neige que
presque une heure plus tard.
Après le déjeuner, Pelletier relut ses lettres et alors Billy les lut
aussi. Dans l’une de ces lettres, la jeune fille avait mis une boucle de
ses beaux cheveux et Pelletier la porta sans la moindre honte à ses
lèvres devant son camarade.
--Elle dit qu’elle façonne la robe qu’elle mettra quand nous nous
marierons et que si je ne reviens pas avant qu’elle ne soit plus à la
mode, elle ne m’épousera jamais, s’écria-t-il joyeusement. Regardez donc
à cette page-là, elle me dit tout ça. Vous allez... vous allez faire en
sorte d’être là, n’est-ce pas, Billy?
--Si je peux, Pelly.
--Si vous pouvez! Je pensais que vous alliez quitter le service en même
temps que moi.
--J’ai changé d’idée.
--Et vous allez vous y recoller!
--Peut-être pour trois ans encore.
La vie de la cabane fut tout autre après cela. Pelletier et Petite
Mystère étaient heureux. Billy, à chaque heure du jour, devait lutter
pour vaincre sa tristesse et son désespoir; le soleil l’y aidait; il se
levait chaque jour plus tôt et demeurait plus longtemps au ciel. Bientôt
sa chaleur commença à amollir la neige sous les pas. Les immenses champs
de glace commencèrent à témoigner de l’approche du printemps et l’air
retentissait de plus en plus des formidables échos des banquises
fracassées.
D’énormes icebergs se détachèrent des bords du rivage et la mer parut
alors s’ouvrir. Du pôle, là-bas, les puissants courants arctiques se
mirent à précipiter le giroiement et le tumulte de leurs avalanches.
Mais il fallut un mois entier avant que Billy fût certain que Pelletier
était suffisamment fort pour entreprendre le long trajet vers le Sud.
Même alors, il attendit une semaine encore.
Tard, une après-midi, Billy sortit seul et se tint debout sur la
falaise, observant la ruée tonitruante des glaciers hyperboréens dans le
Roes Welcome. Immobile à cinquante pas de la petite cabane, battue par
l’ouragan, qui représentait la loi à cet avant-poste le plus isolé du
continent américain, il ressemblait à une statue de roc noir et gris
avec un monde noir et gris au-dessus de sa tête et tout autour de lui,
interrompu seulement dans sa terrible monotonie d’une uniformité
pareille à la mort par l’obscurité plus profonde du ciel et l’obscurité
plus pâle et plus spectrale qui surplombait les glaciers, le vent était
encore âpre et la vue était bornée par un horizon tout proche dont Billy
avait souvent pensé qu’il devait être la porte de l’enfer.
Cette après-midi-là, son cœur était aussi pesant que le jour. Sous ses
pieds, la terre gelée tressaillait du fracas répercuté des montagnes de
glace qui craquaient et s’effondraient. Ses oreilles s’emplissaient d’un
grondement sourd et continu, semblable aux échos d’un tonnerre lointain,
brisé de temps à autre lorsqu’un iceberg s’écartelait avec un bruit
pareil à celui d’un canon de treize pouces. Il y avait dans l’air de
bizarres lamentations, d’étranges sifflements et comme des cris de cœurs
broyés. Deux jours auparavant, Mac Veigh avait entendu le tumulte de
l’embâcle des glaces à dix milles à l’intérieur où il était allé chasser
le caribou.
Mais maintenant il entendait à peine ces mugissements. Il regardait vers
les champs de bataille des glaces, mais il ne les voyait pas. Ce n’était
point l’obscurité de mort, ni la grise monotonie qui oppressaient son
cœur, mais les bruits qui lui arrivaient de temps à autre de la cabane:
les éclats de rire de Petite Mystère et de Pelletier. Quelques jours
encore et il les perdrait. Et après, après, que lui resterait-il? Un cri
s’échappa de ses lèvres et il se tordit les bras de détresse. Il serait
seul. Il n’y avait personne qui l’attendait là-bas, dans ce monde où
Pelletier allait partir, ni fiancée pour venir à sa rencontre, ni père,
ni mère, rien!
Il éclata de rire dans sa douleur, tandis qu’il bravait le vent froid
descendu du pôle. La morsure de ce vent ressemblait au spectre harcelant
de sa vie passée. Toute sa vie il n’avait connu que les aiguillons de la
douleur et de l’isolement. Alors, tout à coup lui revinrent les paroles
de Pelletier: «Peut-être un jour aurez-vous un mioche!» Un torrent de
feu flamba dans ses veines et, durant la minute d’oubli et d’espoir
qu’il charriait avec lui, Billy tourna les yeux vers le Sud-Ouest et
revit le doux visage et les lèvres entr’ouvertes d’Isabelle Deane.
Il se secoua brusquement en riant d’un rire étouffé et fit face aux mers
de glaces entre-heurtées et au Nord. Les ténèbres de la nuit avaient
rapproché l’horizon. Le vacarme et les coups de tonnerre des banquises
écroulées sortirent du chaos pourpre qui devenait, au lointain, bleu et
noir. Pendant quelques minutes, Billy resta là debout à écouter, à
regarder dans le néant. L’éclatement des glaciers, les lamentations
incessantes de l’air et la monotonie furieuse des courants gigantesques
avaient rendu fous d’autres hommes, mais exerçaient sur lui leur
fascination.
Il savait ce qui allait arriver et il aurait pu quasiment évaluer la
puissance des mains invisibles de la nature. Nul bruit n’était nouveau
ni étrange pour lui. Mais alors qu’il était là debout, s’éleva
par-dessus tous les autres tumultes un bruit qu’il n’avait jamais
entendu naguère. Ses oreilles se firent tout à coup attentives et aux
écoutes tandis qu’il se tournait directement vers le Nord. Pendant une
bonne minute il écouta, puis il fit volte-face et courut à la cabane.
Pelletier avait allumé la lampe et, à sa clarté, le visage de Billy
apparut blême d’émotion.
--Bon Dieu! Pelly, viens ici, cria-t-il du seuil.
Tandis que Pelletier sortait, il le saisit par les épaules.
--Écoute, ordonna-t-il, écoute ça!
--Des loups! dit Pelletier.
Le vent s’était levé et il tourbillonna par la porte ouverte de la
hutte, éveillant Petite Mystère qui se dressa et poussa des cris
d’effroi.
--Non, ce ne sont pas des loups, s’écria Mac Veigh, et sa voix était si
altérée qu’on aurait cru que c’était un autre qui parlait. «Je n’ai
jamais entendu des loups faire ce bruit-là. Écoute!»
Il étreignait le bras de Pelletier, tandis qu’un nouveau coup de vent
apportait des tréfonds de la nuit l’étrange et terrible clameur. Elle se
rapprochait rapidement, explosion lamentable de voix sauvages comme si
une immense horde de loups avait flairé la trace fraîche et sanglante
d’une proie. Mais en même temps il y avait un autre bruit et plus
terrifiant, un cri perçant et un glapissement comme si des êtres à demi
humains étaient lacérés par des crocs de bêtes. Tandis que Pelletier et
Mac Veigh attendaient que quelque chose sortît du mystère gris et noir
de la nuit, ils perçurent un son qui ressemblait au timbre lent d’un
instrument qui tenait de la cloche et du tambour.
--Ce ne sont pas des loups! cria Billy. Quoi que ce soit, il y a des
hommes avec cela. Vite, Pelly!... dans la cabane avec nos chiens et le
traîneau. Ce sont des chiens qu’on entend... des chiens qui hurlent
parce qu’ils nous sentent et il y en a des centaines. Où il y a des
chiens, il y a des hommes, mais qui peuvent-ils être?
Il tira le traîneau dans le cabane, pendant que Pelletier détachait les
colliers de l’abri. Quand il fut à l’intérieur avec les chiens,
Pelletier ferma la porte au verrou et la barricada.
Billy glissa un paquet entier de cartouches dans son énorme fusil de
chasse. Sa carabine était prête sur la table et alors que Pelletier
debout le regardait, indécis, il prit sur son lit deux pistolets
automatiques et en donna un à son compagnon. Son visage était blême et
contracté.
--Il vaut mieux être prêt, Pelly, dit-il tranquillement. J’ai été
longtemps dans ces parages et je te le répète, il y a des chiens et des
hommes. As-tu entendu le tambour? Il est fait d’un ventre de phoque et
il y a une clochette de chaque côté. Ce sont des Esquimaux et il n’y a
pas de village d’Esquimaux à moins de deux cents milles de nous, cet
hiver. Ce sont des Esquimaux et ils ne sont pas en chasse, à moins que
ce soit contre nous.
En un instant, Pelletier boucla le ceinturon de son revolver et de sa
cartouchière. Il fit une grimace en regardant le damné petit automatique
d’acier bleu.
--J’espère que vous ne vous êtes pas trompé Billy, dit-il. Car ce sera
la première chaude affaire que nous aurons eue en un an!
Rien de son enthousiasme ne transpira sur le visage de Mac Veigh.
--Les Esquimaux ne combattent jamais à moins d’être furieux, Pelly,
dit-il. Et tu sais ce que c’est que des hommes furieux. Je ne puis
deviner ce qui les pousse au combat, à moins qu’ils ne veuillent nos
provisions. Mais s’ils...
Il s’avança vers la porte, fusil en main.
--Prépare-toi à me couvrir, Pelly. Je vais sortir, ne tire pas sans
m’entendre tirer!
Il ouvrit la porte et fit un pas dehors. Le hurlement avait cessé, mais
au lieu de cela, on entendait d’étranges aboiements et un sifflement que
Billy savait produit par les longs fouets des Esquimaux. Il avança vers
quelques silhouettes confuses qu’il avait vu se détacher du mur de
ténèbres, élevant la voix en un long appel. Du seuil de la porte,
Pelletier le vit tout à coup disparaître au milieu d’une masse de chiens
et d’hommes et il épaula à demi sa carabine. Mais il n’entendit pas Mac
Veigh tirer.
Une vingtaine de traîneaux s’étaient rangés autour de lui et les fouets
d’une douzaine de petits hommes bruns claquaient de façon insolente,
tandis que les chiens se couchaient sur le ventre dans la neige. Les uns
et les autres, hommes et chiens, étaient fatigués et Billy comprit
qu’ils avaient fourni une longue et rude course. Toutefois, aussi
rapidement que les bêtes, les petits hommes se rassemblèrent autour de
lui, leurs yeux blancs et noirs fixés sur lui, du fond de leurs figures
rondes et grasses et qui semblaient inexpressives.
Il remarqua qu’ils étaient une cinquantaine et qu’ils étaient tous
armés: plusieurs de leur petit harpon narval pareil à un javelot,
quelques-uns de lances et d’autres de fusils. Du cercle de ces êtres
étrangement vêtus et au visage horrible qui l’entouraient, l’un d’eux se
détacha et se mit à lui parler en une langue qui ressemblait à un
claquement sec des jointures des os.
--_Kogmollocks!_ grommela Billy et il leva les deux mains pour montrer
qu’il ne comprenait pas. Puis, il éleva la voix. _Nuna talmute_,
cria-t-il. _Nuna talmute... Nuna talmute._ N’y en a-t-il pas un parlant
ce jargon parmi vous?
Il s’adressait directement au chef qui le considéra un moment en
silence, puis tendit ses deux bras courts vers la cabane éclairée.
--Venez! dit Billy. Il saisit le petit Esquimau par un de ses bras épais
et le conduisit hardiment à travers le passage qui s’était ouvert pour
eux dans le cercle. La voix du chef fit entendre quelques mots de
commandement qui ressemblaient aux jappements pressés et perçants d’un
chien, et six autres Esquimaux se glissèrent derrière eux.
--_Kogmollocks_, les petits diables au cœur le plus noir du monde,
lorsqu’il leur arrive de vendre leur femme ou de combattre, dit Mac
Veigh à Pelletier en arrivant à la tête des sept petits hommes noirs.
Surveille la porte, Pelly, ils vont entrer.
Il pénétra dans la cabane et les Esquimaux suivirent. Du lit de camp de
Pelletier, Petite Mystère regardait les étranges visiteurs avec des yeux
soudain agrandis de surprise et de joie et, un moment après, elle poussa
le cri le plus bizarre que Pelletier ou Billy lui eussent jamais entendu
pousser. A peine ce cri s’était-il échappé de ses lèvres, que l’un des
Esquimaux se précipitait vers elle. Ses mains noirâtres étaient déjà sur
elle, enlevant l’enfant du lit, quand, en poussant un hurlement de rage
avertisseur, Pelletier bondit de la porte et envoya l’audacieux rouler à
la renverse parmi ses compagnons. L’instant d’après les deux hommes
bravaient les sept Esquimaux, leurs automatiques pointés vers eux.
--Si tu fais feu, ne tire pas pour tuer, ordonna Mac Veigh.
Le chef désignait Petite Mystère, sa voix sauvage surélevée jusqu’à
n’être plus qu’un cri aigu. Tout à coup, il se replia en arrière et leva
sa javeline. En même temps deux traits de feu jaillirent des revolvers.
La javeline glissa sur le sol et, en jetant un cri strident, moitié de
douleur et moitié de commandement, le chef fit volte-face vers la porte,
un ruisseau de sang s’échappant de sa main blessée. Les autres se
précipitèrent devant lui et Pelletier ferma et verrouilla la porte.
Quand il se retourna, Mac Veigh rapprochait et barricadait les lourds
battants des deux fenêtres. Du lit de Pelletier, Petite Mystère
regardait et riait.
--C’est donc vous? dit Billy en allant à elle et en poussant un gros
soupir. C’est vous qu’ils veulent, hein? Eh bien! je me demande
pourquoi?
Le visage de Pelletier était pourpre d’animation. Il rechargeait son
automatique. Il y avait presque de l’allégresse dans ses yeux lorsqu’il
rencontra le regard interrogateur de Mac Veigh.
Ils restèrent debout à écouter; ils n’entendirent que le fracas monotone
des banquises en dérive, plus la moindre rumeur des centaines d’hommes
et de chiens.
--Nous leur avons donné une leçon, dit enfin Pelletier en souriant avec
la confiance d’un homme qui était à demi indulgent pour les petits
hommes bruns.
Billy désigna la porte.
--Cette porte est à peu près le seul endroit vulnérable à leurs balles,
dit-il comme s’il n’avait pas entendu. Écarte-toi de là! Je ne crois pas
que leurs fusils soient assez puissants pour traverser les poutres. Ton
lit est hors de leur portée et en sécurité.
Il se dirigea vers Petite Mystère et son visage morne se détendit en un
sourire, tandis qu’elle levait ses bras menus pour l’accueillir.
--C’est donc vous, n’est-ce pas? demanda-t-il de nouveau, en prenant
entre ses deux mains le doux minois et les boucles soyeuses de l’enfant.
C’est vous qu’ils veulent avoir et ils vous veulent à tout prix. Eh
bien! ils peuvent enlever les provisions et ils peuvent m’enlever aussi,
mais... Il releva les yeux pour rencontrer ceux de Pelletier... Que je
meure s’ils réussissent à vous prendre! acheva-t-il.
Tout à coup un autre bruit déchira la nuit: la détonation crépitante des
coups de fusil. Ils pouvaient entendre le heurt des balles contre la
muraille de bois de la cabane. L’une de ces balles traversa la porte en
sifflant, enlevant un éclat aussi large qu’un bras d’homme et en même
temps Mac Veigh baissait la tête au passage du projectile. Il éclata de
rire. Pelletier avait déjà entendu ce rire. Il savait ce qu’il
signifiait. Il savait ce que la pâleur mortelle du visage de Mac Veigh
voulait dire. Ce n’était point de la peur, mais quelque chose de plus
terrible que la peur. Lui, Pelletier, avait le sang à la face. Telle est
la différence des tempéraments.
Mac Veigh se précipita soudain à travers la zone dangereuse jusqu’au
milieu de la cabane.
--Si vous jouez à ce jeu, voilà! s’écria-t-il. Maintenant, nom de D...
toi qui étais si désireux de combattre, attention, allons-y!
Il prononça ces derniers mots pour Pelletier. Billy sacrait toujours
quand il se mettait à l’ouvrage.
CHAPITRE XI
LA NUIT DE DANGER
Du côté de la cabane qu’il occupait, Pelletier se mit à arracher un coin
étroit fiché entre deux poutres. Quand les deux hommes ouvrirent les
lucarnes qui commandaient l’étendue vers la mer, la fusillade avait
cessé. Elle recommença presque aussitôt, lueurs rouges et tristes
montrant l’emplacement des Esquimaux qui s’étaient reculés jusqu’à la
falaise dévalant vers la baie. Tandis que partait le dernier des cinq
coups de son fusil, Billy rejeta son arme et se tourna vers Pelletier
qui déjà rechargeait la sienne.
--Pelly, je ne voudrais pas être un oiseau de mauvais augure, dit-il,
mais voici la fin de la loi à Pointe Fullerton, la fin pour toi et pour
moi. Regarde ça!
Il leva le canon de son fusil vers l’une des poutres au-dessus de sa
tête. Pelletier put voir de frais éclats de bois qui saillaient.
--Ils ont quelques gros calibres, continua Billy et ils sont cachés
derrière le talus où ils sont à l’abri de nos coups pour cent ans.
Aussitôt qu’il fera jour assez pour y voir, ils vont cribler ce point
d’autant de trous qu’un vieux fromage.
Comme pour justifier ces mots, un seul coup partit et une balle traversa
un madrier, si près de Pelletier que les éclats frappèrent son visage.
--Je connais ces diablotins, Pelly, poursuivit Mac Veigh. Si c’étaient
des _Nuna talmutes_, on pourrait les effrayer avec une fusée. Mais ce
sont des _Kogmollocks_. Ils ont tué les équipages d’une demi-douzaine de
baleiniers et je ne serais pas étonné qu’ils aient pris le mioche de
cette façon. Ils ne nous laisseraient plus partir maintenant, même si
nous la rendions. Cela ne servirait à rien. Ils préfèrent qu’on ne
puisse les accuser d’avoir enfreint la loi. Si nous sommes tués et la
cabane incendiée, qui ira raconter ce qui nous est arrivé? Il n’y a pour
nous que deux solutions...
Une nouvelle fusillade partit du remblai de neige et une troisième balle
explosa dans la cabane.
--Deux solutions, continua Billy, tandis qu’il voilait la lampe qui
brûlait à peine. Nous pouvons rester ici et mourir... ou fuir.
--Fuir!
C’était là un mot inconnu dans le service et, dans la voix de Pelletier,
il y avait tout ensemble de l’ahurissement et du mépris.
--Oui, fuir! dit Billy tranquillement. Fuir pour le salut du mioche.
Il faisait presque noir dans la cabane et Pelletier se rapprocha tout
près de son compagnon.
--Vous voulez dire...
--Que c’est l’unique moyen de sauver la gosse. Nous pouvons l’abandonner
et alors combattre jusqu’au bout. Mais cela signifie qu’elle retournera
avec les Esquimaux et que, peut-être, on ne la retrouvera jamais plus.
Les hommes et les chiens qui sont là sont fourbus. Nous sommes dispos.
Si nous pouvons quitter la cabane, nous pouvons les semer aisément.
--Alors, fuyons! dit Pelletier.
Il se dirigea vers Petite Mystère qui était assise pétrifiée et muette
et la prit dans ses bras, le dos tourné à la balle éventuelle qui aurait
pu traverser la paroi.
--Nous allons fuir, petit amour! marmotta-t-il en riant à demi dans les
boucles de l’enfant.
Billy commença à faire le paquetage. Pelletier déposa Petite Mystère sur
le lit et s’empressa de harnacher les chiens, les plaçant tout contre la
muraille avec, en tête, le vieux Kazan borgne, l’héroïque Kazan qui
l’avait sauvé de Blake. Au dehors la fusillade avait cessé. Il était
évident que les Esquimaux avaient décidé de ménager leurs munitions
jusqu’à l’aube.
Un quart d’heure suffit à charger le traîneau et tandis que Pelletier
attelait aux brancards, Mac Veigh emmitouflait Petite Mystère dans son
épais manteau de fourrure. Une manche s’était accrochée et il la
retourna découvrant la lisière blanche de la doublure. Sur cette
doublure il y avait quelque chose qui le fit regarder de plus près et
lorsque le cri étrange qui s’étrangla sur ses lèvres fit tourner vers
lui les yeux de Pelletier, Billy fixait le visage levé de Petite Mystère
de l’air de quelqu’un qui a une vision.
--Ciel, bégaya-t-il, c’est... Il se ressaisit et la câlina tout contre
lui un moment avant de la porter au traîneau. «C’est le plus brave petit
mioche du monde», acheva-t-il. Et Pelletier s’étonna du son étrange de
sa voix.
Mac Veigh cacha l’enfant dans un lit fait de couvertures et l’accrocha
solidement avec une courroie de babiche. Pelletier, prêt le premier, vit
sur la physionomie de Mac Veigh un air ardent et passionné tandis qu’il
demeurait les yeux rivés à Petite Mystère.
--Qu’y a-t-il, Mac? demanda-t-il. Est-ce que vous craignez vraiment pour
elle?
--Non, répondit Mac Veigh sans relever la tête. Si tu es prêt, Pelly,
ouvre la porte.
Il se redressa et ramassa son fusil. Il ne ressemblait plus du tout au
vieux Mac Veigh. Mais les chiens mordaient les traits, grognaient et
Pelletier n’avait plus le temps de poser des questions.
--Je vais sortir d’abord, Billy, dit-il. Il faut vous mettre en tête
qu’ils surveillent étroitement la cabane et qu’aussitôt que les chiens
auront le nez à l’air, ils vont commencer à aboyer et les guider vers
nous. Nous ne pouvons exposer la petite au feu. Je vais donc retourner
jusqu’à la pointe de la falaise et leur donner de l’occupation tant que
je pourrai avec mon fusil.
Ils s’acharneront sur moi, et ce sera le moment d’ouvrir la porte et de
détaler. Je vous rattraperai en moins de cinq minutes.
Il éteignit la lumière tout en parlant. Puis il ouvrit la porte et se
glissa dans les ténèbres, sans un mot de protestation de Mac Veigh. A
peine était-il parti que ce dernier tombait à genoux à côté de Petite
Mystère et, dans l’obscurité profonde de la cabane, il ensevelit son
rude visage contre le corps menu, doux et chaud.
--C’est donc vous, n’est-ce pas? s’écria-t-il doucement. Ensuite il
balbutia des choses que la fillette aurait été incapable de comprendre.
Soudain il se redressa, courut à la porte en excitant d’un mot le vieil
et fidèle Kazan, meneur du traîneau.
De là-bas, au pied de la crête neigeuse, arriva la fusillade précipitée
de Pelletier.
Un instant Billy attendit, sa main sur le loquet afin de donner aux
Esquimaux aux aguets le temps de tourner leur attention sur Pelletier.