leva et aperçut le monticule à une douzaine de pas devant lui. Le
sommeil avait de nouveau calmé sa fièvre. Il comprit que c’était un
igloo. Il aperçut l’entrée et, saisissant sa lanterne, il s’y dirigea en
titubant. Il gaspilla une demi-douzaine d’allumettes avant de pouvoir
s’éclairer. Puis il rampa à l’intérieur avec Kazan, toujours attelé, sur
ses talons.
Une odeur nauséabonde de renfermé stagnait dans la maison de neige. Nul
bruit, nul mouvement. La lanterne éclairait l’étroit intérieur et, sur
le sol, Pelletier discerna un tas de couvertures et une peau d’ours. Pas
un être vivant. D’instinct, il abaissa les regards sur Kazan. La tête du
chien était tendue vers les couvertures, les oreilles dressées, les yeux
dardés farouchement. Un sourd et plaintif «groulement» roulait dans sa
gorge.
Pelletier regarda de nouveau les couvertures et s’avança lentement de ce
côté. Il repoussa la peau d’ours et trouva ce que Blake lui avait dit
qu’il trouverait: une femme. Pendant un moment il la considéra, puis un
cri sourd s’échappa de ses lèvres tandis qu’il tombait à genoux. Blake
n’avait pas menti, car c’était une Esquimaude. Elle était morte. Elle
n’était pas morte de faim. Blake l’avait tuée!
Pelletier se releva et regarda autour de lui. Somme toute, ce cheveu
doré, ce cheveu de femme blanche signifiait-il quelque chose? Qu’est-ce
qu’il y avait? Il se rejeta vivement vers Kazan, ses nerfs affaiblis
agacés par un bruit et un mouvement qui venaient du fond le plus éloigné
et le plus obscur de l’igloo. Kazan tirait sur ses traits, haletant et
gémissant, retenu en arrière par le traîneau calé dans l’ouverture de la
porte. Le bruit se fit entendre de nouveau: un cri sanglotant,
lamentable, humain.
Sa lanterne en main, Pelletier se précipita vers l’endroit d’où partait
ce cri. Il y avait à terre un autre tas de couvertures et, tandis qu’il
regardait, il vit le paquet remuer. Il ne lui fallut qu’un instant pour
tomber à genoux à côté, comme il s’était agenouillé près de l’autre tas
et, tandis qu’il enlevait la couverture extérieure, humide et en partie
gelée, son cœur sursauta à l’étouffer.
La clarté de la lanterne tombait d’aplomb sur le visage blême et émacié
et sur la tête dorée d’un tout petit enfant. Une paire de grands yeux
effrayés était levée vers lui et, pendant qu’il s’agenouillait là
n’ayant plus le courage de faire un geste ou de parler en présence de ce
miracle, les yeux se refermèrent et il entendit de nouveau l’appel
lamentable, l’appel de famine que Kazan avait d’abord entendu, alors
qu’ils approchaient l’igloo. Pelletier enleva la couverture et prit
l’enfant dans ses bras.
--C’est une fille, une petite fille! hurla-t-il quasiment à Kazan. Vite,
mon vieux, sors, sors!
Il déposa l’enfant sur les autres couvertures et entraîna Kazan en
arrière. Il lui semblait tout à coup posséder la force de deux hommes,
tandis qu’il arrachait ses propres couvertures et renversait le contenu
de son paquetage sur la neige.
--Elle nous a envoyés, mon vieux! cria-t-il, le souffle entrecoupé de
sanglots. Où est le lait?... Et le réchaud?...
Dix secondes encore et il rentrait dans l’igloo avec une boîte de lait
condensé, une casserole et une lampe à alcool. Ses doigts tremblaient
tellement il avait du mal à allumer la mèche et, tandis qu’il enlevait
le couvercle de la boîte à l’aide de son couteau, il vit les yeux de
l’enfant s’ouvrir tout grands un instant, puis se refermer.
--Juste une minute... une demi-minute, supplia-t-il, en versant la crème
dans la casserole. On a faim, hein! petite? On a faim? On meurt de faim?
Il tenait la casserole au-dessus de la flamme bleue et considérait,
épouvanté, le petit visage blême auprès de lui. Sa maigreur et son calme
l’effrayaient. Il mit un doigt dans la crème et la trouva chaude.
--Une tasse, Kazan! Pourquoi n’ai-je pas apporté une tasse?
Il se précipita dehors de nouveau et revint avec un gobelet. L’instant
d’après, l’enfant était dans ses bras et il lui versait de force
quelques gouttes de lait entre ses lèvres serrées. Et ses yeux
s’ouvrirent tout soudain. La vie semblait s’élancer dans son petit corps
et elle but avec avidité, une de ses mains mignonnes agrippée au poignet
de Pelletier.
Le contact, le bruit, la sensation de vie contre lui le firent
frissonner. Il donna la moitié du contenu de la casserole à l’enfant,
ensuite il l’enveloppa complètement et chaudement dans sa lourde
couverture d’ordonnance, de sorte qu’elle était cachée tout entière, à
l’exception de son visage et de ses beaux cheveux d’or emmêlés. Il la
tint un moment tout près de la lanterne. L’enfant le regardait
maintenant de ses yeux grands ouverts et ébahis, mais nullement
effrayés.
--Dieu vous bénisse, chère petite âme! s’écria Pelletier de plus en plus
étonné. Qui êtes-vous et d’où venez-vous? Vous n’avez pas plus de trois
ans. Où est votre maman? Et votre papa?
Il la recoucha sur les couvertures.
--Maintenant du feu, Kazan, dit-il.
Il leva la lanterne au-dessus de sa tête et découvrit l’étroite
ouverture que Blake avait forée à travers la paroi de neige et de glace
pour l’échappement de la fumée. Puis il sortit chercher du combustible,
dételant Kazan en passant. Et, quelques minutes plus tard, une petite
flamme légère de bois de mélèze presque sans fumée éclairait vivement et
réchauffait l’intérieur de l’igloo. A sa grande surprise, Pelletier
trouva l’enfant endormie lorsqu’il revint auprès d’elle. Il la déplaça
doucement et porta le cadavre de la petite Esquimaude à travers le
couloir et à cinquante pas de l’igloo. Ce ne fut qu’au moment où il
s’arrêta, qu’il s’émerveilla de la vigueur qui lui était revenue. Il se
détendit les bras au-dessus de sa tête et aspira profondément l’air
froid. Il lui semblait que quelque chose s’était relâché en dedans de
lui, qu’un poids écrasant s’était détaché de ses yeux. Kazan l’avait
suivi et il abaissa son regard sur le chien.
--C’est fini, Kazan, s’écria-t-il d’une voix sourde, encore incrédule.
Je ne me sens plus malade du tout. C’est elle...
Il rentra dans l’igloo. La lanterne et la flambée épandaient à
l’intérieur une joyeuse clarté et il commençait à y faire chaud. Il
enleva sa lourde casaque, traîna la peau d’ours devant le feu et s’assit
dessus, avec l’enfant dans les bras. Elle dormait toujours. Comme un
affamé, Pelletier regardait le petit visage amaigri.
Doucement ses doigts épais caressaient les boucles dorées. Il sourit.
Ses yeux brillèrent. Sa tête se pencha un peu plus, encore un peu plus,
lentement, et comme craintive. Enfin ses lèvres touchèrent les joues du
bébé. Puis son rude visage boucané par le vent, la tempête et le froid
intense, se nicha contre le menu visage de la nouvelle et mystérieuse
vie qu’il avait trouvée tout au bout du monde.
Kazan écouta pendant un moment, accroupi sur son arrière-train. Puis, il
se roula en boule près du feu et s’endormit. Et pendant longtemps
Pelletier se contenta de se dodeliner doucement, traversé d’un frisson
de bonheur, de minute en minute plus profond et plus fort. Il sentait le
léger battement du cœur de la petite contre sa poitrine, il sentait sa
respiration contre sa joue. Une des menottes de l’enfant l’avait agrippé
par le pouce.
Cent questions assaillaient maintenant son esprit. Qui était ce mioche
abandonné? Qui étaient ses père et mère et où étaient-ils? Comment se
trouvait-elle avec la femme esquimaude et Blake? Blake n’était pas son
père, l’Esquimaude n’était pas sa mère. Quel drame l’avait amenée là?
Quoi qu’il en soit, il éprouvait un sentiment de joie à se dire qu’il ne
pourrait jamais répondre à ces questions. Elle lui appartenait. Il
l’avait trouvée. Personne ne viendrait jamais la lui reprendre. Sans
éveiller l’enfant, il mit une main dans la poche intérieure de son gilet
et en retira la photo de la jeune fille au doux visage qui serait sa
femme. Il ne lui vint pas à la pensée qu’il pourrait mourir. L’ancienne
peur et l’ancienne faiblesse avaient disparu. Il savait qu’il vivrait.
--C’est toi, soupira-t-il doucement, c’est toi qui as fait cela et je
sais que tu seras contente quand je te la ramènerai.
Et à la petite fille endormie:
--Et puisque vous n’avez pas de nom, je suppose, je vais vous appeler
Mystère... n’est-ce pas? ma petite Mystère.
Quand il détacha ses yeux du portrait, les yeux de Petite Mystère
étaient ouverts et le regardaient. Il posa la photo et se pencha vers la
casserole de lait qui chauffait devant le feu. L’enfant but aussi
avidement que la première fois, tandis que Pelletier babillait aux
oreilles du bébé des choses incohérentes. Quand elle eut fini, il
ramassa la photo, poussé par une soudaine et folle inspiration qu’elle
pourrait comprendre:
--Regardez, s’écria-t-il, jolie!
A son grand étonnement et à sa grande joie, Petite Mystère avança une
main et mit le bout de son doigt mignon sur la figure de la jeune fille.
Puis elle leva les regards vers les yeux de Pelletier.
--Maman, balbutia-t-elle.
Pelletier essaya de parler mais quelque chose le prit à la gorge qui
l’étrangla. Une flamme traversa aussitôt son corps tout entier, la joie
de ce seul mot l’aveugla de larmes brûlantes. Lorsqu’il put enfin
parler, sa voix était brisée comme celle d’une femme qui sanglote.
--C’est cela, dit-il. Vous avez raison, petite. C’est votre maman.
CHAPITRE IX
LE SECRET DU MORT
Le huitième jour après la découverte de l’igloo des Esquimaux par
Pelletier, Billy Mac Veigh arriva, par un matin grisâtre, avec ses
chiens harassés, ses lettres et ses médicaments. Il avait voyagé toute
la nuit précédente et ses pieds se traînaient pesamment. Ce fut avec un
sentiment d’appréhension qu’il aperçut enfin les falaises sombres de
Pointe Fullerton surgir des glaciers. D’abord, il redoutait d’ouvrir la
porte de la cabane. Qu’allait-il trouver? Pendant ces dernières
quarante-huit heures, il avait supputé les chances de Pelletier et il y
en avait deux contre une qu’il dût trouver son camarade mort sur son lit
de camp.
Sinon, si Pelletier était encore vivant, quelle histoire raconterait-il
au malade? Car il savait bien qu’il devrait se confier à quelqu’un et
que Pelletier garderait le secret. Et il comprendrait. Jour après jour,
tandis qu’il se hâtait vers le Nord, l’isolement de Billy et son chagrin
lui pesaient d’un poids de plus en plus lourd. Il essayait d’écarter
Isabelle de ses pensées, mais en vain.
Des centaines de fois, il revoyait devant lui son visage et, chaque
mille qui l’éloignait d’elle ne semblait faire que rapprocher de lui son
âme à elle et qu’ajouter à l’étrange douleur de son cœur qui montait de
temps à autre à ses lèvres en soupirs sanglotants qu’il pouvait à peine
contenir. Et pourtant, dans son chagrin et son désespoir, il ressentait
de plus en plus chaque jour une joie compensatrice.
C’était la satisfaction de savoir qu’il avait rendu vie et espoir à
Isabelle et à son mari. Chaque jour, il calculait leur progression sur
la sienne. Du village des Esquimaux, il avait envoyé un courrier à Fort
Churchill avec un long rapport pour l’officier de service là-bas. Et
dans ce rapport, il avait menti. Il y déclarait que Scottie Deane était
mort de la blessure qu’il s’était faite dans l’éboulement de neige. Pas
un moment, il n’avait regretté ce mensonge. Il avait promis également
d’écrire à Churchill pour témoigner contre Bucky Smith dès qu’il serait
revenu près de Pelletier et l’aurait remis sur pieds.
Durant ce dernier jour, dès qu’il aperçut devant lui les hautes falaises
de Fullerton, il se demanda ce qu’il dirait de tout cela à Pelletier
s’il le retrouvait vivant. Mentalement, il se répétait l’extraordinaire
aventure qui lui était advenue, cette nuit-là, dans la steppe, les
chiens arrivant parmi la neige, les grands yeux sombres et épouvantés de
la femme, la longue caisse étroite placée sur le traîneau.
Il dirait tout cela à Pelletier. Il dirait comment il avait dressé un
campement pour elle cette nuit-là et comment, plus tard, il lui avait
dit qu’il l’aimait et lui avait demandé un baiser. Ensuite, la
découverte au matin, la tente déserte, la caisse vide, le billet
d’Isabelle et la révélation que la caisse avait renfermé le corps vivant
de l’homme à cause de qui Pelletier et lui avaient patrouillé à travers
des milliers de milles dans ce pays désolé. Mais dirait-il exactement ce
qui s’était passé ensuite?
Il précipita ses pas harassés, tandis que les chiens remontaient des
glaciers de la baie au flanc de la falaise et il regarda intensément
devant lui. Les chiens tiraient plus rudement comme si l’odeur du logis
emplissait leurs narines. Enfin, le toit de la hutte apparut. Les yeux
de Mac Veigh étaient, dans leur impatience, comme ceux d’une bête.
--Pelly, mon vieux, bégaya-t-il, Pelly!
Il regarda plus fixement. Ensuite il parla à voix basse aux chiens et
s’arrêta. Il essuya la sueur de son visage. Un profond soupir de
soulagement s’échappa de sa poitrine.
Droit dans l’air, de la cheminée de la cabane, s’élevait une épaisse
colonne de fumée.
Il se dirigea tranquillement vers la porte de la hutte, s’étonnant que
Pelletier ne l’eût pas aperçu ou n’eût pas entendu les trois ou quatre
jappements brefs poussés par les chiens. Il dénoua ses raquettes, ému de
la surprise qu’il allait faire à son camarade. Il avait la main au
loquet de la porte, lorsqu’il s’arrêta. Le sourire s’évanouit sur ses
lèvres. Un ahurissement subit se peignit sur sa face, tandis qu’il se
penchait près de la porte pour écouter, et pendant un moment son cœur
fut saisi d’une frayeur terrible. Il était revenu trop tard, peut-être
un jour, deux jours trop tard. Pelletier était fou.
Il l’entendait qui délirait à l’intérieur, emplissant la cabane d’un
rire qui traversa ses veines d’un frisson d’horreur. Fou! Un sanglot
expira aux lèvres de Mac Veigh et il leva les yeux au ciel. Et alors le
rire s’acheva en chanson. C’était la douce chanson d’amour que Pelletier
lui avait dit que, là-bas, au Sud, la fiancée avait coutume de lui
chanter lorsqu’ils étaient seuls, dehors, sous les étoiles. Tout à coup,
le chant s’arrêta net et Mac Veigh entendit un autre bruit. En poussant
un cri, il ouvrit la porte et s’élança dans la cabane.
--Mon Dieu, Pelly, Pelly!...
Pelletier était agenouillé au milieu de la hutte. Mais ce ne fut pas
l’air d’étonnement et de joie de son visage que Billy surprit tout
d’abord. Il fixa des yeux ébahis sur le petit être aux cheveux dorés qui
était à terre devant lui. Il avait voyagé dur, presque jour et nuit, et
un instant il eut, comme dans un éclair, l’impression que ce qu’il
voyait n’était pas réel. Avant qu’il pût faire un mouvement ou prononcer
un mot de plus, Pelletier s’était relevé, tendant les mains, pleurant
presque de contentement. Il n’y avait plus nulle apparence de fièvre ou
de folie dans son visage. Et comme dans un rêve Billy entendit qu’il
disait:
--Dieu vous bénisse, Billy. Je suis heureux de vous voir revenu,
s’écria-t-il. Nous avons bien attendu et regardé et il n’y a pas plus
d’une minute que nous étions encore à la fenêtre en train d’examiner au
télescope l’extrémité de la baie. Vous deviez être caché par la falaise.
Mon Dieu! Il n’y a pas bien longtemps, je pensais que j’allais mourir...
je pensais que j’étais seul au monde... seul... seul! Mais regardez,
regardez, Billy. J’ai de la famille!
Petite Mystère s’était mise debout. Elle dévisageait Billy avec
étonnement, ses boucles dorées en désordre autour de son joli minois et
serrait dans sa main mignonne deux ou trois vieilles lettres de
Pelletier. Puis elle sourit à Billy et lui tendit les lettres. En un
instant il avait lâché les mains de Pelletier et l’avait prise dans ses
bras.
--J’ai des lettres pour toi dans ma poche, Pelly, bégaya-t-il. Mais
d’abord il faut me dire qui elle est et où tu l’as eue.
Brièvement, Pelletier raconta l’arrivée de Blake, la lutte et la
découverte de Petite Mystère.
--Je serais mort sans elle, Billy, termina-t-il. Elle m’a ramené à la
vie. Mais j’ignore qui elle est et d’où elle vient. Il n’y avait rien
dans les poches de Blake ou dans l’igloo pouvant me le dire. J’ai
enterré l’homme par là, dehors, pas profond, en sorte que vous puissiez
y regarder à votre retour.
Il se jeta, tel un affamé sur la nourriture, avidement sur les lettres
que Mac Veigh sortait de sa poche. Tandis qu’il lisait, Billy s’assit
avec Petite Mystère sur ses genoux. Elle riait et lui mettait ses
petites mains chaudes sur son rude visage. Ses yeux étaient bleus comme
ceux d’Isabelle et tout à coup Billy pressa étroitement son visage
contre les boucles soyeuses de l’enfant et la tint si serrée contre lui
que, pendant un instant, elle eut peur. Un moment après, Pelletier leva
les yeux. Son regard brillait. Sa figure amaigrie rayonnait de joie.
--Dieu bénisse la plus aimable petite fille du monde, Billy,
murmura-t-il tout remué. Elle me dit qu’elle s’ennuie de moi. Elle dit
de me presser, de me dépêcher de revenir vers elle. Elle dit que si je
ne reviens pas bientôt, c’est elle qui viendra jusqu’ici. Lisez Billy!
Il considéra avec surprise le changement qu’il aperçut sur le visage de
Mac Veigh. Billy prit les lettres machinalement et les déposa au bout du
lit près duquel il était assis.
--Je les lirai tout à l’heure, fit-il d’une voix lente.
Petite Mystère descendit de ses genoux et courut à Pelletier. Billy
regardait l’autre fixement.
--Tu es certain de m’avoir tout raconté, Pelly? Il n’y avait rien dans
ses poches? Tu as bien cherché?
--Oui. Il n’y avait rien.
--Mais, tu étais malade...
--Et c’est pourquoi je l’ai enterré légèrement, interrompit Pelletier.
Il est tout près de la dernière croix, juste sous la glace et la neige.
Je désire que vous regardiez vous-même.
Billy se leva. Il reprit Petite Mystère dans ses bras et examina de tout
près sa figure. Il avait dans les yeux un regard étrange. L’enfant lui
sourit. Mais il ne parut pas le remarquer. Puis il la rendit à
Pelletier.
--Pelly, as-tu jamais, jamais regardé des yeux de très près,
demanda-t-il, des yeux bleus?
Pelletier le regarda étonné.
--Ma Jeanne a des yeux bleus.
--Et ont-ils de petits points bruns pareils à des violettes des bois?
--Non.
--Ils sont bleus, simplement bleus, n’est-ce pas?
--Oui.
--Et je suppose que la plupart des yeux bleus sont simplement bleus,
sans petites taches brunes? Ne crois-tu pas?
--Qu’est-ce que vous racontez-là, mon Dieu? demanda Pelletier.
--Je désirais simplement te faire remarquer que ses yeux ont de petits
points bruns, répliqua Billy. Je n’en ai vu qu’une autre paire juste
pareils. Il se dirigea vers la porte.
--Je vais m’occuper des chiens et de déterrer Blake, ajouta-t-il. Je ne
puis me reposer avant de l’avoir vu.
Pelletier mit Petite Mystère debout.
--Je veillerai aux chiens, dit-il. Mais je ne désire pas revoir Blake.
Les deux hommes sortirent et tandis que Pelletier menait les chiens à un
abri derrière la cabane, Billy se mit à travailler avec une hachette et
une bêche au tertre que son compagnon lui avait désigné. Dix minutes
plus tard, il atteignait Blake. Un énervement qu’il avait essayé de
cacher à Pelletier dominait le sentiment d’horreur qu’il éprouvait
tandis qu’il tirait à lui le cadavre rigide et gelé de l’homme. C’était
un pénible spectacle que la vue du trépassé avec son visage couvert
d’une barbe rude tourné vers le ciel, un rictus découvrant les dents
comme au jour de sa mort.
Billy connaissait la plupart des hommes qui étaient partis de Churchill
vers le Nord, mais il n’avait jamais vu Blake auparavant. Il était
probable que le défunt avait dit une partie de la vérité, que c’était un
matelot abandonné sur la côte extrême par un baleinier. Il frémit,
tandis qu’il se mettait à fouiller les poches. Chaque minute augmenta
son désappointement. Il trouva peu de choses: un couteau, deux clés,
plusieurs pièces de monnaie, un briquet et d’autres menus objets, mais
ni lettres, ni écrit d’aucune sorte et rien de ce qu’il avait espéré
trouver. Il n’y avait rien qui pût résoudre l’énigme du miracle qui leur
était arrivé. Il roula le mort dans la tombe, le recouvrit et retourna à
la cabane.
Pelletier était à sa place ordinaire, accroupi sur les mains et les
genoux avec Petite Mystère à cheval sur son dos. Il s’arrêta dans sa
course folle à travers le plancher de la hutte et regarda avec des yeux
interrogateurs. La petite fille tendit les bras et Mac Veigh la fit
sauter presque jusqu’au toit, puis il serra la petite tête dorée
étroitement contre sa figure grisonnante. Pelletier se redressa et son
visage prit une expression grave, tandis que Billy le regardait
par-dessus les boucles emmêlées de l’enfant.
--Je n’ai rien trouvé, absolument rien de quelque intérêt, dit-il.
Il déposa Petite Mystère sur l’un des lits de camp et dévisagea son
compagnon avec, dans les yeux, un air embarrassé.
--Je suis désolé que tu aies eu la fièvre le jour de la rixe, Pelly,
dit-il... Il doit avoir dit quelque chose... quelque chose qui nous
mettrait sur la voie.
--Peut-être bien, Billy, répondit Pelletier, qui regardait en
frissonnant les quelques objets que Mac Veigh avait placés sur la table.
Mais il est inutile de nous tourmenter davantage là-dessus. Il n’y a pas
de raison qu’elle ait de la famille aux alentours, à six cents milles de
tout Blanc qui pourrait réclamer une gentille fille comme ça. Elle est à
moi. Je l’ai trouvée. Elle est à moi pour la garder.
Il s’assit à table et Mac Veigh s’assit en face de lui, regardant
Pelletier en souriant.
--Je sais que tu la désires... que tu la désires vivement, Pelly,
dit-il. Et je sais que la jeune fille l’aimera. Mais elle a une famille
quelque part... et notre devoir est de la retrouver. Elle n’est pas
tombée d’un ballon, Pelly. Penses-tu que... le mort... puisse être son
père?
C’est la première fois qu’il posait cette question et il remarqua le
soudain frisson d’aversion de l’autre.
--J’y ai pensé, Billy, mais cela n’est pas possible. C’était une brute
et, elle, c’est un ange. Billy, sa mère doit avoir été belle et c’est ce
qui me fait soupçonner, craindre...
Pelletier s’essuya le visage d’un air gêné et les deux hommes se
regardèrent dans les yeux. Mac Veigh se pencha un peu plus, attendant la
suite.
--Je me suis représenté tout cela la nuit dernière, étendu là éveillé
sur mon lit, poursuivit Pelletier, et comme au deuxième meilleur ami que
j’aie sur terre, je veux vous demander de ne pas aller plus loin, Billy.
Elle est à moi. Ma Jeanne, là-bas, l’aimera comme une véritable mère et
nous l’élèverons honnêtement. Mais si vous continuez, Billy, vous
découvrirez quelque chose de désagréable, je... je vous le jure.
--Tu sais...
--J’ai deviné, interrompit l’autre. Billy, parfois une brute, une brute
d’homme, a quelque chose en soi qui attire les femmes et Blake était de
ce genre. Vous vous souvenez, voici deux ans de cela, qu’un marin s’est
enfui avec la femme d’un capitaine de baleinier, là-haut, à la baie
Narwhal.
--Hé bien!...
De nouveau les deux hommes s’entre-regardèrent en silence. Mac Veigh se
tourna lentement vers l’enfant. Elle s’était endormie et il pouvait voir
le sombre éclat de ses boucles dorées éparpillées sur l’oreiller de
Pelletier.
--Pauvre petite innocente! murmura-t-il.
--Je crois que cette femme était la mère de Petite Mystère, Billy,
continua Pelletier. Elle n’a pu supporter d’abandonner son mioche quand
elle s’en alla avec Blake et elle l’emmena. Des femmes font cela. Au
bout d’un moment, elle mourut. Alors Blake prit une femme d’Esquimaux.
Vous savez le reste. Il ne faut pas que Petite Mystère sache tout cela,
quand elle sera grande. Il vaut mieux pas. Elle est trop jeune pour se
souvenir, n’est-ce pas? Elle ne le saura jamais.
--Je me souviens du bateau, dit Billy sans détacher les yeux de Petite
Mystère. C’était le _Sceau d’Argent_. Le capitaine s’appelait Thomson.
Il ne regardait point Pelletier, mais il pouvait sentir que l’autre se
raidissait. Il y eut un moment de silence. Ensuite Pelletier parla d’une
voix sourde et bizarre.
--Billy, vous n’allez pas aller à sa recherche là-haut, n’est-ce pas? Ce
ne serait pas gentil pour moi, ni pour la mioche. Ma Jeanne l’aimera
bien et peut-être, peut-être qu’un jour, votre gosse à vous viendra
l’épouser.
Mac Veigh se leva. Pelletier ne vit pas l’air de chagrin subit qui
accabla son visage.
--Qu’est-ce que vous en dites, Billy?