se brisa dans un sanglot. Il vous apportera le bonheur, le bonheur dont
vous avez rêvé. Vous rencontrerez une fleur bleue, douce, pure et
loyale, et alors vous connaîtrez plus complètement encore, si possible,
ce que la vie signifie pour moi, et avec lui.
Elle se tut, sanglotant comme un enfant et, le visage caché dans ses
mains, elle retourna sous la tente.
--Dieu! murmura Billy en poussant un profond soupir.
Il regards Deane dans les yeux et Deane lui sourit d’un rare et précieux
sourire.
Pendant un quart d’heure ils s’entretinrent sans témoin, puis Billy tira
une bourse de sa poche.
--Tu auras besoin d’argent, Scottie, dit-il. Il ne faut pas perdre une
minute pour quitter le pays. Va à Vancouver. Voici trois cents dollars.
Tu vas les accepter ou je te tire dessus.
Il mit vivement l’argent entre les mains de Deane, tandis qu’Isabelle
sortait de la tente. Ses yeux étaient rouges, mais elle souriait et elle
tenait quelque chose à la main. Elle le montra aux deux hommes. C’était
la fleur bleue que Billy lui avait donnée. Mais maintenant les pétales
en étaient séparés et elle en avait neuf au creux de la main.
--Cela ne peut être pour un seul, dit-elle doucement. Et le sourire
s’évanouit sur ses lèvres. «Il y a neuf pétales, trois pour chacun de
nous.»
Elle en donna trois à son mari, trois à Billy et, durant un instant, les
deux hommes considérèrent ces pétales au creux de leurs rudes mains
calleuses. Puis Billy sortit le morceau de peau de daim où il avait
placé les cheveux d’Isabelle et y joignit les pétales bleus. Deane avait
tiré de sa poche une enveloppe usée et Billy parla à voix basse à
Scottie.
--J’ai besoin d’être seul un moment, jusqu’à l’heure du dîner. Veux-tu
aller sous la tente avec elle?
Quand ils furent partis, Billy se dirigea vers l’endroit où il avait
abandonné son paquetage avant de ramper jusqu’à Deane. Il ramassa son
sac, l’assura sur ses épaules et se mit en route. Il retournait d’un pas
rapide par l’ancienne piste et, cette fois, il avait le cœur lourd d’une
immense et affreuse solitude. Quand il atteignit la crête, il essaya de
siffloter, mais ses lèvres semblaient scellées et il y avait dans sa
gorge quelque chose qui l’étouffait. Du haut de la crête, il regarda à
ses pieds. Un mince brouillard de fumée s’élevait de la sapinière. Il
sentit ses yeux se mouiller et un sanglot étouffa dans ses pleurs
contenus le nom d’Isabelle. Alors, une fois de plus, il retourna dans la
solitude et la désolation de sa vie passée.
--J’arrive, Pelly, fit-il en riant d’un rire âpre et forcé. Je n’ai pas
été bien exact avec toi, mon pauvre ami, mais je vais en mettre pour
rattraper le temps perdu!
Le vent recommençait à se lamenter à la cime des sapins. Mac Veigh en
fut heureux. Cela annonçait une tempête. Et une tempête recouvrirait
toutes les traces.
CHAPITRE VII
LA FOLIE DE PELLETIER
Là-bas, à Pointe Fullerton, parmi l’ouragan et le fracas des ténèbres
polaires, Pelletier se débattait jour après jour contre la fièvre,
attendant Mac Veigh. D’abord, il avait été rempli d’espoir. La première
lueur du soleil entrevue par l’étroite fenêtre, le matin du départ de
Billy pour Fort Churchill, était arrivée juste à temps pour l’empêcher
de perdre la tête. Durant trois jours ensuite, il regarda par la
fenêtre, à la même heure, implorant presque une autre lueur de paradis
dans le ciel du Sud.
Mais la tempête, parmi laquelle Isabelle s’était dépêtrée en traversant
la steppe, s’était amassée au-dessus de sa tête et derrière lui jour
après jour, roulant, tourbillonnant et se lamentant dans le mugissement
des champs de glace crevassés, ramenant une fois de plus la formidable
obscurité de mort de la nuit hyperboréenne qui l’avait presque conduit à
la folie. Il s’efforça de ne penser qu’à Billy, au voyage de son loyal
camarade vers le Sud et aux précieuses lettres qu’il allait rapporter.
Et Pelletier dénombrait les jours en traçant des raies au crayon sur la
porte qui ouvrait sur la désolation grise et pourpre de la mer polaire.
A la fin, arriva l’heure où il perdit tout espoir. Il crut qu’il allait
mourir. Il compta les traits sur la porte et en trouva seize. Seize
jours exactement que Billy était parti avec les chiens. Si tout avait
marché à souhait, il avait fait un tiers du chemin pour revenir et, dans
une semaine, il serait là.
Le visage de Pelletier, amaigri et embrasé par la fièvre, se détendit en
un sourire languissant, tandis qu’il recomptait les traits au crayon.
Longtemps avant la fin de cette semaine, il serait mort, pensait-il.
Médicaments et lettres arriveraient trop tard, probablement quatre ou
cinq jours trop tard. Immédiatement sous le dernier trait, il tira une
longue ligne et, au bout, il ajouta d’une écriture biscornue, presque
illisible.
«Cher Billy, je pense que voici arrivé mon dernier jour.»
Puis, il se traîna de la porte jusqu’à la fenêtre.
Au dehors, il y avait ce qui le tuait: la solitude, la désolation
affolante, un monde sans vie qui s’étendait des centaines de milles plus
loin que l’horizon où s’arrêtaient ses yeux. Au Nord et à l’Est, rien
que des glaces, des masses accumulées et des montagnes bizarres de
glaces, blanches d’abord, gris sombre plus loin, puis pourpres et
presque noires.
Et maintenant arrivait jusqu’à lui le tonnerre assourdi et sans répit
des courants sous-marins qui se frayaient leur route pour descendre de
l’océan Arctique, interrompu, de temps à autre, par un rugissement
épouvantable, comme si des forces titaniques entaillaient, pareilles à
un gigantesque couteau, une des montagnes gelées. Pelletier avait écouté
ces bruits pendant cinq mois et, durant ces cinq mois, il n’avait
entendu d’autre voix que la sienne, celle de Mac Veigh et le zézaiement
d’un Esquimau. Une seule fois en quatre mois, il avait vu le soleil et
c’était le matin du départ de Mac Veigh pour le Sud. Aussi était-il
devenu à moitié fou. D’autres, avant lui, l’étaient devenus
complètement.
Par la fenêtre, ses yeux demeuraient fixés sur les cinq croix de bois
grossières qui indiquaient leurs tombes. Au service de la police royale
du Nord-Ouest, on les appelait des héros. Et bientôt lui aussi, l’agent
Pelletier, on le compterait parmi ceux-là.
Mac Veigh enverrait le récit complet de son histoire, tout là-bas, à
elle, la fidèle petite amie, à des milliers de milles au Sud et elle se
souviendrait toujours de lui, son héros, et de sa tombe solitaire à la
Pointe Fullerton, le poste le plus au nord des postes avancés.
Mais elle ne verrait jamais cette tombe. Elle ne pourrait jamais y
déposer de fleurs, comme elle mettait des fleurs sur la tombe de sa mère
à lui; elle ne connaîtrait jamais toute l’aventure, pas la moitié de
l’histoire: l’affreuse attente du son de sa voix, du contact de ses
mains, du regard de ses doux yeux bleus, avant la fin... Ils devaient se
marier en août, quand son service dans la Royale serait fini. Elle
l’attendrait. Et en août ou en juillet, un mot lui apprendrait qu’il
était mort.
Avec un bref sanglot, il se dirigea de la fenêtre vers la table
grossière qu’il avait poussée près de son lit de camp et, pour la
centième fois, il mit sous ses yeux en fièvre et rougis une
photographie. C’était un portrait de jeune fille merveilleusement belle
pour Tom Pelletier, une jeune fille aux cheveux châtains, avec des yeux
qui avaient toujours l’air de lui parler et de lui dire combien elle
l’aimait. Et, pour la centième fois, il retourna la photo et relut les
mots qu’elle avait écrits au dos:
«Mon bien cher ami, rappelle-toi que je suis toujours avec toi, que je
pense toujours à toi, que je prie toujours pour toi et que je sais,
chéri, que tu feras toujours ce que tu ferais si j’étais à ton côté.»
--Bonté divine! grommela Pelletier. Je ne peux pas mourir. Je ne peux
pas! Il faut que je vive pour la revoir.
Il s’étendit sur son lit, épuisé. Du feu brûlait de nouveau dans sa
tête. Il délirait et il lui parlait ou croyait lui parler. Mais ce
n’était qu’un bégaiement de sons incohérents qui fit que Kazan, le chien
Esquimau, le vieux chien borgne, releva sa tête broussailleuse et
renifla d’un air soupçonneux. Kazan avait écouté bien des fois délirer
Pelletier, depuis que Mac Veigh l’avait laissé seul; bientôt il laissa
retomber son museau entre ses pattes d’avant et s’assoupit de nouveau.
Longtemps après, il redressa encore une fois la tête. Pelletier était
calme. Mais le chien huma l’air, courut à la porte, gémit doucement et
appuya avec vigueur son museau sur la main décharnée du malade. Puis il
s’assit sur son derrière, releva le nez et, de sa gorge, monta ce cri de
détresse lamentable, profond et lugubre, que les chiens indiens poussent
devant les huttes où leur maître vient de mourir. Ce bruit éveilla
Pelletier; il se redressa et constata encore une fois que le feu et la
douleur avaient abandonné sa tête.
--Kazan! Kazan! gémit-il faiblement. Ce n’est pas l’heure... pas encore!
Kazan s’était approché de la fenêtre qui regardait à l’Ouest et restait
là debout, les pattes d’avant sur le rebord. Pelletier frémit.
--Encore des loups! fit-il, ou peut-être un renard. Lui aussi avait pris
l’habitude de soliloquer, qui devient celle de tout homme qui vit dans
l’extrême Nord où sa propre voix est souvent l’unique bruit qui rompt la
mortelle monotonie du jour. Il se dirigea vers la fenêtre tout en
parlant et regarda au dehors avec Kazan.
Du côté de l’Ouest se déroulaient les étendues sans vie, illimitées et
vides, sans une roche, sans un buisson et que surplombait un ciel qui
rappelait toujours à Pelletier un terrible dessin qu’il avait vu un
jour: _l’Enfer_ de Gustave Doré. C’était un ciel bas et tout d’une
pièce, pareil à du granit pourpre et bleu, qui menaçait toujours de
s’effondrer en une avalanche effrayante. Entre la terre et ce ciel, il y
avait le monde étroit et étouffé que Mac Veigh avait nommé un jour
«l’hospice d’aliénés de Dieu».
A travers l’obscurité, l’œil unique de Kazan et les yeux enfiévrés de
Pelletier ne pouvaient voir bien loin, mais à la fin l’homme aperçut une
ombre qui se mouvait lentement vers la cabane. D’abord il crut que
c’était un renard, puis un loup et, comme elle apparaissait plus
nettement, un caribou égaré. Kazan poussa un gémissement. Les poils
rêches de son échine se dressèrent roides et menaçants. Pelletier
regardait de plus en plus attentivement, le visage collé contre la vitre
glacée de la fenêtre et, tout à coup, il poussa un cri haletant
d’émotion.
C’était un homme qui s’avançait péniblement vers la cabane! Il était
presque cassé en deux et il chancelait en zigzaguant tandis qu’il
marchait. Pelletier se dirigea avec peine jusqu’à la porte, en tira les
verrous et l’ouvrit à demi. Vaincu par la faiblesse, il tomba alors à la
renverse sur l’extrémité de son lit.
Il lui sembla qu’un siècle s’écoulait avant d’entendre des pas. Ils
étaient lents et trébuchants et, un moment après, un visage apparut à la
porte. C’était un visage effrayant, couvert de barbe, avec des yeux
sauvages et hagards, mais c’était un visage de blanc. Pelletier s’était
attendu à voir un Esquimau et il se remit sur pied avec une énergie
soudaine, lorsque l’étranger entra.
--A manger, camarade!... Pour l’amour de Dieu, donnez-moi quelque chose
à manger!
L’inconnu s’affala comme une masse sur le sol et il leva vers Pelletier
la supplication muette d’une bête affamée. Le premier mouvement de
Pelletier fut de prendre du whisky et l’autre le but à larges gorgées.
Alors il se releva avec effort et Pelletier se laissa choir sur une
chaise à côté de la table.
--Je suis malade, dit-il. Le sergent Mac Veigh est parti à Churchill et
je crois que je suis bien mal en point. Il faudra vous servir
vous-même... Il y a là de la viande et... du pain d’avoine.
Le whisky avait ranimé le nouveau venu. Il fixa Pelletier et, en le
fixant, il ricana, de vilaines dents jaunes pointant d’entre sa barbe
hirsute. Ce regard fut comme une lueur au cerveau de Pelletier. Pour une
raison qu’il n’aurait pu expliquer, il chercha son revolver à l’endroit
où il avait coutume de porter son étui. Alors, il se souvint que son
revolver d’ordonnance se trouvait sous son oreiller.
--De la fièvre? dit le marin, car Pelletier savait que c’était un marin.
Il enleva son lourd pardessus et le jeta sur la table. Alors il suivit
les instructions de Pelletier pour chercher des aliments et, pendant dix
minutes, dévora comme un affamé. Jusqu’à ce qu’il eût finit et restât
assis à table en face de lui, Pelletier ne dit mot.
--Qui êtes-vous? et d’où venez-vous? mon Dieu! demanda-t-il enfin.
--Blake... je me nomme Jim Blake et je viens de ce que j’ai appelé la
Baie à l’igloo de Famine, à trente milles là-haut, vers la côte. Il y a
cinq mois que j’ai été laissé à cent milles plus avant pour garder une
cache faite par le baleinier John B. Sidney, et la cache a été emportée
par un embâcle de glaces. Alors nous sommes descendus vers le Sud,
chassant et mourant de faim... moi et la femme.
--La femme! s’écria Pelletier.
--Une squaw esquimaude, dit Blake en sortant une pipe noirâtre. Le
capitaine l’avait achetée pour me tenir compagnie... Il l’avait payée
quatre sacs de farine et un couteau à son mari, par là, à l’île
Wagner... Avez-vous du tabac?
Pelletier se leva pour prendre le tabac. Il fut surpris de se trouver
plus solide sur ses pieds et que les mots de Blake eussent éclairci ses
idées. Ç’avait été leur grande préoccupation, à Mac Veigh et à lui, de
mettre un terme à cette traite immorale des femmes et des jeunes filles
des Esquimaux par les blancs... et Blake venait déjà de s’avouer
coupable. L’idée d’agir, d’agir tout de suite, domina momentanément sa
faiblesse. Il revint avec le tabac et se rassit.
--Où est la femme? interrogea-t-il.
--Là-bas, à l’igloo, dit Blake en bourrant sa pipe. Nous avons tué un
morse, là-haut, et construit une glacière. Il n’y a plus à manger, la
femme est probablement partie à l’heure qu’il est.
Il se mit à rire d’un rire épais, en regardant Pelletier, tout en
allumant sa pipe.
Ça semble bon de reprendre contact avec de la graine d’homme blanc.
--Est-ce que cette femme n’est pas morte? insista Pelletier.
--Ça ne tardera guère, répliqua Blake. Elle était si faible qu’elle ne
pouvait marcher quand je l’ai quittée. Mais ces sacrés Esquimaux ont la
vie dure... surtout les femmes!
--Naturellement vous allez retourner la chercher!
L’autre fixa un moment le visage empourpré de Pelletier et éclata de
rire comme s’il venait d’entendre une bien bonne plaisanterie.
--Jamais de la vie, mon garçon! Je ne voudrais pas refaire ces trente
milles--et trente au retour--pour toutes les femmes d’Esquimaux qu’il y
a là-bas à Wagner.
Les yeux sanguinolents de Pelletier rougirent plus fort, tandis qu’il se
penchait au-dessus de la table.
--Allons donc! dit-il, vous allez y retourner... tout de suite!
Comprenez-vous? vous allez y retourner!
Tout à coup, il s’arrêta. Il fixa le pardessus de Blake et, avec une
vivacité qui étonna l’autre, il l’atteignit et en enleva quelque chose.
Un cri de surprise s’échappa de ses lèvres. Entre ses doigts il tenait
un simple cheveu. Il avait presque un pied de long et ce n’était pas un
cheveu de femme esquimaude. Il brillait comme de l’or sombre dans le
jour gris filtré par la fenêtre. Pelletier leva des yeux terriblement
accusateurs sur l’homme qui lui faisait vis-à-vis.
--Vous mentez! dit-il. Ce n’est pas une Esquimaude.
Blake s’était levé à demi, ses larges mains accrochées au bout de la
table, sa figure brutale penchée en avant, son corps entier dans une
attitude qui rejeta Pelletier hors de sa portée. Il n’était que temps.
En poussant un juron, Blake bouscula la table avec fracas et s’élança
sur le malade.
--Je vous tuerai, s’écria-t-il, je vous tuerai, je vous mettrai où je
l’ai mise et, quand votre léopard reviendra, je...
Sa main empoigna Pelletier à la gorge mais des lèvres du malade un appel
avait eu le temps de sortir: «Kazan! Kazan!»
Avec un grognement de loup, le vieux chien borgne sauta sur Blake et
tous trois s’écroulèrent avec fracas sur le lit de camp. Un instant,
l’attaque de Kazan dégagea de la gorge de Pelletier une des mains
puissantes de Blake et, tandis que ce dernier se retournait pour faire
lâcher prise au chien, la main de Pelletier tâtonnait sous son oreiller
aplati. Le visage de Blake était encore tourné vers le chien quand il
saisit son lourd revolver d’ordonnance et, tandis que Blake meurtrissait
Kazan de coups avec un long couteau engainé qu’il avait tiré de sa
ceinture, Pelletier fit feu. L’étreinte de Blake se relâcha. Sans un
gémissement il s’affaissa sur le sol et Pelletier se remit debout en
chancelant. Les crocs de Kazan étaient enfoncés dans une jambe du marin.
--Voilà, garçon! dit Pelletier en le repoussant. Il était moins cinq!
Il s’assit et regarda Blake. Il savait que l’homme était mort. Kazan
flairait la tête du marin, l’échine roide. Alors un rayon de lumière
traversa une minute la fenêtre. Le soleil! C’était la seconde fois que
Pelletier le voyait en quatre mois. Un cri de joie monta du fond de son
cœur. Mais il s’arrêta à mi-chemin. Sur le plancher, tout près de Blake,
quelque chose brillait dans le rayon de flamme et Pelletier fut à genoux
en un clin d’œil...
C’était le court cheveu doré qu’il avait enlevé du pardessus du mort et,
couvrant la boucle à demi, il y avait le portrait de la fiancée qui
était tombé quand la table avait été renversée. La photo dans une main
et ce simple cheveu de femme entre ses doigts dans l’autre, Pelletier se
releva lentement et se retourna vers la fenêtre. Le soleil avait
disparu. Mais sa venue avait mis en lui une vie nouvelle. Il regarda
joyeusement Kazan.
--Cela veut dire quelque chose, mon vieux, fit-il d’une voix sourde et
émue, le soleil, le portrait et ceci. Elle l’envoie, comprends-tu, mon
vieux? Elle l’envoie. Il me semble que j’entends sa voix et elle
m’ordonne de partir: «Tom, dit-elle, vous ne seriez pas un homme si vous
ne partiez pas, même si vous pensez que vous allez mourir en route. Vous
pouvez prendre pour elle de quoi manger», elle dit ça, mon vieux! «et
vous pouvez tout aussi bien mourir dans un igloo qu’ici. Vous pouvez
laisser un mot pour Billy et vous pouvez prendre pour elle assez de
nourriture pour durer jusqu’à ce qu’il arrive; alors il la ramènera ici
et vous serez enterré là dehors avec les autres, tout pareil». Voilà ce
qu’elle me dit, Kazan. Aussi nous allons partir!
Il regarda autour de lui d’un air un peu égaré.
--Droit à la côte, là-haut, marmotta-t-il. Trente milles. On peut faire
ça, vieux!
Il se mit à emplir un sac de victuailles. Au dehors, près de la porte,
il y avait un petit traîneau et, après s’être engoncé dans ses vêtements
de voyage, il traîna le paquet jusqu’au traîneau; derrière le paquet, il
accrocha un fagot de bois à brûler, une lanterne, des couvertures et de
l’huile. Après quoi, il écrivit quelques lignes à Mac Veigh et épingla
le papier sur la porte. Puis il attela le vieux Kazan au traîneau et
partit, laissant le mort où il était tombé.
--Voilà ce qu’elle entendait que nous fassions, dit-il de nouveau à
Kazan. Elle était sûre que nous le ferions, Kazan, Dieu bénisse le cher
petit cœur!
CHAPITRE VIII
PETITE MYSTÈRE
Pelletier suivit de tout près le rivage pris par les glaces. Il
voyageait lentement, montrant la route à Kazan qui tendait tous les
muscles de son vieux corps pour tirer le traîneau. Pendant un moment
l’énervement de ce qui s’était passé donna à Pelletier une vigueur qui
bientôt commença à décliner. Mais sa faiblesse ancienne ne le reconquit
pas complètement. Il s’aperçut que la plus sérieuse difficulté provenait
de ses yeux.
Des semaines de fièvre avaient affaibli sa vue au point que le monde
autour de lui paraissait neuf et étrange. Il ne pouvait voir qu’à
quelques centaines de pas devant lui et, au delà de cet horizon
restreint, tout devenait gris et noir. Assez bizarrement, il fut frappé
du côté comique de sa situation. Il y avait quelque chose de risible
dans ce fait que Kazan était borgne et que lui-même était quasi aveugle.
Il se mit à rire à part soi et à parler au chien.
--Ça me fait penser au jeu de colin-maillard qu’on avait coutume de
jouer quand on était des gosses, mon vieux, dit-il. Elle nouait son
mouchoir de poche sur mes yeux et puis je la poursuivais à travers le
vieux verger et lorsque je l’attrapais, c’était une règle du jeu qu’elle
devait me laisser l’embrasser. Une fois j’ai été me heurter à un
pommier.
La pointe de sa raquette se prit dans un tas de glaçons et l’envoya
rouler le visage dans la neige. Il se releva et continua:
--Nous jouions à ce jeu que nous étions déjà grands, mon vieux. La
dernière fois qu’on a joué, elle avait dix-sept ans. Elle avait les
cheveux nattés en une lourde tresse qui se défit complètement, de sorte
que lorsque je l’attrapai et que j’enlevai mon bandeau je pouvais à
peine apercevoir ses yeux et sa bouche qui se moquait de moi. Et c’est
cette fois-là que je l’ai embrassée plus fort que jamais et que je lui
dis que j’allais construire un foyer pour nous deux. Puis, je suis venu
par ici.
Il s’arrêta, se frotta les yeux et, durant une heure ensuite, tandis
qu’il avançait péniblement, il marmottait des paroles que ni Kazan, ni
aucun être vivant n’aurait pu comprendre. Mais, bien que le délire
s’exprimât dans sa voix, l’étincelle de volonté dans son cerveau restait
saine et intacte. L’igloo et la femme affamée que Blake avait abandonnée
formaient l’unique image vivante qu’il n’oubliait pas un moment. Il
devait trouver l’igloo et l’igloo était près de la mer. Il ne pouvait ne
pas le trouver, s’il vivait assez pour parcourir trente milles. Il ne
lui venait pas à l’esprit que Blake pouvait avoir menti, que l’igloo
pouvait être plus loin qu’il n’avait dit ou peut-être beaucoup plus
près.
Il était deux heures, lorsqu’il s’arrêta pour faire du thé. Il
s’imaginait qu’il avait couvert au moins dix-huit milles; en fait, il
n’avait parcouru qu’un peu plus de la moitié de cette distance. Il
n’avait pas faim et ne mangea rien, mais de bon cœur il gava Kazan de
viande. Le thé chaud renforcé d’un peu de whisky, le ravigota sur le
moment mieux que n’aurait fait la nourriture.
--Douze milles encore pour le moins, fit-il à Kazan. Nous en viendrons à
bout. Dieu merci, nous en viendrons à bout!
S’il avait eu de meilleurs yeux, il aurait aperçu et reconnu l’énorme
rocher recouvert de neige nommé l’Esquimau Aveugle qui se trouvait tout
juste à neuf milles de la cabane. Quoi qu’il en soit, il continua plein
d’espoir. Il éprouvait maintenant des douleurs aiguës dans la tête et
ses jambes fléchissaient. Le jour s’achevait un peu après deux heures
mais, en cette saison, il n’y avait pas grand changement du jour à la
nuit et Pelletier remarqua à peine la différence. A la fin, l’image de
l’igloo et de la femme agonisante s’agita fiévreusement dans son
cerveau. Il y eut comme des trous sombres. L’étincelle de volonté
l’abandonnait peu à peu et finalement Pelletier s’affala sur le
traîneau.
--En avant, Kazan! cria-t-il d’une voix faible. Dépêche-toi! Va donc!
Kazan, la gueule béante, tira de toutes ses forces et la tête de
Pelletier glissa sur le sac rempli de provisions.
Ce que Kazan entendit, ce fut un gémissement. Il s’arrêta, regarda
derrière lui et poussa une faible plainte. Pendant un moment, il s’assit
sur son derrière, reniflant quelque chose qui lui arrivait dans l’air.
Puis, il se remit en marche, tirant le traîneau un peu plus vite et
toujours gémissant. Si Pelletier n’avait pas été évanoui, il l’aurait
poussé tout droit devant lui, mais le vieux Kazan s’écartait de la mer.
Par deux fois, pendant les dix minutes qui suivirent, il s’arrêta et
prit le vent et, chaque fois, il modifia légèrement la direction de sa
course. Une demi-heure plus tard, il arriva à un monticule blanc qui
surgissait de l’étendue désolée plane de la neige; alors il se
réinstalla sur son derrière, leva sa tête broussailleuse vers le ciel de
la nuit profonde et, pour la deuxième fois ce jour-là, il poussa le
fatal, l’épouvantable hurlement d’agonie.