avait mené son attelage droit au travers. Le gros de la tempête était
maintenant passé. Le vent avait lentement tourné au sud-est et la neige
grenue et dure avait fait place à une chute de flocons plus épaisse et
plus molle. Billy frissonna à la pensée de ce que cet étang avait été
quelques heures auparavant, quand Deane et Isabelle l’avaient traversé
dans l’obscurité profonde de la trombe glaciale qui l’avait balayé comme
un cyclone.
L’étang avait un demi-mille de traversée et, dès cinquante mètres du
bord, la piste était complètement effacée. Billy ne perdit pas de temps
à s’efforcer d’en retrouver trace, mais il se dirigea directement sur la
ligne de futaie en face et obliqua sous le couvert de la forêt de
broussailles. Il retrouva facilement la piste. Une demi-heure plus tard,
il s’arrêta encore. Sapins et baumiers croissaient touffus autour de
lui, brisant ce qui restait de vent. Là, Scottie Deane s’était arrêté
lui aussi pour faire du feu. Auprès des cendres, il y avait un tas de
rameaux de baumiers sur lesquels Isabelle s’était reposée. Scottie Deane
avait fait bouillir un pot de thé et en avait jeté les résidus sur la
neige.
Les corps chauds des chiens avaient creusé des trous ronds dans la neige
fondue et Billy s’imagina que les fugitifs s’étaient reposés pendant une
couple d’heures. Ils avaient fait huit milles au milieu de la tourmente,
sans feu, et son cœur s’emplit de pitié à la pensée d’Isabelle Deane et
des souffrances dont il était cause. Et, durant quelques instants, il
éprouva une véritable aversion pour ce qui l’amenait là... la Loi.
Plus d’une fois dans son service, il avait réfléchi que les châtiments
de la loi étaient disproportionnés aux fautes. Isabelle avait
souffert--et souffrait encore--bien plus que si Deane avait été capturé
une année auparavant et pendu. Et Deane lui-même avait été bien plus
cruellement puni que s’il était mort, à être témoin de la souffrance de
la femme qui lui était demeurée fidèle. Du cœur de Billy s’échappa un
cri étouffé de compassion pour ces malheureux, à regarder le lit de
baumiers et les débris noircis du feu.
Il souhaita leur rendre vie, liberté et bonheur, et ses poings se
crispèrent plus fort en songeant qu’il était disposé à renoncer à tout,
même à l’honneur, pour la femme qu’il aimait.
Un quart d’heure après avoir atteint le refuge du campement, il était de
nouveau en chasse. Son sang circula un peu plus vif dans ses veines
quand il s’aperçut que la piste de Scottie Deane était maintenant
presque aussi droite que si elle avait été tirée au cordeau et que le
traîneau ne s’empêtrait plus dans les arbres tombés et les buissons
invisibles. C’était la preuve qu’il faisait jour quand Deane et Isabelle
avaient quitté leur campement. Isabelle allait maintenant à pied et leur
traîneau avançait plus vite. Billy hâta le pas et, franchies deux ou
trois clairières, il tomba dans un long sillage tortueux. La trace était
relativement récente et, au bout d’une heure encore, il était sûr que
les fugitifs ne pouvaient être bien loin devant lui. Il les avait suivis
à travers un marais étroit et il avait escaladé le sommet d’une hauteur
escarpée, lorsqu’il s’arrêta. Isabelle avait atteint la crête du coteau
dénudé, épuisée.
Pendant les vingt derniers mètres il pouvait voir que Deane l’avait
aidée; ensuite elle s’était affalée dans la neige et il avait placé une
couverture sous elle. Ils avaient bu du thé noirâtre et il s’en était
répandu un peu sur la neige. Il ne s’était pas encore formé de glace.
Instinctivement, Billy se glissa derrière une roche et regarda à ses
pieds dans la vallée boisée. Au bout de quelques minutes, il se mit à
descendre.
Il était presque parvenu au bas de la crête lorsqu’il s’arrêta net, en
étouffant un cri d’horreur. Il avait atteint un endroit où le flanc de
la hauteur semblait s’être écroulé, faisant place à une paroi à pic. En
un éclair, il se rendit compte de ce qui était arrivé. Deane et Isabelle
étaient descendus dans un amas de neige qui s’était effondré sous leur
poids, les précipitant sur les roches en dessous d’eux.
Il ne resta que le temps de souffler et à ce moment, de très loin
derrière lui, lui parvint un bruit qui le traversa d’un étrange frisson.
C’était le hurlement d’un chien. Bucky et ses hommes le talonnaient de
près et ils voyageaient avec l’attelage.
Il obliqua un peu sur la gauche afin d’éviter l’extrémité du traquenard
et fonça témérairement au beau milieu. Ce ne fut qu’après avoir vu par
où Scottie Deane et son attelage s’étaient tirés de l’éboulement de
neige qu’il put respirer de nouveau. Il essuya la sueur froide de son
visage lorsqu’il aperçut les empreintes des mocassins d’Isabelle, à
l’endroit où Deane avait redressé le traîneau. Et alors, pour la
première fois, il remarqua plusieurs petites taches rougeâtres dans la
neige: Isabelle ou Deane s’étaient blessés dans leur chute, légèrement
peut-être. A cent mètres de l’éboulement, le traîneau s’était arrêté de
nouveau et, à partir de là, c’était Deane qui avait été voituré et
Isabelle qui allait à pied.
Billy suivit dès lors avec plus de précautions; encore une centaine de
mètres et il s’arrêta pour flairer le vent. Devant lui, sapins et
baumiers croissaient drus et touffus et, de cet abri, il était certain
que quelque chose lui arrivait dans l’air. D’abord il crut que c’était
l’odeur des balsamiers. Bientôt il reconnut que c’était celle de la
fumée.
La force de l’habitude lui fit porter pour la vingtième fois la main à
l’étui vide de son revolver. De le savoir vide ajoutait à la
circonspection avec laquelle il s’approcha des sapins et des baumiers
touffus devant lui. Profitant d’un tas de buissons bas chargés de neige,
il coupa la piste à angle droit et se mit à décrire un vaste détour. Il
se dépêchait. En moins d’une demi-heure ou trois quarts d’heure, Bucky
aurait atteint la crête. Et lui, quoi qu’il fît, il devait l’avoir fait
avant ce moment-là. Cinq minutes après avoir quitté la piste, il aperçut
enfin de la fumée et commença à se diriger du côté du feu.
Le calme d’alentour l’oppressait. Il se rapprochait de plus en plus,
cependant il n’entendait aucun bruit de voix, aucun bruit de chiens.
Enfin, il parvint à un endroit d’où il pouvait regarder, caché par un
jeune plant de sapins, et apercevoir le feu. Il ne s’en trouvait pas à
plus de trente pieds. Il retint son souffle, au spectacle qu’il avait
sous les yeux. Sur une couverture étendue près du feu était couché
Scottie Deane, la tête appuyée à un havresac. Nul indice d’Isabelle, ni
du traîneau, ni des chiens. Le cœur de Billy se mit à cogner dans sa
poitrine, tandis qu’il se relevait. Il ne s’attarda point à se demander
où Isabelle et les chiens étaient partis.
Deane était seul et couché le dos tourné vers lui. Le sort ne pouvait
lui fournir occasion meilleure et les pieds de Mac Veigh, chaussés de
mocassins, s’enfoncèrent vivement et doucement dans la neige. Il était à
moins de six pas de Scottie Deane avant que le blessé l’entendît et ce
dernier avait à peine fait un mouvement qu’il se trouvait sur lui. Il
fut surpris de la facilité avec laquelle il empoigna Deane et lui passa
les menottes aux poignets. L’opération n’était pas plutôt terminée qu’il
comprit. Un lambeau d’étoffe était noué autour de la tête de Deane et
teint de sang. Les bras et le corps de l’homme étaient sans force. Il
regarda Billy avec des yeux égarés, puis, se rendant compte lentement de
ce qui arrivait, un gémissement sourd s’échappa de ses lèvres.
En un instant, Billy fut à genoux à côté de lui. Il avait vu Deane deux
fois auparavant, par là, à Churchill, mais c’était la première fois
qu’il eût jamais regardé de près son visage. Ce visage était usé par les
fatigues et la torture intérieure. Les joues étalent hâves et les yeux
d’acier gris levés vers ceux de Billy étaient rougis par des semaines et
des mois de lutte contre la rafale. C’était le visage, non point d’un
criminel, mais d’un homme à moustache blonde en qui Billy aurait eu
confiance, d’un homme sans peur et marqué de cette volonté bien affirmée
qui s’associe à l’honnêteté et à la franchise.
Il poussa de nouveau un rude soupir et Billy comprit parfaitement
pourquoi cet homme ne l’avait pas tué quand il en avait eu l’occasion.
Deane n’était pas de ceux qui attaquent dans l’ombre ou par derrière. Il
avait laissé la vie à Billy parce qu’il croyait encore à l’humanité de
l’homme et la pensée d’avoir répondu à la confiance que Deane avait eue
en lui, en se précipitant sur Deane lorsqu’il était étendu par terre et
blessé, remplit Billy d’amertume et de honte. Il serra une des mains de
Deane dans les siennes.
--Je déteste de faire ça, mon vieux! s’écria-t-il vivement. C’est
infernal de mettre les poucettes à un éclopé. Mais je dois le faire...
Je n’avais pas l’intention de venir... Non! Dieu m’en est témoin, je
n’en avais pas l’intention, si Bucky Smith et deux autres n’avaient pas
surpris ta piste au départ de l’ancien campement. Ils t’auraient pris...
c’est certain. Et elle n’aurait pas été en sécurité avec eux.
Comprends-tu? Elle n’aurait pas été en sécurité! Aussi je me suis mis en
tête d’arriver le premier et de t’arrêter moi-même.
«Il faut que tu comprennes. Et tu saisis, je pense. Tu dois avoir
entendu, car j’ai cru que tu étais sûrement mort dans la caisse, et j’en
jure le ciel que je pensais tout ce que j’ai dit alors. Je ne serais pas
venu. J’étais content que vous étiez partis tous les deux. Mais ce Bucky
est un lâche et un vaurien. Et peut-être, si je m’assure de toi,
pourrais-je t’aider plus tard... Ils seront ici dans quelques minutes.
Il parlait vite, sa voix frémissant de l’émotion qui dictait ses
paroles, et pas un instant Scottie Deane ne détourna ses regards du
visage de Billy. Quand Billy se tut, il le regarda encore un moment,
jugeant de la vérité des mots qu’il venait d’entendre, par ce qu’il
lisait dans le regard de l’autre. Alors Billy sentit que, pendant une
minute, sa main serrait plus fort la sienne.
--Je suppose que vous agissez très honnêtement, Mac Veigh, dit-il, et je
suppose que cela devait arriver tôt ou tard, d’ailleurs. Je ne suis pas
désolé que ce soit vous... et je sais que vous prendrez soin d’elle.
--Je le ferai... même s’il faut combattre... et tuer!
Billy avait dégagé sa main et serrait les poings. Dans les yeux de Deane
brilla un éclair soudain.
--C’est ce que j’ai fait! soupira-t-il, en serrant lui aussi les poings
énergiquement. J’ai tué... à cause d’elle. C’était un lâche et un
vaurien aussi. Et vous auriez fait de même!
Il regarda de nouveau Billy.
--Je suis content que vous ayez dit ce que vous feriez... quand j’étais
dans le coffre, ajouta-t-il. Si elle n’était pas aussi pure et aussi
douce que les étoiles, j’aurais agi autrement. Mais j’ai été intimement
persuadé que vous la traiteriez comme un frère. Je n’ai pas eu confiance
en beaucoup d’hommes. Mais j’ai eu confiance en vous.
Billy se pencha sur le blessé. Son visage était pourpre et sa voix
tremblait.
--Dieu te bénisse pour cela, Scottie! dit-il.
Un bruit venu de la forêt fit se retourner les deux hommes.
--Elle a emmené les chiens et s’est un peu écartée par là pour charger
du bois, fit Deane. Elle revient.
Billy s’était redressé, le visage tendu du côté de la crête. Lui aussi
avait perçu du bruit, un autre bruit dans une autre direction. Il se mit
à rire, d’un rire sardonique, en se retournant vers Deane.
--Et ils viennent aussi, Scottie! répondit-il. Ils escaladent la
hauteur. Je vais prendre tes armes, mon vieux! Il est fort possible
qu’il y ait lutte.
Il glissa le revolver de Deane dans son étui à lui et rapidement vida le
barillet du fusil qui était auprès.
--Où sont mes armes? demanda-t-il.
--Je les ai jetées, fit Deane. Ce sont là toutes les armes de
l’équipement.
Et Billy attendait, cependant qu’Isabelle arrivait, à travers la
sapinière aux branches basses, avec ses chiens.
CHAPITRE VI
LA FUITE
Il y avait un sourire pour Deane aux lèvres d’Isabelle, tandis qu’elle
se dépêtrait parmi les sapineaux, enfoncée jusqu’aux genoux dans la
neige, les chiens remorquant le traîneau à sa suite. Alors, tout à coup,
elle aperçut Mac Veigh et le sourire se figea sur sa figure en un regard
d’horreur. Elle n’était point à vingt pas lorsqu’elle déboucha dans la
petite clairière, et Billy entendit le cri déchirant sa poitrine. Elle
s’arrêta et appuya les mains sur son cœur.
Deane s’était soulevé à demi, son visage blême et émacié lui souriant
d’un air encourageant. En poussant un cri sauvage, Isabelle se précipita
vers lui et se laissa tomber à genoux à son côté, les mains agrippant
d’un geste farouche les menottes d’acier aux poignets de son mari. Billy
s’éloigna.
Il pouvait l’entendre sangloter et il pouvait entendre la voix sourde et
consolante du blessé. Un gémissement d’angoisse s’échappa des lèvres de
Mac Veigh et il serra les poings plus fort, redoutant le terrible
instant où il lui faudrait supporter le regard de la femme qu’il aimait
par-dessus tout au monde.
Ce fut sa voix qui le ramena auprès d’eux. Elle s’était relevée et se
tenait debout devant lui, pantelante comme une bête aux abois. Et Billy
lut sur son visage ce qu’il avait redouté plus que l’aiguillon de la
mort. Ses yeux bleus n’étaient plus remplis de la douceur ni de la foi
de l’ange qui était venu à lui du fond de la steppe. Ils étaient durs et
effrayants; ils débordaient d’une telle démence qu’il crut qu’elle
allait se précipiter sur lui.
Dans ces yeux-là, dans le frisson de sa gorge nue, dans un sanglot qui
secouait sa poitrine, il y avait de la colère, du chagrin, et
l’épouvante de quelqu’un dont la confiance était devenue tout à coup la
plus mortelle des désillusions. Et Billy resta devant elle sans
prononcer un mot, le visage aussi froid et aussi blême que la neige à
ses pieds.
--Alors vous... vous avez suivi... après... cela!
Ce fut tout ce qu’elle dit et cependant sa voix, le sens de ses mots
étranglés le blessaient plus que si elle l’avait frappé. Il n’y avait en
eux rien de la passion et des récriminations auxquelles il s’était
attendu. Proférés avec calme, presque avec douceur, ils le perçaient
jusqu’à l’âme. Il s’était proposé de lui dire ce qu’il avait dit à
Deane... davantage même. Mais l’âpreté de la solitude l’avait rendu peu
apte à s’exprimer et, tandis que son cœur appelait des mots à son aide,
Isabelle se détourna et alla vers son mari. Et alors se produisit ce à
quoi il s’attendait.
Au bas de la crête roula une avalanche de neige parmi des aboiements de
chiens. Billy enleva le revolver de sa gaine et il était prêt lorsque
Bucky Smith, devançant ses hommes de quelques pas, accourut au
campement. A la vue de son adversaire partagé entre la fureur et la
déception, tout le vieux sang-froid de Billy le reconquit.
D’un bond Bucky fut au côté de Scottie Deane. Il regarda les mains
enchaînées de l’homme, puis la femme qui les étreignait dans les
siennes, ensuite il courut à Billy.
--Vous êtes un menteur et un hypocrite, haleta-t-il. Vous aurez à
répondre de tout cela au Quartier Général. Je comprends maintenant
pourquoi vous les avez laissés partir. C’était elle! Elle s’est
acquittée envers vous; elle s’est acquittée à sa manière... pour le
rendre libre. Mais, désormais, elle ne fera plus...
A ces mots, Deane s’était redressé comme piqué par un taon. Billy vit le
pâle visage d’Isabelle. Le sens des paroles de Bucky avait pénétré en
elle aussi vif qu’une traînée de poudre et, l’espace d’une minute, ses
regards se tournèrent vers lui.
Bucky n’acheva pas sa phrase. Avant qu’il eût pu ajouter un autre mot,
Billy s’était précipité sur le caporal. Il fonça du poing, une fois,
deux fois, et les coups qui s’abattaient envoyèrent Bucky s’écraser
contre le feu. Billy n’attendit point qu’il se remît sur pieds. Un rouge
éclair brilla devant ses yeux. Il oublia la présence de Deane, de Walker
et de Conway. Son unique pensée était que le voyou qu’il venait de
terrasser avait lancé à Isabelle la plus mortelle injure qu’un homme pût
jeter à une femme et, avant que Walker ou Conway eussent pu faire un
mouvement, il se ruait sur Bucky.
Il ne sut pas pendant combien de temps ni combien de fois il frappa;
mais lorsqu’enfin Conway et Walker réussirent à l’emmener, Bucky était
étendu sur le dos dans la neige, le sang lui giclant par la bouche et
par le nez. Walker courut à lui. A bout de souffle, Billy se retourna
vers Isabelle et Deane. Il sanglotait presque. Il n’essaya point de
parler. Mais il vit que ce qu’il avait redouté n’existait plus.
Isabelle le regardait de nouveau et l’ancienne confiance avait reparu
dans ses yeux. Enfin, elle comprenait!... Les poings ligotés de Deane
étaient crispés. La lueur de fraternité brilla dans ses yeux et, alors
qu’il y avait eu auparavant douleur et détresse au cœur de Billy, il y
sentait maintenant une flamme de joie réconfortante: ils avaient encore
confiance en lui.
Walker avait relevé Bucky; il l’avait assis et il étanchait le sang de
sa figure lorsque Billy vint à eux. La main du caporal fit un léger
mouvement vers son revolver. D’un coup sec, Billy l’écarta et s’empara
de l’arme.
Puis il s’adressa à Walker.
--Vous n’ignorez nullement que j’ai dans le service le grade de sergent,
n’est-ce pas Walker? demanda-t-il.
Son ton n’était plus celui de la camaraderie. Il avait l’accent de
l’autorité, Walker fut prompt à le comprendre.
--Nullement, Monsieur.
--Et vous êtes bien au courant de nos règlements au sujet de
l’insubordination et de l’outrage à un officier en service?
Walker fit un signe d’affirmation.
--Alors, comme officier supérieur, et au nom de Sa Majesté le Roi, je
mets en état d’arrestation le caporal Bucky Smith et vous charge, sous
la foi du serment requis, de le mener sous votre garde à Churchill, avec
la lettre que je vous donnerai pour l’officier qui s’y trouve en
fonctions. Je déposerai contre Smith un peu plus tard pour prouver qu’il
doit être cassé. Mettez-lui les menottes.
Étonné par le brusque changement de la situation, Walker obéit sans mot
dire. Billy se tourna vers Conway, le conducteur.
--Deane est trop grièvement blessé pour voyager, expliqua-t-il. Dressez
votre tente pour lui et pour sa femme auprès du feu. Vous pourrez
prendre la mienne en échange quand vous retournerez.
Il alla à son bagage et prit un crayon et du papier. Un quart d’heure
plus tard, il remettait à Walker la lettre dans laquelle il détaillait à
l’officier commandant à Churchill certaines choses qu’il savait devoir
retenir Bucky prisonnier jusqu’à ce qu’il vînt témoigner contre lui.
Pendant ce temps, Conway avait dressé la tente et aidé Deane à y entrer.
Isabelle l’y avait rejoint.
Billy s’entretint alors confidentiellement cinq minutes avec Walker et
lorsque le constable donna ordre à Conway de tenir les chiens prêts pour
le trajet du retour, il avait dans les yeux une dureté résolue en
regardant Bucky. Pendant ces cinq minutes, il avait appris l’histoire de
Rousseau, le jeune Français de Norway-House, là-bas, et de la femme dont
l’infidélité l’avait tué. En outre, il détestait Smith comme tout le
monde! Billy était sûr qu’il pouvait s’en remettre à lui.
Tant que chiens et traîneau ne furent pas prêts, Bucky n’avait pas dit
un mot. La terrible raclée qu’il avait reçue l’avait étourdi pendant
quelques minutes; alors, il se leva sans attendre l’ordre de Walker et
s’avança, à grands pas, tout près de Billy. Un regard de vengeance
passait sur son visage ensanglanté, ses yeux luisaient d’un éclat
farouche, mais sa voix était si sourde que Conway et Walker n’en
pouvaient entendre qu’un murmure. Ses paroles n’étaient que pour Billy
seul.
--A cause de ceci, je te tuerai, Mac Veigh, dit-il. Et, malgré son
mépris pour cet homme, cette voix sourde était telle que Billy sentit un
frisson le traverser: «Tu peux me faire casser, mais tu mourras pour
l’avoir fait.»
Billy ne répondit pas et Bucky n’en attendait point de riposte. Il
partit en avant du traîneau avec Conway à un pas derrière, Billy suivit
avec Walker jusqu’au pied de la crête.
Là ils se serrèrent les mains et Billy resta debout à les regarder
jusqu’à ce qu’ils eurent dépassé le sommet de la crête.
Il retourna à pas lents vers le campement. Deane était sorti de la
tente, appuyé sur Isabelle. Ils l’attendaient et sur le visage de Deane
il revit l’expression qu’il y avait remarquée après avoir abattu Bucky
Smith. Pendant un moment il n’osa lever les yeux sur Isabelle. Elle
s’aperçut de ce changement et ses joues s’empourprèrent. Deane aurait
tendu les mains, mais elle les tenait étroitement dans les siennes.
--Tu ferais mieux d’aller sous la tente et de rester tranquille,
conseilla Billy. Je n’ai pas encore eu le temps de voir si tu es
grièvement blessé.
--Ce n’est pas grave, assura Deane. J’ai cogné contre une roche en
dégringolant au bas de la crête et suis demeuré évanoui quelques
minutes.
Billy savait que les regards d’Isabelle étaient fixés sur lui et il
sentait presque leur muette supplique. Il se mit à prendre du bois sur
le traîneau qu’elle avait chargé et à en jeter dans le feu. Il
souhaitait que Scottie et elle fussent demeurés sous la tente un peu
plus longtemps. Son visage s’enflamma et son sang brûla comme flamme, en
apercevant les menottes d’acier aux poignets de Deane. A travers la
fumée, il voyait Isabelle étreignant toujours son mari. Il pouvait voir
une de ses petites mains agrippée à la chaîne de fer. Brusquement, il se
précipita vers eux et les regarda, ne redoutant plus de rencontrer les
yeux d’Isabelle ou de Deane. Maintenant son visage rayonnait d’une joie
magnifique et il tendit à demi les bras vers eux, tandis qu’il parlait
comme s’il eût voulu les presser tous deux contre lui en ce moment de
sacrifice et de renoncement, à l’aube d’une vie nouvelle.
--Vous savez, vous savez tous les deux pourquoi j’ai fait ça,
s’écria-t-il. Tu as entendu ce que je disais là-bas, Deane, lorsque tu
étais dans la caisse. Et tout ce que j’ai dit était sincère. Elle est
venue à moi du milieu de la tempête comme un ange, et je penserai à elle
comme à un ange, toute ma vie. Je ne sais pas grand’chose de Dieu... pas
le Dieu qu’ils servent ici-bas où l’on rend œil pour œil, dent pour dent
et où l’on tue parce que quelqu’un d’autre a tué. Mais il y a quelque
chose là-haut, dans l’immensité, quelque chose qui fait qu’on pense et
qui fait qu’on a besoin de bien et honnêtement agir et elle a tout ce
que j’ai appris de Dieu dans ma petite Bible à moi: la fleur bleue.
Je lui ai donné la fleur bleue; désormais, et pour toujours, elle est ma
Fleur bleue. Et je n’ai pas honte de te le dire, Deane, parce que tu me
l’as entendu dire déjà et que tu sais que je ne pense pas cela d’un cœur
coupable. Cela me soutiendra de voir son visage, d’entendre sa voix et
de savoir qu’il existe un amour tel que le vôtre, quand vous serez
partis. Car je vais te laisser partir Deane, mon vieux! C’est pourquoi
je suis venu... pour te sauver des autres et te rendre à elle. J’espère
que tu comprends sans doute, maintenant que je sens...
Ses paroles l’étranglaient. Les yeux superbes d’Isabelle pénétraient son
âme; il sonda jusqu’au fond ces yeux-là et il y vit toute sa récompense.
Il fit un pas vers Deane. Sa clef cliqueta dans les cadenas des menottes
et, pendant qu’elles tombaient dans la neige, les mains des deux hommes
s’étreignirent. Dans leurs rudes visages passa la plus rare de toutes
les choses: l’amour d’un homme pour un autre homme.
--Je suis content que tu le saches, dit Billy doucement. Ce ne serait
pas beau autrement, Scottie. Je puis penser à elle maintenant, et cela
ne sera ni méprisable ni bas. Et si tu as jamais besoin d’aide, quand tu
seras dans l’Amérique du Sud, ou en Afrique, n’importe où... je
viendrai, sur un mot de toi. Il vaudrait mieux aller dans l’Amérique du
Sud. C’est un endroit excellent. J’enverrai un rapport au Quartier
Général comme quoi tu es mort... de ta chute. Ce sera mentir, mais la
fleur bleue le ferait et je le ferai, moi aussi. Parfois, n’est-ce pas?
l’ami qui ment est le seul ami qui soit sincère... et elle l’a fait cent
fois, pour toi.
--Et pour vous, murmura Isabelle.
Elle tendit les mains, ses yeux bleus noyés de larmes de bonheur et,
pendant un moment, Billy ayant pris une de ces mains la garda dans les
siennes. Il regardait au loin, tandis qu’elle parlait.