fameux risque en lui laissant la vie. Ils n’avaient sur lui qu’une
avance de quelques heures et leur trace pouvait ne pas être complètement
effacée par la tempête. Deane pourrait être embarrassé dans sa fuite par
la présence de sa femme. Lui, Mac Veigh, pourrait encore les suivre et
les rejoindre. Ils avaient enlevé ses armes; mais ce ne serait pas la
première fois que, sans armes, il aurait poursuivi son homme.
Promptement, une réaction s’opéra en lui. Il courut de l’autre côté du
feu dont il fit rapidement le tour jusqu’à ce qu’il arrivât à la trace
laissée par le traîneau au départ. Elle était encore bien distincte.
Plus avant dans la forêt on pourrait la suivre sans difficulté. Quelque
chose voleta à ses pieds. C’était le billet d’Isabelle Deane.
Il le ramassa et de nouveau ses yeux tombèrent sur ces derniers mots
qu’elle avait écrits: «Mais vous ne nous poursuivrez pas. Je le sais.
Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme. Et vous savez
également ce que signifie vivre pour une femme qui aime.»
Voilà pourquoi Scottie Deane ne l’avait pas tué. C’était à cause de la
jeune femme... et elle avait confiance en lui. Cette fois, il plia le
billet et le mit dans sa poche là où avait été la fleur bleue. Puis il
revint lentement près du feu.
--Je vous ai dit que je lui rendrais la vie si je le pouvais,
murmura-t-il. Et je crois que je vais tenir parole.
Il retombait dans sa vieille habitude de soliloquer, une habitude qui
vient facilement à n’importe qui dans les vastes solitudes. Et il se mit
à rire, tandis qu’il se tenait debout devant le feu et bourrait sa pipe.
--Si ce n’était pour elle! ajouta-t-il en songeant à Scottie Deane.
Dieu! si ce n’était pour elle!
Il finit de bourrer sa pipe et l’alluma, le regard perdu là-bas au
profond de la forêt de sapins où Scottie Deane et sa femme avaient fui.
Toutes les forces de police étaient sur pied en quête de Scottie Deane.
Pendant plus d’un an il avait été aussi adroit à s’échapper que la
petite hermine blanche des bois. Il avait roulé les meilleurs hommes en
service et son nom était connu de tout le monde dans la police royale,
de Calgary à l’île Herschel.
Sa tête était mise à prix et c’était la gloire assurée pour qui le
capturerait. Ceux qui rêvaient d’avancement rêvaient aussi de Scottie
Deane. Et tandis que Billy songeait à cela, quelque chose surgit en lui
qui n’était pas l’instinct du chasseur d’hommes et son sang s’embrasa
d’un étrange sentiment de fraternité. Scottie Deane était pour lui
désormais plus qu’un hors-la-loi, plus qu’un homme simplement. Traqué
comme un fauve, pourchassé de place en place, il fallait qu’il fût mieux
qu’un misérable pour qu’une femme comme Isabelle ne l’eût point
abandonné. Mac Veigh se rappelait la douceur de sa voix, la grâce de son
visage, la tendresse de ses yeux et, pour la première fois, la pensée
lui vint qu’une telle femme n’aurait pu aimer un homme qui n’aurait pas
été foncièrement bon.
Et elle l’aimait. Une douleur lancinante s’empara de Billy à cette
certitude, douleur unie pourtant à un frisson de joie. Sa loyauté à elle
était un triomphe même pour lui. Elle était venue à lui comme un ange du
fond de la tourmente et elle l’avait quitté comme un ange. Il était
content. Une réalité vivante et palpitante s’était substituée dans son
cœur à la vision des rêves: une femme en chair et en os, qui était aussi
sincère et aussi belle que la fleur bleue qu’il avait portée contre sa
poitrine.
En ce moment, il aurait aimé serrer la main de Scottie Deane, parce
qu’il était son mari et parce qu’il était assez homme pour se faire
aimer d’elle! Peut-être était-ce Deane qui avait suspendu la couronne de
pampre à sa tente et qui avait griffonné les mots au charbon. Et Deane,
bien sûr, connaissait le billet que sa femme avait écrit. Le sentiment
de fraternité devenait de plus en plus fort en Billy, et la pensée de
leur confiance en lui l’emplissait d’un étrange orgueil.
Le feu baissait et il se retourna pour y ajouter des broussailles. Ses
yeux tombèrent sur la caisse dans la tente et il la tira au dehors. Il
fut sur le point de la jeter dans les flammes, mais il se ravisa et
l’examina plus attentivement. De quels lointains horizons venaient-ils,
il se le demandait. Ils devaient venir de par delà les terres désertes
car Deane avait façonné cette caisse afin de protéger Isabelle contre
les vents farouches de la steppe.
Elle était construite d’un bois léger et dur taillé à la hachette et les
coins en étaient assujettis avec une courroie babiche faite de peau de
caribou, au lieu de l’être avec des clous. Les branchages de balsamiers
qui avaient été mis à l’intérieur s’y trouvaient encore et le cœur de
Billy battit un peu plus vite alors qu’il les enlevait. Ç’avait été le
lit d’Isabelle. Il pouvait voir, à l’endroit où le balsamier était plus
épais, la place où avait reposé sa tête. Brusquement, en poussant un cri
terrible, il lança la caisse dans le feu.
Il n’avait pas faim, mais il se fit un pot de café et le but.
Jusqu’alors, il n’avait pas remarqué que l’ouragan devenait peu à peu
plus furieux. La sapinière touffue aux rameaux bas en brisait la
violence. Au delà de l’abri de la forêt, il pouvait entendre le
mugissement de la tempête, tandis qu’elle balayait les maigres buissons
et l’étendue déserte à l’orée de la steppe. Cela ramena sa pensée une
fois de plus vers Pelletier.
Dans l’excitation de la présence d’Isabelle, dans la secousse et le
désespoir qui avaient suivi sa fuite, il avait le sentiment d’avoir un
peu oublié Pelletier.
Jusqu’au moment où il arriverait aux igloos des Esquimaux, cela ferait
deux journées perdues. Ces deux journées pouvaient signifier bien des
choses pour son camarade malade. Il se leva, tâta dans sa poche afin de
constater que les lettres s’y trouvaient bien, et se mit à faire son
paquetage. A travers les arbres lui arrivait maintenant un menu et blanc
grésil qui picotait sa peau. On aurait dit du sucre granulé très fin.
Une soudaine rafale de cette neige lui cingla les yeux et, abandonnant
tente et paquetage, il se dirigea soucieux vers la pleine futaie et la
brousse.
A quelques centaines de mètres de son campement, il fut contraint de
baisser la tête sous les giboulées de neige et de rabattre sur ses joues
et ses oreilles les larges oreillettes de sa casquette. Une centaine de
mètres encore, il s’arrêta, s’abrita derrière un banskian noueux et
rabougri. Il regarda vers l’orée de la plaine. C’était un blanc et
mouvant chaos où ses yeux ne pouvaient voir au delà de la portée d’une
balle de pistolet. Les igloos des Esquimaux étaient à vingt milles dans
la steppe et le cœur de Billy se serra. Il ne pourrait accomplir ce
trajet.
Nul homme n’aurait survécu au milieu de la tourmente qui descendait en
trombe du pôle arctique et il retourna vers son campement. Billy s’était
à peine remis en marche qu’il tressaillit à un bruit étrange
qu’apportait le vent. Il fit face de nouveau à l’assaut blanc, une main
saisissant l’étui vide de son revolver. Le bruit lui parvint de nouveau
et, cette fois, il l’identifia. C’était un cri, une voix d’homme.
Instantanément sa pensée se reporta sur Deane et Isabelle. Quel miracle
pouvait les ramener vers lui?
Une ombre sortit de la tourmente tourbillonnante de la tempête. Elle se
décomposa aussitôt en parties distinctes: un attelage de chiens, un
traîneau, trois hommes. Une minute encore et les chiens s’arrêtèrent
pêle-mêle en grognant à la vue de Billy. Billy fit un pas en avant.
Presque au même moment, il trouvait un revolver braqué sur sa poitrine.
--Rengaine ça, Bucky Smith! s’écria-t-il. Si tu cherches un homme tu as
trouvé celui qu’il ne fallait pas.
L’autre s’approcha. Ses yeux étaient rouges et fixes. Son pistolet
s’abaissa, tandis qu’il arrivait à un mètre de Billy.
--Nom de Dieu! c’est vous, c’est vous, Billy Mac Veigh! s’exclama-t-il.
Son rire sonnait discordant et désagréable. Bucky était un caporal du
service et, quand Billy en avait entendu parler la dernière fois, il
était stationné à Nelson House. Pendant un an, les deux hommes avaient
fait partie de la même patrouille et il y avait une vilaine histoire
entre eux. Billy n’avait jamais parlé de certaine affaire survenue à
Norway, qui, si elle eût été connue au Quartier Général, aurait signifié
pour Bucky un renvoi déshonorant du service. Mais il avait provoqué
Bucky en un duel loyal et l’avait laissé sur le terrain à deux doigts de
la mort.
La vieille haine flambait dans les yeux du caporal tandis qu’il fixait
Billy. Billy dédaigna ce regard et donna une poignée de mains aux autres
hommes. L’un d’eux était un conducteur de la compagnie de la Baie
d’Hudson et l’autre, l’agent Walker, de Churchill.
--Nous pensions qu’on n’arriverait jamais vivants à un abri, haleta
Walker tandis qu’ils se serraient les mains. Nous sommes à la poursuite
de Scottie Deane et nous n’allons pas perdre une minute. Nous allons
l’attraper d’ailleurs. Sa trace est si chaude qu’on peut la sentir...
Mon Dieu! mais je suis pareil à un buisson, fit-il.
Les chiens, leur conducteur en tête, se disposaient déjà à camper.
Billy, tandis qu’ils suivaient, ricana vers le caporal:
--Quelle chance de me tenir, hein, Bucky, si tu avais été seul? fit-il
d’un ton que Walker ne pouvait entendre. Vois-tu, je n’ai pas oublié ta
menace.
Il y avait une dureté métallique dans son rire. Il savait que Bucky
Smith était un gredin qui avait la bonne fortune de ne jamais avoir été
pris sur le fait. En un éclair, il retourna, en pensée, à ce jour, à
Norway, où Rousseau, le demi-Français, était venu à lui, de son lit de
douleur, lui dire que Bucky avait mis à mal sa jeune femme. Rousseau,
qui aurait dû rester couché, ayant la fièvre, mourut deux jours plus
tard.
Billy entendait toujours l’insulte dans la voix de Bucky, quand il
l’avait acculé à l’accusation de Rousseau, puis le combat qui s’en était
suivi. La pensée que cet homme était maintenant aux talons d’Isabelle et
de Deane le remplissait d’une sorte de rage et, pendant que Walker
prenait les devants, il mit une main sur le bras du caporal:
--J’ai pensé à toi dernièrement, Bucky, dit-il. J’ai réfléchi beaucoup à
cette affaire de là-bas, à Norway, et je m’en suis voulu de ne pas avoir
fait mon rapport. Je suis sur le point de le faire... à moins que tu ne
changes de direction. Je suis moi-même à la poursuite de Scottie
Deane...
Tout aussitôt, il se serait coupé la langue pour avoir prononcé ces
paroles. Un éclair de triomphe brilla dans les yeux de Bucky.
--Je pensais bien que nous avions raison, dit-il. Nous venions de perdre
la piste dans la tempête. Content de vous avoir rencontré pour nous
remettre dans le bon chemin. Sont-ils à grande distance de nous, lui et
cette _squaw_ qui voyage avec lui?
Les poings emmitouflés de Billy se serrèrent de colère. Il ne répondit
pas, mais s’en alla rapidement rejoindre Walker. Et son cerveau
combinait des plans en hâte. Lorsqu’il arriva près du feu, il vit que
les chiens s’étaient déjà couchés dans leurs harnais et qu’ils étaient
exténués. Le visage de Walker était congestionné, ses yeux boursouflés
par les piqûres de la neige.
Le conducteur était à demi allongé hors de son traîneau, les pieds au
feu. D’un coup d’œil, Billy eut la certitude que tous, bêtes et gens,
avaient supporté dans la tourmente un long et pénible combat.
Il regarda Bucky et, cette fois, il n’y avait plus ni ressentiment ni
menace dans sa voix quand il parla:
--Camarades, vous avez eu un rude temps, dit-il. Faites comme chez vous.
Je ne suis pas surchargé de victuailles, mais si vous voulez retirer de
vos sacs quelques-unes de vos rations, je les préparerai pendant que
vous dégelez.
Bucky considérait curieusement les deux tentes.
--Qui est avec vous? demanda-t-il.
Billy haussa les épaules. Sa voix fut presque affable.
--Je n’aime pas beaucoup te dire qui était avec moi, Bucky, fit-il en
riant. Je suis arrivé ici tard la nuit dernière, à demi mort et j’ai
trouvé un métis campé là, sous cette tente de soie. C’était tout à fait
un copain, un fort chic compagnon. Un tout jeune homme, d’ailleurs,
presque un enfant. Quand je me suis levé ce matin--Billy haussa de
nouveau les épaules et désigna du doigt son étui vide--tout avait
disparu: chiens, traîneau, tente supplémentaire, même mon fusil et mon
automatique. L’individu n’était pas tout à fait méchant pourtant, car il
m’a laissé mes victuailles. C’était un drôle d’oiseau, d’ailleurs.
Regardez donc ça, il désigna la couronne de pampre qui rendait devant sa
tente. «En l’honneur du vivant», lut-il à voix haute. Une manière
délicate de me rappeler qu’il aurait pu me casser la caboche d’un coup
de gourdin, s’il l’avait voulu.
Il se rapprocha de Bucky et dit sur un ton enjoué:
--J’espère que tu peux me battre cette fois, Bucky. Scottie Deane est
joliment en sécurité avec moi, où qu’il se trouve. Je n’ai même pas une
carabine.
--Il doit avoir laissé sa trace, observa Bucky, en le regardant du coin
de l’œil avec malice.
--Oui, par là.
Alors que Bucky allait examiner ce qui restait de la trace, Billy
remerciait le ciel que Deane eût placé Isabelle sur le traîneau avant de
quitter le campement. Il n’y avait rien qui trahît sa présence. Walker
avait déficelé leur équipement et Billy était occupé à préparer à manger
quand Bucky revint. Il avait un rictus aux lèvres.
--Saviez-vous que c’était facile? dit-il. Je me demande pourquoi il n’a
pas emporté sa tente? une fort jolie tente; pas vrai?
Il y entra. Une minute plus tard, il apparaissait à l’ouverture et
appelait Billy.
--Regardez donc! dit-il. Et sa voix tremblait d’émotion. Ses yeux
brillaient d’une joie mauvaise. «Votre métis avait rudement de longs
cheveux, hé!»
Il désignait un éclat de bois sur l’un des pieux minces de la tente. Le
cœur de Billy sursauta.
Une boucle de la longue chevelure dénouée d’Isabelle s’était accrochée à
cet éclat et une douzaine de cheveux d’or brun étaient restés là pour la
trahir. Pendant un instant, il oublia que Smith l’observait.
Il revit Isabelle alors qu’elle pénétrait pour la dernière fois dans la
tente, sa superbe chevelure répandue autour d’elle dans la gloire de la
clarté du feu, ses yeux encore emplis de tendre gratitude. Une fois de
plus il sentit la chaleur de ses lèvres, le contact de sa main, le
frisson de sa présence auprès de lui. Peut-être ces émotions
cachèrent-elles quelque mouvement de méfiance ou quelque parole qui,
sans cela, l’auraient trahi. Le temps de les éprouver il s’était
ressaisi et se retournant vers son compagnon en riant d’un rire forcé:
--Ce sont parfaitement des cheveux de femme, Bucky. Il m’a raconté des
tas d’histoires gentilles à propos d’une jeune fille restée chez lui. Ça
devait être vrai.
Les regards des deux hommes se rencontrèrent sans broncher. Il y avait
du sarcasme aux lèvres de Bucky, Billy souriait.
--J’ai l’intention de suivre ce Français, quand nous aurons pris un peu
de repos, dit le caporal en s’efforçant de déguiser un accent de
nervosité et de satisfaction dans sa voix. Il y a une femme qui voyage
avec Scottie Deane, n’est-ce pas?... une blanche... et il n’y en a
qu’une autre au nord de Churchill. Naturellement, vous désirez rentrer
en possession de votre équipement volé.
--Tu parles, si je le désire! s’écria Billy, dissimulant l’effet que le
coup droit de Bucky venait de lui porter. Je ne suis pas autrement
content à l’idée de m’avouer dépouillé de la sorte. Le métis se sera
arrêté pour se mettre à couvert et il ne sera pas difficile de suivre sa
piste.
Il vit que Bucky était un peu attrapé par son acquiescement immédiat et,
avant que l’autre eût pu répondre, il se hâta de se joindre à Walker
dans l’organisation du déjeuner. Il prépara un gallon[1] de thé, fit
frire du bacon, apporta et fit griller son gâteau d’avoine gelé. Il
prépara une deuxième bouillotte de thé tandis que les autres mangeaient
et étendit les couvertures dans sa propre tente. Walker lui avait dit
qu’ils avaient marché presque toute la nuit.
[1] 4 litres 500.
--Il vaudrait mieux dormir une heure ou deux avant de continuer, engagea
Billy.
Le conducteur, qui s’appelait Conway, fut le premier à accepter.
Lorsqu’il eut fini de manger, Walker le suivit sous la tente. Eux
partis, Bucky regarda durement Billy.
--Quel est votre jeu? demanda-t-il.
--Franc jeu, voilà tout, répliqua Billy en présentant son tabac. Le
métis m’a traité loyalement et m’a fait plaisir, même s’il s’est payé
par la suite. Je fais de même.
--Et qu’est-ce que vous espérez obtenir... ensuite?
Les yeux de Billy clignèrent tandis qu’il fixait l’autre, à son tour,
d’un regard scrutateur.
--Bucky, je ne te crois pas tout à fait sot, dit-il. Tu as tout de même
un peu de pudeur dans la peau, n’est-ce pas? Un homme peut aussi bien
être en prison que je suis ici sans fusil. J’espère que tu vas m’en
fournir un quand tu poursuivras le métis, toi ou Walker. Il le fera, si
tu ne veux pas. Va plutôt avec les autres. Je vais veiller au feu.
Bucky se leva d’un air maussade. Il avait encore des doutes sur
l’hospitalité de Billy, mais en même temps il comprenait la force de
l’argumentation de Mac Veigh et l’importance du prix qu’il demandait.
Il rejoignit Walker et Conway.
Un quart d’heure plus tard, Billy s’approcha de la tente et regarda à
l’intérieur. Les trois hommes étaient profondément endormis
d’épuisement. La manière d’agir de Billy changea aussitôt. Il avait jeté
son sac sur le côté de la tente pour faire plus de place, et il y glissa
rapidement une couverture de réserve et ses provisions. Puis, il entra
dans l’autre tente. Une rougeur monta à ses joues et il sentit son sang
bouillonner.
--Tu es peut-être un idiot, Billy Mac Veigh, dit-il en souriant. Tu fais
peut-être une sottise mais, voilà, on va la faire!
Doucement il détacha les longs fils de soie d’or bruni du piquet de la
tente. Il entortilla les cheveux autour de ses doigts et en fit un
anneau doux et brillant. C’était tout ce qu’il posséderait jamais
d’Isabelle Deane et son cœur battit plus fort tandis qu’il les pressait
un instant contre son rude visage battu par la tempête. Il les mit dans
sa poche soigneusement enveloppés dans le billet d’Isabelle et, une fois
encore, il retourna à la tente où dormaient les trois hommes. Ils
n’avaient pas bougé.
L’étui à revolver de Walker était à portée de sa main. Une minute il fut
violemment tenté de le prendre, d’enlever l’arme. Il s’éloigna. Il
voulait vaincre dans cette lutte avec Bucky aussi sûrement qu’il avait
vaincu dans l’autre et il voulait vaincre sans fraude. Vivement il jeta
son sac sur ses épaules et suivit la trace laissée par Deane dans sa
fuite. Sur ses raquettes, il la suivit d’un long pas rapide. A cent
mètres du campement, il regarda derrière lui un moment. Puis il se
retourna et son visage était fier et grave.
--Si vous devez être pris, ce ne sera pas grâce à l’équipement qui est
là, monsieur Scottie Deane! se dit-il. C’est bien assez du vôtre,
vraiment. Et Billy Mac Veigh est homme à tenir le coup, n’aurait-il pas
de carabine!
CHAPITRE V
BILLY SUIT ISABELLE
Dès l’abord, Billy put se rendre compte de la difficulté avec laquelle
Deane et ses chiens avaient avancé parmi les tas de neige molle
amoncelés par l’ouragan. Là où les arbres se raréfiaient, Deane avait
piétiné péniblement en tête et tiré avec l’attelage. Une fois seulement,
durant le premier mille, Isabelle était descendue du traîneau et c’était
à un endroit où harnais, toboggan et attelage s’étaient complètement
enchevêtrés dans les fourches couvertes de neige d’un arbre tombé.
Le fait que Deane avait obligé sa femme d’aller en traîneau ajoutait à
la sympathie de Billy pour l’homme. Il était probable qu’Isabelle
n’avait pas dormi du tout après sa rude épreuve dans la steppe, mais
qu’elle était restée éveillée, faisant des projets avec son mari jusqu’à
l’heure de leur fuite. Si Isabelle avait été capable de voyager avec des
raquettes, Billy se disait que Deane aurait laissé les chiens derrière
car, dans la neige haute et molle, il aurait eu moins rude trajet sans
eux, et les empreintes de raquettes auraient été effacées par la tempête
depuis plusieurs heures.
Toujours est-il qu’il ne pouvait les manquer. Il savait qu’il n’avait
pas de temps à perdre, surtout s’il voulait devancer Bucky et ses
hommes. Le méfiant caporal ne dormirait pas longtemps. Les raquettes de
Billy, tandis qu’il avait l’avantage d’être relativement dispos,
nivelaient et tassaient la piste, et les autres, s’ils suivaient,
seraient à même de faire un mille ou deux de plus par heure.
Que Bucky voulût suivre, cela ne faisait aucun doute pour le moment. Le
caporal était déjà à demi convaincu que Scottie Deane était parti du
campement et que les cheveux qu’il avait trouvés accrochés à l’éclat du
piquet de la tente appartenaient à la femme de l’outlaw. Et Scottie
Deane était une proie trop importante pour la laisser échapper.
Billy réfléchissait à la situation, en même temps qu’il inclinait plus
délibérément à la poursuite. Il savait qu’il y avait deux choses
seulement que Bucky pouvait faire en la circonstance: ou il suivrait
avec Walker et le conducteur, ou il viendrait seul. Si Walker et Conway
l’accompagnaient, la lutte pour capturer Scottie Deane serait loyale, et
l’homme qui mettrait le premier les menottes aux poignets du hors-la-loi
serait vainqueur. Mais si Bucky laissait ses deux compagnons au
campement et arrivait seul...
Cette pensée n’avait rien d’agréable. Mac Veigh regrettait presque de ne
pas avoir pris le fusil de Walker. Si Bucky venait seul, il n’aurait
qu’une idée en tête: s’assurer de Scottie Deane en lui réglant d’abord
son compte à lui, Billy.
Il était certain d’avoir apprécié l’individu à sa juste valeur et qu’il
n’hésiterait pas à satisfaire sa vieille menace en lui mettant une balle
dans le corps à la première occasion favorable. La tempête cacherait
toute besogne malpropre qu’il pourrait accomplir et sa récompense serait
Scottie Deane... à moins que Deane ne fût trop beau joueur pour lui.
A la pensée de Scottie Deane, Billy se mit à rire intérieurement.
Jusqu’alors, il ne s’en était qu’à peine préoccupé et, tout à coup, il
lui apparut qu’il y avait une part de comique aussi bien que de tragique
dans la situation. Il s’avoua gaîment que pendant longtemps Deane
s’était montré plus habile que Bucky ou lui-même et que, somme toute, il
était celui qui avait encore le meilleur jeu en mains, même à cette
heure-là.
Il était bien armé. Il était aussi adroit qu’un renard et on ne le
prendrait pas sans vert. Toutefois cette pensée remplissait Billy de
contentement plutôt que de crainte. Deane serait plus qu’un égal pour
Bucky seul, s’il ne réussissait pas à battre le caporal. Mais s’il le
battait...
Les lèvres de Billy se serrèrent farouchement et il eut un éclair
mauvais dans les yeux, tandis qu’il tournait la tête par-dessus son
épaule et regardait derrière lui. Il ne le battrait pas seulement, mais
il capturerait Scottie Deane. Ce serait une lutte de renard à renard et
il l’emporterait; personne ne saurait jamais pourquoi il avait joué la
partie comme il avait combiné de la jouer. Bucky ne le saurait jamais.
Là-bas, au Quartier Général, on ne le saurait jamais. Et pourtant, au
tréfonds de son cœur, il espérait et croyait qu’Isabelle devinerait et
comprendrait.
Pour sauver Deane, pour sauver Isabelle, il fallait les défendre des
mains de Bucky Smith et agir de telle façon qu’il pût, lui Billy, en
faire ses prisonniers. Ce serait pour commencer une terrible épreuve.
Une image d’Isabelle surgit devant lui; sa foi et sa confiance
anéanties, son visage blême et ravagé par le chagrin et le désespoir,
ses yeux bleus dardés sur lui, haineux. Mais il sentait maintenant qu’il
pourrait supporter cela. Un moment, le dernier moment, quand elle
comprendrait et connaîtrait qu’il était resté sincère, le dédommagerait
de tout ce qu’il aurait pu souffrir.
Il chemina rapidement pendant une heure, puis s’arrêta pour prendre sa
direction à un endroit où la piste, en partie recouverte, plongeait dans
un marais gelé. Là, Isabelle était descendue du traîneau et avait suivi
dans le sillage du toboggan. Par places, où les sapins et les baumiers
formaient une voûte épaisse au-dessus de sa tête, Billy pouvait
distinguer les empreintes des mocassins de la jeune femme. Deane avait
guidé les chiens dans les ténèbres de la tempête et, deux fois, Billy
trouva des bouts d’allumettes brûlées, là où le fugitif s’était arrêté
pour consulter sa boussole. Il avait fait route presque plein ouest.