--Je vais marcher, dit-elle, le poids est trop lourd.

JAMES-OLIVER CURWOOD

LES CŒURS

LES PLUS FAROUCHES

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET

PARIS

LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie

21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXVI

DU MÊME AUTEUR

Les Chasseurs d’Or (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et

Louis Postif).

Les Nomades du Nord (traduit par Louis Postif).

Kazan, chien-loup (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et

Louis Postif).

Le Piège d’Or (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif).

Bari, chien-loup (traduit par Léon Bocquet).

Le Grizzly (mis en français par Midship).

EN PRÉPARATION:

Le bout du fleuve (mêmes traducteurs).

Tous droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède

et la Norvège.

Copyright 1920 by _L’Édition française illustrée_, Paris.

LES CŒURS LES PLUS FAROUCHES

CHAPITRE PREMIER

LA PLUS TERRIBLE CHOSE DU MONDE

A pointe Fullerton, à des milliers de milles en droite ligne au nord des

régions civilisées, le sergent William Mac Veigh écrivait, un bout de

crayon entre les doigts, les derniers mots de son rapport semestriel au

commissaire de la police royale montée du Nord-Ouest, à Régina. Il

concluait:

«J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai fait tout le possible pour

poursuivre Scottie Deane, le meurtrier. Je n’ai pas abandonné l’espoir

de le trouver, mais je crois qu’il a quitté mon district et qu’il est

maintenant probablement quelque part dans la zone de patrouille de Fort

Churchill. Nous avons battu le pays sur trois cents milles au sud, le

long du rivage de la Baie d’Hudson jusqu’à la Pointe des Esquimaux et,

au nord, jusqu’au canal Wagner. En trois mois, nous avons effectué trois

patrouilles à l’ouest de la Baie, parcourant seize cents milles, sans

trouver notre homme ni trace de lui. Je vous conseille respectueusement

une étroite surveillance de la part des patrouilles au sud des terres

désertes.»

--Voilà! dit Mac Veigh tout haut, en redressant avec un grognement de

soulagement son dos arqué. C’est fait.

Sur son lit de camp, dans un coin de la petite cabane fouettée par vent

et pluie, qui représentait la Loi, tout à l’extrémité de la terre,

là-haut, le soldat Pelletier souleva péniblement la tête de sa couche de

douleur et dit:

--J’en suis joliment content, Mac; maintenant, peut-être que vous me

donnerez un verre d’eau pour combattre cet enrouement maudit qui

m’empêche à tout moment de parler, comme si la mort était déjà près de

moi.

--Agité? questionna Mac Veigh, étirant de nouveau sa jeune et robuste

charpente avec un soupir de satisfaction. Que serait-ce si tu avais à

écrire cela deux fois par an? Et il désigna du doigt son rapport.

--Ce n’est pas plus long que les lettres que vous écriviez à votre...

Pelletier s’arrêta net. Il y eut un moment de silence embarrassant. Puis

le malade ajouta sans détour et une main tendue:

--Je vous demande pardon, Mac... C’est cette fièvre. J’ai oublié un

moment que... que vous deux... aviez rompu.

--C’est bon! dit Mac Veigh, avec un tremblement dans la voix, tandis

qu’il s’en allait chercher de l’eau.

--Vois-tu, ajouta-t-il en revenant avec un petit gobelet d’étain, le

rapport c’est une autre affaire. Quand on écrit au Grand Mogol en

personne, ça vous énerve. Et ça été une piètre année pour nous, Pelly.

Nous avons raté Scottie et laissé filer les agresseurs du baleinier.

Et... nom de Dieu! j’oubliais de mentionner les loups!

--Ajoutez un post-scriptum, insinua Pelletier.

--Un post-scriptum sur papier grand aigle! s’écria Mac Veigh,

dévisageant d’un air incrédule son compagnon. Pas n’est besoin de te

tâter encore le pouls, Pelly. La fièvre t’a repris; tu n’as plus la tête

à toi.

Il parlait gaîment, s’efforçant d’amener un sourire sur le visage blême

de l’autre. Pelletier se laissa retomber en soupirant.

--Non! il n’est pas nécessaire de me tâter le pouls, répéta-t-il. Ce

n’est pas de la maladie, Mac... pas de la maladie ordinaire. C’est au

cerveau... voilà où ça est... Pensez un peu... neuf mois qu’on est monté

ici et jamais un regard d’un visage de blanc, sinon le vôtre! Neuf mois

sans entendre le son d’une voix de femme! Neuf mois simplement de ce

monde mort et gris, là, dehors, avec les lumières boréales qui sifflent

vers nous toutes les nuits, comme des serpents, et les rocs noirs qui

nous regardent comme ils ont regardé depuis des millions de siècles. Il

peut y avoir de la magnificence là-dedans, mais c’est tout! Nous sommes

des héros, très bien, mais nul ne le sait que nous et les six cent

quarante-neuf autres hommes de la police montée. Mon Dieu! que

donnerais-je pour voir un visage de jeune fille... pour toucher, rien

qu’une seconde, sa main! Cela m’enlèverait cette fièvre, car c’est la

fièvre de la solitude, Billy, une espèce de folie et qui fait éclater ma

tête.

--Bah! bah! fit Mac Veigh, en prenant la main de son compagnon.

Ressaisis-toi, Pelly! pense à ce qui vient. Encore quelques mois

seulement de cette vie et nous changerons. Et alors, pense dans quel

paradis tu vas entrer. Tu en jouiras plus que les autres camarades, car

ils n’auront jamais eu ce ciel-ci. Et je vais te rapporter une lettre...

de la petite fiancée...

Le visage de Pelletier rayonna.

--Dieu la bénisse! s’écria-t-il. Il y aura des lettres d’elle, une

douzaine. Elle m’a attendu longtemps et c’est une vraie petite «Tommy»

au fond du cœur. Vous avez mis ma lettre de côté?

--Oui.

Mac Veigh retourna à la petite table grossière et ajouta encore quelques

lignes à son rapport au commissaire de la police royale, dans les termes

suivants:

«Pelletier est malade: des troubles bizarres au cerveau. Parfois, j’ai

eu peur de le voir devenir fou, et je conseille, s’il vit, de le

transférer dans le Sud au plus tôt. Je pars pour Fort Churchill deux

semaines avant la date habituelle, afin de rapporter des médicaments. Je

désire aussi ajouter un mot à ce que j’ai dit des loups dans mon dernier

rapport.

«Nous les avons vus fréquemment par bandes de cinquante à un millier.

L’automne dernier, une bande a attaqué un vaste troupeau de caribous

migrateurs qui passaient à quinze milles de la Baie et nous avons compté

les débris de cent soixante de ces bêtes, tuées sur un espace de moins

de trois milles. Mon opinion, c’est que les loups tuent au moins cinq

mille caribous par an dans ce district.

«J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre obéissant serviteur

«William Mac Veigh,

«_Sergent, chef de détachement._»

Il plia le rapport, le plaça avec d’autres objets précieux dans la

pochette de caoutchouc imperméable qu’il portait toujours dans son

paquetage et retourna auprès de Pelletier.

--Je n’aime pas te laisser seul, Pelly, dit-il. Mais je vais aller très

vite... quatre cent cinquante milles à travers les glaces et je ferai le

trajet en dix jours ou je crèverai. Puis dix jours pour revenir,

peut-être deux semaines, et tu auras les médicaments et les lettres.

Hurrah!

--Hurrah! s’écria Pelletier.

Mac Veigh se retourna vers la muraille. Quelque chose montait à sa gorge

et l’étouffait, tandis qu’il étreignait la main de Pelletier.

--Mon Dieu! Billy, est-ce le soleil? s’écria tout à coup ce dernier.

Mac Veigh se retourna du côté de l’unique fenêtre de la cabane. Le

malade sauta en bas de son lit de camp. Ensemble ils se tinrent un

moment debout à la fenêtre, regardant là-bas, au sud-est, où un faible

cercle d’or rougeâtre perçait le ciel de plomb.

--C’est le soleil! dit Mac Veigh comme on prononce une prière.

--La première fois en quatre mois! soupira Pelletier.

Comme des affamés, tous deux regardaient par la fenêtre. La lueur d’or

languit quelques instants et puis s’évanouit. Pelletier regagna son lit

de camp.

Une demi-heure plus tard, quatre chiens, un traîneau et un homme

s’avançaient rapidement à travers la mélancolie de silence et de mort du

jour arctique. Le sergent Mac Veigh faisait route pour Fort Churchill, à

plus de quatre cents milles en deçà.

C’est le plus solitaire voyage du monde, ce trajet depuis la petite

cabane isolée battue de vent à Pointe Fullerton jusqu’au Fort Churchill.

Cette hutte n’avait qu’une rivale dans tous le pays septentrional,

l’autre hutte à l’île Herschel, à l’embouchure de la Firth, où vingt et

une croix de bois marquent vingt et une tombes de blancs. Mais les

baleiniers vont à Herschel. Sauf par accident ou en violation des lois,

ils ne vont jamais dans le voisinage de Fullerton. C’est à Fullerton que

les hommes meurent de la plus terrible chose au monde: l’isolement. Dans

la petite cabane, des hommes étaient devenus fous.

Une obscure vérité oppressait Mac Veigh tandis qu’il guidait l’attelage

à travers les glaces, vers le Sud. Il avait peur pour Pelletier. Il

priait que Pelletier pût voir le soleil de temps en temps. Le deuxième

jour, il s’arrêta à une cache de poisson qu’il avait faite, l’automne

précédent, pour la nourriture des chiens. Il s’arrêta à une seconde

cache le cinquième jour et passa la sixième nuit à un _igloo_

d’Esquimaux à la pointe de l’Esquimau Aveugle. Sur la fin du neuvième

jour, il parvint à Fort Churchill, avec une moyenne de cinquante milles

par jour à son actif.

Les hommes arrivent de Fullerton plus près de mourir que de vivre, quand

ils courent le risque du trajet en hiver; le visage de Mac Veigh était

gercé des morsures du vent. Ses yeux étaient sanguinolents. Il avait une

attaque de lumbago. Il dormit vingt-quatre heures dans un lit chaud sans

broncher. Quand il s’éveilla, il s’emporta contre l’officier commandant

le baraquement pour l’avoir laissé dormir si longtemps; il mangea trois

repas en un seul et expédia ses affaires en hâte.

Son cœur bondit de joie lorsqu’il tira de son courrier neuf lettres pour

Pelletier, toutes écrites de la même petite écriture de jeune fille. Il

n’y en avait aucune pour lui, aucune du genre de celles que Pelletier

recevait et l’isolement navré qu’il en ressentit devint presque du

malaise.

Il sourit doucement comme s’il enfreignait une consigne. Il ouvrit une

des lettres de Pelletier, la dernière écrite et, tranquillement, se mit

à la lire. Elle débordait de la délicate tendresse d’un amour de jeune

fille et des larmes vinrent à ses yeux rougis.

Puis il s’assit pour y répondre. Il parla de Pelletier à la jeune fille

et lui avoua qu’il avait ouvert sa dernière lettre.

Ce qu’il lui dit surtout, c’est que ce serait une agréable surprise pour

un homme qui devenait fou--mais il employa le mot neurasthénie au lieu

de folie--si elle venait à Churchill, au printemps prochain, pour s’y

marier. Il lui dit qu’il avait ouvert sa lettre parce qu’il aimait

Pelletier mieux que la plupart des hommes n’aiment leurs frères. Puis il

recacheta la lettre, remit son courrier à l’inspecteur, empaqueta ses

médicaments et ses provisions et se disposa à repartir.

Le même jour arriva à Churchill un métis qui avait chassé le renard

blanc près de l’Esquimau Aveugle et qui de temps à autre faisait office

d’éclaireur dans ce ressort. Il apportait la nouvelle qu’il avait aperçu

un blanc et une blanche à dix milles au sud de la rivière Maguse. Le

renseignement fit frissonner Mac Veigh.

--Je m’arrêterai au camp de l’Esquimau, dit-il à l’intendant. Voilà qui

vaut d’être éclairci, car je n’ai jamais connu de femme blanche au nord

du soixantième degré dans ce pays. Ce pourrait être Scottie Deane.

--Ce n’est pas très vraisemblable, repartit l’intendant. Scottie est

grand, droit et fort. Coujag dit que l’homme n’était pas plus haut que

lui et marchait comme un bossu. Mais s’il y a des blancs par là, leur

histoire mérite d’être connue.

Le lendemain matin, Mac Veigh partit pour le Nord. Il atteignit la

demi-douzaine d’_igloos_ qui composaient le village d’Esquimaux, tard le

troisième jour. Bye-Bye, le chef, ne se montrant pas du tout

encourageant, Mac Veigh lui donna une livre de _bacon_ et, en retour de

ce magnifique présent, Bye-Bye déclara n’avoir vu aucun blanc.

Mac Veigh lui donna une autre livre de bacon et Bye-Bye ajouta qu’il

n’avait entendu parler d’aucun blanc. Il écouta avec le regard sans âme

d’un morse, tandis que Mac Veigh lui faisait comprendre qu’il irait à

l’intérieur de la contrée, le lendemain matin, à la recherche d’un blanc

qu’on lui avait dit se trouver par là. Cette même nuit, pendant une

aveuglante bourrasque de neige, Bye-Bye disparut du camp.

Mac Veigh laissa ses chiens au repos dans le village d’_igloos_ et

s’élança vers le Nord-Ouest, sur des raquettes, dès l’aube de l’aurore

arctique qui n’était guère mieux que la nuit elle-même. Il projetait de

continuer dans cette direction jusqu’à ce qu’il atteignît la steppe,

puis de patrouiller dans un large rayon qui le ramènerait au camp des

Esquimaux la nuit suivante.

Pour commencer, il fut retardé par l’ouragan. Il perdit les traces des

raquettes de Bye-Bye à cent mètres des igloos. Toute la journée il

chercha dans les endroits abrités les indices d’un campement ou d’une

piste. Dans l’après-midi le vent tomba, le ciel s’éclaircit et, à la

suite de ce calme, le froid devint si intense que les arbres craquaient

avec bruit comme des coups de revolver.

Mac Veigh s’arrêta pour dresser un feu de broussailles et manger son

souper à la lisière de la steppe, juste comme la lueur glacée des

étoiles commençait à briller au-dessus de sa tête. Il faisait une nuit

immaculée et calme. La bordure des bois du Sud s’étendait là-bas,

derrière lui, et, au Nord, il n’y avait pas de futaies sur au moins

trois cents milles. Entre ces deux limites, rien de vivant et, par

conséquent, aucun bruit. A l’Est, le barren s’enfonçait comme un doigt

immense, large de dix milles, que Mac Veigh devrait traverser pour

arriver à atteindre la contrée boisée au delà.

Et c’était au delà qu’il avait le plus grand espoir de découvrir une

piste. Quand il eut fini son souper, il bourra sa pipe et s’assit à

croupetons auprès de son feu, regardant au lointain par delà la steppe.

Puis, on ne sait pour quel motif, il se sentit envahi d’une étrange et

bizarre émotion et regretta de ne pas avoir emmené un de ses chiens

fatigués pour lui tenir compagnie.

Il était accoutumé à la solitude; il s’était moqué des choses qui

avaient rendu fous d’autres hommes. Mais, ce soir, il lui semblait qu’il

était environné d’un mystère qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, de

quelque chose qui s’insinuait soudain au tréfonds de son âme et qui

précipitait les battements de son cœur.

Il pensa à Pelletier sur son lit de fièvre, à Scottie Deane, puis à

lui-même. Après tout, y avait-il beaucoup à choisir entre leur sort, à

eux trois?

Une vision surgit lentement devant lui du feu de broussailles et il y

vit l’image de Scottie, l’homme réduit aux abois par l’homme et menant

le grand combat pour se garder d’être pendu par le cou jusqu’à ce que la

mort s’ensuivît; puis il vit Pelletier mourant d’une maladie née de la

solitude et, derrière ces deux-là, comme un pâle camée sortant une

seconde de l’obscurité, il vit se dessiner un visage. Et c’était un

visage de jeune fille et l’image s’en évanouit sur-le-champ. Il avait

espéré contre tout espoir qu’elle lui aurait écrit de nouveau. Mais elle

l’avait abandonné.

Il se redressa en ricanant, un peu de joie et un peu de douleur aussi,

tandis qu’il songeait au cœur loyal qui attendait Pelletier. Il attacha

ses raquettes et s’élança à travers la steppe. Il avançait rapidement,

regardant d’un regard aigu, droit devant lui. La nuit se faisait plus

claire, les étoiles plus brillantes. Le _zip, zip, zip_ des pointes de

ses raquettes était l’unique bruit qu’il entendît, en dehors du premier

son faible et sifflant de l’aurore boréale dans le ciel du Nord qui lui

arrivait comme le glissement frissonnant des meules d’acier d’un

traîneau sur la neige durcie.

Au lieu de bruits, la nuit autour de lui commençait à s’emplir d’une vie

spectrale. Son ombre lui faisait signe et grimaçait devant lui; les

halliers rabougris semblaient bouger. Ses yeux étaient vigilants et aux

aguets. A part soi, il se disait bien qu’il ne verrait rien et pourtant

un instinct insolite l’incitait à la prudence. A intervalles réguliers,

il s’arrêtait pour écouter et flairer dans l’air une odeur de fumée. De

plus en plus, il devenait pareil à une bête de proie. Il laissa le

dernier buisson derrière lui. Devant lui aucune ombre ne brisait

désormais l’étendue de la nuit étoilée. Des murmures sinistres

arrivaient avec le vent qui s’enflait du nord.

Tout à coup, Mac Veigh s’arrêta et passa son fusil au creux de son bras.

Quelque chose qui n’était pas le vent montait du profond de la nuit. Il

souleva de ses oreilles sa casquette de fourrure et écouta. Il entendit

de nouveau, faiblement, le chant glacial des meules d’un traîneau.

Le traîneau se rapprochait, venant de la steppe, et Mac Veigh se prépara

à la rencontre. Il enleva ses grosses moufles de fourrure, les accrocha

à son ceinturon et les remplaça par des gants d’ordonnance plus légers.

Il examina son revolver pour voir si le barillet n’était pas gelé. Puis,

debout, silencieux, il attendit.

CHAPITRE II

BILLY RENCONTRE LA FEMME

Du fond des ténèbres, un traîneau s’avançait lentement. Il se dessina

enfin en ombre indécise et Mac Veigh comprit qu’il allait passer tout

près de lui. Il discerna, tout à tour, une silhouette humaine, trois

chiens et le toboggan. Il y avait quelque chose d’effrayant dans le

calme de ce fantôme de vie sortant indistinct de la nuit.

Mac Veigh ne pouvait plus entendre le traîneau, bien qu’il fût à moins

de cinquante pas de lui. La silhouette à l’avant marchait à pas lents et

la tête baissée, et les chiens et le traîneau suivaient en ligne

spectrale. Le conducteur ni les bêtes ne soupçonnaient la présence de

Mac Veigh, silencieux et immobile dans la nuit blême. Ils furent en face

de lui avant qu’il fît un mouvement.

Alors, il s’avança rapidement en poussant un grand holà! Au bruit de sa

voix répondit un cri sourd, les chiens s’arrêtèrent dans leurs traits et

la silhouette courut à l’arrière du traîneau. Mac Veigh saisit son

revolver. En une demi-douzaine de vastes enjambées, il atteignit le

traîneau. Un visage pâle le regardait dans la lumière frissonnante. Mac

Veigh regarda à son tour avec le plus profond ahurissement, car les

grands yeux noirs épouvantés qui le fixaient et le visage pâle étaient

les yeux et le visage d’une femme.

Pendant une seconde, il fut incapable de bouger ou de parler. L’inconnue

leva les mains et repoussa en arrière son capuchon de fourrure, de sorte

qu’il vit luire ses cheveux dans la nuit d’étoiles.

C’était une femme blanche. Soudain, il vit dans son visage une

expression qui le fit frémir et il baissa les yeux sur l’objet à portée

de sa main. C’était une longue caisse grossière. Il se recula d’un pas.

--Bon Dieu! dit-il. Êtes-vous seule?

Elle inclina la tête et il entendit sa voix sangloter presque:

--Oui... toute seule!

Il s’approcha vivement d’elle.

--Je suis le sergent Mac Veigh, de la police royale montée, dit-il

doucement. Dites-moi: où allez-vous, et comment se fait-il que vous êtes

ici dans la steppe, toute seule?

Son capuchon était retombé sur ses épaules et elle releva la tête

complètement vers Mac Veigh. Les étoiles brillaient dans ses yeux.

C’étaient des yeux admirables et maintenant ils débordaient de douleur.

Et son visage parut admirable à Mac Veigh qui n’avait pas vu visage de

blanche depuis près d’un an. Elle était jeune, si jeune que, dans la

pâle splendeur de la nuit, elle semblait presque une jeune fille. Et

dans ses yeux et sa bouche et dans le retroussis de son menton, il y

avait quelque chose de si semblable à l’autre visage dont il avait rêvé

que Mac Veigh avança encore et prit ses deux mains hésitantes dans les

siennes et demanda de nouveau:

--Où allez-vous et pourquoi êtes-vous ici, toute seule?

--Je vais là-bas, dit-elle, tournant la tête vers la lisière des bois.

Je vais avec lui, mon mari.

Ses mots l’étouffaient et, dégageant tout à coup ses mains, elle recula

jusqu’au traîneau où elle resta debout à l’affronter. Pendant un

instant, elle eut une lueur de défiance dans les yeux, comme si elle le

craignait et était résolue à combattre pour elle-même et son mort. Les

chiens se glissèrent à ses pieds et Mac Veigh vit luire leurs crocs nus,

à la clarté des étoiles.

--Il est mort voici trois jours, acheva-t-elle tranquillement, et je le

ramène vers ma tribu, là-bas, au Petit Sceau.

--Cela fait deux cents milles, observa Mac Veigh, en la regardant comme

si elle était folle. Vous mourrez à la tâche.

--J’ai voyagé pendant deux jours, répliqua la jeune femme. Je continue.

--Deux jours... à travers le barren!

Mac Veigh regarda la caisse, lugubre et effrayante dans le rayonnement

spectral qui tombait sur elle. Puis il regarda la jeune femme. Elle

avait incliné la tête sur sa poitrine et ses cheveux brillants

retombaient épars et en désordre. Il vit le pathétique affaissement de

ses épaules et comprit qu’elle pleurait.

En ce moment, une ardeur émouvante submergea chaque veine de son corps,

et la magnificence de ce qui était venu à lui du fond de la steppe le

rendit muet. Pour lui, cette femme était tout ce qu’il y avait de beau

et de bon. L’impitoyable isolement de sa vie lui avait fait placer la

femme tout près des anges dans la hiérarchie des êtres et, devant lui,

maintenant, il voyait tout ce dont il avait rêvé en amour et fidélité

chez la femme et l’épouse.

La frêle inconnue penchée devant lui bravait la mort pour l’homme

qu’elle avait aimé et qui n’était plus. En un sens, Mac Veigh se disait

qu’elle était folle. Et cependant, sa folie était la folie de

l’adoration plus forte que la crainte, de la fidélité qui ne considère

ni la tempête, ni le froid, ni la faim. Et il était plein du désir

d’aller à elle, tandis qu’elle restait là courbée et épuisée contre le

cercueil, de la serrer dans ses bras et de lui dire que d’avoir rêvé

pour lui-même un tel amour l’avait gardé vivant dans sa solitude. Elle

regardait, émue comme un enfant.

--Venez, petite, dit-il. Nous irons là-bas. Je veillerai à votre

sécurité pendant votre route vers le Petit Sceau. Vous ne pouvez aller

seule. Vous n’arriveriez jamais vivante chez vos gens. Mon Dieu! si

j’étais...

Il s’arrêta devant le regard épouvanté du visage qu’elle levait sur lui.

--Quoi? demanda-t-elle.

--Rien... seulement il est dur pour un homme de mourir et de perdre une

femme comme vous, dit Mac Veigh. Là, laissez-moi vous installer sur la

caisse.

--Les chiens ne pourront traîner ce fardeau, objecta-t-elle. Je les ai

aidés...

--S’ils ne peuvent, je le puis, dit-il, en souriant.

Et, d’un mouvement rapide, il la souleva de terre et l’assit sur le

traîneau. Il se débarrassa de son paquetage et le plaça derrière elle;

ensuite, il lui donna son fusil à tenir. La jeune femme le regarda bien

en face avec un visage contracté et plus blême, pendant qu’elle déposait

l’arme sur ses genoux.

--Vous pouvez tirer sur moi, si je ne fais pas bien mon service, dit Mac

Veigh.

Il s’efforçait de cacher la joie qui lui venait de la compagnie d’une

femme, mais cette joie tremblait dans sa voix.

Il s’arrêta tout à coup, l’oreille aux écoutes.

--Qu’est-ce que c’est?

--Je n’ai rien entendu, dit la jeune femme.

Son visage était d’une pâleur de mort. Ses yeux étaient sombres.

Mac Veigh se retourna et, d’un mot, encouragea les chiens.

Il ramassa le bout de la corde de babiche avec laquelle la femme les

avait aidés à tirer leur fardeau et il s’élança à travers la plaine

désolée. La présence d’un mort lui avait toujours été pénible, mais,

cette nuit-ci, il en allait autrement. Sa fatigue de la journée était

disparue et, malgré le poids qu’il tirait après lui, il était envahi par

un bizarre transport... il se trouvait en présence d’une femme.

De temps à autre, il détournait la tête pour la regarder. Il pouvait la

sentir derrière lui et l’accent de sa voix sourde, quand elle parlait

aux chiens, lui semblait une musique. Il désirait chanter la chanson

sauvage par laquelle Pelletier et lui avaient remonté leur courage dans

la petite cabane, mais il contint son désir et, au lieu de chanter, il

se mit à siffloter. Il se demandait comment la jeune femme et les chiens

avaient tiré le traîneau qui enfonçait profondément dans la neige molle

amoncelée et exigeait toute sa vigueur à lui. De temps en temps il

s’arrêtait pour se reposer et, enfin, la jeune femme sauta au bas du

traîneau et vint à son côté.

--Je vais marcher, dit-elle, le poids est trop lourd.

--La neige est molle, répondit Mac Veigh. Venez.

Il lui tendit la main et, avec le même étrange regard dans son visage

blême, la jeune femme lui tendit la sienne. Elle regarda derrière elle,

inquiète, du côté du cercueil, et Mac Veigh comprit. Il pressa ses

doigts menus un peu plus fort et l’attira plus près de lui. La main dans

la main, ils reprirent leur route à travers l’immensité déserte et nue.

Mac Veigh ne parlait pas, mais son sang courait comme du feu dans ses

veines. La petite main qu’il tenait était tremblante et remuait

anxieuse. Une ou deux fois elle essaya de se dégager et il la tint plus

étroitement. Après quoi, elle demeura soumise dans la sienne, chaude et

frémissante. En baissant les yeux, Mac Veigh pouvait apercevoir le

profil de la jeune femme.

Une longue boucle de ses cheveux brillants s’était échappée du capuchon

et le vent léger la souleva, de sorte qu’elle retomba sur le bras de Mac

Veigh. Comme un voleur, il la porta jusqu’à ses lèvres tandis que

l’inconnue regardait droit devant elle, tout là-bas, où la ligne des

futaies commençait à dessiner un mince trait noir. Ses joues brûlaient,

moitié de honte, moitié de joie tumultueuse. Puis il redressa ses

épaules et secoua de son bras la mèche flottante.

Trois quarts d’heure après, ils arrivaient au premier bois. Il la tenait

toujours par la main. Il la tenait encore ainsi, la claire nuit

stellaire tombant sur eux, lorsqu’il leva de nouveau le menton, vigilant

et combatif, et demanda doucement.

--Qu’est-ce qu’on a entendu?

--Rien, répondit la jeune femme. Je n’ai rien entendu que le vent dans

les arbres.

Elle s’écarta de lui. Les chiens gémirent et se glissèrent plus près de

la caisse. A travers la steppe passa un souffle de vent sourd et

lamentable.

--La tempête recommence, dit Billy. Ça doit être le vent que j’ai

entendu.

CHAPITRE III

«EN L’HONNEUR DU VIVANT»

Pendant quelques instants, après avoir prononcé ces paroles, Billy

demeura silencieux, l’oreille tendue à un bruit qui n’était pas la

lamentation basse du vent venu du barren. Il était certain d’avoir bien

entendu... quelque chose tout près, presque à ses pieds et cependant

c’était un bruit qu’il ne pouvait ni situer ni définir. Il regarda la

jeune femme. Elle le considérait attentivement.

--J’ai entendu, cette fois, dit-elle. C’est le vent. Il m’a effrayée...

Il a une voix si terrible parfois en passant sur la plaine déserte. Il

n’y a qu’un moment... j’ai cru... que j’entendais... des pleurs

d’enfant.

Billy la vit porter la main à sa gorge et il y avait tout ensemble de

l’effroi et de la douleur dans ses yeux qui n’avaient pas quitté les

siens un instant. Il comprit. Elle était quasiment sur le point de céder

au terrible épouvantement de la steppe. Il lui sourit et lui parla avec

la voix qu’il aurait prise pour s’adresser à un petit enfant.

--Vous êtes fatiguée, petite...?

--Oui... Oui... je suis fatiguée.

--Et vous avez faim et froid?

--Oui.

--Alors, nous allons camper sous la futaie.

Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils parvinssent à un bouquet

de sapins si touffu qu’il formait un abri à la fois contre la neige et

le vent, avec un épais tapis d’aiguilles à leurs pieds. On ne voyait

plus les étoiles et, dans l’obscurité, Mac Veigh se mit à siffloter

gaiement. Il déboucla son paquetage, étendit une de ses couvertures près

de la caisse et enroula l’autre autour des épaules de la jeune femme.

--Vous allez vous asseoir là, pendant que je vais faire du feu, dit-il.

Il amassa des aiguilles de pin sèches par-dessus un précieux morceau

d’écorce de bouleau et les alluma. A la vive lueur de ce feu, il trouva

d’autres combustibles qu’il y ajouta jusqu’à ce que la flambée s’élevât

aussi haut que sa tête. La jeune femme avait caché son visage et on eût

dit qu’elle était tombée de sommeil dans la chaleur du brasier. Pendant

une demi-heure, Mac Veigh ramassa du bois jusqu’à ce qu’il en eut un

grand tas à sa portée.

Alors, il enleva avec un bâton une couche épaisse de charbons brûlants

et bientôt l’odeur du café et du bacon frit fit se redresser sa

compagne. Elle leva la tête et rejeta la couverture dont il avait

recouvert ses épaules. Il faisait chaud là où elle était assise et elle

rabattit son capuchon, tandis que Mac Veigh lui souriait en camarade

par-dessus le feu. Sa chevelure d’un brun roux retombait autour de ses

épaules, ondulante et brillante dans la gloire du foyer et, durant

quelques minutes, elle demeura avec ses cheveux épars autour d’elle, les

yeux fixés sur Mac Veigh. Puis elle les rassembla entre ses doigts et

Billy l’observait pendant qu’elle les divisait en deux bandeaux lustrés

et les tressait en une large natte.

--Le souper est prêt, dit-il. Voulez-vous manger là?

Elle fit un signe d’assentiment et, pour la première fois, elle lui

sourit. Il apporta du bacon, du pain et du café, ainsi que d’autres

choses retirées de son havresac et les déposa sur une couverture pliée

entre eux. Il s’assit en face d’elle, les jambes croisées. Pour la

première fois, il remarqua que ses yeux étaient bleus et qu’une rougeur

colorait ses joues. Elle rougit plus fort comme il la regardait et elle

lui sourit de nouveau.

Ce sourire, la langueur passagère de ses yeux firent bondir le cœur de

Mac Veigh et, perdant une minute, il n’eut plus conscience du goût des

aliments. Il lui parla de son poste tout là-haut, à Pointe Fullerton, et

de Pelletier qui se mourait d’isolement.

--Il y a longtemps que je n’avais vu une femme comme vous, avoua-t-il.

Et c’est comme le paradis! Vous ne pouvez savoir comme je suis esseulé!

Sa voix tremblait. «Je voudrais que Pelletier pût vous voir, rien qu’un

moment», ajouta-t-il. «Cela lui rendrait la vie.»

Quelque chose dans le doux éclat de ses yeux l’incitait à prononcer

d’autres paroles.

--Peut-être ne savez-vous pas ce que cela représente de ne pas voir une

femme blanche pendant... pendant... tout ce laps de temps,

continua-t-il. Vous n’allez pas croire que je deviens fou, n’est-ce pas?

Ou que je dis ou fais quelque chose qui n’est pas bien? J’essaie de me

retenir, mais je sens que je voudrais crier tellement je suis content.

Si Pelletier pouvait vous voir...

Il mit tout à coup la main à sa poche et en retira le précieux paquet de

lettres.

--Il a une maîtresse, là-bas au Sud... qui vous ressemble précisément,

dit-il. Ça vient d’elle. Si je les rapporte à temps, elles le remettront

sur pied. Ce n’est pas de médicaments qu’il a besoin, mais d’une femme,

juste la voir, l’entendre et lui toucher la main.

Elle tendit le bras et prit les lettres; à la clarté du feu il vit que

sa main tremblait.

--Sont-ils mariés? demanda-t-elle.

--Non, mais sur le point de l’être, s’écria-t-il triomphalement. C’est

la plus belle créature du monde après...

Il s’arrêta et elle acheva pour lui:

--Après une autre jeune fille... qui est votre amie.

--Non, je n’allais pas dire ça. Vous n’allez pas croire que je pense à

mal, n’est-ce pas? si je vous le dis. J’allais dire: après... vous. Car

vous êtes sortie de la trombe glaciale comme un ange, pour me donner un

nouvel espoir. J’étais une sorte de ruine quand vous êtes arrivée, si

vous disparaissiez désormais et si je ne devais plus vous revoir jamais,

je m’en irais user au loin le reste de mes jours et rêver du passé

enchanteur. Mon Dieu, savez-vous, un homme doit venir où nous sommes

pour savoir que la vie n’est pas le soleil, ni la lune, ni les étoiles,

ni l’air qu’on respire. C’est une femme simplement, une femme...

Il remettait les lettres dans sa poche. La voix de la jeune femme était

limpide et douce. Pour Billy, elle montait comme la plus délicieuse

musique au-dessus du crépitement du feu et du murmure du vent au faîte

des sapins.

--Des hommes tels que vous... devraient avoir une femme pour prendre

soin d’eux, dit-elle... Il était comme ça.

--Vous voulez dire... Et ses yeux désignèrent la longue caisse sombre.

--Oui... il était comme ça.

--Je comprends ce que vous ressentez, dit-il. Et pendant un moment, il

ne la regarda plus. «J’ai passé par là... un tas de fois. Père et mère,

et une sœur. Ma mère est restée la dernière et je n’étais pas beaucoup

plus qu’un enfant, dix-huit ans, je crois... Mais on dirait que c’est

d’hier. Quand on est là-haut et qu’on ne voit le soleil pendant des

mois, ni un visage de blanc pendant une année ou davantage, cela

rapproche toutes choses assez bien, comme si elles n’étaient arrivées

que voici peu de temps.

--Tous sont... morts? interrogea-t-elle.

--Tous, sauf une personne. Elle m’a écrit pendant longtemps et je

pensais qu’elle me gardait sa foi. Pelly--c’est-à-dire Pelletier--pense

que nous avons eu un simple malentendu et qu’elle écrira de nouveau. Je

ne lui ai pas dit qu’elle m’avait quitté pour épouser un autre camarade.

Je n’avais pas à lui faire penser des choses désagréables à propos de sa

maîtresse à lui. On est porté à ça, lorsqu’on meurt quasiment de

solitude.

Les yeux de la jeune femme brillaient. Elle se pencha un peu vers lui.

--Vous devriez être content, dit-elle. Si elle vous a abandonné... elle

n’aurait pas été digne de vous... plus tard. Ce n’était pas une femme

sincère. Si elle avait été sincère, son amour ne se serait pas refroidi

parce que vous étiez loin. Cela ne doit pas détruire votre foi, parce

que cette foi est belle.

Il avait mis de nouveau une main dans sa poche et il en retirait

maintenant un menu paquet enveloppé d’une peau de daim. Son visage était

comme celui d’un adolescent.

--Il aurait pu en être ainsi... si je ne vous avais pas rencontrée,

dit-il. J’aimerais vous laisser savoir, de toute manière, ce que vous

avez fait pour moi. Vous... et ceci.

Il avait déplié la peau de daim et la lui tendait. Elle renfermait les

larges pétales bleus et le pédoncule desséché d’une fleur bleue.

--Une fleur bleue! dit-elle.

--Oui. Vous savez ce qu’elle signifie. Les Indiens la nomment _I-O-Waka_

ou quelque chose d’approchant, parce qu’ils croient que c’est l’âme

fleur de l’être le plus pur et le plus beau au monde. Je l’ai appelée:

femme.

Il se mit à rire. Et il y avait dans son rire une sonorité joyeuse.

--Vous allez me croire un peu fou, fit-il, mais vous plairait-il que je

vous parle un peu de cette fleur bleue?

La jeune femme fit un signe d’assentiment. Un léger frisson émut sa

gorge que Billy ne vit point.

--J’étais là-haut, sur le Grand Ours, dit-il et pendant dix jours et dix

nuits, je fus à camper--seul--forcé de garder le lit à cause d’une

cheville foulée. C’était un endroit sauvage et triste, encaissé par les

hauteurs abruptes de la steppe, avec de noirs sapins rabougris tout

autour, et ces sapins étaient hantés de hiboux qui me glaçaient le sang

la nuit. Le deuxième jour, je trouvai compagnie. Ce fut une fleur bleue.

Elle poussait auprès de ma tente aussi haut que mes genoux et, durant la

journée, je pris l’habitude d’étendre au dehors ma couverture auprès de

cette plante, de me coucher là et de fumer. Et la fleur bleue semblait

se balancer sur sa frêle tige, s’abaisser vers moi et me parler par une

mimique que je m’imaginais comprendre.

«Parfois, elle était si comique et si animée que je me mettais à rire:

il me semblait qu’elle m’invitait à danser. Et puis, d’autres fois, elle

était simplement belle et tranquille, avait l’air d’écouter ce que

disait la forêt... et, une fois ou deux, j’ai pensé qu’elle pouvait être

en prière. La solitude rend un individu un peu fou, vous savez. Au

coucher du soleil, ma fleur bleue repliait toujours ses pétales et

s’endormait comme un petit enfant fatigué des jeux de la journée. Et

alors, je me sentais terriblement seul.

«Mais elle était toujours réveillée quand je me traînais au dehors, le

matin. Enfin arriva le moment où je fus assez bien pour partir en

permission. Le neuvième soir, je regardai ma fleur bleue s’endormir pour

la dernière fois. Puis, je fis mon paquetage. Le soleil était levé quand

je partis le lendemain matin, et, à quelque distance, je me retournai

pour regarder derrière moi. Je suppose que j’étais un peu fou et faible

pour un homme, mais j’avais comme envie de pleurer. La fleur bleue

m’avait appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas auparavant.

Cela me faisait réfléchir. Et lorsque je regardai derrière moi, elle se

trouvait dans un lac de lumière, me faisant signe.

«Il me sembla qu’elle m’appelait, qu’elle me rappelait... et je courus à

elle... et je la coupais au pied... et elle ne m’a jamais quitté depuis

cette heure-là. Elle a été ma Bible et ma compagne et j’ai su qu’elle

était l’âme de l’être le plus pur et le plus beau au monde: une femme.

Sa voix hésita un peu. Je... je peux être un peu bébête, mais cela me

ferait plaisir si vous l’acceptiez et la gardiez... toujours... à cause

de moi...»

Il pouvait voir maintenant frémir les lèvres de l’inconnue, tandis qu’il

la regardait.

--Oui, je vais la prendre, dit-elle. Je vais la prendre et le garder...

toujours.

--Je l’avais conservée... pour une femme d’ailleurs, dit-il. Drôle

d’idée, n’est-ce pas? Et je vous ai raconté tout ça, alors que je

désirais savoir ce qui vous était arrivé et ce que vous allez faire

quand vous serez chez vos gens. Cela vous fait-il quelque chose de me le

dire?

--Il est mort, voilà tout, répliqua-t-elle. J’ai promis de le ramener

dans ma tribu. Et quand je serai là, je ne sais pas... ce que je ferai.

Elle soupira. Un sanglot étouffé s’arrêta sur ses lèvres.

--Vous ne savez pas... ce que vous allez faire?

La voix de Billy avait un son étrange, même pour lui. Il se leva et

baissa les yeux sur le visage tourné vers lui, il serra les poings, le

corps frémissant du combat intérieur qu’il se livrait. Des mots vinrent

à ses lèvres qu’il refoula... des mots qui avaient presque réussi à

redire qu’elle était venue à lui, du profond de la steppe, comme un

ange; que pendant ce court espace de temps, depuis leur rencontre, il

avait vécu une vie entière et qu’il l’aimait comme un homme n’avait

jamais aimé une femme avant lui. Les yeux bleus de la jeune femme le

regardaient, interrogateurs, tandis qu’il restait là, penché vers elle.

Et alors, il vit la chose que, pendant un moment, il avait oubliée: la

longue caisse grossière derrière la jeune femme. Ses doigts

s’enfoncèrent plus profondément dans ses paumes et, en poussant un gros

soupir, il s’éloigna.

A une centaine de pas de là, sous les sapins, il avait trouvé un rocher

tout recouvert de vigne pourpre. Avec son couteau il en coupa une

brassée et, quand il revint dans la lueur du feu, le pampre brillait

comme une corbeille de fleurs rouges. La jeune femme s’était levée et le

regardait sans dire mot, tandis qu’il éparpillait ce pampre sur le

cercueil.

Il se retourna vers elle et dit simplement:

«En l’honneur du mort!»

Elle était pâle, mais ses yeux brillaient comme des étoiles. Billy

avança vers elle les mains tendues. Mais tout à coup il s’arrêta et se

mit à écouter. Au bout d’un moment, il se retourna et demanda de

nouveau:

--Qu’est-ce que c’était?

--J’ai entendu les chiens et le vent, répondit-elle.

--Il y a quelque chose de fêlé dans ma tête, je pense, dit Mac Veigh.

Cela m’avait l’air de...

Il se passa une main sur le front et regarda les chiens enfouis dans un

profond sommeil à côté du traîneau. La jeune femme ne vit pas le frisson

qui le secoua. Il se mit à rire gaîment et saisit sa cognée.

--Maintenant, le campement! annonça-t-il. Nous aurons la tempête dans

moins d’une heure.

Sur la caisse, la jeune femme apporta une petite tente et il la dressa

près du feu, remplissant l’intérieur de deux pieds épais de rameaux de

cèdre et de baumier. Sa propre tente de service en soie, il l’installa

en arrière dans les ombres plus denses de la sapinière. Quand il eut

fini, il regarda la jeune femme d’un air interrogateur, puis il regarda

le cercueil.

--S’il y a place, je voudrais l’avoir là avec moi, dit-elle. Et tandis

qu’elle se tenait debout devant le feu, Mac Veigh tira la lourde caisse

sous la tente. Ensuite, il entassa du nouveau combustible sur la flamme

et il alla souhaiter bonne nuit à la jeune femme. Son visage était blême

et hagard maintenant, mais elle lui sourit et pour Mac Veigh elle était

la plus merveilleuse créature du monde. En son for intérieur, il lui

semblait la connaître depuis des ans et des ans; il lui prit les mains,

plongea son regard jusqu’au fond de ses yeux bleus et lui dit presque

dans un murmure:

--Voulez-vous me pardonner si je n’agis pas comme il faut? Vous ne

pouvez savoir combien j’ai été esseulé et comme je le suis encore... et

ce que cela veut dire pour moi de regarder encore un visage de femme. Je

ne veux pas vous blesser et je voudrais... je voudrais (sa voix était un

peu haletante)... je voudrais lui rendre la vie si je le pouvais parce

que précisément je vous ai vue, que je vous connais et... que je vous

aime.

Elle sursauta et poussa un âpre et prompt soupir qui s’acheva presque en

un cri étouffé.

--Pardonnez-moi, petite, continua-t-il. Je dois être un peu fou. Je

crois bien que je le suis. Mais je mourrais pour vous et je vais voir à

vous conduire en sécurité près de vos gens et... et... je me demande...

je me demande si vous voudrez m’embrasser pour me souhaiter bonne nuit.

Ses yeux à elle n’avaient pas cessé de le regarder. Ils étaient d’un

bleu éblouissant à la lueur du feu. Lentement, en le regardant toujours

droit dans les yeux, elle dégagea ses mains qu’il tenait encore, puis

elle les posa sur chacun de ses bras et leva son visage vers lui. Avec

respect, il se pencha et baisa ses lèvres.

--Dieu vous garde! murmura-t-il.

Pendant des heures ensuite, il demeura assis auprès du feu. Le vent

monta plus violent à travers la steppe, l’ouragan se déchaîna de nouveau

du Nord; les sapins et les balsamiers se lamentaient au-dessus de sa

tête et il pouvait entendre les gémissements de la trombe glacée traîner

lugubrement à travers les espaces dénudés. Mais ces bruits lui

arrivaient maintenant comme une sorte de nouvelle harmonie; son cœur

palpitait et son âme débordait de joie, tandis qu’il regardait la petite

tente où dormait la femme qu’il aimait.

Il sentait encore la chaleur de ses lèvres, il revoyait sans cesse

l’attendrissement bleu qui avait un instant passé dans ses yeux et il

remerciait Dieu de ce miraculeux bonheur qui lui était advenu. Car la

douceur des lèvres de la jeune femme et la douceur encore plus grande de

ses yeux bleus lui disaient ce que la vie lui réservait désormais.

A une journée de marche au Sud, il y avait un camp d’Indiens. Il l’y

mènerait, et il louerait des coureurs pour porter à Pelletier

médicaments et lettres. Alors, lui, continuerait sa route avec la jeune

femme. Il se mit à sourire doucement et joyeusement à l’idée des bonnes

nouvelles qu’il rapporterait à Pelletier un peu plus tard. Car le baiser

brûlait ses lèvres, les yeux bleus lui souriaient toujours du fond de

l’obscurité étoilée et il ne connaissait plus que l’espoir.

Il était tard, presque minuit, quand il s’alla coucher. Avec la tempête

qui se lamentait et tourbillonnait autour de lui, il s’endormit et il

était tard quand il s’éveilla. La forêt était pleine d’un long

gémissement. Le feu était tombé. Derrière le feu, le flanquet de la

tente de la jeune femme était encore rabattu et, sans bruit pour ne pas

l’éveiller, il alimenta de nouveau combustible les charbons à demi

consumés. Il regarda sa montre et s’aperçut qu’il avait dormi tout près

de sept heures. Ensuite, il retourna à sa propre tente, afin d’y prendre

le nécessaire pour le déjeuner. A une douzaine de pas de l’entrée, il

s’arrêta, brusquement ahuri.

Suspendu à sa tente comme une immense guirlande, il y avait le pampre

rouge qu’il avait coupé le soir précédent et, au-dessus, griffonnés au

charbon sur la soie, se détachaient devant lui ces mots grossièrement

tracés:

«En l’honneur du vivant».

En poussant un cri sourd, il courut vers l’autre tente et alors, prompte

comme la pensée, lui apparut la signification de la couronne. La jeune

femme lui disait ce que ses paroles n’avaient pu exprimer. Elle était

sortie pendant la nuit tandis qu’il dormait et avait suspendu la

couronne pour qu’il la vît, au matin.

Le sang chanta chaud et joyeux dans ses veines et avec quelque chose qui

n’était pas un rire, mais qui était un soupir triomphant de son âme

elle-même, il se redressa et sa main se porta, par une vieille habitude,

sur son étui à revolver. Il était vide.

Il enleva ses couvertures, mais l’arme ne se trouvait pas au milieu. Il

regarda dans le coin où il avait placé son fusil, le fusil aussi était

disparu. Sa figure se contracta et pâlit, tandis qu’il marchait

lentement de l’autre côté du feu jusqu’à la tente de la jeune femme.

L’oreille à l’ouverture, il écouta. Point de bruit à l’intérieur. Ni

bruit de mouvement ni de vie, ni respiration de dormeur. Et comme

quelqu’un qui redoute de contempler un triste spectacle, il souleva la

portière. Le lit de baumier qu’il avait fait pour la jeune femme était

vide et, au travers, on avait tiré la grande caisse grossière. Mac Veigh

avança d’un pas à l’intérieur. La caisse était ouverte... et vide. Elle

ne contenait qu’une brassée de rameaux de balsamier brisés et tassés. En

un instant la vérité se fit jour avec toute sa force dans l’esprit de

Mac Veigh. Le cercueil avait renfermé de la vie et la femme...

Un objet à côté de la caisse attira son regard. C’était un bout de

papier plié attaché bien en vue. Il l’enleva et retourna, chancelant, à

la lueur du jour. Un cri sourd et douloureux s’échappa de ses lèvres en

lisant ce que la jeune femme avait écrit pour lui.

«Que Dieu vous récompense d’avoir été bon pour moi! Pendant l’ouragan,

nous sommes partis mon mari et moi. Nous avions appris que vous étiez à

notre poursuite et nous avions aperçu votre feu hors de la steppe. Mon

mari avait fabriqué cette caisse pour moi afin de me préserver du froid

et de la tempête. Lorsque nous vous avons vu, nous avons interverti les

rôles, et c’est ainsi que vous m’avez rencontrée avec mon mort. Il

aurait pu vous tuer... une douzaine de fois. Mais vous avez été bon pour

moi et c’est pourquoi vous êtes vivant. Que Dieu vous donne un jour une

femme excellente qui vous aime comme j’aime mon mari! Il a tué un homme.

Mais tuer ce n’est pas toujours assassiner. Nous avons pris vos armes et

la tempête recouvrira notre trace. Mais vous ne nous suivrez pas. Je le

sais. Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme, et vous

savez également ce que vivre signifie pour une femme, lorsqu’elle aime.

«Isabelle Deane.»

CHAPITRE IV

LES CHASSEURS D’HOMMES

Comme quelqu’un éberlué par un soufflet, Billy relut une fois encore les

mots qu’Isabelle Deane avait laissés pour lui. Il ne fit pas entendre un

son de voix, après ce premier cri qui s’était échappé de ses lèvres,

mais il resta là à regarder fixement les flammes pétillantes du feu,

jusqu’à ce qu’un brusque coup de fouet du vent lui enlevât le billet des

doigts et l’envoyât rouler au loin dans une tourmente blanche de neige

menue.

La perte du billet le tira de sa torpeur. Il se mit à courir après le

morceau de papier, puis il s’arrêta et éclata de rire. C’était un rire

bref, sans joie, un de ces rires sous quoi un être fort dissimule son

chagrin. De nouveau, il retourna à la tente et regarda à l’intérieur. Il

releva le flanquet, afin que la lumière pût pénétrer et qu’il pût voir

dans la caisse. Quelques heures plus tôt, ce cercueil avait caché

Scottie Deane, le meurtrier. Et, elle, c’était sa femme!

Il revint auprès du feu et il aperçut de nouveau le pampre rouge

suspendu au-dessus de l’entrée de sa tente et les mots qu’elle avait

tracés du bout d’un bâton consumé: «En l’honneur du vivant!» C’était lui

que ces mots désignaient. Une sorte de lourd sanglot oppressa sa gorge

et une buée, qui ne venait ni de la neige ni du vent, emplit ses yeux.

La jeune femme avait superbement lutté, et elle était victorieuse. Et il

lui revint soudain à l’esprit que ce qu’elle avait dit dans son billet

était exact et que Scottie Deane aurait pu aisément le tuer.

Les cœurs les plus farouches · 第 1 / 14 段