Cette intimité des Dantonistes avec les tenancières du 50 n'était pas un
secret dans Paris. A Sucy, Mme de Sainte-Amaranthe, Emilie, Sartine
crurent la faire oublier. Aucane était de la compagnie. Il espérait
pouvoir jouir en paix d'une conquête qui lui avait demandé une patience
si digne d'un meilleur sort et d'un meilleur objet. Le château de
Sucy--disparu un peu après 1870--était une grande bâtisse située dans un
paysage charmant, coupé d'eaux vives qui faisaient tout le mérite et le
seul agrément de la villégiature. Depuis quelques mois, la famille
vivait là, ne venant que rarement à Paris, prêtant l'oreille
anxieusement aux grondements de la grande ville. Mais, en l'ignorant,
ils étaient surveillés étroitement, épiés avec soin, et cela c'était à
Elleviou qu'ils le devaient.
Le chanteur, les soirs où il n'était point retenu au théâtre, prenait un
cabriolet et gagnait Sucy. Laissant la voiture en un endroit sûr, il
prenait, à travers champs, le chemin du château. Dans un des murs de
l'enclos s'ouvrait une petite porte basse dont il avait la clef. Dans
l'ombre des charmilles, il guettait le signe convenu avec Emilie. A
l'aide d'une lumière elle rassurait le chanteur. C'est qu'il pouvait
entrer. Se glissant au long des murs, il pénétrait dans la chambre de sa
maîtresse par un petit escalier dérobé. Elle l'attendait, toute
frissonnante, éperdue, goûtant sur ces lèvres aimées le poison des
tendresses adultères. Bien avant que se levât l'aube, Elleviou partait,
retrouvait le cabriolet et regagnait Paris, épuisé, las, effondré,
heureux.
Un soir, il faillit être surpris, quoique la complicité de Mme de
Sainte-Amaranthe et des hôtes du château, hormis cet étourneau de
Sartine naturellement, lui fût acquise. Ses venues nocturnes à Sucy
avaient donné l'éveil. Dans cet amant volant au rendez-vous voluptueux,
les patriotes de l'endroit avaient vu un conspirateur se rendant au
rendez-vous d'un complot, et il n'était plus personne à Sucy et au
château, toujours hormis Sartine, qui ignorât qu'un homme pénétrait
chaque nuit dans la demeure endormie où ne veillait, à la vitre du
premier étage, que la lumière d'Emilie.
[Illustration: Cécile Renault.
(_Portrait dessiné par Bonneville._)]
Ces visites devaient avoir la conséquence qu'on peut deviner. Un soir
des derniers jours de frimaire an II (décembre 1793), une patrouille
armée, sous la conduite des officiers municipaux de Sucy, pénétra dans
le château. Elleviou venait d'arriver et tout allait se découvrir au
cours de la perquisition. Sartine n'ignorerait plus rien de son malheur
conjugal. Armande Rolland, qui, ce soir-là, avait dîné avec ses amies,
monta à la chambre d'Emilie la prévenir du danger menaçant. Bien lui en
prit, car la patrouille montait les escaliers. Au seuil de la chambre
d'Emilie, elle trouva la jeune femme lui faisant l'hommage d'un flot de
rubans tricolores. L'orage était détourné, on ne suspecta rien, on
négligea de visiter le placard où, une sueur d'angoisse aux tempes, le
coeur battant à grands coups, se terrait Elleviou. La patrouille partie,
il reprit son cabriolet et, pendant quelques jours, ses visites
cessèrent.
Mais des coeurs, même les plus craintifs, l'amour fut toujours le
maître. Elleviou redoubla de précautions et revint à Sucy. Au haut du
petit escalier, Emilie éperdue, palpitante, tombait dans ses bras.
Ces événements avaient précédé la chute des Dantonistes, et déjà, vers
pluviôse, les dames de Sainte-Amaranthe, ne se doutant pas d'où le
danger les menaçait, pouvaient se croire en sécurité. Au cours de ses
voyages à Paris, la mère d'Emilie voyait Chabot et Chabot apportait de
meilleures nouvelles, des promesses de pacification prochaine. On était
au début de germinal. Avec les promesses rassurantes de Chabot, Mme de
Sainte-Amaranthe avait regagné Sucy. Le 11, la catastrophe éclata. Dans
la nuit, des patrouilles parcoururent le district des Cordeliers. Cour
du Commerce, elles arrêtèrent Danton; place de l'Odéon, Camille
Desmoulins. Fabre d'Eglantine était arrêté, Bazire était arrêté, Lacroix
était arrêté, Chabot était arrêté, Hérault de Séchelles était arrêté.
Les portes de la prison du Luxembourg se refermèrent sur eux.
Nous l'avons dit: on n'ignorait rien dans les Comités du gouvernement et
dans le public des relations de quelques-uns des Dantonistes avec le
tripot du 50. S'en souvint-on dans la nuit du 31 mars? C'est probable,
car le lendemain, 1er avril (12 germinal), vers neuf heures du soir, le
château de Sucy était investi pour la seconde fois. Le chef de la troupe
était porteur d'un ordre d'arrestation visant tous les habitants du
château. Il fallut cependant en excepter Aucane, infirme, cloué au lit
par sa maladie, la pierre, qui devait le priver de la lugubre
satisfaction d'accompagner ses amis sur la même charrette le 29 prairial
suivant.
Cette même nuit, Mme de Sainte-Amaranthe, Emilie, Lili, Sartine furent
dirigés sur Paris. Ils arrivèrent vers l'aube pour être écroués à
Sainte-Pélagie. Ce n'était point alors une de ces prisons que Nougaret,
dans son _Histoire des Prisons_, appelle _prisons muscadines_. Mme
Roland, dans ses _Mémoires_, a laissé du séjour qu'elle y fit un tableau
à la manière noire nullement exagéré. «Le corps de logis destiné aux
femmes, écrit-elle, est divisé en longs corridors fort étroits, de l'un
des côtés desquels sont de petites cellules; c'est là que, sous le même
toit, sur la même ligne, séparée par un léger plâtrage, j'habite avec
des filles perdues et des assassins. A côté de moi, est une de ces
créatures qui font métier de séduire la jeunesse et de vendre
l'innocence; au-dessus, est une femme qui a fabriqué de faux assignats,
et déchiré sur une grande route un individu de son sexe, avec les
monstres dans la bande desquels elle est enrôlée; chaque cellule est
fermée par un gros verrou à clef qu'un homme vient ouvrir tous les
matins en regardant effrontément si vous êtes debout ou couchée; alors
leurs habitants se réunissent dans les corridors, sur les escaliers,
dans une petite cour ou dans une salle humide et puante, digne
réceptacle de cette écume du monde[305].»
[305] _Mémoires de Mme Roland_, édit. de 1865, tome II, pp. 63, 64.
Il n'y avait point que «l'écume du monde» à Sainte-Pélagie, en 1794. Les
suspects nobles en avaient fait un des derniers salons de réception de
Paris, tout comme dans les autres prisons où on continuait la vie
mondaine et élégante interrompue par la Terreur. Ce milieu ne fit pas à
Mme de Sainte-Amaranthe l'accueil qu'elle se flattait de mériter. Tout
comme les Jacobins, les ci-devants de Sainte-Pélagie lui reprochaient
ses relations avec les Dantonistes. C'était le seul terrain sur lequel
les deux partis s'entendaient à merveille.
De la vie heureuse et libre des vertes campagnes de la Brie, tomber aux
horreurs des sombres cellules de Sainte-Pélagie, ce fut un terrible
changement auquel les dames de Sainte-Amaranthe surent mal résister. On
devine leurs dégoûts, leurs transes, leurs larmes des premiers jours.
Peu à peu, les jours passant, les semaines succédant aux semaines, elles
s'habituèrent au régime de la prison. Philosophiquement, dès les
premiers jours, M. de Sartine en avait pris son parti.
Dans le courant de floréal, un peu plus d'un mois après son arrestation,
Lili était tombé malade. On obtint de le faire transférer à la prison
dite des Anglaises de la rue de Lourcine. Sa mère et sa soeur le
suivirent, et c'est là que, le 28 prairial an II (16 juin 1794),
l'huissier du Tribunal révolutionnaire vint, en les cherchant pour les
mener à la Conciergerie, leur remettre leur acte d'accusation.
Elles commençaient, en ce moment, à renaître à l'espérance. Depuis deux
mois et demi qu'elles étaient détenues, leurs premières alarmes
s'étaient dissipées. On les oubliait, et c'est de cet oubli qu'elles
attendaient leur salut. Triste et chétive illusion que chaque jour
approchait de sa fin! La visite de l'huissier le 28 prairial vint
cruellement les détromper.
[Illustration: Du 25 ventôse an 2. rep. fra. une et indiv.
Les comités de salut public et de sureté générale informés par la
section de Le Pelletier qu'un homme prévenu d'émigration recherché
depuis longtemps comme tel vient d'être trouvé dans l'appartement
d'Hérault Sechelle député es la Convention, considérant la gravité
des renseignements [sur son] compte et la conduite suspecte qu'il a
tenu arrête que Hérault Sechelle et ceux qui habitent avec lui seront
mis sur le champ en état d'arrestation au Luxembourg, et les scellés
seront apposés sur leurs papiers.
L'ordre d'arrestation d'Hérault de Séchelles.
(_Archives Nationales._)]
Que s'était-il passé? Pourquoi, brusquement, alors que rien ne le
faisait prévoir, les transférait-on à la Conciergerie où on n'entrait
que pour monter au Tribunal révolutionnaire et marcher de là vers la
dernière charrette? Au numéro 4 de la rue Favart habitait le
conventionnel Collot d'Herbois, l'ancien comédien, qui devait faire
payer cher à Lyon les sifflets dont les spectateurs l'y avaient jadis
régalé. Pénétrant chez lui, dans la nuit du 3 au 4 prairial (22-23 mai),
il avait essuyé, dans l'obscurité de l'escalier, deux coups de pistolet
tirés par un individu qui s'y était caché. Collot d'Herbois, manqué,
rebroussa en toute hâte son chemin, criant à la garde. Quand elle
accourut du poste de la section Lepelletier, l'assassin, réfugié dans
une chambre du haut de la maison, menaçait quiconque s'approcherait de
le tuer sur-le-champ. On défonça la porte, un serrurier qui prêtait main
forte reçut un coup de pistolet, mais le meurtrier fut terrassé, emporté
parmi les vociférations des locataires accourus au tapage.
C'était un nommé Admiral.
Le lendemain de cette nuit, vers le crépuscule, une jeune fille de bonne
mine, portant au bras un petit panier, pénétrait dans la maison sise au
numéro 366 de la rue Saint-Honoré, section des Piques, ci-devant
Vendôme. A cet instant, une autre jeune fille sortait de la maison,
descendant la double marche qui, dans la cour, donnait accès à une porte
des bâtiments de derrière. La jeune fille au panier, s'adressant à celle
qui venait à sa rencontre, lui demanda:
--Le citoyen Robespierre est-il visible?
La réponse ayant été négative, la jeune fille reprit:
--Il est fonctionnaire public, c'est donc qu'il est fait pour répondre à
ceux qui se présentent chez lui.
Le ton impertinent de cette phrase attira dans la cour deux citoyens qui
attendaient, eux aussi, Robespierre. N'ayant pas reçu de réponse qui pût
les satisfaire aux questions qu'ils posèrent à la jeune fille, ils
l'emmenèrent au Comité de Sûreté générale. Là, on lui vida les poches.
Elles contenaient deux petits couteaux.
La jeune fille était Cécile Renault.
Cette arrestation, succédant à celle d'Admiral, souleva Paris. Il était
hors de doute qu'après Collot d'Herbois, Maximilien de Robespierre
avait, par miracle, échappé à la mort, au poignard d'une nouvelle
Corday.
Admiral, natif d'Auzelles, dans le Puy-de-Dôme, successivement valet du
ministre Bertin, domestique du marquis de Manzy, employé à la Loterie
royale, avouait d'ailleurs nettement son intention criminelle. Son seul
regret, c'était d'avoir manqué «ce scélérat de Collot».
Cécile Renault, au contraire, fille d'un petit papetier de la rue de la
Lanterne, dans la Cité, niait toute intention homicide. Elle
reconnaissait s'être rendue chez Robespierre pour voir «s'il lui
convenait», pour se rendre compte «comment était fait un tyran[306]».
Elle regrettait, en outre, le roi et se déclarait prête à verser son
sang pour le trône. En prévision de son arrestation, elle s'était munie
de quelques hardes pour être conduite en prison et «de là à la
guillotine».
[306] Interrogatoire de Cécile Renault devant le Comité de Sûreté
générale et de Surveillance de la Convention nationale, quartidi
prairial an II.
Ces deux attentats formèrent la base de la conspiration dite de
l'Etranger.
Quelques historiens se sont évertués à prouver que cette conspiration
n'existait que dans l'imagination délirante des conventionnels
terrorisés par les menaces d'assassinat. Il apparaît cependant,
nettement, clairement, qu'elle exista en réalité et que son principal
fauteur fut ce Jean de Batz dont M. G. Lenôtre a fait le héros d'un
roman que ne désavouerait pas le plus fécond de nos Alexandre Dumas du
_Petit Journal_[307]. Ancien député de la noblesse aux Etats-Généraux,
le baron de Batz avait conçu le plan vague et fumeux que conçurent tous
les conspirateurs royalistes sous la Terreur. C'est ainsi que, comme
entrée en matière, il avait projeté d'enlever, le 21 janvier 1793, la
voiture du roi mené au supplice. La tentative eut lieu indiscutablement
à l'endroit où la rue de Cléry joint le boulevard Bonne-Nouvelle. La
troupe du baron de Batz semble avoir été peu nombreuse. Deux hommes
furent tués sur la place, tandis que de Batz et son complice Devaux
fuyaient. Quel était leur but? Enlever le roi? Ils étaient huit ou dix
réunis pour l'entreprise. Le roi enlevé, qu'auraient-ils fait?
Imaginaient-ils que la troupe bordant le boulevard, les escadrons
entourant la voiture, se seraient déclarés pour eux? Cette incohérence
dans les plans les plus audacieux fut toujours celle du baron de Batz.
Elle donne le degré d'intelligence de cet individu, qui n'eut que celle
d'échapper aux policiers de la Terreur, et de laisser immoler à sa place
ceux qu'il avait enrôlés dans ses machinations puériles et tragiques.
[307] G. Lenôtre, _Un conspirateur royaliste sous la Terreur: le baron
de Batz_ (1792-1795).
[Illustration: Fabre d'Eglantine guillotiné avec les Dantonistes.]
Ce fut donc la main de cet aventurier que les Comités du gouvernement et
la Convention nationale crurent reconnaître dans les attentats des 22 et
23 mai. Là, peut-être, pour la première fois, on l'accusait à tort. Son
plan de conspiration n'avait certainement pas prévu de cette manière
l'assassinat de Collot d'Herbois et de Robespierre; sa puérilité et son
dédain des moyens à employer n'allaient pas jusqu'à dépêcher chez
l'Incorruptible Cécile Renault avec ses deux petits couteaux enfantins.
Mais sa maîtresse, l'actrice Grandmaison; son ami, Cortey, l'épicier qui
lui avait donné asile; Devaux, qui l'avait secondé dans le coup de main
du 21 janvier 1793; Potier, qui fournissait, au nom du Comité de la
section Lepelletier, de fausses cartes de civisme et des passe-ports en
blanc; d'autres encore étaient détenus, tous complices de de Batz dans
la conspiration de l'Etranger. L'affaire Cécile Renault-Admiral donna
l'occasion à la Convention de juger l'affaire d'une manière suffisamment
terrible pour frapper de terreur tous ceux-là qui seraient encore tentés
de s'associer à l'insaisissable de Batz.
Le 26 prairial (14 juin), le conventionnel Lacoste donna lecture, au nom
des Comités, à la Convention des rapports sur la conspiration, et le
même jour était voté un décret qui renvoyait devant le Tribunal
révolutionnaire, sans délai aucun, trente-neuf individus, savoir: Cécile
Renault, Admiral, Roussel, Cardinal, Devaux, la fille Grandmaison, la
femme Grimoire, Potier (de Lille), Virot-Sombreuil père, Virot-Sombreuil
fils, Rohan-Rochefort, Laval-Montmorency, de Pons, Jardin, Lafosse,
Burlandeux, Saint-Maurice, Ozanne, Sartine fils, femme Sainte-Amaranthe,
femme Sartine, Sainte-Amaranthe fils, Cortey, Egré, Karadek, Paumier,
Lecuyer, Bassancourt, femme d'Esprémenil, Viart, Marsan, d'Hauteville,
Comte, Mesnil-Simon, Deshaies, Sauge, Nicole, Tissot, Michonis. Le plus
âgés des accusés avait soixante-quatorze ans, c'était F. C. Virot de
Sombreuil, ci-devant gouverneur des Invalides; le plus jeune avait
dix-sept ans, c'était Lili.
C'est ici que la question se pose: pourquoi et comment les
Sainte-Amaranthe se trouvent-ils sur cette liste? Nous n'hésitons pas à
répondre: à cause de leurs relations avec les Dantonistes, et
l'explication de la chose est simple. Chabot avait été, sinon acheté, du
moins pressenti par de Batz. Cela était un fait patent depuis le procès
de germinal. Or, puisqu'il s'agissait de frapper à la fois tous les
complices du conspirateur royaliste, le nom de Mme de Sainte-Amaranthe
devait fatalement se trouver parmi ceux de la fournée. Point n'est
besoin, comme le font MM. Lenôtre et d'Alméras, de l'attribuer aux
dénonciations dont elle aurait pu être l'objet. Les plus terribles des
dénonciations contre elle, c'étaient ses relations avec les guillotinés
du 16 germinal.
*
* *
Débats rapides, procès jugé d'avance. Le décret de la Convention avait
touché ces têtes.
Les accusés furent tous condamnés à mort. A trois heures, ils
descendirent du tribunal dans la salle basse de l'arrière-greffe où
Sanson les attendait pour la toilette. Lugubre spectacle! Sous les mêmes
ciseaux tombèrent les boucles blanches des vieux, les boucles blondes
des jeunes. Emilie coupa elle-même ses cheveux et les remit (c'est du
moins ce que Fleury assure) au directeur de la Conciergerie, disant:
--Tenez, monsieur, j'en fais tort au bourreau[308], mais c'est le seul
legs que je puisse laisser à nos amis[309]...
[308] Nous avons démontré dans notre volume, _La Guillotine en 1793_,
p. 275, que c'était la femme du concierge Richard qui vendait les
cheveux des condamnés.
[309] Fleury, _vol. cit._, p. 253.
Elle songeait à Elleviou.
Lui-même, l'amant des derniers jours heureux de Sucy, qu'était-il
devenu? Où était-il maintenant? Peut-être parmi la foule attendant la
sortie des charrettes de la Cour de Mai, guettait-il le dernier regard
de la maîtresse d'autrefois?
Silencieuse, Emilie attendait dans la tragique salle le départ. Mme de
Sainte-Amaranthe était stupide d'épouvante; Lili pleurait.
Puisque c'est ici qu'il se place, parlons du rôle qu'on attribue à
Fouquier-Tinville en cet instant.
«Posté dans la chambre du concierge Richard, écrit M. d'Alméras, en
examinant à travers la fenêtre Mme de Sainte-Amaranthe et sa fille, il
fut aussi indigné que surpris de leur calme.
--Voyez donc, s'exclama-t-il, comme elles sont effrontées! Il faut,
dussé-je manquer mon dîner, que je les accompagne jusqu'à l'échafaud
pour voir si elles conserveront ce caractère[310].»
[310] H. d'Alméras, _vol. cit._, p. 275.
Montgaillard rapporte la même phrase, mais ajoute: «Cette atroce saillie
fut proférée au sujet de la princesse de Monaco[311].»
[311] Comte de Montgaillard, _vol. cit._, p. 203.
Amaranthe ou Monaco, qu'importe! puisque le mot est assurément apocryphe
et fait partie des mille et une lâchetés dont on charge, bien
gratuitement et sans preuves, la mémoire blasphémée de Fouquier.
Un contemporain, qui, lui aussi, s'est fait l'écho de l'incident,
rapporte la phrase plus brièvement:
--Parbleu, dit Fouquier, voilà une bougresse bien effrontée[312]!
[312] A. J. T. Bonnemain, _Les Chemises Rouges ou Mémoires pour servir
à l'histoire du règne des anarchistes_; Paris, an VII, 2 vol. in-12.
C'est, par un mot, odieux et inutile, réclamer pour Emilie le bénéfice
d'une pitié que ses dernières heures lui assurent largement.
Au moment où les condamnés allaient monter dans les charrettes, Fouquier
se souvint de l'ordre donné par les Comités, de les revêtir de la
chemise rouge des parricides, cette chemise qui avait voilé les épaules
de Charlotte Corday et «ajouté une pourpre éclatante à ses couleurs
virginales[313]». En hâte, on courut quérir de l'étoffe rouge chez les
marchands de nouveautés du quartier. A grands coups de ciseaux on y
tailla des loques qu'on noua au col des condamnés, et c'est ainsi parés
qu'ils montèrent sur les charrettes.
[313] Charles de Lacretelle, _Testament philosophique et littéraire_,
tome II, p. 267.
Une énorme clameur les accueillit.
Cette journée du 29 prairial fut splendide avec son crépuscule incendié
de soleil, l'apothéose de la lumière triomphante au beau ciel de juin.
Un appareil de force guerrière imposant entourait les charrettes. Des
canons roulaient au-devant du cortège avec leurs servants, mèche allumée
à la main. Des cavaliers caracolaient en escadrons au long des voitures
où se serraient les condamnés de cette tragique et suprême fournée de la
Terreur.
C'est à Cécile Renault, totalement indifférente[314], à Nicole, la femme
de chambre de la Grandmaison, et à Emilie qu'allaient tous les regards.
Elles étaient là, au long des rugueuses ridelles, tout le charme, toute
la grâce et toute la beauté.
[314] H. L. M. Desessarts, _Procès fameux jugés depuis la Révolution,
contenant le détail des circonstances qui ont accompagné la
condamnation des grands criminels et des victimes qui ont péri sur
l'échafaud_; Paris, an VII, in-12.
Mais ce suprême hommage à ses charmes périssables, ce n'était point cela
qu'Emilie cherchait dans cette foule tour à tour vociférante,
silencieuse, tumultueuse ou exaspérée. Ce qu'elle cherchait, c'était le
regard d'Elleviou, la présence d'Elleviou.
Brusquement, elle le vit.
Il suivait les charrettes, blême, la sueur de l'angoisse au front, les
mains crispées, amant qui précède la maîtresse au lieu du sacrifice.
Lentement, dans les adieux de la lumière déclinante, on approcha de la
Barrière du Trône Renversé où, depuis le 25 prairial, fonctionnait la
guillotine reculée de la place de la Bastille à ces confins du faubourg.
Dans la morne solitude de la plaine, elle s'élevait là, se détachant en
angles aigus sur l'horizon de verdure de Vincennes. Sanson et ses aides,
au haut du tréteau, attendaient les charrettes.
Vingt-huit minutes suffirent à la terrible chose.
Lili monta avant sa mère, Emilie la suivit.
Admiral se coucha le dernier sur la rouge bascule.
Le soir commençait à descendre.
Les cinquante-quatre corps ruisselants de la fournée furent jetés dans
la paille des charrettes, et, lentement, au pas lassé des chevaux, elles
remontèrent vers Charonne. Là, rue Saint-Bernard, à l'ombre de l'église
Sainte-Marguerite, dans le cimetière où les morts du 14 juillet 1789
avaient été inhumés, une profonde tranchée attendait les corps
décapités.
[Illustration: Affaire Admiral & 53 autres
Procès-verbal d'exécution de mort.
L'an second de la République française, une et indivisible, le vingt
neuf prairial à la requete du citoyen Accusateur public près le
Tribunal révolutionnaire, établi au Palais à Paris, par la loi du dix
mars mil sept cent quatre vingt-treize, sans aucun recours au Tribunal
de cassation, lequel fait élection au Greffe dudit Tribunal séant au
Palais; je me suis huissier audiencier audit Tribunal soussigné,
transporté en la maison de justice dudit Tribunal pour l'exécution du
jugement rendu par le Tribunal Cejourd'huy contre les [illisible]
henry admiral (*) qui les condamnent à la peine de mort, pour les
causes énoncées audit jugement, et de suite je les ai remis à
l'exécuteur des jugemens criminels et à la gendarmerie, qui les ont
conduits sur la cydevant place du trône où, sur un échafaud dressé sur
la dite place, les dits susmentionnés [ont], en notre présence, subi
la peine de mort; et de tous ce que dessus, ai fait et rédigé le
présent procès-verbal, pour servir et valoir ce que de raison,
dont acte.
(*) nombreux autres noms dans la marge