I
Une courtisane de la Révolution.--La suave Emilie.--Le 50 et ses
habitués.--Un mari qui aime les actrices.--Une épouse qui aime les
chanteurs.--La conspiration de l'étranger.--Fouquier-Tinville et les
dames de Sainte-Amaranthe.--La fournée du 29 prairial.--Au cimetière
Sainte-Marguerite.
Dans cette cohue luxurieuse qui, au long de ces pages, s'est bousculée,
heurtée, nous aimons à détacher quelques figures qui vont nous livrer le
secret de la vie intime d'une des grandes amoureuses de la Révolution.
Ce qui est impossible à reconstituer pour toutes ces filles publiques,
inconnues ou oubliées de la Terreur, ne l'est pas pour cette
Sainte-Amaranthe dont le roman commença par la luxure et s'acheva par la
guillotine.
Presque pas à pas nous la pouvons suivre dès les années de ses débuts
dans la galanterie jusqu'aux longues heures de son agonie. Et à
l'évoquer, nous allons voir paraître, dans son ombre, la dominant
presque, Emilie, la fille dont la mort fera bénéficier la mère d'une
pitié indulgente, tant il est vrai qu'à celles qui aimèrent beaucoup, il
importe de beaucoup pardonner.
Ce n'est point toujours une plaisanterie que celle qui attribue un
officier supérieur décédé, comme père, à la fille publique soucieuse
d'un nom moins roturier et de quelque décorum. Sainte-Amaranthe, ce nom,
quoique «sentant trop les veuves de table d'hôte et d'hôtel garni[283]»,
appartenait légitimement à Mlle Jeanne-Françoise-Louise de Saint-Simon
d'Arpajon, fille d'un gouverneur de Besançon. Qu'elle l'eût acquis avec
le consentement de l'officier du roi, son père, cela est moins
incontestable. On peut croire qu'il eut la main forcée par la grossesse
un peu prématurée de Jeanne-Françoise. C'est là un cas où la coupable
n'a à choisir qu'entre deux partis: entrer au couvent ou se marier. Ce
fut ce dernier qu'elle prit et ainsi Mlle de Saint-Simon d'Arpajon
devint Mme de Sainte-Amaranthe.
[283] _Mémoires de Mlle Flore, actrice des Variétés_, p. 252.
M. de Sainte-Amaranthe père était receveur général des Finances, haute
fonction qu'il remplissait avec honneur et avec cette dignité qui
caractérisait si bien quelques-uns des grands fonctionnaires de l'ancien
régime. Le fils semble avoir eu peu de ces qualités. Son aventure avec
Mlle de Saint-Simon prouve que la galanterie lui était chère, mais
puisqu'il répara ce que celle avec la jeune fille eut de trop audacieux,
c'est sur d'autres faits qu'il importe de le juger.
Ces faits eux-mêmes ne sont guère pour plaider en sa faveur. Mêlé à des
combinaisons et à des tripotages d'argent assez louches, perdant pied de
jour en jour, incapable de résister à la mauvaise fortune et à la
mauvaise tournure de ses affaires, il se décida à laisser là sa femme et
à disparaître. Et il disparut, en effet. On n'a jamais su avec certitude
ce qu'il devint. On assura l'avoir vu cocher en Espagne, mais en
négligeant d'apporter des précisions satisfaisantes. Quand, plus tard,
Mme de Sainte-Amaranthe se déclarera veuve d'un officier de Louis XVI,
tombé victime des troubles populaires d'octobre, on ne pourra guère lui
donner un démenti, le principal intéressé ayant définitivement
disparu. Deux enfants demeuraient à Mme de Sainte-Amaranthe,
Charlotte-Rose-Emilie, née en 1776, et Louis, appelé Lili, né en 1779.
C'est une situation doublement douloureuse que celle d'une femme réduite
au dénûment après une vie de luxe, de confort, même quand cette vie fut
troublée par les premières secousses de la ruine. Il est difficile
d'abdiquer ainsi des habitudes familières, d'être sa domestique quand on
eut des valets et de se contenter d'un médiocre et modeste appartement
alors qu'un hôtel élégant fut le vôtre. Ce fut pourtant cette lugubre
destinée qui attendit Mme de Sainte-Amaranthe. Contre les coups du sort
une jeune et jolie femme n'a que le recours de sa jeunesse et de sa
beauté. Ce recours fut aussi celui de la mère d'Emilie. On peut donc
nettement accuser le départ du mari oublieux de la prostitution,
élégante, décente, mais équivoque néanmoins, où sa femme se réfugia.
Son choix, si toutefois elle eut le droit et le loisir de choisir, se
porta sur un des grands seigneurs de l'époque, incarnant ce que la
société polie et libertine du siècle avait de grâce, de savoir-vivre et
de générosité. Le prince de Conti fut donc le premier amant de Mme de
Sainte-Amaranthe, du moins celui qu'elle avoue et qu'on lui connut
publiquement. Mais de quelle maîtresse quel amant ne se lasse point? Le
coeur de Mme de Sainte-Amaranthe ne devait plus, désormais, rester fermé
à aucune tendresse, et, sans dommage aucun, le vicomte de Pons, un peu
ridé, mais aimable encore, pouvait prendre la place du prince en allé.
Quand l'argent entre dans les questions d'amour, le personnage qui
l'apporte n'importe guère. Le vicomte de Pons fut donc bien accueilli et
trouva chez Mme de Sainte-Amaranthe tout ce qui pouvait plaire à ses
exigences de célibataire et à son plaisir amoureux.
Sans doute, dans la quiétude d'une existence heureuse, dénuée du souci
matériel, Mme de Sainte-Amaranthe aurait-elle terminé sa vie, si le
grand vent dévastateur de 89 n'eût abattu ce qui tentait de lui résister
dans l'ancienne France. A Coblentz ou à Londres, la noblesse alla
attendre l'accalmie. Elle devait l'attendre plus de dix ans. Le vicomte
de Pons n'émigra point. Il espéra jusqu'au jour où l'espérance ne fut
plus possible. Alors, prudemment, déguisé, il essaya de gagner la
frontière où le prince de Conti l'avait précédé comme il l'avait précédé
dans le coeur et dans l'alcôve de Mme de Sainte-Amaranthe. Mais, cette
fois, il ne parvint pas à imiter son rival jusqu'au bout. Sa maîtresse
tenait, à cette époque, au deuxième étage de l'_Hôtel_ (garni) _de
Boston_, rue Vivienne, une manière de salon qu'on veut nous faire
admettre pour un salon de conversation. C'était, en réalité, un salon de
bonne hôtesse où Mme de Sainte-Amaranthe présentait volontiers les
visiteurs aux visiteuses, sans s'inquiéter des suites de ces
connaissances faites à l'impromptu. On peut croire que quelque bénéfice
en pouvait résulter pour elle. C'est l'instant où apparaît dans sa vie
un sieur Aucane, âgé de quarante-trois ans, né à la Martinique et ancien
capitaine de cavalerie au régiment Colonel-Général[284].
Fouquier-Tinville, dans un de ses derniers réquisitoires, l'accusera
d'avoir entretenu avec elle «des relations les plus intimes[285]». On
peut le croire, en effet, car comment expliquer autrement la
cohabitation qui commença dès lors? Un des biographes de cette femme du
demi-monde de la Terreur, le plus porté à la montrer comme une pitoyable
victime, écrit d'elle: «Sans appartenir à la catégorie des femmes
d'utilité publique que le premier venu, en y mettant le prix, peut
momentanément retirer de la circulation, Mme de Sainte-Amaranthe était
une fantaisiste de l'amour, une émancipée plus encore qu'une déclassée,
très éclectique dans ses goûts[286]...» Nous n'avions pas besoin de cet
aveu pour croire que l'éclectisme de Mme de Sainte-Amaranthe avait admis
Aucane à la succession du vicomte de Pons. Il sut d'ailleurs lui
témoigner sa reconnaissance d'une façon appréciable, étant donnée la
ruine qui la guettait. Aucane, intéressé comme actionnaire dans les
affaires de la maison de jeu située au 50 du Palais-Egalité, en fit
confier la direction à celle que l'acteur Fleury nomme «cette
spirituelle Sainte-Amaranthe[287]». Nous allons avoir l'occasion d'y
revenir.
[284] _Archives nationales_, série W, carton 434, d. 974, II, p. 87.
[285] Ce réquisitoire écrit le 8 thermidor et prononcé le 9, fut le
dernier acte de Fouquier-Tinville, comme accusateur public, qui eut
une sanction juridique. Des vingt-huit accusés de cette audience, un
fut acquitté, un autre mis hors des débats pour cause de maladie, et
vingt et un condamnés à mort. Cinq des accusés n'avaient point été
trouvés dans les prisons. Nous avons publié ce réquisitoire
_in extenso_ dans notre volume, _Les Réquisitoires de
Fouquier-Tinville_.
[286] Henri d'Alméras, _vol. cit._, p. 32.
[287] _Mémoires de Fleury, de la Comédie-Française_ (1789-1822), p.
242.--Les _Mémoires_ de Fleury ont été rédigés sur des notes
laissées par lui, par l'acteur Lafitte.
[Illustration: HÉRAULT DE SÉCHELLES.]
«Elle allait volontiers et facilement, écrit M. d'Alméras, des
royalistes aux girondins, des girondins aux montagnards.» Parmi ces
derniers, le plus brillant fut assurément le bel Hérault de Séchelles,
l'aristocrate et l'Antinoüs de la Montagne. Ses relations amoureuses
avec la Sainte-Amaranthe sont indéniables. «C'est elle qui a su
cependant me conserver le plus longtemps, malgré mes défauts», écrit-il
à une nouvelle maîtresse, à cette Suzanne Giroust, dite de Morency, dont
un portrait nous est resté avec ces vers d'une naïve franchise:
Docile enfant de la nature,
L'Amour dirigea ses désirs;
De ce Dieu la douce imposture
Fit ses malheurs et ses plaisirs.
La Morency, avant que de devenir la maîtresse du dantoniste, le vit avec
Mme de Sainte-Amaranthe. Naturellement, peu suspecte de tendresse à
l'égard de cette rivale, elle écrit dans ses mémoires romanesques:
«Sainte-Amaranthe est sa maîtresse, sa sultane favorite, mais son sérail
est nombreux[288].»
[288] G... de Morency, _Illyrine ou l'écueil de l'inexpérience_;
Paris, chez l'auteur, rue Neuve-Saint Roch, nº 111; Rainville; Mlle
Durand; Favre; tous les marchands de nouveautés, an VII-an VIII, 3
vol. in-8º.--Le quatrain que nous citons orne le portrait d'elle
placé en frontispice au tome I.
Hérault de Séchelles était une belle proie amoureuse. Riche, élégant,
puissant, il représentait pour Mme de Sainte-Amaranthe la sécurité dans
le danger, le plaisir voluptueux et un appui financier estimable. Le
brave Aucane, atteint de la pierre, acceptait volontiers le partage. Il
était de la race des amants résignés. Il le montra bien lorsque, dix
jours après sa frivole maîtresse, il monta sur le même échafaud. S'il
faut en croire une dénonciation, il n'était cependant point le maître
souverain de ce coeur de femme à la veille du retour. Un nommé Eugène,
qualifié de ci-devant chevalier de Saint-Louis, est désigné comme vivant
depuis plusieurs années avec elle et ce à la date du 13 frimaire an II
(3 décembre 1793)[289]. On voit que le nombre des adorateurs n'était pas
pour effrayer la mère de la belle Emilie. Pourtant, à ses côtés, cette
fille, âgée de dix-sept ans, dans la fleur de sa grâce, lui était une
redoutable concurrente. L'âge lui faisait subir ses premiers et
redoutables assauts. «Quelquefois, elle n'avait que vingt-cinq ans le
matin et le soir quarante», écrit d'elle son amie Armande Rolland[290].
Terrible chose pour une amoureuse qui se refuse à abdiquer! Il est vrai
qu'elle résistait bien à ces outrages, c'est du moins ce que tâche à
faire croire l'inaltérable et vraiment merveilleuse amitié d'Armande
Rolland. Elle rapporte ce propos: «Elle disait souvent en riant et non
sans vérité: «Imagine-t-on qu'avec mon teint jaune, mes yeux verts, mes
cheveux gris et mon nez de travers, on m'ait créé et l'on me conserve
l'existence d'une jolie femme?» Mais son sourire, sa tournure
ravissante, un esprit vif et piquant, les manières les plus élégantes la
faisaient triompher des plus belles[291].»
[289] Dénonciation de Pierre Chrétien au Comité de Sûreté générale; 13
frimaire an II. _Archives nationales_, série W, carton 389, nº 904,
II, pièce 56.
[290] A... R..., _vol. cit._
[291] _Ibid._
Quand une femme avoue des cheveux gris, c'est qu'elle les teint. De ce
teint jaune, de ces yeux verts, de ce nez de travers, on peut douter. Ce
sont là des choses qu'on reconnaît de moins bonne grâce. On peut croire,
au contraire, que Mme de Sainte-Amaranthe, soucieuse et soigneuse de sa
beauté, était encore, en 1793, capable et digne de recevoir les hommages
d'Hérault de Séchelles, épicurien qui se connaissait en tous les genres
de beauté.
Cette beauté, dont la mère conservait les admirables restes en
témoignage du passé, se retrouvait tout entière chez la fille que le
souvenir attendri de Fleury désigne sous le nom de «charmante et suave
Emilie[292]».
[292] Fleury, _vol. cit._, p. 242.
[Illustration: Brissot, un des habitués du salon de la
Sainte-Amaranthe.]
Un de ses amants, le comte Alexandre de Tilly, a laissé d'elle un
portrait reconnaissant où il la déclare «la personne de France la plus
universellement fameuse pour sa beauté unique; créature ravissante que
la nature s'était plu à parer de plus rares ornements et qu'elle ne
montrait à la terre pour qu'en la citant toujours on n'eût plus rien à
lui comparer. Elle fut la plus belle personne de Paris dans son temps;
elle le fut complètement[293].» Cet enthousiasme pour la beauté de la
divine Emilie peut paraître intéressé chez celui qui devait en conserver
le souvenir voluptueux, c'est donc autre part que nous devons en
chercher la confirmation. Cette fois encore, c'est Mlle Armande Rolland
qu'il faut citer: «Malgré la rare perfection de l'ovale de sa figure,
écrit-elle, elle n'appartenait pas au type grec, mais plutôt à celui des
beautés du siècle de Louis XIV. Ses formes étaient admirables, dans de
délicates proportions; sa taille moyenne, sa démarche, ses poses
réunissaient à la fois la suavité charmante et une gracieuse dignité.
L'extrême régularité de ses traits ne pouvait admettre une expression
très prononcée; cependant, son sourire était un attrait de finesse qui
le rendait enchanteur, et, lorsqu'il s'y joignait un certain mouvement
de tête, il révélait une pensée plus significative que son langage même
ne l'indiquait. Sa physionomie et son maintien étaient d'une noblesse
extrême; jamais l'idéal d'une princesse n'a été plus réalisé que dans la
personne d'Emilie.»
[293] _Mémoires du comte Alexandre de Tilly pour servir à l'histoire
des moeurs de la fin du XVIIIe siècle_; Paris, chez les marchands de
nouveautés, 1828, 3 vol. in-8º.--Ces mémoires ont été attribués à
Alphonse de Beauchamp et Auguste Cavé.
L'unanimité des suffrages peut donc nous faire croire à cette beauté. Si
elle demeurait si noblement pure, il n'en était point de même de la
réputation d'Emilie. Les bruits de débauche, dont se faisaient l'écho
quelques-uns des almanachs graveleux de l'époque, sont ici pour le moins
exagérés. Nous verrons, un peu plus loin, à quelles justes proportions
il convient de les réduire en toute équité. Certes, le milieu où vivait
Emilie n'était guère fait pour conserver une jeune fille de son âge dans
ce qu'il est convenu d'appeler les sentiers de la vertu. «Tripot, si
l'on veut, confesse M. d'Alméras, le numéro 50 était au moins le plus
élégant des tripots.» Comme si l'élégance pouvait être une excuse
valable en cette affaire! Mais il continue: «Glaces, boiseries
sculptées, fines dorures, valets bien stylés, service irréprochable,
tout y révélait non seulement le luxe et la richesse, mais ce tact et ce
goût des grandes maisons d'autrefois. La Borde, qui y vint un jour, se
crut transporté dans le salon de jeu de Versailles[294].» Au début, le
parti royaliste se trouva là chez lui, car Mme de Sainte-Amaranthe ne
s'_encanailla_ qu'au fur et à mesure de la marche des événements. C'est
bien là ce qui ressort de la dénonciation de Pierre Chrétien, au Comité
de sûreté générale et de surveillance, que déjà nous avons citée:
[294] Henri d'Alméras, _vol. cit._, p. 112.
Il était de notoriété publique, y est-il dit, que la femme
Sainte-Amaranthe tenait depuis longtemps une partie de jeux de hazards
(_sic_) et que la maison placée au nº 50 du Palais-Royal était le
réceptacle de tous les plus madrés contre-révolutionnaires et
escrocs[295].
[295] _Archives nationales_, série W 1 bis, carton 389.
On n'y dédaignait point les histoires grasses, et le comte de
Montgaillard, qui semble avoir fréquenté chez Mme de Sainte-Amaranthe,
conte qu'une actrice du Théâtre Italien, Mlle Adeline, s'y faisait
l'écho d'une anecdote assez scandaleuse dont Louis XVI était le héros.
Monsieur, ayant, assurait-elle, invité le roi à des fêtes dans sa
propriété de Brunoy, y conçut le projet de le débaucher. Pour qui sait
la répugnance instinctive de Louis XVI pour tout ce qui touchait la
bagatelle, l'entreprise de Monsieur doit sembler bien audacieuse. Elle
réussit à moitié, d'ailleurs. «Louis XVI, sortant de table, vers onze
heures du soir, la tête échauffée de champagne, trouve sous la main,
dans un corridor assez obscur, une jeune femme, la saisit au corps et
jouit de ses faveurs: c'était la femme de chambre de Carline; aussitôt
après, Louis XVI se retire précipitamment, mais la fille court après lui
et le retient par le bas de l'habit; feignant d'ignorer que ce fût le
roi, elle demanda le remerciement d'usage: «Vous mettrez cela sur le
mémoire», dit Louis XVI en se dégageant[296].»
[296] «C'est la seule infidélité connue que Louis XVI ait fait à la
Reine», ajoute Montgaillard qui dit que l'histoire était garantie
par M. Pigeon de Saint-Paterne, dont «la véracité était généralement
reconnue». _Vol. cit._, pp. 80-81.
Mais ce n'était pas toujours d'aussi réjouissantes histoires que se
régalaient les familiers du 50. Au lendemain de l'arrestation de
Philippe-Egalité, M. de Monville, qui assista à la chose, vint en
raconter les détails chez Mme de Sainte-Amaranthe. C'était un joueur de
grande marque qui, à ce titre, ne quittait le tapis vert du duc
d'Orléans que pour celui de la tenancière du 50. Pendant qu'à la
Convention se discutait l'arrestation du prince, il jouait avec celui-ci
une partie passionnante qui ne fut interrompue que par le dîner. On le
servit sur la table même du jeu au moment où Merlin de Douai accourait,
en toute hâte, annoncer le vote du décret d'accusation qui devait
envoyer, un peu plus tard, Egalité à la guillotine.
Le prince, à cette nouvelle, demeura atterré.
--Grand Dieu! dit-il, est-ce possible? Après toutes les preuves de
patriotisme que j'ai données, après tous les sacrifices que j'ai faits,
me frapper d'un pareil décret? Quelle ingratitude, quelle horreur! Qu'en
dites-vous, Monville?
M. de Monville, le plus calmement du monde, après avoir dépouillé sa
sole et exprimé le jus d'un citron, répondit:
--C'est épouvantable, monseigneur, mais que voulez-vous? Ils ont eu de
votre Altesse tout se qu'ils pouvaient en avoir, elle ne peut plus leur
servir à rien et ils en font ce que je fais de ce citron vide.
Et élégamment, M. de Monville lança les quartiers du fruit dans la
cheminée, ajoutant:
--Je vous fais observer, monseigneur, que la sole doit être mangée
chaude[297].
[297] Comte de Montgaillard, _vol. cit._, pp. 151, 152.
C'est ainsi que, le dos au feu, d'un air dégagé, M. de Monville faisait
part de l'événement aux dames de Sainte-Amaranthe. Mais des conteurs du
genre de M. de Monville devaient bientôt céder la place à des hommes
qui, pour ne point être moins aimables, étaient cependant d'un autre
monde. Ce fut le temps où Manuel, Petion, Siéyès, Chapelier, Antonelle,
l'homme des cailles au gratin, Merlin, Vergniaud, Buzot, Barnave et
Louvet vinrent chercher là le reflet de la République athénienne,
policée, aimable, élégante, et le sourire d'une Aspasie nouvelle aux
lèvres charmantes de la suave Emilie. M. de Laplatière y présenta
Camille Desmoulins, à qui Emilie fit compliment de la beauté de Lucile
pour s'attirer involontairement ce madrigal:
--Oui, citoyenne, Lucile est bien belle, car elle le serait même auprès
de vous[298].
[298] Lefebvre Saint-Ogan, _Les Dames de Sainte-Amaranthe_; la
_Nouvelle Revue_, novembre 1894.
Le temps était à ces berquinades galantes, et un ami de Camille
Desmoulins, Beffroy de Reigny, son condisciple à Louis-le-Grand, le
cousin Jacques populaire, ne remplissait-il pas d'amoureuses
plaisanteries en l'honneur de comédiennes aimées, les imprimés les plus
graves des Comités civils? Ce certificat de Cythère délivré par lui à la
soubrette du Théâtre-Français, Sophie Devienne, n'est-il pas
caractéristique de l'époque, lui aussi, en alliant ainsi, sur un papier
officiel, le madrigal à la souriante ironie?
[Illustration: (Nº 3.)
_Nota._ Désigner les Noms, Prénoms et Age: s'il est Garçon ou marié;
les Noms, Prénoms et Age de la Femme et de chaque Enfant.
_Nota._ Faire mention si le Réfugié, sa femme et ses Enfans exercent
quelques Professions, ou s'ils ne peuvent en exercer aucune, et sont
dans l'indigence.
NOUS, Membres du Comité Civil de la Section du Mail certifions que la
citoyenne jeanne françoise Thévenin, dite Devienne, actrice du Théâtre
français Réfugiée de Cythère, District des Graces Département des
Plaisirs est domiciliée dans l'arrondissement de la Section du coeur
du cousin jacques, qui l'aime à la folie et que, par ces motifs, il
a droit aux Secours décrétés par l'article 3129 de la Loi du 27
Vendémiaire, troisième année de la République cythérienne, en vertu de
laquelle Loi Toute réfugiée doit païer tribut à celui qui la reçoit.
FAIT au Comité Civil des amours à Paris
Le 25 nivose, an IVe.
Beffroy-Reigny
en Président et commissaire
Certificat galant délivré par Beffroy de Reigny (Le Cousin Jacques) à
la Devienne, du Théâtre Français.]
Mais que cette société de bon ton ne nous fasse pas oublier que Mme de
Sainte-Amaranthe donnait aussi à jouer, qu'autour des tapis verts de ses
beaux salons s'exaltaient les mêmes fièvres, se cabraient les mêmes
désespoirs que ceux des autres tripots. Mais, ici, du moins, les filles
publiques n'avaient pas accès, et leurs invites non déguisées ne
détournaient pas des bonnes et complaisantes hôtesses des hommages qui
n'étaient destinés qu'à elles[299].
[299] Voici comment Fleury, dans ses _Mémoires_, p. 244, enguirlande
de périphrases, le rôle des dames de Sainte-Amaranthe, au tripot du
50 du Jardin-Egalité: «Ces souveraines de salon devinrent d'humbles
hôtelières, elles tinrent une table où l'on donnait à manger à un
prix très modéré: ainsi elles vécurent et firent vivre. «Les crédits
me tuent», disait plaisamment la gente Emilie en soulevant de ses
mains délicates un trousseau de clefs reluisantes.» Le tableau est
joli, il n'y manque cependant que les amants et les pontes.
Ce fut là que le fils de l'ancien lieutenant de police Sartine vint
chercher celle qui allait devenir sa compagne. C'était ce qu'aujourd'hui
nous appellerions un _viveur_, c'est-à-dire grand coureur de filles
d'opéra qui lui avaient, avant son mariage, croqué plus de 300 000
francs de rente[300], «personnage très insignifiant, à la taille
ramassée, à la figure poupine, et qui devait presque tout son mérite à
la supériorité de son tailleur[301]». Sur le tapis vert du 50 il était
venu, comme tant d'autres, tenter et lasser la fortune, plus soucieux
cependant d'attirer les regards d'Emilie que de suivre le jeu de la
boule d'ivoire de la roulette. Pour l'amour de ces beaux yeux, il perdit
tout ce qu'il voulut et tout ce qu'on voulut. C'était bien ce que le
comte de Tilly appelait un «petit extrait de machine à argent pour
toutes les courtisanes de Paris». Ses aventures avec diverses
demoiselles de théâtre, Fouquier-Tinville, lors de sa comparution devant
le Tribunal révolutionnaire, le 29 prairial, les lui reprocha, disant:
«Ce Sartine fils, plus connu par son immoralité individuelle que par les
crimes de son père.»
[300] Lefebvre Saint-Ogan, _ouvr. cit._
[301] H. d'Alméras, _vol. cit._, p. 131.
Lors de ses visites au tripot du 50, il représentait pour Mme de
Sainte-Amaranthe quelque chose de cette ancienne grande société dont ses
galanteries l'avaient exclue. Comme tous les royalistes, elle ne
considérait la Révolution que comme une crise de courte durée dont la
fin ramènerait la noblesse, rouvrirait les salons fermés et remettrait
la canaille à la raison. Cette illusion la faisait demeurer à Paris, en
France, jugeant inutiles les dangers d'une émigration qui ne pouvait se
prolonger. Ayant le fils Sartine pour gendre, ce monde qui s'était fermé
devant elle allait se rouvrir, l'accueillir en belle-mère de qualité, en
parente d'un ancien ministre du roi, d'un ancien premier magistrat de
Paris. Il est facile de présumer que ce furent là surtout les raisons
qui lui firent pousser Emilie à épouser ce singulier prétendant.
Emilie venait de traverser une grande crise morale dont elle sortait le
coeur brisé. Le comte de Tilly avait été son premier amour, et, en
libertin de qualité, après avoir tâté de ce jeune et beau fruit, il
l'avait laissé là pour courir à d'autres aventures plus piquantes, car
il adorait l'imprévu et ne répugnait pas à la vulgarité qui fut la
caractéristique de plusieurs de ses liaisons passagères. Plus tard, se
souvenant d'Emilie, il écrivait dans ses _Mémoires_: «Mon coeur a aimé
d'autres femmes davantage...» et certainement il ne mentait pas à sa
pensée pour Emilie, mais il mentait à la mémoire de toutes les autres
qui lui avaient passé dans les bras.
Cette passion contrariée, mouvementée, clandestine, faite de rendez-vous
en des mansardes, de billets doux écrits avec du sang, de serments
éternels comme tous les serments de ce genre, cette fièvre, où la chair
tenait assurément plus de place que le coeur, avait laissé Emilie
épuisée, lasse au point de tomber dans les bras du fils Sartine
puisqu'il les ouvrait et que sa mère l'y poussait. Bizarre union!
Etrange ménage! La femme chercha des consolations amoureuses autre part
que chez son mari, et celui-ci retourna aux actrices dont il était
décidément engoué au point qu'on ne saurait dire, et qui, d'ailleurs,
lui montrèrent une complaisance voluptueuse sans pareille dont il usa
avec une extrême licence.
C'est ainsi qu'il se trouva succéder, suivant Montgaillard, d'ailleurs
fort réservé sur cet objet, à Tilly dans les faveurs de Mlle Adeline, du
Théâtre Italien. Tilly lui avait joué un vilain tour en lui empruntant
de l'argent. La somme assez considérable, semble-t-il, empochée, il
avait été courir le tendron en quelque autre endroit. C'étaient là
choses que Tilly chérissait d'une particulière faiblesse. Fut-ce pour
réparer les brèches faites à son crédit qu'Adeline se tourna vers le
fils Sartine? C'est un point trop délicat et qu'il est difficile de
fixer. Sartine avait encore des débris de la grande fortune paternelle
et il était, en outre, intéressé dans les bénéfices du 50 au point qu'on
l'en considérait comme un des principaux «souteneurs[302]».
[302] Chrétien, dénonciation déjà citée.
Emilie laissa son mari aux actrices. Ce lui semblèrent des détails en
tous points indignes d'attirer l'attention, d'autant plus que Tilly
avait un remplaçant dans son coeur où M. de Sartine ne trouva jamais
place.
Le nouvel élu était le sieur Elleviou. Il avait à cette époque
vingt-trois ans, étant né à Rennes en 1769, et était en cette année 1792
la coqueluche des habituées du Théâtre Favart. En 1790, le 19 avril, il
y avait débuté dans le _Déserteur_, et sa voix, sa tournure, sa
prestance lui avaient valu les plus aimables succès. Il était d'ailleurs
vain, nous a-t-on dit, du suffrage des belles[303], et ce désir de
plaire, de conquérir altérait la simplicité de son jeu et lui avait fait
la réputation d'un bellâtre et d'un fat[304], ce qu'il était en toute
vérité.
[303] _Biographie des hommes vivants_; Paris, Michaud, octobre
1816-février 1817, tome II, p. 518.
[304] Cette fatuité, cette prétention lui firent abandonner, pour
rentrer dans la vie privée, le théâtre où on lui refusait 40.000
francs d'appointements. Non content de ses succès d'acteur, il
désira les lauriers de l'auteur et fit jouer, en 1805, un
opéra-comique, _Délia et Vordikan_, musique de Berton, qui fut
outrageusement sifflé et tomba à plat.
Ce fut là le gaillard dont s'amouracha la belle Emilie. Elle pouvait,
certes, plus mal choisir, car Elleviou, malgré ces défauts, qui
n'étaient que le résultat de ses succès galants, était un honnête homme.
Il n'avait pas la déplorable renommée qu'acquirent depuis des ténors
fameux, forts en voix, et dont les succès rapportèrent mieux que des
satisfactions amoureuses.
Dans l'orage augmentant de jour en jour, cet amour d'Emilie pour
Elleviou grandit, devint passion et ne connut bientôt plus aucune
contrainte. Le chanteur lui adressait, en grand secret, des épîtres
enflammées et dont le moins qu'on saurait dire c'est qu'il ne s'en
pouvait voir de plus galantes. Mais ce n'étaient là que de petits jeux
qui demandaient d'autres satisfactions.
C'est à Sucy, en Brie, dans un château, ancienne gentilhommière assez
rustique et mal commode, que le roman devait avoir son dénouement et la
tragédie son prologue.
La mort des Dantonistes devait être fatale pour Mme de Sainte-Amaranthe.
Outre Hérault de Séchelles, qui venait pour l'amour, elle avait reçu,
assez familièrement, le conventionnel Chabot, l'ex-capucin, qui venait
pour affaires. Quelles étaient-elles exactement? Il semble assez
difficile de faire la lumière dans les ombres fumeuses de ce procès qui
trouva, on le sait, sa source dans le privilège de la Compagnie des
Indes et sa liquidation. Or, Mme de Sainte-Amaranthe possédait des
actions de la Compagnie des Indes, et les attentions pour Chabot, les
fréquentes visites qu'il faisait au 50, peuvent s'expliquer assez
plausiblement quand on réfléchit au rôle du conventionnel dans l'affaire
de la Compagnie. Donnait-il des conseils à Mme de Sainte-Amaranthe? La
prévenait-il des intentions des Comités? La conseillait-il dans la vente
de ses actions? Toutes questions qu'on ne peut élucider avec certitude
et sur lesquelles les débats du procès des Dantonistes n'apportent
qu'une confuse lumière.
Le 16 germinal allait voir tomber les têtes des deux plus puissants,
plus précieux protecteurs de Mme de Sainte-Amaranthe. Une même fosse, au
cimetière des Errancis, dans le faubourg de la Petite-Pologne, mêlerait
les cendres de Chabot à celles d'Hérault de Séchelles dans la terre qui
allait, pour l'éternité, garder les ossements de Danton et de Camille
Desmoulins.
[Illustration: Nº
_ACTION de la Compagnie des Indes,
aux termes des Lettres patentes du 22 Avril 1770_
LE PORTEUR est propriétaire d'une Action de _DEUX MILLE CINQ CENTS
LIVRES_, produisant _CENT VINGT-CINQ LIVRES_ par an, hypothéquée, tant
en principal qu'intérêts, sur la Ferme du Tabac, conformément à l'Édit
d'Août 1764 & aux Lettres patentes du 22 Avril 1770
CONTRÔLÉ en vertu de Signé pour la _COMPAGNIE DES INDES_
la même Délibération. en vertu de la Délibération du 30 Avril 1787