Mais cet avertissement ne serait-il pas, comme tous les avertissements,
inutile et vain? Pauvres petits papillons de province, étonnés et naïfs,
vous viendrez ici vous brûler les ailes, vous meurtrir à jamais. Au fond
de vos villages de France, perdus dans les montagnes, couchés dans les
plaines, vous rapporterez un coeur désormais endolori, une illusion à
jamais désespérée. Vos rêves paisibles d'autrefois, les cauchemars
agités d'aujourd'hui les chasseront. Vous aurez, de ce palais damné et
magnifique, emporté la vision du luxe, de la richesse et de la volupté,
et vous n'aurez pas songé que, sur ce théâtre où la vie publique de
Paris se montre en spectacle et rit à sa farce, tout est faux comme des
paillons, que ce luxe cache la filouterie et que cette volupté masque la
prostitution.
Telle la vie du Palais-Egalité, jardin de tous les plaisirs, se
perpétuera sous les différents régimes. La chute de Robespierre et la
défaite jacobine n'auront ici qu'un écho vite éteint, écho dont il ne
restera que le couplet outrageant d'un gazetier, que des lèvres
indifférentes fredonneront un jour ou une semaine parce qu'en se
promenant, la badine d'incroyable entre les doigts, le jabot plissé
largement étalé, il faut bien fredonner quelque chose, ce quelque chose
fût-il, comme le dit Montgaillard, le «coup de pied de l'âne vicieux» au
régime écroulé:
Embrassons-nous, chers Jacobins;
Longtemps je vous crus des coquins
Et de faux patriotes,
Je veux vous aimer désormais;
Donnons-nous le baiser de paix:
J'ôterai mes culottes[130]!
[130] _Journal des Rieurs ou le Démocrite français_, nº 6, an III.
Ce couplet de Martainville aux lèvres, le Palais-Egalité sera prêt pour
la pourriture de Directoire.
[Illustration: MUNICIPALITE DE PARIS.
DEPARTEMENT DE POLICE.
DE PAR M. LE MAIRE,
M. LE LIEUTENANT-DE-MAIRE
ET MM LES CONSEILLERS-ADMINISTRATEURS.
Du Mercredi 7 Juillet 1790.
Le Departement de Police, informé que des Femmes se rendent, en grand
nombre, aux Barrières pour offrir des bouquets aux Députés des
Provinces que la Fédération améne dans la Capitale, & qu'à force
d'instances & d'importunités, elles les contraignent à recevoir leurs
bouquets & à leur faire des largesses,
Considérant que, s'il est permis à tous les bons Citoyens d'exprimer
le plaisir qu'ils éprouvent en voyant les Membres de la Famille
Nationale se réunir autour de l'Autel de la Patrie, il seroit aussi
contraire au bon ordre, qu'à l'honneur de la Capitale, que ces
démonstrations de joie couvrissent des vues intéressées, & qu'on levât
réellement une contribution en paroissant ne présenter qu'un hommage
de fraternité;
Oui & ce requérant le Procureur-Syndic de la Commune,
Fait défenses à toutes femmes Bouquetières ou autres de contraindre,
par des importunités, qui que ce soit à recevoir des bouquets, soit
aux Barrières, soit dans l'intérieur de la Capitale; mande au
Commandant-Général de la Garde Nationale, invite & autorise les
Comités des Districts à tenir la main à l'exécution de la présente
Ordonnance qui sera imprimée & affichée.
Fait à l'Hôtel-de-Ville, le 7 Juillet 1790.
Signé _Bailly_, Maire, _Du Port_, Lieutenant-de-Maire,
_P. Manuel_, Conseiller-Administrateur.
_B. Cl. Cahier_, Procureur-Syndic-Adjoint de la Commune.
Affiche de la municipalité, 7 juillet 1790, invitant les citoyennes à
ne point importuner les députés par l'offrande de leurs bouquets pour
la fête de la Fédération.
(_Collection feu Paul Dablin._)]
Il faut nous arrêter au Palais-Egalité de la Terreur. Les filles, les
joueurs et les gastronomes de l'époque suffiront à l'agrément et au
pittoresque de ces pages. Avec les observateurs de l'esprit public, nous
pouvons nous mêler à leur foule bariolée, tapageuse et enfiévrée. Mais,
au seuil de cet enfer de la luxure digne d'un nouveau Dante, de ce
paradis de la fille et de l'escroc, vous qui nous suivez, laissez ici
toute pudeur.
[Illustration]
[Illustration: Assassinat de Lepelletier Saint-Fargeau au restaurant
Février (20 janvier 1793).]
[Illustration]