II

Le jardin-lupanar.--Nymphes, odalisques et dames du monde.--Quatre

femmes pour cinq livres!--De Sodome à Cythère.--L'allée des

Soupirs.--Les rafles.--Du rôle de la politique dans la prostitution.

Des centaines de filles, de neuf heures du matin à trois heures de la

nuit, empanachées, peintes, fardées, battent l'estrade sous les galeries

du Palais-Egalité: «Paris, c'est la femme qui le fait Paris. Une odeur

de femme l'emplit et grise les cerveaux provinciaux[131].» Le

Palais-Egalité, c'est la fille publique qui le fait, et c'est elle, elle

seule, qui y règne avec une souveraineté incontestée. La luxure n'est

point ménagère ici de ses chevrons, et telle coureuse de quatorze ans

compte, quelquefois, autant de campagnes galantes à son actif que la

vieille garde qui «a pu représenter autrefois une assez jolie nymphe,

mais que les outrages du temps et les plâtres ont presque

défigurée[132]». Jolies? mon Dieu, elles ne le sont guère toutes, ces

odalisques et ces nymphes[133], errant de galerie en galerie, de

portique en portique, mais elles ont ce charme familier, et quelque peu

faisandé, des filles publiques frottées d'un faux vernis, parées d'un

luxe de pacotille qui fait illusion à la lumière fumeuse des lampes du

sieur Quinquet. Illusion! oui, c'est bien cela, elles font illusion,

elles qui la vendent à tout venant, elles à qui Camille Desmoulins,

désireux de secouer le joug des rois, demandera de «charmer le songe de

la vie[134]» aux soirs où il se sentira las de la bagarre quotidienne et

où il consentira à oublier le sourire de Lucile sous la jeune verdure du

Luxembourg printanier.

[131] Frédéric Masson et Guido Biagi, _ouvr. cit._, tome I, p. 178.

[132] _Annonces, affiches et avis divers._ La phrase s'appliquait,

dans ce pamphlet libertin, à la Beauvoisin, une des maîtresses du

marquis de Sade, morte en 1784.

[133] «Le mot de nymphe est sans doute, au Palais-Royal, un peu trop

poétique...» L. Augé de Lassus, _vol. cit._, p. 76.

[134] Arthur Chuquet, _La jeunesse de Camille Desmoulins_; _Annales

révolutionnaires_, janvier-mars 1908.

... Pour la beauté quel séjour est égal

A celui des remparts, et du Palais-Royal?

demande un rimeur de l'époque. Pour ce genre de beauté, en effet, nul

lieu ne peut rivaliser avec ce domaine des hétaïres de la Terreur. C'est

là encore, ajoute-t-il,

... qu'en espaliers les Grâces arrangées

Au regard des passants font briller leurs appas...

La faveur dont elles jouissent est singulière. A cette époque où on

meurt si facilement, on aime avec fureur le plaisir. Toujours les amants

ont aimé mêler l'image de la mort aux transports de leur volupté. Ces

caresses goûtées dans des lits complaisants n'étaient-elles pas,

peut-être, les dernières et n'allait-on pas quitter cette couche tiède

pour aller partager celle de la fille à Guillotin? De là, sans doute, le

piment de ces luxures vénales, le dédain d'un or rare cependant.

Du spectacle uniforme, et pourtant toujours renouvelé, de cette

prostitution, un contemporain a laissé un croquis alerte et qui semble

pris sur le vif. C'est bien, à travers ces lignes vieilles d'un siècle,

le Palais-Egalité de la Terreur qui s'évoque, qui dresse devant nous les

spectres décharnés et fardés de ses filles publiques disparues.

Ce lieu, dit l'anonyme, est uniquement consacré aux arrangements que

l'on contracte avec ces sortes de divinités. On en trouve ici de tous

les prix, de toutes les classes et de toutes les couleurs. On les voit

fourmiller et se reproduire, se croiser dans les galeries, escaliers

et corridors les plus dérobés. L'une, se félicite avec l'amant en

second, du tour qu'elle a joué à l'amant en titre; l'autre assure le

vieillard de son attachement pour lui en soupesant le poids de sa

bourse. Une troisième s'empare adroitement de l'étranger qu'elle

convoite et qu'elle se dispose à dégourdir, ou à qui elle glisse

adroitement son adresse. Enfin, toutes ont le même but, celui

d'attraper quelques misérables sous qu'elles dépensent au fur et à

mesure qu'elles les gagnent. Voilà pourquoi on les voit en peu de

temps tomber dans la plus grande détresse. Leur règne n'est pas long.

C'est ordinairement l'affaire de deux ou trois ans. On en a vu débuter

avec le coloris, la fraîcheur et tous les charmes de la jeunesse, mais

se faner, se flétrir en quelques mois, et obligées d'aller ensuite

dérober dans l'obscurité des rues le ravage qu'ont fait chez elle

leurs débauches et leurs désordres.

Cela c'est le sort de la prostituée dans tous les temps et dans tous les

pays. Soyez persuadé que c'est simplement le désespoir de se voir

devenir laide et vieille qui fait à Cléopâtre serrer un aspic contre son

sein de déesse. Pénétrons maintenant dans un de ces sérails où les

filles attendent le bon plaisir, sinon le bon goût, du passant que

taraude le rouge désir.

De même qu'un marchand expose aux yeux des passants l'élite de son

magasin, de même ces commerçantes en plaisirs exposent à découvert,

aux yeux de l'acquéreur, les charmes dont la nature les a pourvues, et

sur lesquels elles spéculent avec tant de succès. Ce foyer est un

sérail complet dans lequel le célibataire pour son demi-louis, n'a que

l'embarras du choix. Un coup d'oeil lancé adroitement à la belle, est

suffisant, et le soir vous êtes sûr d'avoir son bras. Les sophas que

tu vois commodément placés, ne servent qu'à la passation du contrat.

C'est sur eux que le marché se conclut et que l'on convient des

conditions du traité. Alors les plus pressés d'entrer en jouissance

disparaissent sans qu'on prête la plus légère attention à eux: mais

peu de temps après, l'active prêtresse reparaît encore plus rayonnante

qu'auparavant et toute disposée à faire ainsi plusieurs voyages dans

la soirée.

[Illustration: Les Boutiques de Bois.]

Le laquais ou le porteur d'eau, qui, sur un tapis vert proche, vient de

rafler une fortune imprévue, peut s'offrir le luxe de ces amours à qui

des salons décorés licencieusement servent de cadre. Les moins heureux

ont le spectacle des Galeries de Bois, ainsi nommées à cause de leur

établissement provisoire en planches, et le Camp des Tartares pour se

divertir. La liberté, que les neuves inscriptions proclament, avec _ou

la Mort!_ aux frontons des monuments, affirme là sa suprématie.

L'égalité civique a supprimé toutes les distances, rapproché toutes les

classes.

Autrefois, continue l'observateur, on ne parlait à une fille que dans

l'ombre de la nuit; aujourd'hui, on l'aborde publiquement. On n'est

plus du tout étonné de la voir dans un spectacle ou dans une promenade

choisie, serrer le bras à celui qui, jadis, eût rougi de lui parler en

secret. On s'en est fait un jeu une habitude; on n'y songe plus.

D'ailleurs le gouvernement ne s'abaisse pas à s'occuper de ces dames,

et il se contente de faire veiller sur leur conduite. Mais comme les

trois quarts des agents de police sont leurs dignes amoureux, et

qu'elles comptent beaucoup sur leur indulgence, elles s'arrogent le

droit de déclamer hautement contre les principes. Cependant pour les

rendre un peu plus patriotes, on les envoie de temps en temps faire un

petit séjour dans quelques maisons nationales; mais le correctif n'a

plus de force, il n'y a pas de remède à la gangrène.

Il y a là, cependant, dans ce tableau si pittoresquement exact, une

calomnie à laquelle il importe de s'arrêter. C'est gratuitement qu'on

accuse, en ces temps, la police de complaisances à l'égard des nymphes.

Par les rapports auxquels nous allons faire quelques emprunts, le

lecteur verra quel genre de tendresse les inspecteurs nourrissaient pour

elles, et avec quel acharnement, qu'il faut bien reconnaître justifié,

ils traquaient les filles publiques dans leur royaume. D'ailleurs, nul

retour à de meilleurs sentiments à attendre d'elles. On peut conclure

avec l'auteur que «la fille qui a débuté au Palais-Royal sera toujours

fille[135]». Celui qui veut prétendre aux faveurs de ces reines

publiques ne se trouve nullement embarrassé au seuil du jardin-lupanar

pour faire son choix suivant les ressources de sa bourse, surtout s'il a

eu soin de se munir de quelque _Almanach_ qui le renseignera sur le nom,

la demeure, le savoir-faire et le prix des nymphes désirées.

[135] _Le Palais-Royal ou les filles en bonne fortune, coup d'oeil

rapide sur le Palais-Royal en général, sur les maisons de jeu, les

filles publiques, les tabagies, les marchandes de modes, les ombres

chinoises, etc... Passim._

[Illustration: Mlle Pompea regrettant les Fédérés.

(_Caricature de 1793._)]

C'est toute une littérature, toute une bibliothèque, souvent amusante et

toujours érotique, que celle qui a pris à tâche de servir

d'intermédiaire entre l'acheteur et la vendeuse. Certes, nous n'avons

pas la prétention d'en dresser ici le catalogue, qui serait fastidieux,

au surplus, mais quelques-uns de ces petits volumes, vendus sous le

manteau hier, achetés publiquement aujourd'hui, méritent de retenir la

curiosité. C'est qu'ils sont bien significatifs de leur époque, ces

recueils graveleux où l'art s'est appliqué, avec un souci digne d'un

meilleur sort, à représenter l'amour dans ses manifestations les plus

inattendues. Tels ils paraissent, en ces jours de la Terreur, avec

abondance, aussi nombreux que les pamphlets politiques, que les gazettes

que la chose publique préoccupe, et il est rare que les acheteurs des

uns n'aient point les autres dans leur poche. Voici les _Etrennes aux

Grisettes pour l'année 1790_, où l'amateur peut trouver quelques noms

d'hétaïres particulièrement recommandées; la _Chronique arétine ou

recherche pour servir à l'histoire des moeurs du XVIIIe siècle_[136], où

une précaution aussi prudente qu'inutile abrège les noms pour laisser au

lecteur le plaisir de les deviner; le _Tarif des filles du Palais-Royal,

lieux circonvoisins et autres quartiers de Paris, avec leurs noms et

leurs demeures_, dont l'auteur propose la création d'une compagnie

d'assurances pour la santé, ce contre quoi s'élève la _Protestation des

filles du Palais-Royal et véritable tarif_, rédigé, assure le titre, par

Mmes Rosni et Sainte-Foix, présidentes du district des Galeries[137],

_la Nouvelle liste des plus jolies femmes publiques de Paris; leurs

demeures, leurs qualités et savoir-faire; dédié aux amateurs par un

connaisseur juré de l'Académie des F..._. Ici, nous entrons dans

l'enfer, dans le cabinet secret de la débauche, avec l'_Amanach des

adresses des demoiselles de Paris de tout genre et de toutes les classes

ou Calendrier du plaisir contenant leurs noms, demeures, âges, tailles,

figures et leurs autres appas, leurs caractères, talents, origines,

aventures, et le prix de leurs charmes, augmenté et suivi de recherches

profondes sur les filles anglaises, espagnoles, italiennes et

allemandes, pour l'année 1792_[138], qui ouvre un vaste champ à la libre

imagination du scribe obscur qui le rédigea; la _Liste complète des plus

belles femmes publiques et des plus saines du Palais de Paris, leurs

goûts et caprices, les prix de leurs charmes et les rôles que

remplissaient quelques-unes dans plusieurs théâtres_[139]; _Le petit

Almanach de nos grandes femmes accompagné de quelques prédictions pour

l'année 1789_, que commet anonymement Rivarol pour mêler la diffamation

et l'ordure à la politique, car il estime que c'est de bonne guerre de

couvrir de boue quiconque ne porte pas au coeur l'amour des fleurs de

lys. Voici encore, et son titre est mieux qu'un programme, l'_Almanach

nouveau des citoyennes bien actives de Paris, consacrées aux plaisirs de

la République, contenant la notice exacte des femmes dévouées à la

paillardise par leur tempérament, leur intérêt et par besoin, leurs

noms, qualités, âges, demeures et le tarif de leurs appas, tant à prix

fixe qu'au casuel; édition considérablement augmentée, dédiée aux

citoyennes de la moyenne vertu par un greluchon des entresols du

Palais-Royal; pour l'an de grâce 1793 et premier de la République_[140];

_Les Fastes scandaleux ou la galerie des plus aimables coquines de

Paris, précédés d'un sermon sur la continence dédié aux amateurs, par un

connaisseur juré, associé de l'Académie d'Asnières, secrétaire honoraire

du lycée des Ahuris de Chaillot, etc., etc._[141], où les goûts les plus

difficiles et les moins délicats n'auront que l'embarras du choix des

noms que présentent douze pages; ce sont encore, au hasard, _Les

après-soupers du Palais-Royal ou Galerie des femmes qui font joujou

entre elles_[142]; _Les Pantins des boulevards ou les bordels de Thalie,

confessions paillardes des tribades et catins des tréteaux du boulevard,

recueillies par le compère Matthieu_, _au Théâtre-Français, comique et

lyrique_, _à l'Ambigu-Comique_, _à celui des Délassements

Comiques_[143], _au Théâtre de Nicolet_[144], _aux Associés_[145], _aux

Beaujolais_[146], _ouvrage aussi utile qu'agréable, dédié à tous les

baladins de la fin du XVIIIe siècle et enrichi de figures, par leur

espion ordinaire_[147]. Cette mode d'almanachs à adresses devait

survivre à la Terreur comme un besoin érotique, et l'an VIII voyait

encore paraître la _Revue des boudoirs en vaudevilles ou la liste des

jolies femmes de Paris, leurs noms et leurs demeures_[148], tandis qu'en

l'an XI, faisait fureur l'_Espion libertin ou le calendrier du plaisir,

contenant la liste des jolies femmes de Paris, leurs noms, demeures,

talents,_ _qualités et savoir-faire, suivi du prix de leurs

charmes_[149]. Sans doute ce que promettaient ces petits livres, la

réalité ne le tenait point toujours, mais sur quelle marchandise

l'acheteur n'est-il point trompé? Au moins constituaient-ils un guide

averti, et quelque peu scrupuleux, dans ce sérail jacasseur où le choix

était abondant et où le désir dédaignait souvent la recommandation de

l'almanach au bénéfice du sourire engageant de la première séductrice

apparue.

[136] A. Caprée, 1789, in-8º.

[137] 1790, in-8º, 7 pp.

[138] Chez tous les marchands de nouveautés, à Paphos, de l'imprimerie

de l'amour.--La première édition parut en 1791 sur 96 pages,

celle-ci en ayant 120.

[139] Se trouve à Paris chez les marchands de nouveautés; in-12, 24

pp.

[140] De l'imprimerie de Blondy et Consoeurs, et se vend chez tout le

monde; an I, in-18, 124 pp.

[141] Deuxième édition revue, corrigée, augmentée; à Paphos, et aux

nos 123, 18, 156, 148, 167, etc., des galeries du Palais Egalité;

l'an 200, in-8º, 20 pp.

[142] De l'imprimerie de Cythère, 1790, in-8º, 8 pp.

[143] Situé boulevard du Temple; on y jouait l'opéra, la pantomime et

le ballet.

[144] Le _Théâtre du sieur Nicolet_, aussi connu sous le titre _Les

Grands danseurs du Roi_, boulevard du Temple, ne représentait que

des farces et des manières de petits vaudevilles.

[145] _Théâtre des Associés_, dit encore _Spectacle comique du sieur

Sallé_, boulevard du Temple; la tragédie y faisait bon ménage avec

des pièces à marionnettes.

[146] _Les Petits comédiens du comte de Beaujolais_, au Palais-Royal.

Des enfants gesticulaient sur la scène tandis qu'on parlait pour eux

dans les coulisses.

[147] Paris, imprimerie de Nicodème dans la lune, 1791, in-12.

[148] Paris, au Palais des Plaisirs, an VIII, in-8º.

[149] Sur la copie au Palais-Egalité dans un coin où l'on voit

tout.--Nous avons, dans un de nos précédents volumes, _Les Femmes et

la Terreur_ (appendice), réédité une de ces brochures

particulièrement rare: _Hommage aux plus jolies et vertueuses femmes

de Paris ou nomenclature de la classe la moins nombreuse_. Le

lecteur y trouvera, en une double liste, sur trois pages, cent

quarante-neuf noms de jolies femmes du temps.

[Illustration: COËFFURE AUX CHARMES DE LA LIBERTÉ.

Se trouve à Paris Chez _Depain_ Coëffeur de Dames, et Auteur de cette

Coëffure. Rue St Honoré au coin de celle d'Orléans au 1er au-dessus

du Caffé, au Grand Balcon.

Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 20 / 53 题