Si la chair de l'habitué de ces lieux est faible, que penser de celle de
l'étranger que la renommée du Palais y attire? Pour le prévenir, le
mettre eu garde, la municipalité n'a pas attendu l'apogée de la Terreur,
les jours où la débauche sera au Palais-Egalité comme dans une
forteresse, et en fera le lieu intenable d'une exhibition
continuelle[127]. A l'annonce de la fédération de 1792, le Palais-Royal,
ses filles, ses filous, ses croupiers ne se tiennent pas d'aise. De tous
les départements arrivent les députés de province que des femmes
assaillent aux barrières sous prétexte de leur offrir le bouquet de la
bienvenue[128]. La municipalité a dû prendre un arrêté pour mettre fin à
ce racolage non déguisé. C'est aussi l'instant où elle songe à crier,
aux frères et amis des départements que le Palais-Royal attire:
«Attention! il y a ici des filles et des filous!» Sans doute ne le
dit-elle pas aussi crûment, mais il n'y a pas à s'y tromper. Qu'on lise
l'affiche où elle placarde son arrêté à tous les coins de rue, et jamais
meilleure description ne sera faite du Palais-Royal, et jamais plus
virulent réquisitoire ne sera dressé contre «le jardin-lupanar où se
tient le grand marché de la chair[129]». C'est le texte dans son
intégralité qu'il faut lire:
[127] _Discours de M. le procureur général Dupin sur le luxe effréné
des femmes_; séance du Sénat du jeudi 22 juin 1865; Paris, Dentu,
1865, in-8, p. 28. La même brochure contient le _Rapport sur la
prostitution_, par M. Goulhot de Saint-Germain, sénateur. Une
réponse à ces deux discours parut sous le titre de _Vive le luxe, la
comédie de Monsieur Dupignac, réponse à Monsieur Dupin par une
grande dame et une petite dame_; Paris, chez tous les libraires,
1865, in-8, 47 pp. Une note manuscrite sur l'exemplaire que nous
possédons, l'attribue à Hippolyte Barbou.
[128] Voir le fac-similé que nous donnons, page 119, de l'affiche de
la municipalité de Paris à cette occasion. L'original faisait partie
de la belle collection de documents et curiosités révolutionnaires
de feu M. Paul Dablin.
[129] E. et J. de Goncourt, _vol. cit._, p. 223.
Le Conseil, craignant les pièges qui sont tendus sous vos pas;
Au Palais-Royal, dans ce lieu qui fut le berceau de la Révolution, le
rendez-vous constant des patriotes pendant longtemps; dans ce lieu
charmant où le plaisir va vous attirer, il existe des repaires
affreux, où, sous l'espoir d'une fortune incertaine et balancée par la
ruse, des brigands vous attirent; où des femmes, se prostituant pour
mieux servir leurs complices, vous enchaînent sous les verrous de
trois épaisses grilles de fer, au milieu des poignards; à chaque porte
de ces tripots, où les malheureux étrangers, heureux encore de n'y pas
perdre la vie, laissent sur une table à la merci des fripons qui
l'entourent, leur fortune, des hommes gagés pour ce métier infâme se
promènent et vous invitent à monter pour une jolie société.
On vous distribuera des cartes pour des concerts, pour des clubs ou
des festins agréables. Rejetez, repoussez loin de vous ces appels
dangereux.
Vos parents, vos épouses vous ont envoyés au milieu de nous pour
célébrer la fête de la liberté conquise, pour vous préparer encore à
la défendre; que ces jours ne soient pas empoisonnés par des regrets.
Si les magistrats du peuple, malgré leurs efforts, ne peuvent détruire
complètement ces cavernes affreuses, au moins ils auront rempli un
devoir en vous les indiquant.
_Les administrateurs de la police_,