L'AMOUR SANS CULOTTE]

Dès les premiers instants de sa recrudescence, elle n'avait pas manqué

d'attirer l'attention de ceux qui prétendent élaguer une société de ses

vices et de ses tares. L'un d'eux, Restif de la Bretonne, puisqu'il le

faut nommer, avait imaginé tout un plan de réforme pour la prostitution.

Il faut s'y arrêter un instant. La chose, qui tient à la fois de la

littérature et de la pathologie, s'intitule: _Le Pornographe, ou idées

d'un honnête homme sur un projet de règlement propre à prévenir les

malheurs qu'occasionne le publicisme des femmes, avec des notes

historiques et justificatives_, et parut en 1769[52]. Après avoir

constaté la multiplication des filles et avoir gémi sur les conditions

mêmes de cette prostitution, Restif aborde l'étude des réformes qu'il

médite d'y introduire pour le plus grand bien des femmes et le plus

grand plaisir des hommes. C'est un règlement qui, aux prostituées,

«procurerait leur séquestration, sans les mettre hors de la portée de

tous les états, en même temps qu'il rendrait leur commerce un peu trop

agréable, mais sûr et moins outrageant pour la nature».

[52] C'est à propos de ce livre qu'un critique de l'époque écrivit:

«L'auteur est de tous les hommes de lettres qui sont actuellement en

France, celui qui se singularise le plus par une imagination

extraordinaire. Ses idées, la forme qu'il leur donne, ne sont qu'à

lui.» _Annales littéraires_, tome IV, p. 345, 1770.

On ne saurait nier que c'est là un beau programme. Il ne suffit

cependant point d'en avoir l'idée, il importe encore de le pouvoir

appliquer. Cela, c'est ce qui manque le moins à Restif. D'abord se pose

la question du lieu où les femmes seront enfermées,--enfermées? que

dis-je? où on priera les femmes de bien vouloir se tenir à la

disposition des hommes que le désir rend impatients et valeureux à la

fois. Ces lieux, on s'en doute, seront «commodes et sans trop

d'apparence», car, le titre l'a dit, il s'agit d'éviter les malheurs du

«publicisme». Là, l'imagination du romancier se donne libre cours. Ne

nous y trompons pas: le _Pornographe_, c'est le roman léger et érotique

de la Salente amoureuse idéale, c'est le nouveau Paradis de la luxure,

la Terre Promise de la Volupté où vagabonde l'esprit frivole de Restif

de la Bretonne. Là tout n'est qu'ordre, beauté, harmonie... et sécurité.

On y trouvera les prêtresses de Vénus «assises tranquilles, occupées de

la lecture ou du travail de leur choix». Quel travail? Peu importe, et

c'est ici à vous de faire un effort d'imagination. Des noms charmants,

idylliques, pareront ces créatures idéales: l'une sera Rose, l'autre

Muguet, celle-ci Amaranthe, celle-là Narcisse. Penchez-vous sur ce

jardin et cueillez. Ici point de tromperie. La nature est souveraine

maîtresse dans ce lieu béni, où la pommade, la poudre et le rouge sont

proscrits «étant reconnu que tout cela ne donne qu'un éclat factice».

Qu'exiger de plus de ce merveilleux et attrayant programme? Rien, sinon

de le voir mis en oeuvre. Ici laissez toute illusion, et dites-vous que

vous n'eûtes à faire qu'à un romancier[53]. Du moins, celui-ci fit-il

sourire à vos yeux la charmante vision d'un paradis lointain, clair,

parfumé, et c'est d'un contraste un peu brusque avec la geôle

inquisitoriale, ténébreuse et justicière que demande un «ami des

moeurs», Laurent-Pierre Bérenger, l'ancêtre du sénateur actuel, dans sa

brochure: _De la prostitution; cahier et doléances d'un ami des moeurs,

adressés spécialement au Tiers-Etat de la ville de Paris_[54]. Ici on ne

trouvera des roses que les épines. Point de jardin orné de bosquets

invitant à l'amoureux repos, mais la Salpêtrière pour toute fille qui se

refusera à pratiquer un métier honorable; point de fleurs dans les beaux

cheveux dénoués, mais l'interdiction aux prostituées de porter des

diamants. Des mesures radicales: fermer les théâtres où le spectacle de

la débauche est en faveur, le fouet aux procureuses, la prison aux

femmes tenant tripot, l'interdiction des restaurants, des cafés et des

tavernes aux femmes galantes, pour elles toutes un quartier spécial dans

chaque faubourg, sorte de léproserie voluptueuse que marquera le mépris

public et l'indignation réprobatrice des patriotes. Sparte et ses rudes

lois d'austérité civique ne sont, certes, pas pour déplaire à ces mêmes

patriotes, mais ce n'est pour eux qu'une Sparte idéale et toute

politique. C'est pourquoi l'ami des moeurs sera trouvé aussi utopique

que le Pornographe, c'est pourquoi au lieu du paradis fleuri et de la

léproserie honnie, les filles publiques de la Terreur se contenteront du

Palais-Egalité de Paris. Cette morale se traduit pratiquement par: une

femme dans son lit vaut mieux que deux femmes en esprit.

[53] Outre le _Pornographe_, Restif de la Bretonne publia: _La

Mimographe ou le théâtre réformé_ et les _Gynographes ou la femme

réformée_. «Tous ces ouvrages, dit un prospectus que nous avons sous

les yeux, se trouvent à Paris chés (_sic_) la veuve Duchêne,

Humblot, Lejay, Valade, rue S. Jacques; Durand, rue Galande; De

Hansy, Pont-au-Change; Delalain, rue de la Comédie-Française et

Méringot, quai des Augustins. On peut encore s'adresser pour

tous les précédens ouvrages directement chés Quilleau,

imprimeur-libraire, rue de Fouarre, près la place Maubert.» C'est à

propos du _Mimographe_ que le critique des _Affiches, Annonces,

etc._, de mai 1770, nº 18, p. 70, reproche à Restif de la Bretonne

de faire usage de mots bizarres et de néologismes qu'on ne saurait

lui passer, tels: «Honester une profession, inconvénienter,

désinconvénienter, sérieuser les moeurs, l'actricisme, les pièces

spectaculeuses, le comédisme, le système comédismique, etc.» On

serait tenté de partager son avis.

[54] Au Palais-Royal; 1789, in-8, 29 pp.

[Illustration: CLAUDE FAUCHET.]

C'est pourquoi encore le cri de Fauchet sera vain, c'est pourquoi l'abbé

révolutionnaire prêchera dans le désert, quand il dira: «Fermez à

l'instant les maisons de débauche! Jetez dans les ateliers de basse

justice les misérables créatures qui empoisonnent le crime et vendent le

double venin des âmes et des corps! Balayez toute cette crapuleuse lie

de vos villes infâmes[55]!» Pauvre Fauchet, qui se croit à Rome et

imagine sauver les moeurs par la religion!

[55] Abbé Fauchet, _La Religion nationale_.

*

* *

Ce qu'était cette basse prostitution, «ce dernier gradin plongeant dans

la fange, où le vice a perdu son attrait[56]», les rapports de police

vont nous la montrer sous quelques-uns de ses aspects. Ici c'est la

fille publique, fleur du pavé parisien, fleur vénéneuse et empoisonnée

qui, brusquement, au lendemain de la première secousse révolutionnaire,

éclot, s'implante, et que le règlement draconien du règne corse seul

déracinera. C'est cette prostitution sans charme, sans élégance, basse,

ordurière, répugnante, qui ne se rachète ni par l'éclat des parures, ni

par le luxe des robes, que n'excuse ni le fard qui rend belles les

femmes lasses, ni la somptuosité des harnachements des jolies bêtes à

plaisir. «Des femmes publiques ont commis hier les plus grandes

indécences en plain jour et aux yeux du public rue de la Corroyerie»,

écrit Clément, le 28 floréal[57]. Inutile de raconter la scène, on la

devine aisément. C'est la licence des quartiers mal famés, la licence

que materait aujourd'hui la correctionnelle, mais qui, en pleine

Terreur, s'épanouissait librement.

[56] _Le Palais-Royal ou les filles en bonne fortune_, 1826.

[57] Rapport à la Commune; _Archives nationales_, série W, carton 124,

pièce 55.

Des incidents presque identiques doivent avoir eu lieu dans les rues de

la Tannerie et de la Vannerie, car on trouve cette note du 19 pluviôse

qui les signale: «Les comisaires de police de la section de la maison

comune devrait bien faire une revue dans les rues de la vannerie et de

la tanneries aux filles publiques. Ces filles là se gennent si peu

quoique tout près de la maison comune quelles font leur comerce en

plaint jour au grand escandalle des bons citoyens[58].» Cela paraît

inconcevable à l'inspecteur Monti, que les filles publiques ne puissent

respecter l'Hôtel de ville et ses environs. Nous avons trouvé la même

indignation à propos des scènes un peu libres des couloirs du Tribunal

révolutionnaire. Ce commerce est, véritablement, sans respect. Il est

sans crainte aussi, car, le 21 ventôse, une fille brise une bouteille

pleine sur le dos d'un citoyen. Le citoyen sort grièvement blessé de

l'aventure[59]. On ne va pas, en ces temps-là, au cabaret sans courir

quelques risques.

[58] _Archives nationales_, série W, carton 191.

[59] Rapport de l'observateur Béraud; _Archives nationales_, série W,

carton 112.--«Toujours beaucoup de filles rue Fromenteau», dit

Béraud dans ce même rapport, et parlant de la rue du Champ-Fleuri

Saint-Honoré, Rollin écrit, le 16 pluviôse: «Cette rue fourmille de

ces prostituées.»

Ces rapports de police sont quelquefois révélateurs d'incidents

piquants. Rollin raconte, à la date du 16 pluviôse:

Hier rue du Champ fleurie St. Honoré chez le marchand fruitier à

lentrée par la rue St. Honoré, il y avoit un vacarme affreux. Je suis

entré avec quantité de citoyens. Cétoit une femme publique qui se

disputoit avec un citoyen. Ce dernier prétendoit que cette femme lui

avoit volé trois livres, elle lui tenoit les propos les plus indécens.

Enfin au boust d'un grand quart d'heure, le citoyen s'est en allé, et

le tumulte s'est appaisée[60].

[60] _Archives nationales_, série W, carton 191.

On peut se demander pourquoi la boutique du fruitier servait de champ

clos à cette dispute galante? N'y avait-il pas là, au-dessus du

rez-de-chaussée encombré de légumes, quelque chambre clandestine et

accueillante, et cet honorable négociant ne cumulait-il pas sa

profession avouée avec celle, moins publique, d'hôtelier? Ce rapport le

donne à penser, et il est regrettable que Rollin n'ait pas poussé la

curiosité plus loin. Son enquête nous aurait peut-être appris quelques

détails pittoresques sur ces refuges secrets de l'amour errant, et au

chapitre des maisons de débauche nous aurions, sans doute, pu ajouter la

description de l'hôtel borgne masqué par une innocente fruiterie.

[Illustration: Le 19 pluviose 2me decade de l'an 2me de la repeublique

Les Comisaires de police de la section de la maison comune devrait

bien faire une revue dans les rues de la vannerie et de la tanneries

aux filles publiques. Ces filles la se gennent si peu quoique tout

près de la maison comune quelles font leur comerce en plaint jour au

grand éscandalle des bons citoyens.

Les patrouilles sont très rares la nuit dans les quartiers qui

avoisinent la convention et le cidevant palais royal il serait

néamoins nessesaire pour la tranquilité publique et pour la sureté

des citoyens que les comandans des ces sections donnassent des ordres

pour que les patrouilles fussent plus frequentes.

Un rapport de police sur les filles publiques.

(_Archives Nationales._)]

De jour en jour, pendant cette époque, les filles se multiplient «avec

une sorte d'espérance d'impunité», dit un rapport à la Commune[61].

Cette impunité, c'est à la politique dévorante et dévoratrice que les

filles publiques la doivent. La Commune qui a assumé la surveillance de

Paris, cette besogne que se partageaient dix bureaux sous la lieutenance

de police, désarme volontiers devant la prostitution dont, au point de

vue politique, elle n'a rien ou peu à craindre[62]. Les suspects, les

royalistes, les contre-révolutionnaires, sans compter les filous qui

sont en abondance, lui ont singulièrement compliqué la besogne. Pour

ceux-là, elle néglige volontiers les filles perdues. La morale publique

lui semble en moins pressant danger que la morale politique.

Robespierre, un jour, semblera le lui reprocher, quand il croira que la

dépravation publique est l'oeuvre des contre-révolutionnaires, ce en

quoi il aura tort. «Tout ce qui regrettait l'ancien régime, dit-il,

s'est appliqué, dès le commencement de la Révolution, à arrêter les

progrès de la morale publique[63].» Admettre cela, c'est croire que l'or

royaliste salarie toutes les filles perdues de Paris ou que tout ce qui

tient à la débauche est contre-révolutionnaire. Une théorie politique

peut s'accommoder de cette supposition; elle ne résiste pas à un examen

sérieux des faits.

[61] Rapport de la Commune de Paris, signé Lafosse, 28 germinal;

_Archives nationales_, série W, carton 124, pièce 30.

[62] Nous disons peu, car des rapports signalent cependant le logement

des femmes publiques comme l'asile de gens suspects, témoin cette

pièce, que nous avons publiée pour la première fois, dans les

appendices de notre volume: _Les Femmes et la Terreur_.

DÉPARTEMENT COMMUNE DE PARIS

DE POLICE

_Le vingt neuf ventôse l'an second de la

République Française une et indivisible._

RAPPORT DE LA SURVEILLANCE DE LA POLICE

ESPRIT PUBLIC

Grande tranquillité. Beaucoup d'étrangers à Paris, dont une grande

partie est récelée chés les femmes publiques et entretenues. La

patience et l'espérance sont à l'ordre du jour. . . . . . . . . . .

LA FOSSE,

chef de la Surveillance.

(_Archives nationales_, W, _c. 149, 52_).

Voir, page 63, le fac-similé de ce document.

[63] _Rapport fait au nom du Comité de Salut public par Maximilien

Robespierre sur les rapports des idées religieuses et morales avec

les principes républicains et sur les fêtes nationales, 18 floréal_,

p. 8.

Avec l'indifférence de la Commune devant ce débordement triomphal de la

débauche, les appels répétés à des mesures de police des observateurs de

l'esprit public font le plus singulier contraste. Il n'est pas un de

leurs rapports qui ne se termine par un de ces appels à un nettoyage

salutaire des rues, et Clément n'est pas seul à réclamer, en parlant

d'un quartier particulièrement infesté et mis en coupe: «Il est urgent

que le commre de police de cette section fasse enlever ce ramassy de

femmes dégoûtantes[64].» Répétons-le, la Commune trouvait mieux à faire

que de se préoccuper des plaintes de cette austérité jacobine.

[64] Rapport de la Commune de Paris, 28 floréal; _Archives

nationales_, série W, carton 124, pièce 55.

[Illustration: Chaumette, procureur de la Commune.]

D'ailleurs, quelles mesures auraient pu être efficaces? Celles de l'_ami

des moeurs_ de 1789 semblaient trop draconiennes et trop attentatoires à

la liberté qui, chez les femmes publiques, veut être respectée comme

chez le plus éminent des citoyens. Plus tard, l'orage de la Terreur

passé, la vieille société renaissante aux promesses pacifiques du

Consulat, Restif de la Bretonne reconnut que rien n'était possible

contre la débauche publique. Lui, qui avait rêvé la réglementation

idéale et chimérique, avoua l'inutilité de son rêve. C'est avec un

désenchantement un peu naïf qu'il s'écria: «Après avoir soigneusement

examiné nos institutions, nos préjugés, nos mariages, après avoir vu

l'essai de suppression absolue de la prostitution qu'ont fait deux

hommes bien différents, Joseph II, en Allemagne, et Chaumette, procureur

de la Commune, lors de la Terreur de 1793 et 1794, une conséquence

fatale, déshonorante pour notre régime, s'est présentée. Malgré moi,

j'ai pensé: il faut des filles. O triste vérité! me suis-je écrié avec

douleur. Quoi il faut...! J'ai recommencé mon examen: il faut... des

filles! Et je me suis rendu à l'évidence en gémissant[65].»

[65] _Catalogue d'autographes_, 13 mars 1843; cité par E. et J. de

Goncourt, _vol. cit._ p. 235.

[Illustration: Camille Desmoulins appelant la foule aux armes dans le

jardin du Palais-Royal.]

Vieux et presque repentant, Restif devait reconnaître que la suppression

du libertinage est aussi chimérique que sa réglementation.

[Illustration]

[Illustration:

Departement COMMUNE DE PARIS.

de police Le Vingt neuf Ventose

L'an second de la République Française, une et indivisible.

Rapport de la Surveillance de la Police.

Esprit Public...

Grande Tranquilité, Beaucoup d'Etrangers à Paris, dont une grande

partie est recelée chés les femmes publiques ou Entretenues. La

patience et l'Espérance sont à l'ordre du jour.

Le Marché de la halle a été agité ce matin à cause du manque de

viande, mais la Cavalerie a ramené l'ordre en dispersant les Groupes.

Le plus Grand calme a régné dans les autres Marchés.

La Fosse

Chef de la Surveillance

Rapport de police à la Commune.

(_Archives Nationales._)]

[Illustration]

Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 13 / 53 题