La répression de la prostitution sous l'ancien régime.--Les remèdes du
Pornographe et de l'Ami des moeurs.--Exploits et hauts faits du
trottoir.--Une conclusion de Restif de la Bretonne.
Le grand ennemi de la fille publique, sous l'ancien régime, fut le
lieutenant de police. Son autorité était plus étendue que ne l'est
aujourd'hui celle du préfet de police puisqu'il avait droit de haute
justice sans appel et que plusieurs de ses arrêts pouvaient être
exécutés par la main du bourreau. Hâtons-nous de le dire, jamais cette
justice souveraine n'exerça sa tragique prérogative sur les prostituées.
Il est vrai que leurs délits étaient de moindre importance en un temps
où un commis des postes pouvait être condamné, par le lieutenant de
police, à être pendu pour avoir ouvert des lettres. Il semble surtout
que les lieutenants de police se soient appliqués à réprimer la débauche
en frappant ceux qu'ils considéraient comme les complices directs des
déportements scandaleux. Au premier rang de ces complices, figurent les
aubergistes et les tenanciers d'hôtels.
Alors, comme aujourd'hui encore d'ailleurs, les hôtels garnis jouaient
un rôle considérable dans la vie des prostituées. C'était, pour les
voluptés de passage, le havre rapidement atteint, moyennant une modique
redevance, le refuge clandestin et sûr des étreintes hâtives. En
frappant l'intermédiaire, plus facile à atteindre, ne frappait-on pas la
débauche? Puisque l'hôtelier profitait de cet or vénal, le châtiment ne
pouvait le toucher que dans cet or. C'est de cet esprit que s'inspirent
les lieutenants de police. Quelquefois, leurs arrêts s'augmentent de
peines plus graves, plus sensibles, et c'est ainsi que, le 21 juin 1732,
le lieutenant de police René Hérault[45], outre qu'il frappe de 50
livres d'amende le cabaretier Malteste, habitant aux Porcherons, ordonne
que son établissement sera fermé et «muré» pendant six mois. Que
reproche-t-on à Malteste? D'avoir reçu des femmes de mauvaise vie.
Dubut, habitant rue du Petit-Lion, est maître à danser, c'est du moins
ce qu'il affirme. Les inspecteurs de police lui attribuent en outre la
qualité de tenancier d'hôtel borgne. «Il paraît dans le jour, aux
fenêtres de cette maison sur la rue, plusieurs femmes et filles
prostituées qui s'y donnent comme en spectacle, qui font des signes aux
passants[46].» Et quand ces filles descendent dans la rue, c'est pour
les raccrocher. On mure un cabaret, on ne mure pas un appartement. Le 20
mai 1740, Dubut se tire d'affaire avec 100 livres d'amende auxquelles le
condamne le lieutenant de police Feydau de Marville. On peut croire que
c'est là une sorte de tarif auquel se tient le juge, car, six ans plus
tard, le 2 décembre 1746, le logeur en chambres garnies de la rue du
Petit-Bourbon, le sieur Etienne Friley, se voit lui aussi infliger 100
livres d'amende. Le 22 décembre 1708, le roi en son Conseil a rendu un
arrêt obligeant les hôteliers à tenir un registre. C'est à cet arrêt
qu'a contrevenu Friley en ne mentionnant pas le nom des filles et des
souteneurs gîtant chez lui.
[45] René Hérault fut le septième des quatorze lieutenants de police.
Il occupa son poste du 28 août 1725 au 21 décembre 1739. Voici, par
ordre de date, la liste des différents lieutenants de police:
Gabriel-Nicolas de la Reynie, du 29 mars 1667 au 29 janvier 1697;
Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, du 29 janvier 1697
au 28 janvier 1718; Louis-Charles de Machault, du 28 janvier 1718 au
26 janvier 1720; Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson,
du 26 janvier 1720 au 1er juillet 1720, et du 26 avril 1722 au 28
janvier 1724; Gabriel Teschereau de Baudry, du 1er juillet 1720 au
26 avril 1722; Nicolas-Jean Baptiste Ravot d'Ombreval, du 28 janvier
1724 au 28 août 1725; Claude-Henri Feydau de Marville, du 21
décembre 1739 au 27 mai 1747; Nicolas-René de Berryer, du 27 mai
1747 au 29 octobre 1757; Henri-Léonard Bertin, du 29 octobre 1757 au
21 novembre 1759; Jean-Gualbert Gabriel de Sartine, du 21 novembre
1759 au 30 août 1774; Jean-Charles-Pierre Lenoir, du 30 août 1774 au
14 mai 1775, et du 19 juin 1776 au 11 août 1785; Joseph François
Ildefonse-Remond Albert, du 14 mai 1775 au 19 juin 1776; Thiroux de
Crosne, du 11 août 1785 au 14 juillet 1789.--La charge de lieutenant
de police dura cent vingt-deux ans.
[46] Cit. par Le Poix de Fréminville, _Dictionnaire de la police_, p.
312.
[Illustration: Je suis le véritable père Duchesne, foutre.
GRANDE VISITE
DU
PERE DUCHESNE
A MADAME LAMOTTE,
Un journal populaire de la Terreur:
_Le Père Duchesne._]
Les lieutenants de police auront beau disparaître, le tarif restera le
même, mais une peine d'un nouveau genre viendra s'ajouter aux arrêts.
Dès 1789, les hôteliers en infraction avec les arrêts, règlements et
ordonnances sur les moeurs sont justiciables du tribunal de police
siégeant à la Maison Commune. Feron tient, rue de la Mortellerie,
l'hôtel de Sens. C'est le lieu choisi par les prostituées pour leurs
affaires galantes; le 3 février 1790, 100 livres d'amende et l'affichage
du jugement dans les soixante districts de la capitale. L'hôtel de
Prusse, tenu, rue Dauphine, par le sieur Poisse, ne jouit guère d'une
réputation plus favorable. Le 17 mars 1790, le même jugement le frappe,
mais l'envoie, au surplus, à la prison de la Force[47] jusqu'au paiement
de 100 livres d'amende et ordonne l'expulsion des filles logées à
l'hôtel de Prusse, dans les vingt-quatre heures. Le délit de la femme
Chaume semble moins grave. Le 21 mai 1791, elle n'est condamnée qu'à 30
livres d'amende.
[47] L'hôtel de Brienne avait été, le 23 août 1780, acheté par Louis
XVI pour être converti en prison. Il était composé de deux
bâtiments, l'hôtel de la Force et l'hôtel de Brienne. Un ordonnance
royale du 30 août 1780 les réunit sous le nom de Grande et Petite
Force. La première avait son entrée au nº 2 de la rue du
Roi-de-Sicile, la seconde dans la rue Pavée. La prison fut démolie
en 1850. La rue Malher occupe actuellement son emplacement.
Ces trois derniers jugements démontrent que la Commune suivait, à ses
débuts, assez fidèlement la tradition que lui léguèrent les lieutenants
de police. On ne saurait dire que ce système, appliqué souvent avec
sévérité, quelquefois avec la plus extrême rigueur, ait donné des
résultats bien appréciables. Qu'on lise, par exemple, le _Journal_ des
inspecteurs de M. de Sartine[48], et on y observera, au fur et à mesure
de nouveaux jugements, une progression constante dans la débauche.
Qu'importe, en effet, une amende de cent livres pour un délit qui en
fait gagner mille? On prend vite son parti d'une condamnation, en somme,
peu infamante, semble-t-il. Mais les lieutenants de police passent,
injuriés, diffamés[49], et la prostitution demeure. Voilà ce qu'il
convient de retenir. D'ailleurs, les événements marchent. La politique
absorbe tout et c'est désormais à elle seule que va se dévouer la
police.
[48] Le _Journal des inspecteurs de M. de Sartine_ (1761-1764) fut
publié en 1863 (Bruxelles, chez Parent, in-12) par Lorédan Larchey.
C'est le recueil des rapports quotidiens sur les moeurs que le
lieutenant de police adressait chaque matin à Louis XV. Les
anecdotes graveleuses y abondent et c'est un singulier document sur
la vie des femmes galantes de l'époque.
[49] On trouve un écho de ces diffamations dans les _Mémoires_ de
Bachaumont (1772): «M. de Sartine, le lieutenant de police actuel,
est fort intrigué pour connaître l'auteur d'une préface qui s'est
trouvée insérée dans un exemplaire du _Portier des Chartreux_, saisi
à la Chambre syndicale. Ce magistrat y est traité de la façon la
plus infâme; on l'y accuse de putanisme, de maquerautage, de
friponnerie, d'être le fléau des auteurs et le tyran des libraires.
Toutes ces injures sont si grossières qu'elles tombent d'elles-mêmes
et qu'elles ne doivent pas affliger M. de Sartine.»
En 1784, Elie Harel déclare qu'il y a à Paris «soixante mille filles de
prostitution, auxquelles on en ajoute dix mille privilégiées, ou qui
font la contrebande en secret[50]». Soixante mille! Et cela au temps où
la main de fer de Lenoir pèse sur elles! Que sera-ce donc le jour où la
Commune se désintéressera de ces menus délits pour ne prendre part qu'à
la lutte jacobine? Le 21 mai 1791, le tribunal de police expédie encore
à l'hôpital de la Salpêtrière, pour trois mois, Adélaïde Duval et
Nanette Silvain, qui volèrent 12 livres à un «particulier qu'elles
avaient raccroché», mais, en 1793, ce sont d'autres coupables que le
tribunal interrogera.
[50] Elie Harel, _Causes du désordre public_.
--De quoi vivez-vous? demande le président du Tribunal révolutionnaire à
une fille comparaissant à la barre.
Et la prostituée de répondre:
--De mes grâces comme toi de ta guillotine[51]!
[51] Beaulieu, _Essais historiques sur les causes et les effets de la
Révolution de France avec notes sur quelques événemens et
institutions_, tome V, p. 317.
L'anecdote est apocryphe, certainement, mais elle est typique. Elle
indique bien les deux pôles entre lesquels évolue la société de la
Terreur. A l'heure où la fureur politique atteint son apogée, la
frénésie amoureuse arrive à son plus haut point.
[Illustration:
quand l'amour en Bonnet se trouve sans culotte
la liberté lui Plait il en Fait sa marotte