SUPERSTITION

Plusieurs femmes causoient entre elles. La nécessité de faire beaucoup

d'enfans pour réparer les pertes de la République étoit l'objet de

leur conversation. Celles qui paroissoient hors d'âge de donner des

enfants à la Patrie disent à une qui étoit plus jeune qu'elles: et

toi, est-ce que tu ne fais pas d'enfans? Celle-ci répond: oh bien oui!

des enfans! On ne sait pas seulement comment les faire baptiser. Les

autres plus éclairées lui dirent: Si tu n'avais pas l'air bête et sans

malice, nous te conduirions au corps de garde. Après quelques propos

désagréables, la femme quitta le groupe.

Ainsi le fanatisme s'oppose à la population[39].

[39] Observations du 10 germinal an II; _Archives nationales_, série

W, carton 174, pièce 39.

Si la France manque d'enfants, c'est faute de civisme!

Nous avons connu des «repopulateurs» contemporains dont le raisonnement

n'était guère sensiblement différent. Après les femmes du collège de

Laon, ce sont les enfermées de la Salpêtrière qui, à plusieurs reprises,

font parler d'elles. Ce sont des projets plus sinistres qu'on leur

attribue, bien gratuitement d'ailleurs. Sans doute ne songent-elles pas

à autre chose que les femmes de L'Hôpital général et du Collège

libertin. Il n'importe. Le mot de «grande conspiration» circule, et

c'est assez pour qu'on les imagine en insurrection, prêtes à marcher sur

Paris. Le 25 ventôse: «On disoit encore hier, cour du Palais, que les

femmes de la Salpétrière devoient être armées de poignards par les

conjurés ainsi que des prisonniers de Bicêtre que l'on y avoit mis

exprès pour massacrer des autres[40].» Le 9 germinal: «On dit à la halle

que les femmes de lhopital de la Salpétrière se sont soulevées, qu'elles

sont sorties au nombre de huit cents après avoir égorgé la garde.

D'autres assurent que pas une d'elles ne sont sorties[41].» Ce sont

évidemment ces autres qui ont raison. On peut, en effet, douter que le

poignard soit le jouet favori de ces filles folles de leur corps--et de

celui des autres.

[40] Rapport de police de l'observateur Bacon; _Archives nationales_,

série W, carton 112.

[41] Rapport de police de l'observateur Prévost; _Archives

nationales_, série W, carton 174, pièce 32.

[Illustration]

*

* *

Le mariage, l'union libre, le divorce devaient naturellement préoccuper

cette société si profondément attachée aux choses de l'amour. La loi du

divorce, votée le 20 septembre 1792 et promulguée le 25 du même mois,

avait rendu à la liberté toutes celles et tous ceux à qui pesaient les

_chaînes sacrées_ du mariage, et notamment Thérézia Cabarrus qui, des

bras de M. de Fontenay, allait se jeter dans ceux de l'ancien prote

d'imprimerie, Tallien. Après plus de cent ans, cette question du divorce

et de l'union libre semble être redevenue d'actualité et fournit un

sujet de dissertations toujours fertile. Au risque de contrister les

journalistes et les chroniqueurs qui l'exploitent quotidiennement, il

faut bien dire qu'ils n'ont trouvé rien de neuf à écrire à cet égard.

Dès 92 et 93, tout fut dit sur l'union libre, et avec une éloquence

autrement sincère que celle qu'affectent nos psychologistes

contemporains.

Un petit incident du 11 ventôse an II (1er mars 1794) montrera de

quelles préoccupations la question était l'objet. La Convention avait,

par décret, accordé des secours aux femmes et aux enfants des citoyens

partis aux frontières. Se réclamant de ce décret, une citoyenne de la

section de la République[42] vint demander des secours. Ils lui furent

refusés, sous prétexte qu'elle n'était pas mariée, quoiqu'elle eût vécu

pendant plusieurs années avec l'homme dont elle avait eu plusieurs

enfants. La chose était de notoriété publique dans la section.

[42] «Cette section se tenait, en 1792, dans l'église des

Capucines-Saint-Honoré, et comprenait 1300 citoyens actifs. Elle

s'est appelée _Section du Roule_, de 1790 à 1793, _Section de la

République_, de 1793 à 1794, _Section du Roule_, en 1795, et n'a

plus changé de nom.» Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_

(1792-1794), d'après les documents authentiques et des pièces

inédites; Paris, 1862, tome II, p. 418.

Ce fait inspira à l'inspecteur Perrières des réflexions qui, pour être

copieuses, n'en sont pas moins marquées du meilleur bon sens. C'est un

plaidoyer pour l'union libre, une défense de celles qui la préfèrent au

mariage, et ce n'est pas un des côtés les moins piquants de la question

que de le trouver sous la plume d'un mouchard qu'à un siècle de

distance, M. Paul Bourget trouve devant lui en adversaire. Le morceau ne

manque pas de logique:

La conduite de cette section, dit Perrières, et de plusieurs autres me

paraît très impolitique et entièrement contraire aux précédents

décrets qui rendent les enfans bâtards à la vie civile et notamment au

dernier, généralement approuvé du peuple, qui semble avoir pour objet

de favoriser la population en ouvrant un azyle vaste, sain et abondant

aux femmes et aux filles qui ne pourront pas faire chez elles les

frais de leur accouchement et de la nourriture de leurs

enfans[43].--Quelques idiots ou malintentionnés se sont bien plaints

et ont bien voulu jetter de la défaveur sur ce décret salutaire en

prétendant qu'il encourageait le vice; mais certes, leur a-t-on

répondu, ce n'est pas encourager le vice que d'encourager la

population, et c'est bien plutôt encourager le vice et le crime que de

ne pas encourager la population et de la flétrir même dans sa liberté,

n'est-ce pas à cette mauvaise honte, qu'entretient encore un préjugé

barbare, qu'est due l'action atroce de cette fille si heureusement, si

courageusement réparée par un brave sans-culotte, qui a mis dans cet

acte autant de désintéressement que de dévouement?... N'est-ce pas

pour la vaincre, cette mauvaise honte, que la Convention vient

d'accorder 300 livres au citoyen philosophe et généreux qui a cru

s'ennoblir en épousant une femme dont la fécondité vient, d'un seul

accouchement, d'enrichir la patrie de cinq enfans mâles, et réparant

ainsi l'ingratitude de l'insensibilité du monstre qui l'avait

délaissée.

[43] Création de la Maternité.

Mais ce n'est pas assez d'encourager celui qui sçait réparer une

immoralité en surmontant un préjugé, il faut comme en Angleterre (et

j'espère que nous n'aurons bientôt aucun exemple de justice ou de

vertu à emprunter de cette nation qui se comporte aujourd'hui comme la

plus corrompue de l'univers), punir celui dont la conduite dénaturée

n'a pu être effacée que par le dévouement d'un autre.

Mais pour revenir à la plainte qui fait le sujet important de cet

article, cette conduite de la section de la République et de quelques

autres aussi peu avancées, est bien, comme je viens de le prouver,

contraire à l'esprit des décrets, mais non à la lettre d'aucun; pour

que l'esprit ne meure pas dans la lettre, il faut donc rendre la

lecture exactement conforme à l'esprit, et ces fautes de philosophie,

de politique et d'humanité se répéteront encore longtemps dans les

sections et dans le reste de la République, si un décret formel et

rendu tout exprès n'admet les femmes non mariées et leurs enfans au

bienfait de la loi dont on prétend les exclure. Cette même loi, par

contre-coup, doit porter une peine sévère contre quiconque ayant vécu

notoirement avec une femme se permettra de l'abandonner elle et ses

enfans qu'elle aura eus pendant le tems de sa cohabitation avec lui...

Sans doute, il est mieux, il est beaucoup plus conforme à l'ordre, de

suivre le plus doux et le plus sacré penchant de la nature sous les

formes sages établies par la société pour cet objet, mais il ne faut

jamais qu'une femme ait à rougir de n'avoir pris que la nature pour

témoin de son union avec l'homme; il faut surtout qu'elle n'ait pas à

s'en repentir; par le premier moyen on évite l'infanticide, par le

second on étendra le mariage en obligeant l'amant aux mêmes devoirs

que l'époux; car c'est en rendant le désordre et le crime infructueux,

que l'on appelle et que l'on range à l'ordre et à la vertu[44].

[44] _Archives nationales_, série W, carton 112.

Qu'on réfléchisse maintenant que c'est un rapport de police,

confidentiel, secret, que nous venons de citer, que son auteur

n'espérait jamais le voir sortir du carton où le ministre l'avait

englouti, et on peut alors se demander à qui doivent aller les

préférences, au policier ou au romancier psychologique d'aujourd'hui?

Nous préférons le policier.

[Illustration]

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Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 11 / 53 题