La Vénus des Carrefours

I

Les citoyennes «férosses».--Le singulier gendarme du Tribunal

révolutionnaire.--Longchamps en 1793.--«Grande conspiration des femmes

de la Salpêtrière!»--Repopulation et union libre.

Le citoyen Helvétius, illustre philosophe, semblait tenir les dames de

son temps en petite estime. Ayant à se plaindre des Muses qui lui

étaient rétives, il ne trouva rien de mieux que de les comparer à des

femmes. «Elles font les prudes, mais elles sont femmes et sont

réellement des p..... qui me plantent là fort souvent. C'est à nous à

fixer leur inconstance[4]», écrit-il à M. Buquet, procureur au Châtelet.

[4] _Catalogue d'autographes E. Charavay_, décembre 1887, nº 138.--La

lettre est ornée d'un cachet représentant un chien attaché à une

borne, avec cette légende un peu railleuse: «_Fidel_ (sic) _sans

contrainte_.»

Il serait évidemment exagéré d'appliquer cette maxime, quelque peu

libre, aux femmes de la Révolution. Sans doute, parmi les libertés

accordées par la Constituante, la Législative et la Convention, elles

ont incorporé celle de l'amour, mais toutes ne poussent pas la bonne

volonté au point où le présume Helvétius. 89 les trouve «éprises de la

Révolution[5]», mais, comme toutes les passions, celle-ci sera de courte

durée. Bientôt elles reviendront à leur véritable rôle: elles seront

amoureuses de l'amour, et uniquement. «Une laide devient belle

lorsqu'elle est patriote[6]», proclame une feuille du temps. C'est

possible, mais puisque toutes, à l'aurore de la Révolution, ont été

patriotes, on ne saurait nier qu'elles sont demeurées belles, par

patriotisme. Ce ne fut qu'un jeu et qu'une amusette, au début, que la

politique. Ne faut-il pas toujours à la femme «quelqu'un qui la

divertisse et l'amuse, quand ce ne serait qu'un perroquet ou un

petit-maître[7]»? Ce perroquet remplacez-le par la brochure du jour, ce

petit-maître, imaginez-le devenu quelque orateur de club ou de salon

politique, et rien ne sera changé au mot de l'ironiste badin.

[5] E. et J. de Goncourt, _Histoire de la Société française pendant la

Révolution_, p. 3.

[6] Lemaire, _Lettres bougrement patriotiques_.

[7] Mercier de Compiègne, _Eloge de quelque chose, suivi de l'éloge de

rien_; à Paris, chez Claude Mercier, imprimeur-libraire et homme de

lettres, rue du Coq-Saint-Honoré, nº 120, 1793.--Mercier a publié

plusieurs divers petits volumes d'un goût aussi frivole: _Les Nuits

d'hiver_, variétés philosophiques et sentimentales, contes et

nouvelles en prose et en vers, Paris, an III, in-18; _Les matinées

du printemps_, oeuvres diverses, Paris, 1797, in-18; et sous le

pseudonyme de J. H. Meibomius: _De l'utilité de la flagellation dans

la médecine et dans les plaisirs du mariage, et fonctions des lombes

et des reins_; Paris, in-12, 1795.

Quoique répudiés, ces sentiments de la première heure ne sauraient être

ainsi oubliés. Ils font mieux: ils germent dans ces âmes trop frivoles

pour n'être embrasées que de l'amour sacré de la patrie. C'est une

dangereuse semence que celle-là, et on le verra aux fruits qu'elle

donnera, la Terreur éclatée et régnante. Brusquement, elles se

révèleront «férosses», ainsi que l'écrit pittoresquement l'inspecteur de

la police secrète Pourvoyeur[8]. Jalouses, infidèles, cruelles, l'ancien

régime a connu chez la femme ces défauts qui sont en même temps ses

qualités. Il était donné au bouleversement social de 93 de les montrer

«férosses». Ce petit mot sinistre ramassé dans un rapport de police

trouve pour être appuyé cent exemples.

[8] En écrivant ce livre nous nous sommes souventes fois servi des

rapports dits de _l'esprit public_. Pour en expliquer l'origine à

nos lecteurs, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les

lignes que nous leur consacrions dans un de nos précédents volumes:

«Cette sorte de police secrète avait été créée par Garat, à son

entrée au ministère, sous le nom d'_observateurs locaux du

département de Paris_. La police de la ville était entre les mains

de la Commune. Les rapports étaient adressés au citoyen Franville

(ou Franqueville), chef de bureau à la maison de l'Egalité. Les

principaux observateurs étaient: Le Breton, Siret, Mercier, Rollin,

Latour-Lamontagne, Letassey, Hanriot, Soulet, Grivel, Dugast,

Jarousseau, Leharives, Beraud, Moniés.--Perrière habitait à l'hôtel

de Poyanne, rue du Faubourg-Saint-Honoré; Pourvoyeur, cour du

Commerce, rue Marat; L. Antoine Bacon, Prévost et Charmont signaient

toujours leurs rapports d'une manière maçonnique, c'est-à-dire en

accompagnant leurs noms du signe .·.»--_La Guillotine en 1793_,

livre V, chap. V, p. 284.

Il explique admirablement la sorte de fureur qu'apportèrent les femmes

de cette époque dans leurs passions, la frénésie dont elles

enveloppèrent l'amour. Avant d'entrer dans une ville, on considère le

paysage où elle se situe; avant que de pénétrer au coeur de la vie

galante de la Terreur, il nous faut étudier ses à-côtés.

*

* *

A l'aube de la Révolution, une scène de barbarie véritablement sadique

eut lieu. Peu de temps après le meurtre de Foulon, traîné par la ville

en insurrection, une femme de la Halle, connue sous le nom de la _Belle

Bouquetière_, avait assassiné son amant. C'était un grenadier de belle

taille, à ce qu'il semble. Que lui reprochait-elle? On ne sait, mais

toujours fut-il que, l'ayant entraîné au delà de la barrière de

Grenelle, elle le massacra de singulière façon: elle le châtra. C'est un

supplice familier aux héros de _Justine_, mais la _Belle Bouquetière_

n'avait certainement pas lu «cette monstrueuse priapée[9]». Le peuple

allait se charger de lui en infliger une torture non moins singulière et

cruelle. Arrêtée presque sur-le-champ, condamnée à mort, on lui ouvrit

le ventre et «on le remplit des génitoires arrachées aux victimes du 14

juillet[10]».

[9] E. et J. de Goncourt, _vol. cit._, p. 222.

[10] _Souvenirs du comte de Montgaillard_, agent de la diplomatie

secrète pendant la Révolution, l'Empire et la Restauration, publiés

d'après des documents inédits par Clément de Lacroix; Paris, 1895,

p. 106.

[Illustration: Le Réfractaire amoureux. _Estampe sur le serment civique

des prêtres._]

Qui eut l'idée de cette mutilation symbolique? On l'ignore, mais ne

peut-on pas l'attribuer avec assurance à quelqu'une des femmes qui

égorgèrent la meurtrière? Cette scène, véritablement féroce, elle ne se

renouvellera pas durant la Terreur, mais elle est significative au début

des troubles révolutionnaires. Ne semblent-elles pas s'en souvenir, ces

femmes qui hurlent: «A la guillotine!» autour de Mme Roland qu'on vient

d'arrêter[11], et qui remplissent les tribunes de la Convention de ce

tapage sanguinaire[12]?

[11] Mme Roland, _Mémoires_, tome I, p. 38, édit. de 1865.

[12] _Archives nationales_, manuscrit des révélations de Chabot.

[Illustration: Mme ROLAND]

Et, pourtant, ce ne sont point des filles publiques que celles-là, les

filles publiques ayant mieux à faire et plus à gagner dans le jardin de

la Révolution. Celles-ci sont plus volontiers sensibles. Sensibles, et

sans le savoir, à la manière de Jean-Jacques. Est-ce à cause de l'amour,

leur profession, leur religion, leur commerce? L'inspecteur Pourvoyeur,

en se promenant dans des rues, le 6 pluviôse an II (25 janvier 1794), a

remarqué que «des femmes dans des groupes fesaient des motions et

dénonçaient de très bons patriotes». Cette fois encore, ce ne sont pas

des Vénus vénales, car le policier note: «Le peuple les fit taire et les

invitat à aller veiller à leur ménage en leur disant que ce n'était pas

à elle à faire des motions et sure tout à dénonser de braves

républicains.» Ce n'est pas à leur ménage qu'on renvoie les filles

perdues! En 94, on mettait moins de formes à appeler un chat un chat.

Cependant, Pourvoyeur observe, et c'est ici qu'on sentira toute

l'importance de son témoignage: «Le peuple dit qu'il a remarqué que les

femmes étoient devenues sanguinaires, qu'elles ne prêchent que le sang,

qu'il y a entre autre une certaine quantité de femmes qui ne quittent

point la guillotine ni le tribunal révolutionnaire[13].»

[13] _Archives nationales_, série W, carton 191.

La guillotine! C'est désormais sa grande ombre oblique qui va s'étendre

sur ces temps, c'est dans elle que se joueront tous les drames, que

riront toutes les ironies, c'est dans cette ombre enfin qu'on aimera.

Le 26 pluviôse suivant (14 février), Pourvoyeur se trouvant sur la

ci-devant place Louis-XV, remarque que «l'on disait sur la place de la

Révolution cette après-midy, dans un petit groupe; quand est-ce donc que

la guillotine finira, il ne se lasse donc pas de guillotiner tous les

jours; il est étonent disaient-on à quel point les femmes sont devenues

férosses elles assistent tous les jours aux exécutions[14]».

[14] _Ibid._

Il est incontestable qu'il y a là une sorte de névrose, de maladie

publique. La guillotine entre dans les moeurs, la férocité,

l'insensibilité entrent dans les coeurs. Que ce soit seulement chez les

femmes, nous ne songeons aucunement à l'affirmer, mais enfin on ne

saurait contester qu'elles n'en sont point exemptes. Elles semblent

abdiquer le tendre privilège de leur sexe, la pitié. De cela la

guillotine paraît les avoir, pour longtemps, guéries.

Ecoutez comment les juge un conventionnel, Philippe Drulhe. Quand la

tête du condamné tombe sous le _glaive de la loi_, un «être immoral et

méchant» seul peut s'en réjouir, dit-il. Et il continue:

Il faut le dire à l'honneur de mon sexe; si l'on rencontre quelquefois

ce sentiment féroce, ce n'est guère que dans les femmes: en général,

elles se montrent plus avides que les hommes de ces scènes sanglantes;

elles regardent sans frémir le jeu de ce glaive moderne, dont la

description seule fit pousser un cri d'horreur à l'Assemblée

Constituante, qui ne voulut jamais en entendre la fin: mais c'était

une assemblée d'hommes; les femmes sont cent fois plus cruelles.

Saurait-on plus énergiquement confirmer ce qu'a dit Pourvoyeur dans son

rapport quotidien? Mais si le policier néglige--et pour cause--d'étudier

les mobiles de ces fureurs, Drulhe tente au moins, lui, de les

discerner. Les raisons qu'il donne de ce sentiment si général sont loin

d'être mauvaises:

On remarque que ce sont elles (_les femmes_) qui, dans les mouvements

populaires, se signalent par les plus horribles abandons, soit que la

vengeance, cette passion chérie des âmes faibles, soit plus douce à

leur coeur, soit que lorsqu'elles peuvent faire le mal impunément,

elles saisissent avec joie l'occasion de se dédommager de leur

faiblesse, qui les met dans la dépendance du sort. Du reste, on sent

bien que ceci ne s'applique point aux femmes, en qui l'éducation ou la

sagesse ont conservé ces douces moeurs qui sont leur plus bel apanage.

Je ne parle que de celles qui n'ont jamais connu les vertus de leur

sexe, et qu'on ne retrouve guère que dans les villes, qui sont l'égout

de tous les vices[15].

[15] Opinion de Philippe Drulhe, député du département de la

Haute-Garonne, sur l'article suivant du projet de constitution: _La

peine de mort est abolie pour tous les délits privés._ Séance de la

Convention nationale du lundi 24 juin 1793; XXXVIIIme

annexe.--_Archives parlementaires de 1787 à 1860_, Ire série, tome

LXVII, p. 306.--Note des Archives: Bibliothèque nationale, Le 38, nº

283; bibliothèque de la Chambre des députés, _Collection Portier_

(_de l'Oise_), tome 212, p. 16.--L'impression de ce document est

annoncée dans le _Journal des Débats et décrets_, de juin 1793, p.

468.

Ceci n'est guère flatteur pour Paris, mais est-ce bien la faute de

Drulhe? Il constate le fait, et ce n'est pas à nous de le nier. Ces

quelques lignes en disent plus sur les «lécheuses» et les «furies de

guillotine» que les copieux chapitres d'un long volume.

Quand, après avoir infligé la correction du fouet à une femme suspecte

d'incivisme, elles la chassent en disant: «Lève-toi, coquine, la nation

te fait grâce!», on peut se demander si c'est le patriotisme qui leur

dessèche le coeur à ce point? Ici encore, la guillotine a fait son

oeuvre: en elle la France et la femme de France trouvèrent le plus

extraordinaire professeur d'insensibilité, la plus énergique leçon

d'indifférence.

*

* *

[Illustration: Le ministre Garat qui créa les observateurs de l'esprit

public.]

La fille publique traite le Paris de la Terreur en ville conquise. Du

Palais-Egalité--et nous le verrons plus loin--elle a fait son domaine

incontesté, au point qu'une honnête femme ne saurait décemment le

traverser. Celles qui s'y essayent rebroussent chemin aussitôt. De quel

droit la vertu va-t elle en visite chez le vice? De cet envahissement,

le Tribunal révolutionnaire lui-même n'a pas été exempt. La terrible

majesté de la loi, le glaive qui frappe là à coups redoublés, traîtres,

conspirateurs et suspects, cela n'est pas pour effrayer la Vénus

publique qui, du carrefour, monte au Palais de justice. Ses plumes

défrisées, trempées des averses, tentent la comparaison avec celles qui

ornent les chapeaux à la Henri IV des juges.

C'est un singulier spectacle que celui qu'offre le public du Tribunal

révolutionnaire. Dans l'ancienne chambre du Parlement de Paris, il

siège. Le décor est d'une austérité toute romaine. Au mur du fond, les

bustes de Brutus, et de Jean-Paul Marat et de Lepelletier, martyrs de la

liberté française. Sous les bustes, la table des juges. A droite,

Fouquier-Tinville; à gauche, les gradins des accusés. Quiconque s'assied

là se sent au cou la fraîcheur de l'acier. Il semble que tout doit être

tragique, solennel, glacé.

Et pourtant c'est là le rendez-vous des oisifs, tant hommes que femmes.

A les voir si nombreux, le policier Rolin présume «qu'il n'i ait quelque

projet sinistre en l'air[16]». Il n'en est rien cependant. S'ils

témoignent leur joie du jugement des coupables et de la promptitude qu'y

mettent les juges[17], ils ne peuvent s'empêcher de se montrer

mécontents de certains petits incidents qui ravissent les filles

publiques attirées là, et par la hantise de la mort et par l'espoir du

client providentiel. C'est le policier Prévost (il signe Prévost .·.)

qui nous conte une de ces aventures:

[16] Rapport de police de C. Rolin, 25 pluviôse an II; _Archives

nationales_, série W, carton 191.

[17] «Les juges mettent toute la dextérité dans leurs jugements, ce

qui fait le plus grand plaisir aux citoyens.» Rapport de

l'observateur Prévost, 22 pluviôse an II.--_Archives nationales_,

série W, carton 191.

Ce qui a déplu très fort à plusieurs citoyens, écrit-il dans ses

observations du 22 pluviôse an II (10 février 1794), c'était la tenue

la plus indécente d'un gendarme qui étoit à costé d'un accusé lors de

son interrogatoire. Il m'a paru qu'il avoit bu, il se couchoit presque

sur les bancs sur lesquels il étoit assis, mettoit sa main dans sa

culotte, enfin il n'est pas possible de voir une indescence de cette

nature surtout pour un fonctionnaire et dans un lieu où on doit y être

avec la plus grande descence pour les juges et les spectateurs, tout

ceci s'est passé dans la salle de l'égalité[18] au moment où on

jugeoit un commandant de bataillon de l'armée du traître

Dumouriez[19].

[18] Le Tribunal révolutionnaire était partagé en deux sections. La

première siégeait dans la salle de la Liberté, la seconde dans la

salle de l'Egalité. La première de ces salles forme aujourd'hui la

1re chambre du Tribunal civil de la Seine; la seconde fut incendiée

sous la Commune.

[19] Rapport de police de Prévost, ci-dessus cité.

Si de telles choses ont lieu dans la salle, que ne se passe-t-il point

dans les couloirs? De la salle des Pas-Perdus, alors salle de

Saint-Louis, toute sonore encore du pas des conseillers au Parlement de

Paris, de ce noble pavé de France aux galeries latérales, la

prostitution bat l'estrade, racole les plaideurs, cligne de l'oeil aux

défenseurs officieux et ne dédaigne point les hommages des guerriers

pacifiques préposés au maintien du bon ordre du Palais. Aussi est-ce

avec une indignation, qui appelle les foudres ministérielles, que le

policier Mercier écrit, le 10 pluviôse:

Aux palaix de justice, il se fait toujours des attroupemens de femmes

de fille qui nont lair autre chose que de libertines jen ait surprie

une aujourdhuit sur les six heures qui étoit couchée dans un banc avec

deux soldat ou 2 tambours. Ceci empechent les honneste jen de pouvoir

y aller par la mauvaisse réputation qua cette endroit[20].

[20] _Archives nationales_, série W, carton 191.

Et l'indignation de Mercier donne la mesure de l'irrespect de Vénus pour

sa soeur Thémis[21].

[21] Sur ces scandales du Palais de justice, voir à l'appendice la

plainte de la Section Révolutionnaire.

*

* *

Le printemps ne fait point ralentir les travaux du Tribunal, mais chasse

du Palais, déshonoré et avili, ses luxurieuses habituées. C'est l'époque

où le tendre germinal orne Longchamps et le Bois de Boulogne des neuves

grâces de ses jeunes verdures.

Les belles promeneuses du régime disparu et traqué ont autrefois fait la

fortune de Longchamps. N'est-ce pas là qu'un jour, dans son carrosse à

fond d'or peint, capitonné de satin _tête de canard_ et garni de

coussins de soie gris perle, avec un tapis de pied de 36 000 livres, est

venue la Duthé? Le duc de Durfort se «pavanait alors à ses pieds[22]»,

et c'était de son or qu'il avait payé le fourreau de taffetas recouvert

d'une large chemise d'organdi claire et empesée, froncée autour du col

et des poignets pour descendre jusqu'aux chevilles et se rattacher

autour de la taille avec un noeud de rubans noirs, où se cuirassait la

belle impudique. Déjà son sourire allait au comte d'Artois, à cet

«invalide du despotisme et du libertinage» dont elle allait partager les

orgies[23]. Mais où donc était maintenant la Duthé, et même le comte

d'Artois, raillé jusque par les royalistes:

[22] Comte de Montgaillard, _vol. cit._, p. 74.

[23] Comte de Montgaillard, _vol. cit._, p. 134.

On croit, à son noble maintien,

Que c'est le Dieu Mars en personne[24]!

[24] _Journal général de la cour et de la ville_, 1er mars 1792.

Hélas! les lys de France sont coupés et les lauriers du roy seront longs

à cueillir! Aujourd'hui, les citoyennes, les sans-culottes et les filles

publiques mènent à Longchamps leur goût de la nature, et c'est sous ses

bosquets bruissants qu'on sacrifie aux ardeurs printanières. Le 8 avril

1789, le temps est particulièrement beau. Pour la première fois, la

foule se porte au Bois de Boulogne, et un contemporain note que les

promeneurs y sont précédés ou suivis «par ces fameuses impures, moins

curieuses de voir que d'être vues, d'étaler leurs charmes séducteurs et

d'éblouir la multitude indignée de leur faste, par le spectacle aussi

scandaleux que brillant de leurs élégantes parures, de leurs chars

somptueux auxquels elles attachaient leurs esclaves[25]». La mode est

alors à ces petites brochures badines ou scandaleuses, de quatre ou huit

pages, qui prennent leur vol dans Paris. Longchamps a sa part dans cette

bibliographie: ce sont les _Observations critiques d'un flâneur sur la

promenade de Longchamps ou Examen joyeux des voitures qui doivent s'y

rendre pendant trois jours_[26], et on devine dans quel esprit cet

examen est fait par l'auteur anonyme; c'est encore _Le Départ des belles

femmes de Paris en grand costume pour embellir Longchamps pendant trois

jours, avec la liste de leurs noms_[27], et la mode se perpétuera

jusqu'en l'an IX, où paraîtra encore ce petit libelle diffamatoire: _Les

plaisirs de Longchamps pour l'an IX, noms et qualités de toutes les

dames qui doivent s'y trouver avec leurs aimables favoris, détails de

leurs costumes, couplets à cet égard_[28].

[25] _Journal du libraire Hardy_, tome VIII, p. 281.

[26] Imprimerie Aubry. 1790, 8 pp.

[27] _Se trouve à Paris sous le vestibule du théâtre de la

République_, in-8, 8 pp.

[28] Paris, an IX, in-4º, 4 pp.

[Illustration: Le danger du Duel.]

La Terreur, cependant, offrira en ces lieux charmants, dans ces verts

paysages, coupés d'eaux vives, de bosquets murmurants, de vallons

gazonnés, d'autres spectacles. Ce sera l'endroit choisi, par un beau

jour de germinal, pour des duels de jeunes vauriens en culottes

d'écoliers[29], la promenade où des hommes sans pudeur insulteront

outrageusement les femmes venant goûter le charme printanier. C'est un

policier qui conte: «Un de ces hommes vit passer une femme à qui il a

tenu les propos les plus sales, a défait sa culotte et l'a poursuivie,

enfin il est impossible de dire qu'elle en a été le résultat.» On

comprend la pudeur du mouchard. «Cette femme, conclut il, s'est enfuie à

toutes jambes[30].» Ne fit-elle pas mieux que de s'attarder? Ces

incidents, les rapports de police les signaleront souventes fois

Maximilien de Robespierre aura beau avoir mis la vertu à l'ordre du

jour, exigé «la bonté des moeurs[31]», c'est en vain qu'il demandera, à

la veille de sa chute, de «sauver la morale publique[32], Paris restera

ce qu'il fut et l'amour--si toutefois cela peut s'appeler

ainsi--n'abdiquera pas un pouce du terrain, ne cédera pas une allée du

Bois de Boulogne. Le cours des saisons y ramènera les amants, ces amants

à qui Cubières, le «citoyen poète de la Révolution», promet un charme

nouveau à chaque mois de l'amoureux calendrier:

[29] C'est l'inspecteur Le Breton qui mentionne un fait de ce genre

dans un de ses rapports de germinal an II: «Dans les Champs-Elizées,

sur les quatre heures après midi, deux petits jeunes gens s'étoient

donnés parole je crois pour se battre. Ils avoient chacun une pique

et se mettoient en face l'un de l'autre pour se porter des coups de

longueur. Ils avoient l'air d'y aller bon jeu, bon argent. Je me

suis mis au devant d'eux en leur faisant honte de leur procédés, ce

qui a amassé un peu de monde un poste que l'on alloit relever, et de

fait abandonner la partie et ils ont gagné au large en se sauvant

l'un de côté, l'autre de l'autre.» _Archives nationales_, série W,

carton 174, pièce 106.

[30] Rapport de police de Prévost, 3 ventôse an II, _Archives

nationales_, série W, carton 112.

[31] Discours de prairial an II.

[32] Discours du 8 thermidor.

_Germinal_ me verra caresser ma Lisette,

_Floréal_ de bouquets orner sa collerette,

_Prairial_ la mener sur de riants gazons,

_Messidor_ avec elle achever les moissons,

_Thermidor_ près des eaux détacher sa ceinture,

_Fructidor_ lui servir la pêche la plus mûre,

_Vendémiaire_ enivrer ses esprits amoureux,

_Brumaire_ sous un voile abriter ses cheveux,

_Frimaire_ au coin du feu la proclamer Vestale,

_Nivôse_ à sa blancheur offrir une rivale,

_Pluviôse_ pour elle affronter les torrens,

Et _Ventôse_ braver les sombres ouragans[33].

[33] _Le Calendrier républicain_, poème, précédé d'une lettre du

citoyen, Lalande, par Cubières, _poète de la Révolution_.

Ces charmes, ce ne seront point ceux-là qui attireront les «muscadins» à

qui le policier Clément trouve un air très suspect et dont il procurera

la liste[34]. Les Champs-Elysées deviennent, à certains jours, le

rendez-vous des aristocrates déguisés, de mécontents promis au _rasoir

national_. Sous la verdure lourde de la chaleur de thermidor, ils

agiteront de «sinistres projets», combineront des plans machiavéliques.

Ils conspireront, mais à voix basse. «Nous attendons qu'ils parlent plus

haut et nous les veillons[35].» C'est un mouchard qui passe. Les

feuilles vertes des Champs-Elysées ont des oreilles.

[34] Rapport de police adressé à la Commune, 19 floréal an II.

_Archives nationales_, série W, carton 124, pièce 40.

[35] _Archives nationales_, série W, carton 124, pièce 18.

*

* *

A la prostitution, au libertinage, à la névrose érotique, rien ne

saurait mettre un frein. On conçoit que, sous l'oeil d'une police

impuissante et qui a bien d'autres suspects à surveiller, elle s'étale

impunément. On comprend que la rue, qui appartient à tous, soit témoin

des déportements des filles, et alors comment ne pas s'étonner de voir

la débauche triompher jusque dans les lieux sur lesquels la police a

toute autorité? L'Hôtel général et l'Hôtel-Dieu sont particulièrement

accusés d'être le théâtre de scènes scandaleuses, et l'inspecteur

Mercier se fait, à la date du 4 ventôse an II (23 février 1794), l'écho

des bruits qui courent parmi le public. C'est au moins ce qu'on discerne

à travers les extravagances de son orthographe: «On murmure beaucoup de

linconduite qui regne dans lopitalle générale on assure que beaucoup de

femmes qui son dans cette maison mène une vie bien pire que celle qui

racroche publiquement, l'hotelle dieu a apeuprest la même renommée. Ces

deux maisons passe aussie pour estre remplie de lesprie

darristocrasie[36].» C'est une singulière idée que l'on peut se faire de

ce lieu d'angoisse où râlent les agonisants, où se lamentent les malades

et où chante le rire de la débauche. Ici, une fois encore, l'amour et la

mort sont frères et se tendent la main. Aux gémissements des souffrants

répondent les soupirs de la volupté, et cet hôpital c'est comme une

énorme maison de débauche sous la protection de l'autorité municipale et

la surveillance de la police.

[36] _Archives nationales_, série W, carton 112.

Il en est de même au collège de Laon[37], à la Montagne

Sainte-Geneviève. La Commune a décidé de l'abandonner aux femmes sans

ressources dont les maris sont partis aux frontières défendre, contre

les despotes coalisés, la patrie en danger. Le collège est bientôt

devenu un mauvais lieu. Ces ménagères, désormais délivrées du souci d'un

loyer à payer, ont une manière particulière de faire preuve de

reconnaissance, et cette manière n'est certes pas à l'honneur de leur

propreté domestique. Grâce à elles, les dégâts sont bientôt

considérables. Des ordures sont jetées au premier endroit venu, dans les

escaliers, dans les couloirs. Les reliefs de la cuisine font un charnier

de l'antique collège. La crainte de maladies épidémiques n'est pas pour

les arrêter. Mais ce n'est pas tout. La citoyenne Bigaut, graveuse, rue

Saint-Jean-de-Beauvais[38], semble particulièrement renseignée sur ce

qui se passe en cet endroit. Est-ce elle qui donne à l'inspecteur Rollin

des renseignements? On ne sait, mais la chose est présumable. «On assure

que le libertinage le plus effréné est à l'ordre du jour dans cette

maison, quelle (_les femmes sans doute; Rollin néglige de le dire_)

reçoivent des hommes chez elles à toutes heures de jour et de nuit,

quelles sénivrent continuellement, et que dans cette état elles tiennent

les propos les plus dissolus et les plus inciviques comme de dire au

diable la nation, la belle f..... nation, etc., etc.»

[37] «Le collège de Laon fut fondé en 1313, par Guy de Laon, trésorier

de la Sainte-Chapelle, suivant un auteur du XVIIIe siècle; d'après

un autre plus récent, il aurait été fondé en 1305, par Huard de

Courtegis; ce qui a causé l'erreur de l'ancien historien, c'est

qu'il a confondu l'exécuteur testamentaire, Guy de Laon, avec Huard

de Courtegis, le donateur.» Ch. Virmaître, _Paris historique_, p.

79.--Le collège de Laon occupait l'emplacement du Collège de France.

[38] «Pour plus ample information, chez la citoyenne Bigaut, graveuse,

rue de Saint Jean de Beauvais», dit Rollin à la fin de son rapport

consacré, le 6 ventôse, aux femmes du collège de Laon, ce qui fait

croire que la dénonciation lui a été faite par la susdite femme

Bigaut.--_Archives nationales_, série W, carton 112.

[Illustration: L'Union républicaine.

(_Gravure de l'époque--Cabinet des Estampes._)]

Pauvres sans-culottes en sabots! Tandis que sur le Rhin ou dans les

plaines vendéennes on vous mène à la mort, voilà ce à quoi s'occupent

vos citoyennes! L'absence est l'excuse de leurs consolations, si on peut

décemment parler ainsi. Quand, éclopés, fourbus, les maris rentreront au

foyer, le bégayement d'un jeune citoyen les accueillera peut-être.

Qu'ils ne s'étonnent pas! Ne faut-il pas faire des enfants pour la

République? Il semble bien que ce soit là le souci de quelques femmes,

du moins c'est ce qui ressort de ce petit papier poudreux retrouvé au

hasard des recherches et intitulé:

Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 10 / 53 题