Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue à qui je ne
saurais reprocher qu'une chose: d'être sans reproche. Vertu parfois bien
irritante, avouez-le.
Je suivis donc le conseil de ma mère et j'allai chez Lanoue. Cette
visite me procura quelque soulagement. Ma mère aurait-elle toujours
raison quand il s'agit de moi?
Plusieurs jours passèrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois
de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel
bas, rapide, acharné comme une meute derrière une proie.
Puisque la chance m'avait à mépris, je résolus de ne la plus poursuivre,
de l'attendre au gîte. J'abandonnai toute démarche.
Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en
promenade, la seconde chez Lanoue, la dernière à la maison. Mes
promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les
petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du
Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une
île silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je
connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des
perspectives, le visage, la démarche et l'itinéraire des hommes qui
déambulaient à heures fixes entre les pelouses fanées, ma pensée
demeurait tout entière occupée d'un autre paysage, d'autres spectacles.
Je me cherchais, je me poursuivais à travers un millier de pensées plus
impétueuses qu'un troupeau de buffles à l'époque des migrations.
Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goûtais, dans notre logement,
un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle à
manger était devenue un véritable atelier de couturières. Maman, qui a
tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrière en
chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur
reporter l'ouvrage et quérir des étoffes, des modèles. Cependant ma mère
préparait les aliments pour la journée.
A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail.
Je n'avais plus honte de mon oisiveté, qui devenait une chose admise,
normale. Je goûtais même un étrange plaisir au spectacle d'une activité
que je ne partageais point. Pour les longues veillées, on allumait un
petit feu dans la cheminée prussienne de la salle à manger. Je pris
bientôt l'habitude de venir lire dans cette pièce.
Parfois je m'exerçais sur la flûte. Je jouais avec une attention si
soutenue que je fis, pendant cette période, des progrès réels. La
conscience de ces progrès me précipitait dans des rêves absurdes:
j'allais devenir musicien, compositeur peut-être. J'entrevoyais une vie
merveilleuse, illuminée par des succès, exaltée par l'admiration des
foules. J'allais enfin donner issue à cette âme captive qui s'étiole et
se désespère au fond de son cachot.
En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver
de l'agrément à mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris;
elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait fréquemment de les
lui rejouer.
Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais exécuté avec, à défaut
de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi
des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleversé, d'autant plus que
Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prêtent un éclat
bien émouvant et comme enfantin.
Un homme raisonnable eût pensé: «Voilà l'effet de la musique sur une âme
mobile et tendre». Moi, je pris tout à mon avantage.
Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une
indicible fierté. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me
fussent dévolus. J'éprouvais ce retentissement de mon âme dans une autre
âme comme un signe certain de prédestination. Je murmurais, en serrant
les dents: «Je suis quand même quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par
s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres».
Cette ambition, cette frénésie: ne pas être un homme comme les autres.
Et toute cette comédie à cause d'un petit air de flûte et des larmes de
Marguerite.
Il était environ trois heures après midi. J'errai quelques instants de
rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon
enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans
l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je
fus tout étonné de m'arrêter là, de n'être pas lancé dans l'espace par
le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.
Ce fut une heure mémorable. Seul, avec les nuages et le vent forcené, je
rencontrai Salavin face à face, un Salavin sauvé, dégagé de la foule de
ces sales pensées parasites au milieu desquelles il végète comme une
plante opprimée. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des
engagements solennels, j'assumai des responsabilités, je fis des
sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme véritable.
Tout cela dans mon coeur bien entendu.
Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la
victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une
victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant
plusieurs jours.
Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais
m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès
des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil
touffu.
Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de
bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je
me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je
lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y
a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me
ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller
avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les
aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait
peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de
force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un
consentement d'une seconde pour mourir?
En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les
paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre.
Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la
surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait,
instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le
cri de la bête qui sent ses petits en danger.
Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par
exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me
mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit
dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce
changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il
y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à
comprendre.
Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la
lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter:
--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de
récitation.
A quoi je répondais d'un air gêné:
--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces
choses-là?
Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres
hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.
Marguerite joignait aussitôt ses instances à celles de ma mère:
--Vous lisez si bien!
Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entières.
Les deux femmes écoutaient sans interrompre leur besogne, mais en
amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une
petite prise de tabac; elle le faisait discrètement, presque en
cachette, car elle sait que je n'aime pas à la voir priser, moi qui fume
toute la journée, moi qui suis gâté par toute sorte de vices, de manies
et de tics.
De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrêtait de voleter comme
une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe,
Marguerite écoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux
fixés sur moi.
Je me grisais, à la longue, de toutes ces paroles qui n'étaient pas
miennes, mais me tombaient pourtant des lèvres. Je n'étais plus bien sûr
de n'avoir pas pensé moi-même toutes ces belles choses qui s'exprimaient
par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'émotion, murmurait en
cassant son fil: «Comme c'est beau! Comme c'est beau!» j'acceptais cette
louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mérité.
Je parlais peu, d'ordinaire, à Marguerite. Un jour, toutefois, maman
dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un après-midi. Je
restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans
la salle à manger. Pendant une heure, je tins fixés sur un livre des
yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonflé, les mains
tremblantes. Il me venait un désir ardent de parler à Marguerite, de lui
dire les choses affectueuses. Mais, voilà, je ne sais pas dire les
choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'après-midi sans parvenir à
ouvrir la bouche. J'en fus si désespéré que, le soir venu, je me
répandis en propos amers, en propos découragés, décourageants. Ah! pour
dire des mots désagréables, des duretés, ma langue se délie toute seule.
Je n'eus aucune difficulté à navrer Marguerite, à l'accabler sous un
flux de paroles qui étaient, précisément, tout le contraire de ce que
j'éprouvais si grand besoin de lui confier.
Elle écoutait sans répondre; puis, elle eut un regard si triste, si
chargé de reproches que je baissai la tête et lui demandai pardon en
bégayant.
--Oh! dit-elle, ça ne fait rien. Je sais bien que vous êtes bon et que
vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.
«Bon!» Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos
amers reprirent leur cours, jusqu'au moment où, complètement écoeuré de
moi-même, je mis mon chapeau pour sortir.
Il ne faut pas pardonner trop vite à Salavin.