XVII

Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmenté Marguerite pendant cette

période-là. Je crois. Je ne suis sûr de rien. Les gens à qui nous devons

nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruauté. Il en

est qui s'imaginent m'avoir comblé de leurs faveurs et que je considère

en fait comme mes mauvais génies.

J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que

j'aimais beaucoup. Je m'employais à seconder ses entreprises, à louer

ses mérites, à pallier ses erreurs. Quel que fût mon scrupule, je ne me

pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eûmes, un jour, une

querelle; à cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y découvris

de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachés, n'en étaient

que plus redoutables et qui, hélas! ne me parurent pas dénués de

fondement, bref, tout un trésor de haine dont je me trouvai l'objet

désespéré et la cause.

Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a

regardé, fût-ce une fois, alors qu'on a traversé sa vie, même en pensée?

Ce qui me donne à croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas

le bourreau de Marguerite, c'est que je réservais mes mouvements

d'humeur pour Lanoue.

J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment

du déjeuner, soit après dîner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu

sa place et fréquente régulièrement son étude d'avoué.

Le plus souvent, je trouvais les Lanoue à table. Je m'asseyais dans un

fauteuil à bascule, près de la fenêtre, et je commençais de me balancer.

Je commençais aussi d'être injuste, d'être odieux.

Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon,

il m'agacerait fort.

D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitié,

tout me dégoûterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le

boire!

Octave Lanoue est un garçon calme, aux réactions paresseuses; il n'est

dépourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son

ascendance paternelle certaines façons rustiques et de la gaucherie, il

m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux

souffrir que les autres s'en mêlent. Railler Lanoue, c'est mon privilège

d'ami, un privilège dont je suis âprement jaloux.

Les jambes jointes, la tête renversée en arrière, le corps affalé au

fond du fauteuil qui oscillait à petits coups, je fumais cigarette sur

cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.

Le bébé barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face à

face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez

pas. Quant à moi, je n'avais qu'à les regarder. Situation pénible entre

toutes.

Si vous tenez à votre prestige, ne mangez pas en présence d'un homme qui

ne partage ni votre faim, ni vos aliments.

Pourquoi remplir sa cuiller à tel point qu'une partie du contenu retombe

dans l'assiette avant d'atteindre les lèvres? Pourquoi introduire la

cuiller en biais et si profondément dans la bouche? Pourquoi faire cette

aspiration bruyante en absorbant le potage?

J'avais peine à surmonter ma répugnance. Cependant les Lanoue ne se

défiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouvé? Ne

suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections

humaines?

L'idée que j'apportais à la satisfaction de mes appétits autant de

malpropreté naïve et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le

dissiper. Il me fallait pourtant reconnaître que ma mâchoire aussi

craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche

ouverte, avec des bruits et des claquements mouillés. Assurément l'oeil

du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation

des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent

bouché par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, dès que

les mandibules travaillent.

J'étais si navré du spectacle et si honteux de mes réflexions que je me

levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, étonné

et disait simplement:

--Pourquoi? Tu n'es pas pressé.

Je me rasseyais avec découragement.

Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensées, j'eusse succombé

à la confusion. Mais personne ne peut connaître le cours de mes pensées.

J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire à mon ami:

«Est-il donc nécessaire de remuer le bout du nez en mangeant des

haricots»?

Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en

humant une tasse de café. Pour me soustraire à mes inclémentes

méditations, j'ébauchais de vagues commentaires sur les événements du

jour. Lanoue m'écoutait avec une complaisance attentive et murmurait à

chacune de mes phrases: «Je suis parfaitement de ton avis.» Cet

assentiment obstiné ne tardait pas à me donner de l'impatience. Eh quoi!

je débitais des bourdes, des pauvretés, et Lanoue était parfaitement de

mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est

mon ami, mon seul ami!

J'en venais à regretter l'aigre manière de Vitet qui ne me laisse jamais

placer une syllabe sans lancer quelque mordant «je ne suis pas du tout

de ton avis».

Je retournais à mon silence, à ma contemplation malveillante et

douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accélérais les oscillations

du fauteuil à bascule. L'idée que ce perpétuel balancement pouvait

écoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.

Le bébé, repu, était mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, à la

chair translucide et résistante. Par malheur, le petit doigt de sa main

gauche est mal formé, de naissance, et replié vers la paume. Dans un

être beau, vous pouvez chercher le défaut, il y est toujours. Si vous

êtes une âme généreuse, vous ne remarquerez pas ce défaut, vous saurez

l'oublier, l'annuler. Si vous êtes un Salavin, vous ne verrez plus que

ce défaut, certain jour, et vous gâtera tout le reste.

J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes épaules

jusqu'à la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, à peine formé

et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine,

je me prenais à imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans

l'avenir, et je me sentais dévoré de tristesse.

L'enfant s'endormait. Nous retournions à nos menus propos et à notre

tabac. Par la porte entr'ouverte j'écoutais, d'une oreille tendue, la

respiration du bébé, les cris qu'il faisait en rêve, tous les bruits de

cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient

pas naturels; une inquiétude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient

placides. Je les jugeais indifférents, insensibles, indignes de

l'écrasant devoir paternel.

D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs

affaires personnelles. Il disait: «Tu permets»? Je répondais: «Comment

donc»! Mais je trouvais bientôt que toutes ces questions qu'ils

agitaient m'étaient par trop étrangères. Trop de choses m'échappaient

dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'était dérobé. Une fureur

jalouse me tenaillait le coeur.

A de tels moments, je rêvais de représailles. J'étais tout prêt, si

Lanoue m'en offrait la moindre occasion, à lui lâcher maintes choses

désagréables que je ruminais avec soin.

L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je

ravalais ma colère.

Plus tard, en descendant l'escalier, après les poignées de mains,

j'imaginais avec horreur Lanoue disant à sa femme: «Quel brave garçon,

ce Salavin»!

Je baissais la tête; je n'étais pas fier. Toutes ces choses laides que

je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles

sont; c'est en moi, en moi seul.

Confession de Minuit: Roman · 第 18 / 24 题