XV

Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. «Un ami»,

ce n'est pas la même chose que «des amis» pour un coeur ambitieux.

J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille

dont on a plutôt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frère, un bon

frère. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous

comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs,

inutile de tracasser ce rêve: je n'ai pas de frère.

Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin à chérir et qui ne

me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais

dont la compagnie m'est intolérable.

Parce que je me suis décidé, cette nuit, à vous raconter mon histoire,

ne me tenez pas pour un homme éloquent d'ordinaire. Je suis un

silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois

être un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de précautions

en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour

m'attribuer des vertus, alors que je n'éprouve que dégoût pour moi-même.

Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable:

au moment précis où je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour

sauvegarder ses petits intérêts dans la faillite. Le moyen d'être

sincère, avec cette langue qui n'est là que pour trahir notre esprit?

Reste à savoir, en outre, si «être silencieux» cela représente une

vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en

disant: «C'est que j'ai la peau fine». Pareillement les gens qui, comme

moi, sont dépourvus de tout esprit, de tout éclat, de tout à propos,

tirent parti de leur infirmité en avouant: «Moi, je suis un silencieux»,

ce qui signifie: «Moi, je suis une âme concentrée, sérieuse, sobre, une

âme admirable, enfin». En réalité, je dois à cet aspect de mon caractère

d'avoir, dans tous les milieux où j'ai vécu, passé pour un imbécile.

Il est bien regrettable que les hommes qui ont du génie ne soient pas,

en même temps, des imbéciles. Les hommes qui ont pour mission de

contempler, d'étudier leurs semblables sont desservis dans leurs

entreprises par leur intelligence et leur réputation. Je crois qu'il

leur est, moins souvent qu'à d'autres, donné de surprendre la nature. A

leur approche, les personnes qu'ils veulent étudier se roidissent, dans

une attitude, comme chez le photographe, et tâchent à donner d'abord

d'elles-mêmes une opinion avantageuse.

Devant l'imbécile, au contraire, inutile de se gêner. A-t-on scrupule de

se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbéciles

comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de

tristesse.

Quant à moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je

préférerais ignorer l'amer honneur d'être traité comme un témoin sans

importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre expérience que

j'acquiers, bien malgré moi, chaque jour et le séduisant mensonge qu'on

ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le

mensonge. Malheureusement, je n'ai pas à me prononcer.

Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots déjà,

est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif,

irritable, nerveux--une variété particulière de la race.--L'oeil

bleu-vert, tantôt rieur, tantôt glacé. Et la réplique comme un coup de

fouet.

Ah! En voilà un que j'aurais aimé à aimer! Mais pourquoi ce besoin de

domination, et cette passion qui le consume de mettre, à tout propos,

les gens «dans sa poche», au lieu de les porter tout bonnement dans

son coeur?

Son parler est impérieux, allègre, volontiers cassant. Il n'admet la

discussion qu'à son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont

là choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable,

c'est le penchant qu'il manifeste à faire des dupes, je veux dire

l'habitude qu'il a de spéculer sur la niaiserie du partenaire. Il

possède un sentiment si ingénu de son évidente supériorité dans la

controverse qu'il juge superflu de mettre des formes à ma conquête. Non

content de me posséder, il est toujours pressé et veut m'avoir à bon

compte. Ses propos, sous des allures grossièrement courtoises, sont

chargés de réticences injurieuses et de réserves blessantes qu'il me

juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa

correspondance, jusque dans le tête-à-tête, car il joue pour lui-même, à

défaut de galerie.

L'extraordinaire est que je me prête à ces exercices avec un malicieux

désespoir. Alors même qu'Oudin pourrait et devrait douter du succès de

ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir à l'assurer que je suis

dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de récidiver impunément, de

patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.

Si j'étais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais

j'aurais un ami de plus, ou, si vous préférez, j'aurais un homme de plus

à aimer.

Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employé de chez Socque et

Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guère

que des amis d'attelage. Même chose pour nous: il nous est difficile

d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier,

puisque, normalement, toute notre vie se passe là.

Poupaert est un homme du Nord, un garçon qui a souffert tous les

malheurs imaginables: femme, santé, famille, courage, tout l'a trahi. Il

est devenu comme un spécialiste de la guigne. Qu'il en conçoive une

manière d'orgueil, voilà ce que je trouve assez naturel; mais qu'il

veuille me rendre responsable de son infortune, voilà ce que j'ai peine

à comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulièrement aigre

avec moi, qui n'ai cessé de lui témoigner une sympathie réelle et qui

lui rends de menus services, à l'occasion.

Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil

et de tempérament. On ne sait jamais s'il parle de façon sérieuse. Il ne

songe qu'à coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de

trop près. Il n'est pas bête, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui,

ayant à choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de

Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, préféreraient à coup sûr la

bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis

pas ça parce que Devrigny m'a lâché plus de cent fois, quand nous étions

ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont

passablement abruti et finiront par l'abrutir tout à fait. Enfin,

passons! Cet homme-là suit sa voie et agit comme bon lui semble.

Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de régiment, un homme qui a

failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis

sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez

régulièrement: il est employé des postes et voyage, deux fois par

semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberté concordent,

il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou

bien je vais moi-même le chercher, si j'éprouve le besoin de souffrir,

ce qui m'arrive de temps en temps, comme à tout le monde, quoi qu'on

pense.

Vitet possède un caractère exécrable, mais égal. Il est féroce avec

constance, avec sérénité. Si vous êtes tourmenté d'un généreux

enthousiasme, soulevé par des désirs ardents, ému de projets audacieux,

allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous récurer

l'âme, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour

vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dépourvu que jamais.

S'il me pousse, quelque jour, une idée assez vivace pour résister à une

heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un

destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence,

mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acéré qu'un aiguillon. Quand

je me laisse aller au contentement, à l'espoir, à l'exaltation, Vitet me

regarde une seconde avec ses petits yeux bordés de cils d'un blond

blanc, et il dit seulement «Va donc»! Je me demande parfois si ce

mot-là n'a pas gâché toute ma vie.

Au contraire de Vitet, Ledieu--un employé qui travaillait à côté de moi

dans ma première place, chez Moûtier--Ledieu n'est pas désagréable avec

régularité: il a des crises. Pendant ses bonnes périodes, qui durent

vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grâce, clarté pure,

candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et

Ledieu devient morne, intolérant, agressif. C'est une âme malheureuse,

inquiète, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque

année et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se

restaurer.

Parfois, je le vois si bas, si réduit que je m'humilie devant lui pour

qu'il ne demeure pas seul au fond de sa détresse. Dès que je me suis

bien accusé, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre

de la hauteur, pour me monter sur le dos et me piétiner. Je sors de là

vexé, courbatu, désemparé. Si j'étais meilleur que je ne suis, je

devrais me trouver content du résultat, satisfait de cette transfusion

de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande

si mes accès d'humilité ne sont pas, eux aussi, inspirés par une espèce

d'orgueil.

A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni

ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage

pour tâcher de comprendre ce qui lui tu méfie le coeur. Un échec ou un

succès? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie:

«J'ai bien réussi telle ou telle chose». En revanche, s'il fait une

sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lâcheté, il

s'écrie avec amertume: «Nous sommes bêtes, nous sommes faibles, nous

sommes lâches». Eh! N'ai-je pas assez de moi?

Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la société me rend presque

malade, Jay dont la tranquille médisance m'a fait prendre en horreur

tous les gens que je connais, Jay qui, néanmoins, est un homme bon,

capable de dévouement et d'affection.

Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon

adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gâché. Je pourrais vous parler

de Coeuil. Mais à quoi bon? Je ne réussirais qu'à vous confirmer dans la

mauvaise opinion que vous avez désormais de moi. Et, malgré tout, je

vous assure, mon seul désir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument.

Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit

que l'amour est aveugle?

Peut-être m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables à

Ledieu, à Jay, à Vitet ou à Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne

sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses études pour être dentiste.

Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, à «Clamart».

Vous savez: rue du Fer-à-Moulin? Tous les étudiants étaient disposés

autour des tables d'ardoise et dépeçaient des têtes humaines, pour

apprendre l'anatomie de la face. En général, on ne leur donne pas des

têtes entières, ce serait du gaspillage.

On scie par le milieu des têtes dont on a rasé, au préalable, tout le

poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posées à plat, comme des

médailles, décolorées par les antiseptiques, détendues par la mort,

toutes ces moitiés de têtes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu

là, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des

millions d'exemplaires.

Confession de Minuit: Roman · 第 16 / 24 题