J'ai été plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne
à la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font
rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre
qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai
vécu.
Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon
canapé, dans mon refuge, j'eus une brève impression de convalescence.
J'étais encore moi, c'est-à-dire Salavin, c'est-à-dire un pauvre homme;
mais je n'étais plus ce que j'avais été tout le jour: une larve, un
débris, un résidu.
Ma mère et Marguerite m'avaient attendu pour dîner. A me retrouver dans
la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empêcher de goûter du
bien-être, de me détendre, de m'abandonner.
--Louis, me dit ma mère, comme tu as l'air las!
Je ne répondis qu'en hochant vaguement les épaules. Tête baissée, je
comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots épars sur les
fleurs de la faïence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--était
des plus simples; mais elle avait un goût particulier à la cuisine de
maman, un goût qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un
goût que je reconnaîtrais entre mille, comme un visage.
Ma mère reprit:
--Tu te fatigues trop à chercher. Il faudra prendre un peu de café avec
nous, tout à l'heure.
J'acquiesçai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mère.
Quand elle me voit triste, découragé, elle murmure: «Veux-tu un petit
morceau de chocolat?» Si j'étais général et que j'eusse perdu une
bataille, maman me dirait: «Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire
une crème au caramel». L'étrange, voyez-vous? est que le bout de
chocolat ou la crème au caramel possèdent bien, alors, toutes les vertus
que la pauvre femme leur prête.
Mais, assez là-dessus! Que je vous raconte plutôt une chose singulière.
Le nez dans mon assiette, j'écoutais les menus propos de maman et je me
sentais pénétré d'une inquiétude nouvelle, indéfinissable.
Je suis habitué à vivre sous le regard de ma mère. Je suis habitué à ce
regard qui m'enveloppe, me pénètre, glisse sur mon visage, erre dans mes
cheveux, comme une main, comme un souffle.
Or, ce soir-là, je n'osais pas relever la tête parce que je sentais bien
que ce regard n'était pas seul à suivre le frémissement de mes mains sur
la toile cirée, à compter les petites gouttes de sueur qui naissaient
sur mes tempes, à lire sur mes traits le désordre de mon coeur.
Je me hâtai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.
Je ne vous ai peut-être pas encore dit que je joue de la flûte. Oh!
j'exagère assurément en disant que «je joue». Je possède une flûte de
bois, à clefs, dont un camarade de régiment m'a enseigné le doigté. J'ai
travaillé pendant deux ans à mes heures de loisir, assez pour lire les
pages d'une difficulté moyenne. Puis, j'ai cessé de travailler et,
partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si
j'étais capable de faire très bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne
serais pas l'homme que je suis.
Ce qui est pénible, c'est que, faute d'entraînement, de mécanisme, faute
d'étude, enfin, je joue d'une façon maladroite, puérile, des morceaux
que je sens fort bien. Car je dois dire, pour être juste envers
moi-même, que j'aime passionnément la musique et que je lui dois mes
émotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'évertue sur mon
instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre à ce que j'exécute, tandis
qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flûte, Oudin qui, somme
toute, n'entend rien à la musique, mais qui a de la pratique, des
doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une âme.
Bref, ce soir-là, je me mis à jouer de la flûte, d'abord doucement, puis
à plein souffle. J'entendis maman qui disait:
--C'est ça, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!
Je jouai donc. J'avais allumé la lampe et installé mes cahiers de
musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.
Je m'appliquais, serrant soigneusement les lèvres et mesurant mon
haleine, je m'appliquais à faire de beaux sons; et une partie de mon
tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans
l'atmosphère avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux
que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont
mêlés à toutes mes pensées.
Je m'aperçus bientôt qu'après un long silence les deux femmes, dans la
pièce voisine, avaient recommencé de parler à voix basse. Cela
produisait un ronron léger et continu que je ne pouvais pas ne pas
entendre, tout en jouant.
Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous
paraisse, je me sentis blessé. Je n'en voulais pas à ma mère; j'en
voulais à l'autre, oui, à Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goûter
ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand même un
peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dépit à ce que je
considérais comme un manque de respect pour l'art, pour les maîtres. Je
dois pourtant reconnaître que mon orgueil, surtout, était en jeu, mon
orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de
parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces détails, c'est pour bien
vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger sévèrement.
Je posai ma flûte et entrai dans la salle à manger. Je m'assis d'abord
en face de la cheminée, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas à
contempler dans la glace cette figure qui me déplaît tant, parfois: ma
pauvre figure.
Accoudé à la table, les joues dans les paumes, je demeurai là de longues
minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans
quitter des yeux son ouvrage:
--Comme c'est beau, ce que vous avez joué ce soir!
Je fis un sourire de travers en répondant:
--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!
Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une
aiguillée:
--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.
Je lui sus gré de ces quelques gouttes de baume versées sur mon
amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parlé. En somme, elle
pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la réplique
à ma mère qu'elle traite avec beaucoup de déférence.
Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou
des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se
moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait
fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien
étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi
l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant
son oreille.
Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé
plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée:
Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette.
Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées
furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce
n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût
arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère
oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop
mal.
Je m'endormis sur ce mol oreiller.
Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne
rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet
aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour
moi aux choses les plus simples.
Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent
insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du
lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus
coupable que jamais.
Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne
retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais
ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne
retournerais pas à l'agence.
En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans
cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une
âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!»
Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se
produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma
mère, soudain, dit à voix haute:
--Mais non, mais non, mon Louis!
Quoi? Pourquoi ce «mais non»? Je vous assure que je n'avais fait que
penser. Je vous assure que je n'avais pas même remué les lèvres.
Alors, ma mère me prit les mains et se mit à les caresser. Elle me
disait des paroles si bonnes, si raisonnables:
--Tu t'épuises à chercher. C'est une mauvaise période. Attends une
occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.
Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre
geste.
Ma mère répétait en m'embrassant les mains:
--Va voir tes amis.