Dès le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis à louvoyer
en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune
confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os à ma
conscience irritée. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutôt que
cette perpétuelle contemplation du dedans.
L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un à un, les gens
qui la déchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientôt seul.
Non, pas seul. Quelqu'un, derrière moi, se mit à parler. Une voix
zézayante, malade, vermoulue disait:
--Connu, tout ça! Rien de vraiment remarquable dans tout ça! Des trucs
usés qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi,
je vais rue des Halles.
Je suis peu enclin à lier conversation avec les gens que je rencontre
dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui
murmurait à mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et
j'évitai de me retourner.
Alors la voix reprit:
--Vous ne venez pas rue des Halles?
Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si
triste que je fis volte-face.
Vous connaissez peut-être cet homme-là; on le rencontre souvent dans
notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues
qui avoisinent le Panthéon.
Il est de taille médiocre. Le buste long, les jambes courtes. La
maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuâtre sur l'oeil
droit; les cils collés, les paupières blettes. Des cheveux sans teinte
précise: des cheveux incompatibles avec toute espèce de réussite
sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre
jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables
taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de
celluloïd, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles
rongés. Un vêtement long qui devrait être une redingote et qui n'est,
cependant, qu'une jaquette. Des souliers mûrs que la pression intérieure
d'oignons symétriques a fait éclater. Un chapeau melon cassé, mais
propre. Une serviette de molesquine sous le bras.
Il parut hésiter et dit encore une fois, non sans découragement:
--Venez donc rue des Halles, avec moi.
--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.
--Quoi? Vous n'y avez jamais été? Vous ne connaissez pas l'agence
Barouin, pour la copie des bandes?
Je secouai la tête avec étonnement; je ne connaissais pas l'agence
Barouin.
--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon étrange
compagnon. Venez! Cela ne vous engage à rien. Si ça ne vous plaît pas,
vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une
autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence
Barouin. Là, vous êtes toujours sûr de faire vos vingt-cinq sous, vos
trente sous peut-être, si vous écrivez vite.
Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et
ajouta:
--Vous, vous êtes employé de bureau.
Certes, je suis employé de bureau; mais je n'aurais jamais pensé que
cela fût visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.
L'homme dit encore:
--Vous devez avoir une belle écriture et travailler rondement. Vous en
ferez peut-être pour trente sous; mais dépêchons-nous; sans cela, il n
'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boîte; pourtant,
quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.
«Nous»! Je reçus ce mot dans le flanc avec une légère angoisse. Oh! je
vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drôle que
cet homme dît «nous». Je sentis pourtant que ce «nous» m'enrôlait dans
une confrérie misérable. Je voulus éprouver la saveur de ce «nous» dans
ma propre bouche et je répondis avec une calme amertume:
--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boîtes
comme cela.
Et je me laissai conduire. L'homme se remit à parler, avec cette
volubilité des solitaires qui pensent avoir enfin rencontré une oreille
bienveillante:
--Moi, je suis secrétaire, c'est-à-dire que j'étais secrétaire. En ce
moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis
ça tout de suite, bien qu'en général je ne le dise pas: c'est un nom qui
m'a causé des désagréments. Je cherche une place où je pourrais
travailler un peu pour moi. C'est très dur: Paris n'est pas si grand
qu'on le croit.
Il marchait à mes côtés; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa
respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmenté par une
bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans
arrêt.
--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de
tabac.
Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grêle sourire:
--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il
travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mêlé, bien entendu,
mais point mauvais, en général, et doux, peut-être parce qu'une partie
en a été lavée par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu
parfois des tas de tabac! Un mètre cube au moins dans un coin de la
chambre. On se demande ce qu'il faut de mégots pour faire une telle
masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.
Je fumai ma cigarette avec une espèce d'horreur. Ce qui est dur dans la
misère, c'est l'apprentissage, et j'étais encore un novice. Je regardais
de temps en temps mon compagnon et je pensais: «Voilà! voilà! dans dix
ans, je serai comme celui-là».
L'homme trottinait à mes côtés et ne cessait de parler. Sa voix fripée
conservait, grâce au zézaiement sans doute, des sonorités puériles et
tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard
s'élevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarté humide
et suppliante qui me serrait le coeur.
Nous atteignîmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent
imprégnées d'une immonde odeur de choux gâtés. Mon compagnon s'arrêta
devant une porte cochère.
--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'êtes jamais
venu.
Il y avait une cour, encombrée de voitures à bras, de caisses et
d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il
semblait percé à même un bloc de crasse.
Au premier étage, mon compagnon, essoufflé déjà, empoigna un bouton de
porte.
--C'est là. Entrons vite, et pas trop de bruit à cause du macaque.
Nous entrâmes. Imaginez une grande salle éclairée par trois fenêtres aux
vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'école, mais pour de vieux
écoliers, pour de pitoyables fantômes d'écoliers.
Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante années de misère, de
maladie, de privations, de déboires se soient abattues, brusquement,
comme un orage, et voilà l'agence Barouin au travail.
Un silence limoneux, fait de murmures étouffés, de toux, de respirations
asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouillé.
Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la
condensation de toutes les haleines.
En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un
bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mâchoire. Pas de
front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux
saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.
--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, là-bas, près de
la fenêtre.
Nous nous assîmes côte à côte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa
serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.
--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes
au macaque.
Le macaque était cette manière de sous-officier qui trônait au bout de
la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.
Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'à copier toutes les adresses du
registre sur les bandes. Allez-y!
J'y allai... Je ne comprenais pas très bien ce qui m'était arrivé, ce
que je faisais là. J'étais ahuri, engourdi. J'éprouvais un désir violent
de me sauver, de me retrouver seul dans une rue déserte. Je me
raidissais contre ce désir. Je pensais en serrant les dents: «Non! Non!
tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la déchéance. Ce
n'est que la première gorgée de la tasse. Avale, avale»! Surtout, je
m'appliquais à ne rien laisser paraître de mes sentiments, à n'avoir
l'air étonné de rien, choqué de rien. Enfin, le cours de mes réflexions
n'empêchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais,
j'empilais les bandes remplies à ma droite, parallèlement au paquet des
bandes vierges.
Parfois, je m'arrêtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser
lever la tête. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables
comme la boue d'une mare dans laquelle piétinent des bestiaux. Vous
n'avez peut-être pas remarqué qu'entre toutes les puanteurs naturelles,
celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royauté,
n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait là semblait un composé de
maintes autres: celle de l'école, celle de la caserne, celle de l'asile,
celle de l'hôpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas,
moi.
Je pensais: «Voilà maintenant mon odeur, jamais je ne me débarrasserai
de cette odeur-là».
De temps en temps, l'adjudant faisait signe à un petit vieux, rasé,
tonsuré comme un prêtre et qui travaillait au premier rang. Aussitôt, le
petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait
une pelletée de coke dans un poêle minuscule coiffé d'une casserole.
J'avais gardé mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propreté
me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans
ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil.
Ses doigts étaient couronnés d'un bourrelet d'envies enflammées qu'il
mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais
qu'il devait être fort myope de son oeil unique, car il serrait de près
sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et
régulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses
jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si
affectueux que je m'en sentis le coeur réchauffé. Je me remis au travail
en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel
endroit.
Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblée. Le petit
vieillard du premier rang sortit et rapporta bientôt à l'adjudant une
tranche de pain et une «portion», dans une gamelle couverte d'une
assiette retournée.
La plupart des hommes repoussèrent leurs paquets de bandes au bord de la
table et se mirent à manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua
de table en table, puis une rumeur de conversation.
Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les
bandes au macaque et se faisaient régler leur compte. On percevait un
bruit de gros sous, parfois le tintement délicat d'une piécette
d'argent.
De nouvelles figures se montrèrent. Fort peu de places restaient vides.
Les hommes qui s'en allaient étaient remplacés par d'autres. Tous
connaissaient évidemment les habitudes de la maison. Il y avait une
espèce de discipline composite: l'école, la caserne, l'hôpital, la
prison.
Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.
--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous
rapporterai le vôtre. Qu'est-ce que vous préférez avec vos deux sous de
pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?
Je répondis:
--Des frites, plutôt.
Lhuilier restait planté devant moi. Il sourit encore une fois et dit en
se penchant:
--Si ça ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.
Il acheva, dans un mince sourire:
--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en état de faire une avance.
Comme je lui remettais les cinq sous en bégayant quelque excuse, il me
souffla dans l'oreille:
--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne
parlez pas trop à ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme
sérieux. Je le connais, il loge à l'Impasse. Ce n'est pas un type pour
vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend
des bricoles, à la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.
Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je
n'osais même pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au
retour de Lhuilier. Nous mangeâmes.
--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons,
ça tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.
L'après-midi passa comme la matinée, c'est-à-dire avec une lenteur
extrême et désespérante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai à
plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue,
j'éprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan:
les bandes, le macaque, mon chapeau demeuré sur la table. Le souvenir de
Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.
A quatre heures, lorsque l'obscurité tomba des murs, comme une toile
d'araignée poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes
irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des râles doux, des
éternuements, des suffocations. La tête penchée de Lhuilier jeta sur la
table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'évertuait,
trébuchait, renâclait.
Il était peut-être sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit
soudain:
--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara
d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son
oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous
deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts
déformés.
Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de
bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses.
L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à
un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:
--Quand vous aurez la pratique...
Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le
bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine
même de ce quartier.
Lhuilier sortit son cornet de tabac:
--Une cigarette?
Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant:
--Je fume si peu.
Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche,
quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue
et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais
pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la
plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au
milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une
cataracte.
--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de
l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour
moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai
tant de choses à faire.
Et il me parla de ses projets jusqu'à l'entrée de l'Impasse Maubert.
L'Impasse était remplie d'une obscurité sous-marine. Tout au fond,
tremblait un quinquet; sur le verre dépoli on lisait le mot «hôtel».
Lhuilier s'arrêta. Il piétinait tout en parlant et j'entendais les
semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient
la boue.
--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous
reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?
Et il ajouta d'une voix basse, gémissante, changée:
--Je m'ennuie tellement.
Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume était moite
et le dos velu.
Je promis de revenir, je promis même de revenir dès le lendemain. Je
regardai bien Lhuilier qu'un réverbère éclairait par saccades, et je
m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment où je tournai le coin
de la rue.
Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Geneviève. La
pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminué, déchu,
taraudé d'une tristesse qui ressemblait à la peur. J'osais à peine
rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes
vêtements, dans ma peau, dans mon âme, l'odeur de l'agence Barouin. Je
remâchais des bribes de pensées absurdes: «Moi, moi, je ne suis pas
fait pour être malheureux de cette façon-là.» Evidemment, j'ai ma façon
d'être malheureux, une façon que j'ai choisie moi-même, à mon goût, bien
sûr!
Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais formé la résolution
ferme, farouche, de mourir de faim plutôt que de retourner jamais chez
Barouin.
Pour Lhuilier, j'ai honte à vous l'avouer, je le rencontre encore
parfois dans ce quartier, et, dès que je l'aperçois de loin, je change
de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaîtra pas: il est trop myope. Et
puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-là.