Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand
j'entendis chuchoter dans la pièce voisine.
--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en
chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la
salle à manger comme hier; c'est plus commode.
Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes
soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes.
Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement
à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques;
il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une
espèce de colonne vertébrale.
--Prends ton pardessus, Louis!
Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la
rue.
Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de
grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes
marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils
vont.
Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le
kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore
posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis
j'attendis avec les autres.
Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans
les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me
sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet,
d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi.
A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient
formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé
cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir.
Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement.
Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal.
Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en
mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec
lenteur.
Le numéro 12 retint mon attention: «_Avocat demande personne
instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau.
Envoyer photographie._»
J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de
moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la
cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans
le silence cotonneux.
Voilà exactement ce qu'il me fallait.
--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant
l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.
J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et
toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots
_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon
brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je
possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté
avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air
particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et
vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il
donc des gens si maniaques?
La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un
succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un
homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas
une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du
monde?
Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de
ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au
bout d'une des tables, au fond, à gauche.
Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et
spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur
une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un
sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.
Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le
lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce
pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...
Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me
remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au
second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.
Je m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs
générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma
précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne
lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien
calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau
destin avec des mains qui tremblent.
Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et
Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de
leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de
passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la
table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas
encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis
chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates,
puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil
oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu
d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir.
J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un
peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à
prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.
Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai
sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient,
ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je
faillis déchirer l'enveloppe et son contenu.
Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma
lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un
secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce
jeune homme.»
Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une
si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup,
je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne
jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.»
Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à
ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien
pu passer?
Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets,
l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les
équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage.
Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule!
Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que
jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage
si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses
laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite!
Ma mère appela soudain:
--Louis, viens dîner, mon enfant.
Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère?
N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette
retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne
connaissent pas leur bonheur.
La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous
dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du
temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère.
Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous
fait rien, ne parlons pas de Marguerite.
Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout;
j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie
place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps,
elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.
Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une
conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un
monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas
physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie.
Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot
malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes,
m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque
chose de très ordinaire, je dis à peu près:
--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps,
parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours.
Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa
dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix,
comme pour elle-même:
--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père.
Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en
mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens,
dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de
quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me
cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je
renonce!
Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne
proférai pas un mot.
Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma
figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite,
des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que
je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je
pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente.
Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait
soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme
je m'étonnai ce soir-là.