taillés en rose et dont des émeraudes forment le cœur. De magnifiques
lustres descendent de la coupole. Huit arcades ogivales, reposant sur
huit colonnes de marbre et de porphyre, soutiennent cette coupole. Ces
colonnes se trouvent à 1m,50 des parois de l’édifice, qui sont ornées
de faïences, et, au-dessus, d’une large frise en faïence bleue portant
des versets du Coran en lettres blanches. Cette galerie est éclairée
par des niches en arcade munies chacune de six fenêtres accouplées deux
à deux et dont les vitraux sont maintenus par des bandes de plâtre
ajouré.
[Illustration: Pl. 41.
MOSQUÉE DE YENI DJAMI.]
Une balustrade en noyer sculpté et incrusté de nacre entoure les
cercueils du sultan et de ses enfants, Suleïman II et Ahmed II. Des
châles, des étoffes brodées d’une grande valeur, recouvrent les
cercueils. Sur le côté correspondant à la tête sont déposées les
coiffures des défunts, turbans blancs avec aigrette impériale formée de
plumes.
Deux grands candélabres se dressent de chaque côté du cercueil. Un
magnifique pupitre sculpté porte des Corans manuscrits. Une carte en
relief de La Mecque orne le mur.
Près de ce monument se trouve le turbé de Roxelane, épouse de Suleïman.
Cette construction a également une forme octogonale et est ornée de
faïences peintes et de magnifiques sculptures.
MOSQUÉE D’AHMED Ier
Sur l’emplacement de l’ancien palais byzantin, à l’est de l’hippodrome,
le sultan Ahmed Ier a fait bâtir, en 1610, une mosquée qui fut nommée
_Ahmedié_. Elle remplaça un ancien _tekké_ de l’ordre des _Kadiriyah_.
L’édifice est précédé, comme les autres mosquées, d’une cour très
spacieuse à galeries couvertes par quarante petites coupoles que
supportent des colonnes en granit. Au centre de la cour se trouve un
_chadrivan_, entouré de six colonnes à arcades ogivales. Une rampe,
partant de la cour extérieure à gauche, conduit à la tribune impériale,
d’où le Sultan peut se rendre à cheval jusqu’à ses appartements privés,
à l’intérieur de la mosquée.
La grande coupole de la mosquée est posée sur un tambour sur lequel
s’appuient quatre demi-coupoles hémisphériques. Aux quatre angles
formés par l’intersection des demi-coupoles, s’élèvent de petites
tourelles octogonales couvertes chacune par une coupole surbaissée,
formée d’écailles aux côtés arrondis qui s’abaissent du faîte à la base
et s’unissent au sommet de la coupole. La mosquée possède six minarets
dont deux à deux galeries et les quatre autres à trois galeries. Sur
les deux côtés latéraux du parvis s’aligne une rangée de fontaines,
surmontées d’une galerie à arcades qui se composent alternativement
d’une grande et d’une petite ogive et qui semblent être copiées sur les
arcades latérales de la mosquée. Derrière les galeries, des fenêtres
s’ouvrent sur le parvis.
L’intérieur de la mosquée a un aspect très imposant; il se dégage de
cet intérieur une impression de grandeur et de gaieté qu’on ne trouve
dans aucune autre mosquée. Son architecte Mehmed aga, voulant se
distinguer de ses maîtres, réussit, grâce à une puissante originalité,
à créer une perspective remarquable.
L’édifice couvre un rectangle de 72 mètres sur 64. Le dôme qui mesure
33m,60 de diamètre est soutenu par quatre piliers circulaires en marbre
de 5 mètres de diamètre.
Du côté de la porte, deux fontaines sont adossées aux deux piliers.
Ces piliers sont ornés en partie de cannelures que surmontent des
inscriptions en frise; d’autres colonnes en marbre, surmontées d’arcs
en ogive, supportent les galeries qui entourent les murs latéraux. Tous
les murs, depuis le sol jusqu’aux fenêtres supérieures, sont revêtus de
faïences coloriées et fleuries bleues, vertes et blanches. De grandes
inscriptions en arabe, dues au célèbre calligraphe _Cassim Goubari_ et
indiquant les noms des _sahabés_, sont suspendues aux murs. Le Mihrab,
qui est en marbre sculpté, est un chef-d’œuvre. Parmi les faïences
du Mihrab, on distingue un morceau de la pierre noire sacrée de La
Mecque; de chaque côté du Mihrab on voit d’énormes candélabres en
bronze portant des cierges gigantesques. Tout à côté sont posés sur des
pupitres en noyer incrustés de nacre des Corans manuscrits. Le Mimber
est des plus remarquables au point de vue décoratif.
Malheureusement, les lignes étroites et sans proportion des châssis des
fenêtres nuisent beaucoup à l’effet. En outre, la mosquée a perdu ses
anciens vitraux que l’ouvrage de D’Ohsson nous présente tels qu’ils
étaient en 1787; les vitres ordinaires qui les ont remplacés laissent
pénétrer à l’intérieur une lumière trop crue, qui empêche de bien
goûter le coloris si richement nuancé des faïences tapissant les murs.
Pour ces raisons, au lieu de présenter l’atmosphère mystique et
discrète qui caractérise l’intérieur de la Suléïmanié, la mosquée
d’Ahmed, où la lumière pénètre à flots, évoque plutôt la magnificence
d’un palais. C’est dans cette mosquée que fut proclamé en 1826 le
décret de Mahmoud II abolissant le corps des janissaires.
L’enceinte très vaste de la mosquée est entourée de grands murs à
fenêtres. Dans la cour plusieurs grands arbres, s’harmonisant avec
les lignes de l’édifice, ajoutent une note pittoresque à l’aspect de
l’ensemble.
Près de la mosquée s’élève le turbé d’Ahmed Ier. Ce turbé est précédé
d’un parvis et d’une seconde pièce. A l’intérieur, huit colonnes
supportent une coupole recouverte de faïences. Au milieu de cette
coupole se trouve le cercueil du fondateur de la mosquée, entouré de
ceux de ses enfants et de son épouse Mahpeïker.
MOSQUÉE DE YENI DJAMI
Yeni Djami (nouvelle mosquée) est située en face du pont qui relie
Galata à Stamboul. Elle a été construite par l’architecte _Kodja
Kassim_ en mémoire de la Validé Sultane, au centre très animé de
Stamboul. Sa construction fut commencée en 1614 sous les auspices de la
sultane _Keusem-Mahpeïker_, épouse d’Ahmed Ier et grand-mère du sultan
Mehmed IV. Cette sultane mère, devenue trop puissante dans l’Empire,
fut étranglée par des eunuques à la porte du _Kouchané_, sous le règne
de son petit-fils Murad IV.
Par suite de troubles politiques, la construction de la mosquée était
restée inachevée. _Tarhan Hadidjé_, sultane mère du sultan Mehmed IV,
et qui était la rivale de Keusem sultane, ordonna de reprendre les
travaux qui furent terminés en l’an 1074 de l’Hégire.
La mosquée est précédée comme les autres d’un parvis à trois portes
monumentales, surmontées chacune d’un fronton, sous lequel on lit une
inscription arabe sacrée concernant la prière.
L’ensemble de la porte forme un cadre rectangulaire renfermant une
arcade en ogive. La porte en plein cintre surbaissé et formée par des
linteaux en marbre blanc et rouge se trouve enclavée sous cette ogive.
Les murs élevés du parvis sont ajourés de fenêtres rectangulaires
munies de lourdes grilles à dessins carrés. Au-dessus de chaque fenêtre
se trouve une rangée de niches en ogive.
Au milieu de la cour on voit le _chadrivan_. D’autres galeries à deux
étages se trouvent appliquées aux côtés latéraux de la mosquée. Sous
ces galeries, le long des murs, il y a des fontaines pour les ablutions.
[Illustration: Pl. 42.
MOSQUÉE DE YENI DJAMI.--Faïences de l’entrée des appartements
du Sultan.]
Du côté de la mer, près d’une sorte de tunnel passant sous les
appartements privés des Sultans, on peut admirer la magnifique porte
réservée aux souverains et qui sert seulement à conduire à la tribune
impériale. Cette porte, une des plus belles œuvres de l’art ottoman,
est en marbre sculpté et ajouré d’ornementations géométriques. Les
portes du perron et de la galerie portent la lettre «vave» deux fois
répétée et entrelacée. Cette lettre est le symbole du mot de هو un
des noms mystiques de Dieu. A l’extérieur, quatre énormes contreforts
ingénieusement dissimulés supportent l’immense coupole.
[Illustration: La grande coupole de Yeni Djami.]
Sur chacun de ces contreforts s’élèvent trois petites tourelles
élégantes qui, s’étageant l’une sur l’autre, allègent l’aspect de cette
masse.
Les contreforts sont masqués par quatre lanternes de grandes dimensions.
La grande coupole et les quatre demi-coupoles portent à leur base
des rangées de fenêtres en ogives surbaissées pareilles à celles qui
s’ouvrent sur les quatre faces de la mosquée.
L’aspect général de l’intérieur est des plus imposants. Les murs sont
par endroits ornés de faïences.
La couleur bleue domine dans l’ensemble des tonalités. La tribune
impériale, en face de laquelle se trouve la tribune des muezzines, est
supportée par des colonnes en porphyre. La décoration des appartements
privés, situés derrière cette tribune, constitue un véritable musée de
l’art décoratif ottoman. Les faïences des cheminées et des murs sont
ornées de dessins magnifiques, les vitraux des fenêtres sont superbes
et les portes sont des merveilles de sculpture sur bois.
La niche qui forme le Mihrab est ornée de magnifiques stalactites
recouvertes d’or. Le Mimber est fait de morceaux de marbre, artistement
sculptés, où s’entrelacent ingénieusement des rosaces géométriques. Le
monument a coûté environ huit millions de francs.
La mosquée possède comme dépendances une école primaire, une
bibliothèque fondée par Ahmed III, un sébil (fontaine où l’on distribue
l’eau aux passants), un grand turbé où sont enterrés le sultan Mehmed
IV, fils de la seconde fondatrice, le sultan Moustafa II (1703) et
son fils Ahmed III (1739), Mahmoud Ier (1754), Osman III (1757) et un
grand nombre de princes et princesses, parmi lesquels les dix-huit
enfants fils du sultan Ahmed III. L’aspect extérieur du turbé est très
original. A l’intérieur, parmi d’autres petits cercueils, on remarque
celui de la sultane Validé.
MOSQUÉE DU SULTAN MEHMED LE CONQUÉRANT (FATIH)
Cette mosquée fut élevée d’abord en 1471 par ordre du sultan Mehmed
le Conquérant. Elle est située un peu plus loin vers le nord que
l’emplacement où s’élevait jadis la fameuse église des Saints-Apôtres.
La construction de la mosquée fut commencée en l’an 867 de l’Hégire et
terminée en 875, c’est-à-dire huit ans après, ainsi que l’indique une
inscription sur la porte. Un tremblement de terre survenu en l’an 1179,
le troisième jour du _Kourban Baïram_ (fêtes des sacrifices), une heure
après le lever du soleil, l’avait horriblement endommagée. La coupole,
totalement démolie, a été reconstruite à nouveau en 1181-1185.
Nous manquons malheureusement de détails sur la forme première de
cette construction, qui a marqué le début d’une nouvelle période
architecturale. Dans la description que nous en donne _Hadi katul
Djevami_, nous ne rencontrons que le passage suivant: «les deux grands
pieds d’éléphants et les deux colonnes en porphyre, ayant été démolis
et renversés, la coupole fut élevée sur quatre piliers: ces colonnes
furent enterrées[80].»
[80] Probablement par respect pour le matériel qui
avait servi à la construction d’une mosquée.
La mosquée est actuellement précédée d’un parvis avec des galeries, des
arcades en ogive qui supportent de petites coupoles couvertes par des
plaques de plomb. A l’extérieur, sur la façade principale du parvis,
aux deux côtés de la porte, s’ouvrent des fenêtres rectangulaires
surmontées d’un tympan en ogive orné d’inscriptions en mosaïque, qui
proviennent probablement de la première construction de la mosquée.
Au milieu du parvis (_avlou_) se dresse une fontaine de forme
octogonale destinée aux ablutions.
Les cyprès donnent à ce parvis un aspect très pittoresque. La grande
coupole de la mosquée est soutenue par quatre demi-coupoles posées
sur de grands piliers aux coins arrondis. Au dehors, quatre petites
tourelles se dressent sur chaque contrefort pour en augmenter le poids
et rehausser l’aspect de l’ensemble.
Des deux côtés de la mosquée se trouvent deux minarets, entourés de
deux galeries (_cherefé_) réservés aux muezzines qui y montent pour
chanter l’_Ezan_ (l’appel aux prières).
A l’intérieur et à la droite du portail, on voit une petite plaque en
marbre qui porte en lettres d’or sur un fond vert foncé les paroles du
prophète relatives à la conquête de Constantinople.
لتفتحن القسطنطينية فلنعم الامير لتفتحن
و فلنعم الجيش ذلك الجيش
Voici la traduction:
«On va conquérir Constantinople: quel honneur pour l’armée qui fera
cette conquête et quelle gloire pour son chef.»
Des deux côtés de la porte principale, sur des fenêtres, deux balcons
permettent aux muezzines d’entendre la prière et de la répéter aux
fidèles qui prient dehors.
Le tombeau du sultan Mehmed le Conquérant se trouve devant la mosquée,
qui possède comme autre dépendance des _médressés_, des _imarets_ et un
hôpital. La porte qui conduit au _Mousalla_ date d’Ahmed III.
Les grands personnages de l’État ont leur sépulture tout à côté de ce
grand turbé.
[Illustration: Pl. 43.
MOSQUÉE DE YENI DJAMI.--Appartement du Sultan.]
MOSQUÉE DE LALÉLI
Cette mosquée, construite à la même époque que celle de Fatih, présente
extérieurement de très grandes ressemblances avec elle. Elle est bâtie
sur de profonds souterrains formant citerne. Elle est, comme les autres
mosquées, précédée d’une cour à portiques, où l’on accède par un
escalier en marbre. Les colonnes qui supportent les arcades sont d’une
forme bizarre et inesthétique. On ne voit plus sur les chapiteaux les
stalactites, si fréquemment employées dans l’art ottoman. Tout y est
pauvre. Les chapiteaux sont formés d’un simple abaque en marbre orné
d’une petite feuille aux quatre coins. Des deux côtés de la porte
principale qui conduit à l’intérieur et à une certaine hauteur, on voit
deux balcons, d’où l’on répétait la prière aux fidèles.
L’intérieur est disposé d’une façon nouvelle.
La base octogonale de la coupole est supportée par des colonnes
engagées dans l’épaisseur du mur. La partie qui renferme le Mihrab est
située hors de l’octogone formé par les colonnes. Les tribunes sont
au-dessus de la porte.
II.--LES FONTAINES
و من الماء كل شى حى
Ainsi que l’indique un verset du Coran qu’on rencontre à peu près sur
toutes les fontaines, les musulmans considèrent l’eau comme la source
de la vie. Ils sont en cela d’accord avec le chimiste qui attribuait
l’origine des molécules à l’hydrogène.
Tout personnage musulman, désireux de faire une œuvre, construisait
pour le repos de son âme et celle de ses parents morts une fontaine
où coulait une eau pure ou potable. A chaque pas, dans la ville, on
rencontre des _tchechmés_ (fontaines) ou des _sébils_. Les _tchechmés_
sont de simples fontaines destinées à fournir l’eau potable que les
porteurs d’eau, appelés _Sakha_, portent dans les maisons des quartiers
avoisinants. Le _tchechmé_ consiste généralement en une construction
de marbre appliquée au mur et terminée à son extrémité inférieure par
un petit bassin.
Souvent ces _tchechmés_ possèdent à leur partie supérieure un grand
_satchak_ (toit avancé) pour abriter du soleil et de la pluie les gens
qui prennent de l’eau.
Les eaux amenées par des aqueducs alimentent de grands réservoirs en
pierre qui se trouvent derrière chaque fontaine. Sur chacun de ces
tchechmés se trouve enclavée dans le mur une plaque de marbre sculptée
et dorée, qui porte le nom des fondateurs de la fontaine et la date de
sa fondation (chronogramme).
Sur tous les monuments élevés par les musulmans la date est indiquée,
en général, par la somme des valeurs correspondant aux lettres du
dernier vers. Chaque lettre, selon la classification des Arabes,
correspond à un numéro d’ordre. Le total des chiffres qui composent
ainsi le dernier vers de l’inscription indique la date. Les poètes
s’efforçaient de réunir dans le dernier hémistiche leur nom, celui du
fondateur et la date de la fondation.
Les vers sculptés sur la pierre en caractères dorés contribuent
beaucoup à l’ornementation, grâce à la forme décorative des lettres
orientales.
Quant aux _sébils_, ils sont d’ordinaire situés dans les endroits
publics près des mosquées, et un homme est chargé de remplir les
gobelets en bronze vidés par les buveurs et qui restent attachés par
des chaînes aux grillages des _sébils_. Ces grillages, qui sont souvent
en bronze ajouré et ciselé de magnifiques ornementations, produisent
généralement un grand effet décoratif.
Les gobelets mis à la disposition des passants portent souvent, à
l’intérieur, des versets du Coran qui rendent sacrée l’eau qu’on boit.
Les sébils se composent de plusieurs pièces surveillées par le gardien.
La fontaine du sultan Ahmed III, près du vieux sérail, possède ces
deux genres de _tchechmés_ et de _sébils_. Elle est située à côté de
Sainte-Sophie, près de la porte du vieux sérail dite _Bab-i-Humayoun_,
probablement sur l’emplacement de l’ancienne fontaine byzantine qui
s’appelait Géranion. On dit que le croquis de cette fontaine a été
établi par le sultan Ahmed III lui-même.
Des vers de sa composition, sculptés en lettres d’or sur les plaques de
marbre, décorent richement la fontaine. Quelques-uns de ces vers sont
empruntés aux plus fameux poètes de l’époque et célèbrent les louanges
de Dieu et du souverain.
Comme nous venons de le dire, cette fontaine réunit les deux principaux
genres en usage à Constantinople: _sébil_ et _tchechmé_, qu’on
rencontre ailleurs séparément. La fontaine est comprise dans un carré
ayant à chaque angle des parties semi-circulaires où sont installés
quatre sébils.
Quatre fontaines sont placées dans les espaces libres entre les sébils;
à la droite et à la gauche de chaque fontaine sont creusées deux niches
ornées de stalactites.
Des fleurs ornementales finement sculptées sur des plaques de marbre
précieux, encadrent des inscriptions rehaussées d’or, au milieu des
frises en faïence qui décorent les quatre façades.
Les sébils sont garnis de grilles en bronze magnifiquement ciselées.
La fontaine est couverte d’une toiture très exhaussée, surmontée d’un
grand clocheton central et de quatre autres clochetons plus petits
placés au-dessus de chaque sébil, et qui portent à leur sommet des
_alems_ dorés, auxquels l’édifice emprunte son caractère religieux. La
toiture et les clochetons sont recouverts de plaques de plomb. Cette
fontaine fut achevée en 1141 H. (1728 J.-C.) Le sultan Ahmed avait fait
construire un grand nombre d’autres tchechmés, richement travaillés,
tels que la fontaine de Tophané, reconstruite par Mahmoud Ier en 1145,
et qui se trouve actuellement à l’angle du grillage de l’arsenal, sur
le coin de la rue qui va aux quais.
Les ornementations de cette fontaine sont d’un style bâtard. Une large
bande de fines inscriptions en vers décore la partie supérieure du
monument. Aujourd’hui, on ne voit plus rien de son ancienne toiture,
qui a été détruite et remplacée par une balustrade, ce qui lui enleva
toute son originalité. Le plafond du toit de cette fontaine était
richement orné de fleurs et de fruits sculptés sur bois. Ce toit
formait sur chaque façade une saillie de 15 pieds, 6 pouces, qui était
surmontée d’une grande coupole couverte de plomb, au sommet de laquelle
s’élevait une flèche (alem) dorée, pareille à celle de la fontaine de
l’Aya Sophia; seize autres petites coupoles entouraient la base de la
grande. La fontaine de Scutari, qui, reconstruite plusieurs fois, vient
de s’écrouler, a elle aussi beaucoup perdu de sa forme primitive et par
suite de son originalité.
Une autre fontaine fut construite par le sultan Ahmed au quartier
des _Arabes_[81] à Galata, presque en même temps que celle de
_Bab-i-Humayoun_. Comme Galata formait alors une petite ville entourée
d’une enceinte, et que les terrains étaient occupés par des maisons de
commerce, on n’avait pu trouver à cette fontaine un emplacement assez
vaste et dont les abords fussent suffisamment dégagés: on fut donc
obligé de lui donner la forme d’un biseau à angles et, pour obtenir
plus de développement de façade, on adopta une sorte de tourelle à six
pans.
[81] Nom donné d’abord à l’infanterie légère et plus
tard aux pontonniers et aux rameurs.
Elle est à la fois tchéchmé et sébil, comme celle du sérail à qui elle
ressemble, bien qu’elle soit d’une disposition un peu différente. La
fontaine d’_Arab Kapou_ n’a en effet qu’un seul sébil qui est formé par
une petite rotonde hexagonale; une colonnette se dresse à chaque angle,
supportant un chapiteau d’ordre cristallisé, sur lequel sont appliqués
des grillages en bronze ciselé et doré et de gracieuses rosaces.
Sur les façades qui se trouvent à droite et à gauche du sébil
sont installés deux tchéchmés, ornés de magnifiques sculptures et
inscriptions dorées en relief.
III.--LES CIMETIÈRES
Les musulmans souhaitent, pour la félicité de leur âme, reposer après
leur mort près d’un édifice religieux.
Les Sultans, les grands dignitaires de l’État, les grands personnages,
les riches, les gens aisés se font enterrer près d’une mosquée où la
prière est continue.
Les Sultans et les pachas ont toujours leurs tombeaux près de la
mosquée qu’ils ont fondée.
En général, à chaque mosquée est attenant un petit jardin qui sert de
cimetière; on y trouve le tombeau du fondateur, entouré des tombeaux de
ses parents et des grands personnages.
Les sépultures couvertes qu’on appelle turbés sont réservées aux
saints, aux Sultans et aux personnages considérables.
On ne peut faire un plus grand honneur à un défunt que de lui élever un
turbé.
Les turbés sont généralement construits en forme octogonale ou carrée,
surmontés d’une coupole et précédés d’un vestibule.
Dans les turbés des très grands personnages, des gardes (_turbedars_)
veillent sans cesse en lisant le Coran. Les turbés des Sultans
diffèrent de ceux des saints, en ce qu’ils sont plus richement décorés;
ceux des saints ont un aspect plus mystique et plus religieux.
On y voit un cercueil (_sandouka_), en forme de caisse à base
rectangulaire, recouvert d’un couvercle prismatique. Ce cercueil est
couvert de draps noirs ou verts et d’étoffes de valeur portant des
versets du Coran brodés en or et en argent. Du côté de la tête est
placé un turban rappelant la coiffure que portait le défunt. De chaque
côté du cercueil près de la tête sont posés deux grands candélabres
garnis de cierges; les candélabres sont en bronze ou en argent, selon
l’importance du défunt.
Des Corans manuscrits, ouverts sur des pupitres en forme d’X, sont à la
disposition des visiteurs qui voudraient prier pour le repos de l’âme
du défunt. On voit souvent, attachés aux grillages des fenêtres des
turbés ou à la balustrade qui entoure le cercueil, de petits chiffons
que les malades viennent fixer là avec l’espoir que cette pratique
religieuse les guérira. Le _turbedar_ fait passer les malades entre de
grands chapelets qui y sont gardés et leur fait boire de l’eau du puits
avoisinant le turbé. Suivant les prescriptions, cette eau doit être
puisée à l’aide de tasses portant des inscriptions sacrées.
Les turbés des Sultans sont plus richement décorés; le cercueil, plus
haut et plus grand, est excessivement luxueux. Il est recouvert de
châles précieux en velours brodé d’argent. Les pupitres en noyer ou
en ébène sont incrustés de nacre et de rosaces magnifiques. Un haut
grillage en bronze ou en argent entoure le cercueil.
Les cimetières publics sont situés à proximité de la ville. Outre
les petits cimetières qu’on rencontre dans chaque quartier, près des
mosquées, la ville possède trois cimetières principaux[82], qui peuvent
vraiment être considérés comme des villes des morts. Ils ont à peu près
le même aspect; on y voit d’immenses cyprès très vieux, des pierres
tombales souvent brisées disséminées un peu partout sans ordre, et
qui font ressembler ces cimetières, généralement entourés de murs en
ruines, à de véritables forêts de pierres.
[82] Celui d’Eyoub, ceux qui bordent les murs, et le
cimetière de Karadja Ahmed à Scutari.