harmonieux et simple dont l’architecture, bien qu’elle en soit encore
différente, rappelle, plus que toute autre mosquée de Constantinople,
celle des mosquées de Brousse. La coupole, d’une forme gracieuse,
repose sur quatre grands piliers. Le côté dirigé vers la Mecque
renferme le Mihrab merveilleusement travaillé, au-dessus duquel
s’ouvrent des fenêtres dont la disposition est semblable à celle
qui caractérise les fenêtres de Yéchil-Djami à Brousse. Cinq portes
permettent l’accès dans la mosquée. La porte principale de la mosquée,
qui seule communique avec la cour, (_Harim_ ou _Avlou_) se trouve
située en face du Mihrab. Deux autres s’ouvrant en dehors de la cour,
à une égale distance de la porte principale, communiquent avec les
deux autres attenant à l’édifice. Les deux autres enfin, placées sur
les côtés de la nef centrale, se font face, à proximité des piliers
inférieurs. Chacune des deux arcades latérales qui supportent la
coupole est divisée en deux arcades plus petites soutenues par deux
immenses colonnes en porphyre rouge d’un mètre de diamètre, ornées d’un
gigantesque chapiteau en marbre, artistement sculpté de stalactites.
Peut-être ces colonnes sont-elles les mêmes que celles qui existaient
au forum Tauri, où la mosquée fut bâtie. Au-dessus des deux arcades
qui reposent sur la colonne et relient les deux piliers, des fenêtres
ogivales et rondes s’ouvrent sur deux rangées. La disposition du plan
est très intéressante. En entrant par la porte principale, deux ailes
s’ouvrent à droite et à gauche, débordant les parties latérales
de la nef et possédant chacune une entrée spéciale. Ces ailes n’ont
aucun rapport avec la nef centrale. Elle forment une sorte de narthex,
recouvert d’arcades en ogive. Si l’on se place à une extrémité
quelconque de ces ailes, on a le spectacle grandiose d’une sorte de
longue galerie à voûte, rappelant les réfectoires du moyen âge. Cette
disposition a permis à l’architecte de créer dans la perspective
intérieure du monument une variété de points de vue qui rompt la
monotonie résultant ordinairement d’un plan carré; on ne la rencontre
que dans cette mosquée.
[Illustration: Plan de la mosquée de Bayazid.]
La tribune impériale, en marbre ciselé, se trouve à l’angle droit du
mihrab, sur des colonnes. La tribune des muezzins, également en marbre
et supportée par des colonnes, est adossée au pilier droit à l’entrée
de la porte principale, qui est surmontée d’une galerie assise sur
une rangée de consoles de marbre. Sur la porte principale, du côté de
la cour, une plaque indique en lettres dorées, calligraphiées par le
célèbre Hamdoullah, la date de la construction de cette mosquée.
و قد و قع الابتداء بالبناء فى لواخر ذى الحجة لسنة ست و تسعمائه ٩٠٦
واتفق الاتمام فى سنه احدى عشر و تسعمائه ٩١١
«La construction a été commencée vers les derniers jours du mois de
Zilhidjé de l’an 906 et terminée en l’an 911 de l’Hégire.»
Hadikatul Djevami cite les noms d’Emin bey et de Hassan halifé comme
étant deux des intendants de la mosquée désignés par le Sultan. Cette
fonction était alors particulièrement recherchée. L’excédent des
matériaux, ajoute le même livre, servit à Mehmed saïd effendi, moutemet
(intendant) de la construction, pour élever une petite mosquée à
Dizdarié.
La coupole de la mosquée est couverte en plomb et est ornée à son
sommet d’un alem d’or en forme de croissant.
L’alem qui orne généralement le faîte de chaque coupole a plutôt la
forme d’une corne double que d’un croissant. Son origine doit remonter
aux Égyptiens, chez qui la corne était le symbole de la force. Les
Turcs la fixaient aussi à l’extrémité de la hampe de leurs étendards.
De même que les autres grandes mosquées, celle-ci compte plusieurs
dépendances, telles que l’imaret et la bibliothèque. La bibliothèque,
restaurée dernièrement, est la plus grande de la ville. Plusieurs
manuscrits de grande valeur y sont conservés. Elle fut fondée par
Veliuddin effendi, Cheih-ul-islam. Tous les livres parus en turc
jusqu’à nos jours y sont à la disposition du public.
L’aspect intérieur n’est plus le même qu’au temps passé. On y voyait
jadis des pupitres très bas disposés sur le plancher couvert de nattes.
Le public se mettait à genoux devant ces pupitres à la mode ancienne.
Les costumes qu’on porte aujourd’hui exigèrent une installation
moderne et ces pupitres (_rahlés_) furent remplacés par des tables,
des fauteuils et des chaises. Dans le jardin, derrière la mosquée, se
trouve la sépulture (_turbé_) de Bajazet II, mort en 1512. Ce tombeau
fut construit sous Sélim.
MOSQUÉE DE SÉLIM Ier
Une des plus grandes mosquées bâties à Constantinople, après celles de
Bayazid, est la mosquée de Sélim Ier, construite par l’architecte Sinan
en 929, sur la cinquième colline qui domine la Corne d’Or; elle fut
élevée en mémoire de Sélim Ier, père du sultan Suleïman, qui régnait
alors. Elle se trouve tout près de la citerne ouverte de Bonus et
peut être vue de tous les points de la ville. Elle a deux minarets.
Un _Avlou_, dallé de marbre, pareil à celui de la mosquée de Bayazid,
et entouré d’une galerie à colonnades surmontée de petites coupoles,
mène à l’entrée du monument. On pénètre dans la cour par trois portes,
une principale et deux autres latérales, toutes les trois en forme de
niches ornées de stalactites. A côté des portes latérales, il en existe
une petite, de forme ogivale, qui conduit aux escaliers des minarets.
Dix-huit colonnes, rangées sur une estrade de marbre surélevée de 0m,50
au-dessus du sol, entourent la cour et supportent des arcades en ogive
surbaissée. Sur le mur, de deux en deux colonnes, sont disposées des
fenêtres également en ogive et dont les tympans sont ornés de faïences
magnifiques.
Un _chadrivan_ destiné aux ablutions est placé au milieu de la cour:
c’est un bassin à bords relevés, rempli d’eau et entouré d’un grillage
en fil de fer pour empêcher les oiseaux d’y pénétrer. Au bord du bassin
s’ouvrent sur une même ligne de nombreux robinets. Le chadrivan est
abrité par un toit en bois, reposant sur des colonnes de marbre, à
chapiteaux taillés en losange. Des cyprès et des arbres plantés tout
autour donnent à cette cour un aspect caractéristique.
La porte principale, remarquable par la beauté et l’harmonie des
lignes, suffirait à témoigner de la valeur de son architecte. Elle
offre une grande ressemblance avec celle de Bayazid construite par
Haïreddin, maître de Sinan. Cette analogie peut être constatée jusque
dans la décoration des petites colonnes en marbre engagées dans les
angles du mur. Le portail, orné de très belles stalactites, porte en
lettres dorées et sculptées l’inscription suivante:
يأمى النشاء هذ الجامع الشريف سلطان الاكرم سلاطين العرب
و العجم مالك البرين و البحرين خادم الحرمين الشريفين السلطان
ابن السلطان السلطان سلطان سليم خان ابن السلطان سلطان
بايزيد خان ابن السلطان ابو الفتح سلطان محمد خان خلداللّه ملكه
و سلطانه و بذلك المباركة عنى فى شهر محرم الحرام لسبنة تسع
و عشرين و تسعمائه
En voici la traduction:
«Cette mosquée vénérable fut érigée par ordre du magnanime Sultan
des sultans arabes et adjems[78], maître des terres et des mers,
serviteur des Haremeïn-u-Cherifeïn (la Mecque et Médine), Sultan, fils
de sultans, sultan Sélim Khan, fils du sultan Méhmed le Conquérant. Que
Dieu protège son pays et son trône ainsi que ce saint édifice érigé au
mois de Mouharrem 929 de l’Hégire.»
[78] Ce mot que les Turcs emploient pour désigner les
Persans indiquait, chez les Arabes, tous les peuples
non-Arabes.
[Illustration: Pl. 39.
MOSQUÉE D’AHMED Ier.--Intérieur.]
Sous la porte principale de la mosquée, conduisant à l’intérieur, le
dallage est fait d’un bloc de porphyre, moins sujet que le marbre à
l’usure.
L’intérieur de la mosquée est des plus simples: il ne possède ni
arcades ni colonnes. Le plan est carré. La coupole, de proportions
assez imposantes, repose sur quatre arcs formés par les murs latéraux.
Il est facile de voir que cette œuvre est une des premières du maître
Sinan. Sur chaque côté s’ouvrent des fenêtres avec tympan en ogive,
décoré de jolies faïences. La tribune impériale et la tribune des
Muezzins, supportées par des colonnes, sont quadrangulaires.
Le Mihrab, le Mimber, ainsi que les portes, sont travaillés avec une
magnificence incomparable. Les deux grands candélabres en bronze
du Mihrab, entre autres, sont de pures merveilles. Outre la porte
principale, deux autres portes latérales conduisent à l’intérieur.
Ces portes sont précédées d’un long vestibule, recouvert d’un dôme et
entouré de plusieurs pièces réservées aux personnages de la mosquée
et de la cour. Cette curieuse disposition est unique et peut, pour
l’originalité, être comparée aux deux ailes de la mosquée de Bayazid.
Les dômes des deux vestibules, avec leurs petits tambours à fenêtres et
leurs décorations en losange, rappellent la coupole de Yéchil Djami à
Brousse.
Hors de la mosquée, du côté du Mihrab, on remarque plusieurs turbés
(tombes) dont l’une renferme le corps du sultan Sélim, le conquérant
de l’Égypte. Tous ces turbés sont d’une forme octogonale et garnis
d’un dôme dont la couverture est faite de plaques de plomb en forme
d’écailles aux coins arrondis, comme celle du turbé de Chahzadé.
Une colonnade surmontée d’un toit précède la porte de chaque turbé.
Celle qui mène au turbé de Sélim est recouverte d’un vitrage qui en
fait comme un vestibule, pouvant en même temps servir de chambre pour
la garde du tombeau. Les deux côtés de la porte sont ornés de deux
panneaux de faïence d’une décoration pleine de goût: le travail des
portes est également merveilleux.
Le cercueil est protégé par une balustrade en noyer incrusté de nacre.
Le turbé renferme aussi de très beaux exemplaires du Coran, ouverts sur
de somptueux pupitres et des coffres où l’on conserve les reliques.
Un autre turbé, voisin de celui de Sélim Ier, renferme un tombeau
portant une inscription sculptée sur la pierre, et orné de panneaux en
faïence qui constituent de réels chefs-d’œuvre.
MOSQUÉE DE CHAHZADÉ
Cette mosquée fut bâtie par le fameux architecte Sinan, sur l’ordre du
sultan Suleïman, en mémoire de ses deux fils, les princes Mehmed et
Moustafa Djihanguir, morts à la suite des intrigues de leur belle-mère
Roxelane[79], _Haceki Khourrêm Sultane_. Le sultan Suleïman, ayant plus
tard reconnu son injustice, voulut la réparer en quelque sorte en
faisant construire cette mosquée qui fut nommée _Chahzadé sultan Mehmed
Djamissi_. La date de l’achèvement de la mosquée est indiquée par un
vers placé sur le frontispice du turbé.
[79] Roxelane, née en Galicie, fut d’abord une esclave.
Devenue ensuite l’épouse préférée de Suleïman, elle
acquit sur lui une très grande influence.
Désireuse d’assurer l’avenir de son fils, Sélim II,
elle gagna à sa cause Rustem pacha, le mari de sa
fille, princesse Mihrimah sultane, qui accusa le prince
Moustafa, né, ainsi que son frère Djihan, de la sultane
Masseki, d’avoir des intentions de révolte contre son
père. Suleïman, convaincu de la trahison de son fils
Moustafa, partit avec l’armée à Erégli, où il invita
Moustafa à venir dans sa tente, où il le fit étrangler.
Le prince Djihanguir lié par une profonde amitié à
son frère Moustafa en conçut une douleur telle qu’il
mourut peu après. Son père pour apaiser ses remords
construisit, sur les hauteurs de Foundoukli, une
mosquée qu’il appela mosquée de Djihanguir. Ce prince,
surnommé Chahzadé, fut enterré avec les restes de son
frère dans un turbé situé près de cette mosquée.
Cette mosquée, d’un style très gracieux, marque le commencement
de l’âge d’or de l’architecture ottomane. C’est un édifice carré
surmonté d’une grande coupole. On y entre par trois portes. Quatre
demi-coupoles s’appuient sur les bas côtés. Ces demi-coupoles sont
supportées à l’intérieur par quatre grands arcs posant sur des piliers
octogonaux dont la partie cylindrique supérieure est cannelée. Les
petites colonnettes qui sont adossées aux coins du portail ne sont pas
aussi richement décorées que celles de la mosquée de Sélim. L’aspect
de l’intérieur est splendide. Les vitraux sont d’une décoration très
artistique; malheureusement l’ensemble est gâté par d’horribles
peintures à la chaux qui ne permettent guère de reconnaître le
caractère de l’art ottoman.
Aux quatre points de jonction des demi-coupoles, sont posées de petites
tourelles cylindriques massives qui servent de contreforts.
Le parvis est formé d’une galerie à arcades, ornée de marbre blanc
alternant avec du marbre rouge. Ces arcades sont soutenues par des
colonnes de granit et de marbre. De chaque côté du parvis se dressent
deux élégants minarets de forme polygonale, ornés de nervures et
d’ornements en relief, différant un peu de ceux qu’on voit d’ordinaire.
Chacun d’eux est surmonté d’un balcon (_cherifé_) avec encorbellements
sculptés.
La construction de cette mosquée dura cinq ans et coûta 151 _Yuks
d’Akhtché_, soit à peu près 13 millions de francs.
Le turbé qui contient les restes des princes, fils de Suleïman, est
situé à l’est de la mosquée; il a une forme octogonale. Les huit
façades extérieures sont en marbre sculpté et se terminent par une
galerie ornée de larges trèfles, découpés à jour. Deux rangées de
fenêtres entourent le monument. Celles du bas sont quadrangulaires,
celles du haut sont ogivales.
A partir du sol jusqu’au-dessus de la deuxième rangée de fenêtres, les
angles de l’octogone sont limités par des cordons d’ordre cristallisé.
Au-dessus des galeries de trèfles, le turbé se transforme et devient
circulaire, près du tambour qui sert de base à la coupole. La toiture
en plomb est faite d’écailles aux côtes arrondies qui vont en se
rapetissant jusqu’au point le plus élevé de la coupole où est fixé
l’alem.
On accède au turbé par un péristyle, formé de quatre colonnes dont deux
sont en marbre rouge et deux autres en marbre vert antique. Sur la
porte on lit une inscription en lettres dorées.
Ce péristyle est couvert d’une petite coupole ronde. De chaque côté de
la porte d’entrée se trouvent des panneaux en faïence, représentant des
rinceaux d’un beau dessin. La porte et les boiseries de ce péristyle
sont dignes d’attirer tout spécialement l’attention des artistes
décorateurs. Les battants de la porte de chêne sont ornés d’ivoire et
d’ébène.
L’intérieur du turbé présente un aspect des plus pittoresques.
La lumière y pénètre par deux rangées de fenêtres, au nombre de
trente-deux (quatre sur chaque face de l’octogone) et garnies de
vitraux aux couleurs variées.
Depuis le sol jusqu’à la frise ornant la base de la coupole, les murs
sont revêtus de panneaux peints sur émail, décorés comme ceux du
péristyle. Au-dessus de chaque fenêtre, sur un panneau également en
faïence, des fleurs entrelacées et brodées d’or encadrent des versets
inscrits en lettres blanches sur un fond bleu foncé. La coupole est
ornée de fleurs et de feuillages verts formant médaillons sur fond
blanc. Le sol en marbre est couvert de tapis. La dépouille du prince se
trouve au milieu de l’édifice entre le tombeau de son frère et celui
de sa femme. Au-dessus se dresse une sorte de dais impérial, haut de
quatre mètres, en bois de noyer orné de rosaces géométriques découpées
à jour avec inscrustations de nacre.
[Illustration: Pl. 40.
MOSQUÉE D’AHMED IER.--Mimber.]
MOSQUÉE SULEÏMANIÉ
Parmi les grands édifices et les mosquées que le sultan Suleïman le
législateur a fait construire, la mosquée qui porte son nom est la plus
imposante.
Cette mosquée, construite également par l’architecte Sinan de 1556 à
1566, est le véritable chef-d’œuvre de l’art ottoman. Elle s’élève
majestueusement sur le sommet d’une colline qui domine la Corne d’Or.
Son emplacement est merveilleusement choisi et son immense enceinte
plantée de cyprès et de platanes lui fait un cadre d’un charme
extraordinaire.
La pureté de son style et l’harmonie de ses contours se dessinent sur
un site féérique. Sinan disait, dans un ouvrage écrit de sa main,
que la mosquée de Chahzadé était son œuvre d’apprenti, la mosquée de
Suleïmanié, son œuvre de bon ouvrier et celle de Sélim à Andrinople,
son œuvre de maître.
A chaque coin du parvis se trouve un minaret à trois et deux galeries
ornées de magnifiques stalactites. Les deux minarets qui sont le plus
rapprochés de la coupole sont plus grands que les deux autres. Chaque
_cherifé_ a son escalier exclusivement réservé; trois personnes peuvent
monter à la galerie ou en descendre en même temps sans se rencontrer.
Tout l’édifice est conçu selon la forme d’un immense triangle et
l’inégalité de grandeur qui existe entre les minarets produit un effet
de perspective des plus heureux.
[Illustration: Plan de la mosquée Suléïmanié.]
Par le nombre de ces galeries, l’architecte a voulu symboliser l’ordre
qui caractérisa le règne de son fondateur, en même temps qu’imposer par
ce chiffre 4 le souvenir de ce fondateur, IVme Sultan depuis la prise
de Constantinople. Ses _chérifés_, au nombre de dix, indiquaient qu’il
était également le dixième empereur depuis la fondation de l’Empire
ottoman.
Trois belles portes font communiquer la porte extérieure avec le
parvis; l’une se trouve sur la façade principale et les deux autres sur
les côtés.
Sur la grande porte de la façade on lit en grosses lettres la formule
de l’islam:
لا اله الا اللّه محمد رسول اللّه
«Il n’y a qu’un seul Dieu, Mouhammed est son prophète», au-dessus d’une
autre formule concernant la prière:
ان الصلوة على المؤمنين كتاباً موقوناً
Le parvis est entouré d’un cloître de vingt-quatre arcades soutenues
par un même nombre de colonnes, dont douze sont en granit rose, dix
en marbre blanc et les deux autres qui se trouvent près de la porte
principale, en porphyre. Toutes ces colonnes sont surmontées de
chapiteaux de marbre sculptés en forme de stalactites et dont les
arêtes étaient dorées. Chacune de ces arcades est surmontée d’une
petite coupole. La coupole qui se trouve devant la porte d’entrée de la
nef est la plus grande; elle est ornée de pendentifs en stalactites.
Le dallage du parvis est en marbre blanc. Au centre se trouve un
_chadrivan_ (fontaine) de forme carrée, couvert d’un toit en plomb. Les
quatre façades de cette fontaine sont munies d’un grillage en bronze
percé à jour d’intéressants motifs de décoration. Au-dessus de ce
grillage courent des frises en marbre blanc.
Des colonnes à chapiteaux de différents ordres supportent sur les
façades extérieures des côtés latéraux de la mosquée des galeries à
deux étages. Ces galeries ne semblent guère avoir été mises là que pour
concourir à la beauté de l’ensemble. La galerie du premier étage est à
arcades ogivales alternant avec d’autres arcades plus petites. Celles
d’en haut sont plus étroites et plus petites. Sous les galeries, au
niveau du sol, des robinets sont disposés tout le long du mur pour les
ablutions. Du côté du parvis, on entre dans la mosquée par une grande
porte en marbre, ayant la forme d’une mitre en stalactite aux arêtes
dorées.
[Illustration: Mosquée Suléïmanié; coupe.]
Chaque fenêtre est surmontée d’un tympan en ogive orné de faïences sur
laquelle se dessinent les belles écritures saintes en langue arabe.
L’intérieur de la mosquée mesure 69 mètres de long sur 63 de large.
Quatre gigantesques piliers massifs carrés supportent la coupole de la
nef centrale.
Entre ces piliers se dressent, de chaque côté, des galeries latérales
réservées aux grands personnages pendant la cérémonie du Sélamlik. Ces
tribunes sont supportées par deux colonnes de marbre; quatre énormes
colonnes de porphyre soutiennent les arcades latérales qui supportent
la coupole.
D’après le livre de Sa-ï sur l’œuvre de Sinan, une de ces colonnes est
celle qui portait jadis la colonne de la virginité aux environs des
Saints-Apôtres. Son «Tezkeretulbunyan» raconte même les difficultés
qu’on eut pour la transporter. Elle était plus haute que les autres et
on dut la raccourcir. Une autre de ces colonnes, probablement celle
qui portait la statue de l’Empereur, a été amenée du palais. Les deux
autres colonnes viennent d’Iskenderoun (Alexandrette).
[Illustration: Mosquée Suléïmanié; coupe.]
Deux escaliers pratiqués près de la porte d’entrée conduisent à la
première galerie. Les deux galeries supérieures ne sont accessibles
qu’au moyen d’échelles en bois appliquées aux fenêtres s’ouvrant sur la
toiture.
Au centre s’élève la grande coupole de 71 mètres de hauteur (de 6
mètres plus haute que la coupole de Sainte-Sophie). Des candélabres
en fer ciselé qui portent des luminaires à l’huile y sont suspendus
par de longues chaînes. On les allume pendant les prières de nuit et
surtout pendant le _Ramazan_.
Une des galeries supérieures, formant la rotonde autour du tambour et
où l’on ne peut monter que par des échelles appliquées sur la toiture,
présente un très intéressant phénomène d’acoustique.
Le _Mihrab_ est en marbre sculpté de magnifiques stalactites rehaussées
d’or. Le _Mimber_, qui est placé à la droite du _Mihrab_, est composé
de grandes pièces de marbre merveilleusement sculpté. La tribune
impériale, également en marbre blanc, est supportée par des colonnes en
porphyre ornées de chapiteaux en marbre d’ordre cristallisé.
La porte de cette tribune, ainsi que plusieurs autres portes de la
mosquée, est en noyer orné de rosaces géométriques.
Le _Kursi_ (chaire) qui se trouve placé près de la tribune impériale,
est un des chefs-d’œuvre de la sculpture en bois; le noyer en est très
artistiquement découpé et travaillé.
Près du pied droit de la coupole s’appuie la tribune des muezzines
construite en marbre orné de sculptures en stalactites.
La décoration est des plus soignées, jusque dans les moindres coins et
dans les moindres détails.
De grandes rosaces de faïence portant des écritures en blanc sur fond
bleu décorent les deux côtés du Mihrab. Elles sont d’une très grande
valeur artistique.
Les écritures du célèbre calligraphe Hassan Karahissai ornent
l’intérieur. Les fenêtres sont garnies de beaux vitraux en couleur
à encadrement de plâtre, fabriqués, d’après de Hammer, par Serhoch
Ibrahim (Ibrahim l’ivrogne). Sous le porche, à l’intérieur du Djami,
devant la porte principale est placée une dalle ronde en porphyre
d’une seule pièce et d’un diamètre d’environ deux mètres. Une légende
raconte qu’un des ouvriers grecs, qui travaillaient à la construction,
poussé par le sentiment religieux, aurait gravé secrètement une petite
croix sur cette pierre qui était destinée à orner la place près du
Mihrab. Cet ouvrier fut exécuté en présence du Sultan, qui était entré
dans une violente colère. Quant au porphyre, qui était ainsi devenu
impropre à servir dans la mosquée, il aurait été mis devant l’entrée
principale de la nef, le côté portant la croix tourné contre terre.
Mais, si on observe les dallages des autres mosquées, à l’endroit des
portes où le public passe très souvent, on remarque qu’ils sont tous
de forme ronde et en porphyre, afin d’offrir plus de résistance. Cette
pierre ne pouvait donc être destinée qu’à la place qu’elle occupe
actuellement. Quant à la croix, il est étrange qu’un ouvrier grec ait
pu avoir l’audace de la graver devant un millier d’ouvriers musulmans
qui travaillaient avec lui: et si l’on va même jusqu’à admettre que
la croix ait été réellement gravée, il eût été facile de la faire
disparaître et de rendre à la pierre sa destination primitive.
Cette légende n’a jamais été qu’une calomnie.
La cour extérieure de la mosquée est entourée de nombreuses
dépendances, parmi lesquelles des _imarets_ (sortes de cantines) pour
les étudiants et les pauvres; quatre _médressés_ (écoles supérieures)
et une école primaire; une école de médecine, un hôpital pour les
pauvres et un hospice.
D’après un architecte, la mosquée aurait coûté 597 _Yuk_ et 60.180
_aktché_, soit 59 millions _aktché_; 60 _aktché_ équivalaient à un
_sikké_; le _sikké_ ou _gourouche_ du temps du sultan Suleïman, est
évalué par M. Belin, en monnaie medjadié, à 50 piastres et 27 paras.
Cette somme représentait alors à peu près 54 millions de piastres, soit
10 millions de francs.
LE TURBÉ DU SULTAN SULEÏMAN LE LÉGISLATEUR
Le turbé de Suleïman est situé à l’est de la mosquée, dans un cimetière
qui contient les restes des hauts personnages. C’est un monument
de forme octogonale surmonté d’une coupole. Une galerie l’entoure
extérieurement, recouverte d’un toit supporté par 29 colonnes, dont
27 ont des chapiteaux en losanges, et les deux autres sur la façade
sont ornées de stalactites. Quatre colonnes vert antique à chapiteaux
cristallisés forment une sorte de péristyle qui sert de vestibule à
l’entrée.
A chaque angle extérieur du monument est appliqué un cordon en porphyre.
Deux riches panneaux en faïence revêtent les murs des deux côtés de la
porte d’entrée.
Au-dessus de la porte, une plaque verte porte en lettres dorées la date
de la mort du Sultan, 674 de l’Hégire (1566).