L’archéologue qui se consacre spécialement à l’étude de l’art d’un

peuple a toujours des tendances à faire prévaloir la suprématie de

celui-là sur tous les autres. De tous temps les détracteurs de l’art

byzantin furent nombreux, qui refusèrent de reconnaître l’influence

qu’il exerça, pendant une certaine époque, sur les arts de l’Occident.

Ce fut la cause de controverses que l’on connaît sous le nom de

«question byzantine».

L’art turc a eu, lui aussi, et a encore aujourd’hui de nombreux

détracteurs, qui nient sa personnalité nationale et ne veulent y voir

qu’un mélange des arts arabe, persan et byzantin. Nous ne prétendons

nullement nier l’influence éducatrice de ces arts sur l’art turc;

mais il est juste de reconnaître que, grâce à de fortes traditions,

il n’a pas tardé à acquérir une individualité si précieuse et si

caractéristique qu’on ne saurait la méconnaître, sans faire preuve

d’un évident parti pris. Depuis, cette individualité s’est nettement

affirmée. De nombreux monuments permettent de suivre les diverses

étapes de l’art turc dans une voie personnelle et originale; chacune de

ces étapes prouve que l’art arabe, loin de ne compter chez les Turcs

que des copistes, a trouvé chez eux des disciples d’une originalité

aussi puissante que celle des plus grands artistes arabes.

Il n’est pas un art qui se soit développé par lui-même, à l’abri

de toute influence étrangère, si faible soit-elle. Et l’on ne peut

nier l’influence de l’art égyptien sur l’art grec, de l’art grec sur

l’art romain, de l’art assyrien et chaldéen sur l’art persan, et de

ce dernier enfin sur l’art byzantin. On constate aussi une parenté

plus ou moins étroite entre les manifestations des arts de tous les

pays. Les musées, les ruines et les vieux monuments qui perpétuent le

souvenir des époques abolies et des étapes parcourues par l’humanité,

nous fournissent un nombre suffisant d’exemples à ce sujet. Chaque

nation, chaque période, subit l’action réflexe de celles qui les

précèdent ou les entourent.

[Illustration: Pl. 31.

MOSQUÉE DE CHAHZADÉ.]

Jusqu’à une époque récente, l’antinomie et l’irréductibilité des

principes qui séparent les Églises d’Orient et d’Occident avaient

empêché les archéologues européens de s’intéresser aux choses

byzantines avec la même ferveur savante que de nos jours. Aussi

sommes-nous persuadés que l’individualité de l’art turc, jusqu’ici

dédaignée et négligée, se révélera aussitôt que cet art aura été

l’objet d’une étude approfondie, impartiale, et exempte de préjugés.

«Existe-t-il un art turc? se demande Viollet-le-Duc, dans sa préface

à «_L’Architecture turque au XVe siècle_». Que les Turcs aient adopté

l’art ou les arts qui s’accommodaient le mieux à leurs habitudes et à

leur religion, rien de plus naturel, mais qu’ils aient été les pères

d’un art local, cela me paraît difficile à démontrer. En effet, dans

tous les exemples fournis par M. Parvillé, je trouve de l’arabe, du

persan, peut-être quelques influences hindoues, mais du Turc? Quoi

qu’il en soit et sans insister sur le point de savoir exactement la

part qui revient aux Turcs en cette affaire, on reconnaîtra facilement

qu’il y a dans ces compositions, soit comme tracé, soit comme

coloration, un art très développé et savant.»

Il nous faut donc reconnaître que la faute de l’ignorance en laquelle

l’opinion a été tenue si longtemps au sujet de l’art turc et des œuvres

géniales de nos artistes est imputable, jusqu’à un certain point, à nos

auteurs qui ont négligé de s’en faire les initiateurs.

Que d’œuvres exclusivement turques ont été injustement considérées

comme appartenant aux Arabes et aux Persans! On prétendait souvent

qu’un peuple nomade comme les Turcs ne pouvait avoir un art, et on

ajoutait que l’islamisme formait d’ailleurs le plus grand obstacle

à l’éclosion des choses d’art. Mais la religion musulmane, loin

d’empêcher, ainsi que certains auteurs ont voulu le prétendre,

l’éclosion des œuvres d’art, la provoqua et la favorisa, suivant en

ceci l’influence de toutes les religions sur l’art en général. L’islam

d’ailleurs ne dit-il pas: innallahé djemilun youhibbul djémal (Dieu,

parce que beau, aime le beau). Au point de vue de la littérature arabe,

le Koran même, par ses rythmes et son harmonie inimitables, constitue

un véritable miracle littéraire.

L’interdiction même de représenter la figure humaine amena les

artistes à varier à l’infini la décoration empruntée aux plantes et à

la géométrie. Ils réalisèrent de parfaites œuvres d’art dans toutes

les branches et découvrirent des proportions nouvelles, des harmonies

de couleurs et de formes entièrement originales, qui provoquent

aujourd’hui l’admiration du monde artistique, et l’on s’étonne à bon

droit que ces artistes aient produit de telles merveilles de forme,

sans avoir, comme les Grecs, une étude préalable des proportions du

corps humain.

Il suffit de l’examen consciencieux de ces œuvres pour se convaincre

qu’un art turc existe réellement, un art devenu ottoman par l’effet

de la race et qui s’est transformé au gré des évolutions successives

de la nation. Mais cet art n’est pas un simple dérivé occupant une

situation intermédiaire. Sa personnalité se détache et se manifeste

avec un relief remarquable dans l’architecture, la littérature, les

arts décoratifs, aussi bien que dans la musique. Il serait difficile

d’esquisser aujourd’hui une histoire de l’art turc, faute de sources

suffisantes. Cette lacune est malaisée à combler. On rencontre très

rarement dans nos bibliothèques des documents qui facilitent la mise au

point de cette histoire. La section particulière du Musée impérial,

affectée aux œuvres d’art national, n’est malheureusement pas encore

assez complète pour servir de base à une étude de ce genre.

II.--LES ORIGINES DE L’ART OTTOMAN

LES ARTS ARABE, PERSAN, ET TURC

Parmi les auteurs qui se sont adonnés spécialement à l’étude de l’art

arabe, il y en a qui, se refusant à considérer les Arabes comme des

artistes, n’emploient qu’à regret cette appellation d’_art arabe_, à

laquelle pourtant les oblige le droit de cité conquis par celui-ci

dans l’histoire de l’art. Mais on se demande par quelle étrange

contradiction ces auteurs, ayant commencé par dénier toute originalité

aux Arabes, sont amenés dans le cours de leur ouvrage même à les citer

souvent comme de «puissants artistes». Parmi les auteurs, il en est

plusieurs, qui, comme Gustave le Bon, disent: «Fort inférieurs aux

Romains en ce qui concerne les institutions politiques et sociales,

ils leur furent supérieurs par l’étendue de leurs connaissances

scientifiques et artistiques[62]». D’autres au contraire, tout en

s’obstinant à méconnaître leur influence dans la puissante civilisation

européenne, ne sont pas éloignés de leur accorder du génie lorsqu’ils

étudient leurs œuvres. Mais, à leur avis, les Arabes n’étaient guère

en possession d’un art propre, et ce qu’on appelle l’art arabe

n’était qu’un emprunt fait à l’art byzantin de Syrie et à l’art copte

d’Égypte. Ceci est une erreur. Il ne faudrait pas croire que les Arabes

ignoraient totalement toute notion artistique avant l’islamisme,

quoique l’art arabe ne se soit manifesté qu’avec l’apparition de

l’islam. Bien auparavant, le Yémen, l’Hedjaz possédaient des villes

prospères, qui avaient leur littérature, leur architecture et leurs

arts décoratifs. Maçoudi, historien arabe, par la description qu’il

fait des idoles, nous révèle chez les Arabes l’existence d’une

sculpture. L’Islamisme, qui est devenu en vingt ans la religion de

l’Arabie tout entière et a étendu ses conquêtes jusqu’en Perse, en

Égypte et aux Indes, a trouvé chez tous ces peuples des artistes

dont l’art arabe profita et qui contribuèrent à son développement,

en y apportant chacun sa personnalité. Mais cet art n’est pas une

copie servile de l’art chrétien de Syrie et de l’art copte d’Égypte:

c’est bien un art spécial créé par les Arabes, qui ont mis à profit

les divers éléments artistiques des pays où l’islamisme étendit ses

conquêtes. L’art arabe eut une physionomie particulière suivant qu’il

triompha en Égypte, en Syrie, à Bagdad ou en Espagne: il présenta

dans chacun de ces pays, des différences de détail par lesquelles on

reconnaissait un genre spécial.

[62] _Civilisation des Arabes_, p. 669.

Les premiers modèles de l’architecture arabe furent la kaaba de la

Mecque et la mosquée de Médine.

On sait que la kaaba a été construite par le prophète Abraham. Puis

étant tombée en ruines, elle fut reconstruite par la tribu de Koreïch

à laquelle appartenait le prophète de l’islam. A l’époque du prophète

Mahomet et de son khalife Aboubeker, la kaaba n’était pas entourée de

murs; du temps du khalife Omar, le nombre des pèlerins ayant augmenté,

on dut acheter les quelques maisons avoisinantes afin d’élargir la cour

de la kaaba. Et on l’entoura d’un mur dont la hauteur ne dépassait pas

celle d’un homme. Ce n’est qu’à l’époque du khalife Vélid Bin Abdul

Melik bin Mervan que cette kaaba, ayant subi une nouvelle restauration,

fut dotée d’un mur plus haut. Celui-ci a d’ailleurs subi, par la suite,

bien des remaniements et des réparations, sous le règne du khalife

abbasside Osman, de sorte qu’il est impossible aujourd’hui de juger de

son état primitif.

L’an XXe de l’Hégire, Amrou[63], un des généraux du khalife Omar,

construisit en Égypte la mosquée qui porte son nom, sur les plans d’un

architecte converti à l’islamisme et qui prit ses ouvriers dans le

pays où l’art copte dominait entièrement à cette époque. Mais, malgré

l’influence copte prévalant chez tous les artistes qui travaillèrent à

ce monument, l’œuvre est marquée d’une originalité où un esprit nouveau

se fait jour. Le toit de la mosquée se composait d’arcades, supportées

par des centaines de colonnes. On y accédait par une grande cour qui

s’appelait _Sahan_. Soixante ans après la date de l’érection de cet

édifice, on dut rehausser les arcades.

[63] Ce mot n’est que l’orthographe altérée du mot Amr.

Les noms d’Omer et Amr étant écrits de la même façon,

les Arabes ajoutent la lettre _vav_ (ou) à ce dernier

pour les distinguer l’un de l’autre. C’est à ce _vav_

traduit par les Français en ou, qu’il faut attribuer

son orthographe: Amrou.

La partie de la mosquée située du côté de la Mecque était formée de six

rangées de chacune 20 colonnes, en tout 120. Cette partie renfermait le

_mihrab_ (autel), le _mimber_ et le _mahfil_ (tribune des chantres).

Parmi ces colonnes, on rencontre quelques chapiteaux byzantins, qui

provenaient probablement de certains monuments coptes. Les arcades, qui

n’ont à première vue qu’un aspect de plein cintre, révèlent l’ignorance

que les Arabes avaient de l’emploi de l’ogive et de l’arc brisé,

emploi que, d’après M. Gayet, les Coptes connaissaient et pratiquaient

deux siècles avant la conquête arabe. Mais on trouve encore chez les

Assyriens et chez les anciens Persans, un genre d’arc brisé et comme

l’essai d’une coupole ovoïde. Le manque de bois pour le cintrage qui

avait obligé les Coptes à adopter cette forme d’arc, qui offre un

rapport assez lointain avec celui des Arabes, avait également conduit

ceux-ci à construire leurs arcs de la même façon.

Pendant les premières années de la conquête musulmane, on se soucia

fort peu des édifices du culte; l’exercice de la religion n’en exigeait

pas, puisqu’elle permettait de prier en quelque lieu que ce soit. Ce

n’est que plus tard, quand l’islam étendit ses ramifications dans

l’Asie et l’Afrique, qu’il jugea à propos de marquer son triomphe par

des édifices spéciaux, tels que des temples qui attestaient la victoire

de la religion, mais il repoussa toutefois avec horreur la conception

artistique des chrétiens et des païens. Il doit à cette philosophie de

l’art toute son originalité.

C’est en Égypte que l’architecture arabe prospéra le plus et c’est ce

pays qui conserva le plus longtemps ses monuments. La mosquée d’Amrou

a servi pendant deux siècles de modèle à l’architecture de l’islam.

Elle n’était recouverte que d’un toit en plate-bande, supporté par des

arcades en forme d’arc brisé. Aucune décoration sur les murs, et, au

début, elle n’avait pas non plus de minaret. L’appel à la prière se

faisait dans la mosquée même. C’est seulement en l’an 218 de l’Hégire,

après qu’il eut été décidé qu’il fallait chanter _l’Ezan_ au point le

plus élevé de la mosquée pour qu’on l’entendît de tous les points de la

ville, qu’une tourelle carrée fut ajoutée à l’édifice. Cette tourelle,

suivant les évolutions subies par le monument, est devenue avec le

temps partie intégrante de la mosquée et a pris la forme décisive qu’on

lui connaît aujourd’hui sous le nom de minaret. Toutes les autres

parties de la mosquée subirent également leur évolution. Il en fut

ainsi pour le _maksoura_, sorte de grille qui permettait aux fidèles

de voir le khalife pendant le _khotba_, sans toutefois être en contact

avec lui et qui, imaginée pour la première fois par le khalife Othman,

fut l’origine des tribunes impériales dans les mosquées actuelles.

L’estrade, où prêchait le prophète, inspira la forme du _mimber_.

Dès que la capitale des Perses eut été conquise par les Arabes,

l’influence de l’art sassanide commença à s’accentuer dans l’art

arabe, qui d’ailleurs, avait déjà subi l’influence de l’art chaldéen.

Quant à l’influence byzantine, elle alla en s’accentuant depuis la

construction de la mosquée d’Omar ou _Koubbé-es-Sakhra_, construite sur

l’emplacement du temple de Salomon (687 ap. J.-C.), par Abdul Melik bin

Mervan et avec celle de la grande mosquée _Emevié_, érigée par Velid

bin Abdul Melik à Damas, qui avait été conquis par les Musulmans en 633

après J.-C.

La mosquée d’Omar fut bâtie sur un plan octogonal, forme qu’on

rencontre souvent en Syrie. Une autre mosquée, appelée Aksa, fut

construite à côté de la mosquée d’Omar. La Syrie se remplit de

monuments musulmans. C’est ainsi que l’art byzantin de Syrie, de

concert avec l’art arabe dont il avait déjà subi l’influence, a produit

l’école arabe de Syrie.

Les armées ommiades entrèrent en Espagne et Mouavié avait déjà étendu

son pouvoir jusqu’à Kairouan (Tunisie). L’Espagne vit s’élever partout

des monuments magnifiques, caractérisés par une délicatesse de formes

et de décorations vraiment admirable. A l’époque des Abbassides, les

architectes d’Elmamoun et Haroun-al-Réchid érigeaient à Bagdad les plus

beaux monuments, parmi lesquels nous pouvons citer le palais de Rakka,

construit par Haroun-al-Réchid sur l’Euphrate. Les arcades en trèfle

de ce palais peuvent être considérées comme le prototype des arcades à

dent et à trèfle qui constituent un des éléments caractéristiques de

l’École du Moghreb (ouest); on les rencontre souvent dans les monuments

de Syrie.

L’origine de ce genre d’arcades à trèfle est probablement indienne.

Bagdad pouvait être considérée à cette époque comme un véritable musée

artistique. Les ravages du temps et des invasions ont malheureusement

détruit tous ces monuments entre le VIIIe et le XIIIe siècle.

Après une longue période de troubles, une garde composée de tribus

turcomanes par le khalife El-Moutassam-Billah s’empara du pouvoir.

Avec elle commence en Égypte le règne des Toulounides. La mosquée de

Touloun, qui accentua dans la décoration l’importance des rinceaux

et des inscriptions avec entrelacs, reste comme un souvenir de cette

période où l’art fut particulièrement en progrès. Jusqu’à l’époque des

Fatimites, les Arabes, suivant en ceci les Coptes, avaient rejeté le

dôme et étaient attachés au toit en plate-bande. C’est alors qu’une

ère nouvelle s’ouvrit pour l’architecture, qui adopta la coupole et

la voûte en berceau, employées déjà par la Perse. La nouvelle coupole

des Arabes ne ressemblait guère à la coupole byzantine, l’arabe étant

relevée, alors que la byzantine était surbaissée. On ignore les raisons

exactes qui firent adopter par les Arabes ce mode de construction. Mais

il est permis d’en trouver au moins une dans leur désir d’éviter une

ressemblance avec les églises chrétiennes. Une autre raison, qui nous

paraît plus décisive encore, peut être cherchée dans la manière de

construire et dans les matériaux de construction. Si les architectes

arabes n’ont jamais eu la hardiesse de surbaisser leurs coupoles

comme les Byzantins, c’est peut-être pour éviter les grands murs de

soutènement et de contrefort exigés par ce genre de coupole; mais

c’est peut-être aussi parce qu’ils manquaient du bois indispensable

au cintrage. D’autre part, les coupoles surélevées ont l’avantage,

croyons-nous, d’être moins que les autres exposées au soleil. Elles

ont été particulièrement en usage chez les Assyriens. L’originalité

de l’art arabe fut surtout caractérisé par l’emploi de l’arc brisé,

de l’arc en fer à cheval et de la coupole. Au lieu d’orner les

pendentifs à l’aide de mosaïques, comme faisaient les Byzantins, les

Arabes adoptèrent un mode de décoration composé de prismes en forme

de stalactites. Ces stalactites avaient l’avantage de masquer les

angles brusques de l’édifice et permettaient de passer du plan carré du

bâtiment à la base octogonale de la coupole. L’usage des stalactites,

que les Arabes ont été les premiers à imaginer, pourrait avoir son

origine dans la façon dont les Assyriens assemblaient les briques,

à l’aide desquelles, ils formaient, comme motifs de décoration, des

sortes de prismes.

[Illustration: Pl. 32.

MOSQUÉE NOURI OSMANIÉ.--Porte principale.

TOMBEAU DE CHAHZADÉ.]

Jusqu’à l’époque des Fatimites et Eyoubites, la mosquée arabe avait

gardé en Égypte la disposition de la première mosquée à portique

(mosquées d’Amrou et de Touloun). Mais, à partir de cette époque, et

surtout sous Saladin, un polygone de 16 côtés fut ajouté à la forme

octogonale primitive et le passage du plan carré à la coupole se trouva

ainsi facilité. C’est aussi à cette époque que le plan des monuments

mésopotamiens commence à être mis en usage. Autour d’une cour carrée,

prirent place quatre medressés, réservés aux quatre rites de l’Islam,

Hanefi, Maliki, Chafii et Hanbeli.

Dans les premiers temps, les Arabes négligeaient l’extérieur de leurs

monuments. C’est seulement plus tard que la façade attira leurs

soins. L’usage de la faïence dans la décoration des monuments ne

s’était répandu que vers les dernières années des Baharites. Sous les

Baharites et Bordjites l’art atteint son apogée. L’emploi de la voûte

se généralise avec la mosquée sépulcrale et la décoration polygonale

s’applique à toute surface. Les monuments même deviennent des

polygones, ce qui a fourni d’ailleurs l’élément principal à tous les

arts musulmans.

Les Mamelouks ont rempli le Caire de monuments magnifiques, comme le

tombeau-mosquée de Kalaoun, dans lequel on distingue l’influence de

l’art de Tartarie.

La mosquée du sultan Hassan, où se manifeste l’influence de l’art turc

seldjoucide, est un des plus purs joyaux de l’art décoratif arabe. Ses

frises de bois sculpté, ses portes incrustées d’or et d’argent sont des

merveilles de l’art arabe. La mosquée d’El Gouri peut être considérée

comme le dernier des monuments arabes au Caire. C’est sous le règne du

fils d’El Gouri, Tomanbaï, que les Ottomans ont conquis l’Égypte. A

partir de cette époque, l’art turc commença à se mélanger à l’art arabe

d’Égypte, tout à fait différent des autres arts et même des autres

branches de l’art arabe. Avec la domination turque, apparaît au Caire

le type de la mosquée ottomane à coupole byzantine. Mais l’architecture

civile, conservant toujours, grâce aux architectes indigènes, les

caractères traditionnels de l’art local, reste à l’abri de cette

influence.

Fort heureusement le Caire garde encore de nombreux monuments qui nous

permettent de contempler les œuvres des artistes arabes, tandis que

ceux de Bagdad et de Syrie ont été dévastés. L’Espagne conserve aussi

quelques monuments appartenant à l’époque de la domination arabe,

tels que la mosquée de Cordoue, l’Alcazar de Séville et l’Alhambra de

Grenade (1248 après J.-C.).

L’Occident, qui se trouvait en communication avec l’Italie, où l’art

arabe a survécu même à la conquête normande, ne tarda pas à subir

l’influence de l’architecture arabe, qui a contribué au développement

de plusieurs autres arts occidentaux[64].

[64] M. Emile Bertaux, dans ses études sur les

monuments de l’Italie méridionale, démontre clairement

cette influence.

Les décorateurs arabes, artistes puissants, réalisèrent des prodiges

de décoration en réseaux, en polygones et en stalactites. Usant de

toutes les combinaisons fournies par l’art géométrique, ils groupèrent

à l’aide de la plus brillante et de la plus ingénieuse des imaginations

tous les dessins, toutes les lignes, toutes les figures en un ensemble

qui éblouit l’œil et déroute la raison.

L’islamisme ne tolérant pas les idoles et les icônes, l’art arabe resta

indifférent à la peinture et à la sculpture, et c’est dans les formes

abstraites qu’il chercha le symbole de l’éternel. Il trouva, dans la

philosophie des lignes, l’image et l’impression de l’invisible.

L’art persan est celui dont l’influence a été le plus considérable sur

l’art turc. Il nous paraît donc utile d’esquisser un court aperçu de

l’histoire de cet art depuis l’époque musulmane qui succéda à celle des

Sassanides, dont les monuments, par leur luxe et leur grandeur étaient

légendaires chez les Romains et les Byzantins. Parmi ces monuments

on peut citer les palais de Machita, Ctésiphon, de Rabbath-Amman et

Eïvane; ce dernier avait déjà une coupole à pendentifs. Le grand arc

du palais de Ctésiphon, connu sous le nom de Tahti Kesra (Trône de

Chosroës) semble avoir servi de premier modèle aux grandes voussures de

l’art perso-arabe.

Quand la capitale romaine fut transférée à Byzance, la Perse, alors

très puissante, exerçait une grande influence sur les Byzantins. Les

armées de Khosroës II avaient pénétré jusqu’à Chalcédoine et conquis

Jérusalem et l’Égypte. Repoussées par l’armée d’Héraclius, ces

troupes regagnèrent la Perse, où Khosroës mourut quelque temps avant

l’invasion arabe. La Perse, alors ralliée en partie à la doctrine de

Nestorius, fut conquise par les armées d’Omar (XVe année de l’Hégire)

et devint une province arabe comme l’Égypte. Elle subit de profondes

transformations ainsi qu’en témoigne son architecture. Les premières

mosquées persanes furent semblables à celles des Arabes. Elles étaient

construites sur un plan carré, comprenant le _Sahan_ entouré de

portiques à colonnades (liwans). Celui qui renfermait le _Mihrab_,

était plus somptueux que les autres et surmonté d’un dôme. Elles ne

différaient des premières mosquées arabes que par cette dernière

disposition.

La mosquée de Djouma de Kasvin, bâtie selon l’historien Yakout par

Mohammed ibn Hadjadj, est une des premières mosquées arabes. Ayant

menacé ruine, elle fut rebâtie sur le même plan par Haroun al Réchid,

et agrandie par Melek chah, prince seldjoucide. Parmi ces mosquées

primitives, on peut citer la mosquée de Chiraz construite en 875 après

J.-C. par Amr ibn Leïs, et la mosquée de Djouma d’Ispahan, construite

par Elmamoun. Mais de ces mosquées il ne reste actuellement que des

ruines. Les mosquées de l’époque khalifale avaient, comme les monuments

de Damas et de Bagdad, une décoration semblable à celles des Arabes.

Cette décoration était composée d’inscriptions coufiques, d’entrelacs

et, mais très rarement, d’arabesques et de polygones. Les revêtements

des murs et des plafonds étaient en stuc colorié, dentelé, et moulé en

rosaces. Les Persans employaient des colonnes en marbre veiné, avec

des chapiteaux plaqués d’or ou d’argent. A l’époque des Fatimites,

IIe siècle de l’Hégire, on appliquait déjà la coupole à de nombreux

monuments (le tombeau de Reï, etc.).

[Illustration: Pl. 33.

MOSQUÉE DE RUSTEM PACHA.

MOSQUÉE DE RUSTEM PACHA.--Cour.]

Constantinople de Byzance à  Stamboul. · 第 11 / 20 段