«Théodose Ier a dressé, avec l’aide du préfet du prétoire Proclus,
cette colonne quadrangulaire qui gisait sur le sol.» La colonne fut
érigée en trente-deux jours. «En fait la colonne ne s’éleva, dit M.
Dethier, qu’en l’an 400 pendant le règne d’Arcadius, sous les auspices
de Gaïnas, qui réussit à faire rendre justice à ses compatriotes, les
Ariens Goths, mais comme un météore, tomba sous la réaction orthodoxe;
sa tête fut portée dans les rues, 5.000 Goths brûlés dans une de leurs
églises et le nom de Gaïnas effacé sur les inscriptions de l’obélisque
pour être remplacé par celui de l’orthodoxe Proclus.» Sur le bas-relief
nord, on voit Arcadius et sa femme Eudoxie (la Gauloise) dans le
Kathisma et, à côté d’eux, un homme de la cour, Gaïnas, le puissant
chef des Goths.
L’obélisque repose sur quatre cubes en bronze posés à chaque coin de
sa base quadrangulaire. Les bas-reliefs du piédestal représentent,
sur le côté ouest, l’empereur Théodose le Grand assis sur le trône,
ayant à sa gauche sa femme (sœur de Valentinien II), et à droite ses
deux fils, Honorius et Arcadius; les ennemis vaincus viennent rendre
hommage à l’Empereur. Du côté de l’est, Théodose veuf et ses deux fils
semblent assister à une distribution de solde aux troupes ou plutôt à
une danse. L’Empereur tient en main une couronne destinée au vainqueur.
On y remarque les musiciens jouant de l’ancienne lyre, d’une espèce de
hautbois, de la double flûte lydienne et de la flûte mythologique à
sept trous, dite flûte de Pan. Du côté sud, Théodose ayant à sa droite
ses deux fils et à sa gauche Valentinien II, contemple une course de
chars. Du côté nord, c’est l’empereur Arcadius, sa femme Eudoxie, ses
enfants et le fameux Gaïnas assistant dans le Kathisma à l’érection de
l’obélisque.
Les sculptures de la partie inférieure du piédestal représentent les
travaux nécessités par l’érection de l’obélisque.
COLONNE SERPENTINE
Parmi les colonnes qui figuraient sur l’axe longitudinal de
l’hippodrome, on voit encore de nos jours la colonne serpentine, qui
est érigée un peu au sud de l’obélisque. Cette colonne représente trois
serpents en bronze fondu, provenant du butin enlevé aux Perses après la
victoire remportée sur Xerxès.
On a discuté assez longtemps sur l’origine de cette colonne, mais en
1856, quand on creusa le sol pour en trouver la base on découvrit des
inscriptions qui fixèrent son origine d’une manière exacte.
Elle reposait sur une pierre en forme de cube qui est aujourd’hui
enfouie dans le sol. Sur les anneaux tordus des serpents, on voit
des inscriptions en grec, indiquant les noms des villes, citées
par Plutarque, qui ont combattu contre les Perses. Ces serpents
supportaient autrefois le fameux trépied en or donné au temple
d’Apollon de Delphes par les vainqueurs de Salamine et de Platées en
souvenir des victoires gagnées sur les Perses par Thémistocle et
Pausanias. La colonne, haute jadis de 8 mètres, n’a plus aujourd’hui
que 5 mètres de hauteur. Le vase d’or que supportaient autrefois les
trois têtes de serpents avait 3 mètres de diamètre.
[Illustration: Pl. 28.
MOSQUÉE DE BAYAZID]
Cette œuvre de l’art grec, une des plus célèbres qui existe, a été
apportée à Byzance par Constantin le Grand pour embellir la nouvelle
capitale. En se basant sur l’existence du tuyau en plomb et des
conduites d’eau qui allaient de l’aqueduc de Valens jusqu’à cette
colonne, plusieurs auteurs supposent que ce monument servait de
fontaine.
Il est facile aujourd’hui de se rendre compte, par l’excavation
qui entoure la base de cette colonne, du niveau du sol de l’ancien
hippodrome. Les terres rapportées et les débris de constructions l’ont
considérablement exhaussé.
COLONNE MURÉE OU COLONNE DORÉE (COLOSSE)
Cette colonne se trouve au sud de la colonne serpentine, sur le même
axe longitudinal de l’hippodrome. C’est un obélisque carré, de 25
mètres de hauteur, formé de petits blocs de pierre de taille. Érigée
par Constantin VII Porphyrogénète (911-959), elle était couverte de
plaques de bronze doré portant des bas-reliefs, qui représentaient les
hauts faits de son grand-père Basile le Macédonien. Les inscriptions
gravées à la base de la colonne indique qu’elle était appelée
«merveille rivale du Colosse de Rhodes». «Les croisés, dit M. Dethier,
dépouillèrent la colonne de sa couverture de bronze pour en faire de la
monnaie.»
On voit encore les trous des fers qui fixaient les plaques; le sommet
de la colonne portait une sphère de bronze.
COLONNE DE CONSTANTIN
Au centre du forum de Constantin, s’élevait la colonne supportant la
statue de l’empereur Constantin. Cette colonne est appelée par les
Turcs _Tchemberli-Tach_ (pierre au cercle) à cause des cercles de fer à
l’aide desquels on l’a consolidée. Les grands incendies qui en avaient
fendu les blocs avaient rendu cette mesure nécessaire.
Cette colonne était autrefois composée de neuf blocs cylindriques en
porphyre placés les uns sur les autres. A la jointure des cylindres et
à la partie supérieure de chaque bloc on avait sculpté une couronne
de laurier, ce qui donnait à l’ensemble l’aspect d’un monolithe dans
lequel on aurait taillé des colonnes transversales.
L’ensemble de la colonne atteignait une hauteur de 50 mètres. C’est
Constantin qui la fit venir de Rome, où elle portait la statue
d’Apollon. L’Empereur voulant symboliser la victoire du christianisme,
fit mettre sa tête à la place de celle d’Apollon. Dans la suite,
la statue de Julien, puis celle de Théodose remplacèrent celle de
Constantin.
Vers la fin du XIe siècle (1081), la statue et les tambours supérieurs
furent renversés par la foudre. Alexis Comnène répara le monument et
l’orna d’un nouveau chapiteau corinthien portant des inscriptions en
grec et une croix d’or.
Plusieurs historiens prétendent que le nom de colonne brûlée, donné
par les étrangers, vient de ce que cette colonne a été endommagée par
l’incendie qui éclata pendant l’émeute de Nika, mais cela ne paraît pas
exact, car la colonne, qui se trouvait alors au centre du forum, ne
pouvait être atteinte par les flammes. C’est d’un incendie qui éclata
au cours du XVIe siècle qu’elle eut à souffrir; à cette époque, en
effet, le forum était couvert de constructions qui arrivaient jusqu’à
la base de la colonne.
Après l’incendie, le sultan Moustafa fit entourer, en 1701, le
piédestal calciné par un massif de maçonnerie montant jusqu’au deuxième
tambour.
COLONNE D’ARCADIUS
Au centre du forum d’Arcadius, _Avret-Bazari_, s’élevait la colonne
d’Arcadius érigée en 401 par Arcadius en l’honneur de Théodose Ier.
Cette colonne ressemblait à la colonne de Trajan à Rome. Sans avoir
changé de place, elle se trouve enclavée aujourd’hui dans le jardin
d’une maison particulière. Il n’en reste actuellement que la base;
d’après cette base, qui a un diamètre de 4 mètres, on peut évaluer la
hauteur à 40 mètres.
Un escalier intérieur conduisait au sommet de la colonne. Elle était
couverte de bas-reliefs représentant les hauts faits de Théodose et
d’Arcadius. Aujourd’hui, en dehors du piédestal, haut de 6 mètres, il
ne reste plus que quelques inscriptions à moitié calcinées et quelques
marches de l’escalier. L’ouvrage de Banduri sur Constantinople contient
le dessin de cette colonne fait par un peintre vénitien. La colonne
existait encore en 1685, mais, ayant menacé ruine à cette époque, elle
fut démolie.
COLONNE DE MARCIEN
La colonne qui portait la statue assise de l’empereur Marcien, époux
de Pulchérie, au Ve siècle, est aujourd’hui située dans un jardin
privé. Elle a une dizaine de mètres de hauteur et repose sur trois
marches recouvertes de terre. Sur les côtés du piédestal on voit des
bas-reliefs. Deux génies ailés lèvent un panneau orné de myrtes avec
la croix. Au-dessous, les trous des clous qui fixaient autrefois des
lettres en métal permettent de lire une inscription latine.
Actuellement, le public appelle cette colonne «la colonne de la
Virginité», _Kiz-Tachi_. Cette appellation est erronée, car la vraie
colonne de la Virginité supportait la statue d’Aphrodite; elle avait
la remarquable vertu de désigner au milieu des passants la jeune fille
qui avait perdu sa virginité. La belle-sœur de Justin (565-578),
ayant été désignée de cette sorte dans la foule par cette statue, fut
mise en pièces, sur l’ordre de l’Empereur. La colonne en porphyre
qui supportait la statue de la déesse fut déplacée par Soliman le
Législateur et servit à la construction de sa mosquée, où elle figure
encore.
COLONNE DES GOTHS
A la pointe du sérail, sur une terrasse du jardin du Palais impérial,
s’élève une colonne d’ordre corinthien, taillée dans un seul bloc de
granit, et ayant 15 mètres de haut. Sur le côté du piédestal tourné
vers le Bosphore, on lit les inscriptions suivantes: _Fortunæ
reduci ob dévictos Gothos_. Cette colonne qui portait jadis, d’après
Nicéphore Grégoras, la statue de Byzas, est un des plus antiques
monuments de Byzance. Elle fut érigée en souvenir des victoires
remportées sur les Goths, sous l’empereur Claude II le Gothique.
STATUE DE JUSTINIEN
Cette statue, appelée dans le livre des Cérémonies «Achilleus», est
indiquée sur le plan de Banduri et par Buondelmonte au nord-est
de l’hippodrome; elle existait encore à l’époque où Christophe
Buondelmonte visita Constantinople, trente années avant la conquête
turque.
Elle devait être située près de l’endroit où une plaque en fer couvre
l’entrée d’une citerne sur la place de Sainte-Sophie. La position de
cette statue équestre, qui n’existe plus, est aussi indiquée par les
auteurs. Elle était tournée vers l’Occident. Selon le récit de Zonaras,
elle s’élevait à l’endroit où se dressait auparavant la statue argentée
de Théodose le Grand.
Un dessin de cette statue, datant de 1340, se trouve dans la
bibliothèque du sérail; il correspond assez exactement à la description
donnée par les auteurs byzantins. L’Empereur y est représenté sous
la figure d’un chevalier, portant sur la tête une plume énorme qui
ressemble à la queue d’un paon.
Parmi les monuments disparus, citons enfin la statue de Théodose Ier,
érigée au forum Tauri, et une autre statue de Théodose, élevée par son
eunuque Christoforus, près de la porte de Selimbria.
VI.--LES AQUEDUCS ET LES CITERNES
Comme Byzance était toujours exposée au danger d’un siège, on avait
eu soin d’aménager plusieurs grandes citernes pouvant contenir une
quantité d’eau suffisante pour alimenter la ville durant plusieurs
années. Ces citernes ont été construites sous le règne de différents
empereurs, et dans divers endroits de la ville.
Byzance avait d’abord, au IVe siècle, des citernes ouvertes,
c’est-à-dire d’immenses bassins entourés d’arbres, à la manière des
citernes ouvertes de Syrie. Les citernes de Bonus, actuellement
_Tchoukour Bostan_, et celles de Pulchérie et de Mocius appartiennent à
ce genre.
D’après la chronique Pascale, la citerne de Mocius ou d’Aspar, fut
construite par Aspar, chef de la milice gothique sous Léon Ier, pour
alimenter les Goths cantonnés dans l’Exokionion. Plusieurs de ces
citernes ont été remplies de terre et transformées en jardins potagers
au temps de l’empereur Héraclius. On les appelle aujourd’hui _Tchoukour
Bostan_ (Potager bas).
Parmi les citernes couvertes, les plus importantes sont la citerne de
Philoxenus, de Théodose, la grande citerne Basilique, la citerne de
Phocas, etc. Quand les petites citernes particulières vinrent remplacer
les anciennes et que l’on commença à avoir chez soi l’eau amenée par
les aqueducs, ces grandes citernes furent mises hors d’usage.
La citerne de Philoxenus a été construite sous le règne de Justinien,
vers le commencement du VIe siècle. Elle fut appelée du nom du sénateur
Philoxenus, qui la fit bâtir. Cette citerne se trouve vers le sud-ouest
de l’hippodrome. Elle mesure 60 mètres de long sur 50 mètres de large.
Elle est couverte de voûtes montées sur des arcs soutenus à leur
tour par 224 colonnes composées chacune de trois fûts reliés par des
linteaux, et munis de chapiteaux en marbre sculpté. On y compte quinze
rangées parallèles de colonnes, espacées l’une de l’autre de 4 mètres
en chaque sens.
La terre apportée par les eaux et les décombres ayant rempli la base de
la citerne, les colonnes ne semblent avoir aujourd’hui qu’une hauteur
de 10 mètres environ, tandis que jadis elles avaient 18 mètres. Les
Turcs l’appellent _Bin Bir Direk_[55] (mille et une colonnes) par
allusion au grand nombre de colonnes qu’elle renferme.
[55] Sur cette citerne Fazli pacha avait son palais.
Cette citerne, abandonnée au cours des siècles, est depuis longtemps
desséchée. On l’utilisa comme atelier de tissage pour la fabrication
de cordes en soie; un escalier en pierre permettait d’atteindre
facilement l’intérieur qui est situé à 15 mètres au-dessous du niveau
du sol. Des ouvertures grillées pratiquées dans les voûtes et qui
servaient autrefois à aérer les eaux, éclairent faiblement l’intérieur.
La citerne contenait une quantité d’eau suffisante pour alimenter
pendant un mois 100.000 personnes.
Tout à côté de cette citerne existe la citerne de Théodose.
Celle-ci contient 33 colonnes ornées de chapiteaux corinthiens en
marbre sculpté. On y pénètre par un puits pratiqué dans une maison
particulière.
La grande citerne Basilique qui est appelée par les Turcs _Yéré batan
seraï_ (palais enfoncé) a été bâtie par Justinien, sous la cour du
palais de Justice. Cette immense citerne a 112 mètres de longueur sur
61 de largeur; 336 colonnes, ayant chacune 13m,50 de haut, supportent
les voûtes. La distance qui sépare les colonnes entre elles est de 4
mètres. On peut y pénétrer par une maison particulière, mais comme la
citerne contient encore de l’eau, il faut une petite embarcation pour
visiter l’intérieur.
Toutes ces citernes étaient alimentées par les aqueducs qui amenaient
les eaux des grands réservoirs construits entre les deux vallées, dans
les forêts environnant Belgrade. Parmi ces aqueducs, celui de Justinien
s’est conservé intact pendant quinze siècles. Quatre grandes arches
en deux étages ayant une hauteur de 36 mètres conduisent l’eau d’une
colline à l’autre.
La conduite d’eau de Valens relie par deux rangées d’arcades à plein
cintre les différentes hauteurs de la ville. Il est facile d’en faire
l’ascension; arrivé là-haut, on a un magnifique panorama de la cité.
Cet aqueduc a été bâti avec des pierres, fournies par les ruines des
murailles de Chalcédoine. Commencé au IIe siècle, il fut continué par
Constantin (306-337) et terminé enfin par Valens (366-378).
A l’époque de Justinien, cet aqueduc tombait déjà en ruines. Il fut
restauré sous les Turcs pendant le règne du sultan Suleïman. La hauteur
de l’aqueduc est de 23 mètres au-dessus du sol. Il a une longueur de
625 mètres. Les eaux qu’il amenait se déversaient dans une citerne
appelée _Nymphæum Maximum_ et qui était située sous le champ d’exercice
du Séraskérat.
VII.--L’HABITATION CIVILE BYZANTINE
Dès que Byzance eut été transformée en capitale romaine, les patrices
et les citoyens arrivés de Rome se hâtèrent de construire des
habitations.
C’est Rome qui fournit les premiers modèles, et au début on ne vit
partout que le type de maisons romaines.
Les riches patriciens avaient leurs maisons ornées de portiques et de
cours à colonnades. On déployait un grand luxe dans la décoration de
l’intérieur; les mosaïques et les incrustations étaient surtout en
faveur. Les riches avaient leurs bains privés et même leurs citernes.
Les murs et le sol de leurs habitations étaient décorés de marbres de
couleur et de mosaïques.
[Illustration: Pl. 29.
MOSQUÉE DE BAYAZID.--Cour.]
Mais ces habitations construites hâtivement ne purent résister très
longtemps, et presque toutes furent détruites par les tremblements de
terre et par les incendies. Déjà, vers la fin du Ve siècle, les grandes
fortunes particulières ayant disparu, on avait construit beaucoup
de maisons en bois. Vers le VIe siècle, au moment où l’art byzantin
devait prendre sa forme définitive, les goûts et les conditions de
vie des habitants différaient sensiblement de celles de Rome,
et l’intérieur des habitations commença à se modifier. Le goût des
maisons syriennes s’était manifesté dans les maisons romaines, ce
qui fut la cause du mélange des deux styles et donna naissance à une
nouvelle forme typique. Ainsi les habitations, romaines à l’origine,
commencèrent à prendre une autre forme et ne restèrent même pas à
l’abri de l’influence de l’art religieux byzantin. D’un autre côté,
comme l’espace déterminé par l’enceinte de la ville obligeait les
propriétaires à économiser le terrain, on commença à faire des balcons
à encorbellement pour gagner sur la rue, déjà fort peu large. Ce mode
de construction existait déjà à Pompéi au IIe siècle. M. de Vogüe, nous
montre que ces balcons existaient aussi en Syrie au IVe siècle[56].
[56] De même qu’à Rome, les gens de la classe moyenne
à Constantinople tenaient à avoir un logement leur
appartenant; un certain mépris s’attachait à l’état de
locataire. Pour cette raison, une maison appartenait
quelquefois à plusieurs propriétaires, qui s’en
partageaient les étages. Aujourd’hui encore il existe
à Constantinople des propriétés dont les étages
inférieurs et supérieurs appartiennent à différents
propriétaires.
La curiosité, qui, jadis comme aujourd’hui, régna toujours en maîtresse
à Byzance, se trouva fort bien de ces balcons. Ils procuraient, surtout
aux dames, une grande distraction. Pareilles à celles de Rome, les
fenêtres étaient souvent ornées de caisses et de vases de fleurs, qui
leur donnaient un aspect pittoresque.
L’éloignement des carrières obligea en outre les architectes à couvrir
de grands espaces avec des matériaux de petit volume. On voyait partout
des arcades et des coupoles de construction persane.
Le temps et les incendies ayant détruit à peu près toutes les maisons
appartenant à l’époque byzantine, on ne rencontre aucune de ces
maisons à Constantinople. On ne peut qu’en opérer la reconstitution en
s’aidant de miniatures de l’époque. Parmi les maisons de style byzantin
qu’on peut encore voir dans la ville, il y en a une ou deux qui sont
considérées comme antérieures à la conquête des Turcs. Mais celles
qui ont été bâties après la conquête ne différaient que très peu des
maisons byzantines du XIIIe siècle.
[Illustration: Type de maisons byzantines.]
Les architectes grecs continuèrent en effet à bâtir dans la ville
de la même manière[57] qu’auparavant. On reconnaît ces maisons à
leurs balcons à encorbellement, à leur ogive en accolade et à leurs
corniches en briques posées diagonalement, de manière à produire une
ornementation caractéristique et, en même temps, à supporter le toit.
[57] La plupart des maçons et des architectes sont
encore aujourd’hui des Grecs.
La plupart des maisons du XIVe siècle étaient construites en pierres
séparées par plusieurs rangées de briques. Toutes les jointures sont
cimentées en relief, ce qui forme parfois des motifs de décoration
géométrique.
Les fenêtres sont ogivales ou de plein cintre. Les fenêtres ogivales
appartiennent à un style dégénéré. Dans le véritable style byzantin,
les fenêtres sont en plein cintre et munies de gros grillages formés
de tiges de fer se coupant l’une l’autre à angle droit, avec de gros
anneaux reliant les points de jointure. Dans toutes ces constructions,
on voit clairement l’influence de l’art byzantin. Il fut employé
plus tard par les Turcs et forme une architecture spéciale nommée
l’architecture ottomane.
Voici les caractères particuliers de l’architecture civile à Byzance
depuis le IXe siècle:
1º Les maisons ont rarement plus de deux ou trois étages; 2º les étages
sont en crémaillère[58]; 3º des corniches saillantes, souvent ornées
de dessins de feuilles d’acanthe, séparent les étages; 4º la façade
est ornée par des rangées alternées de pierres blanches et de bandes
de briques rouges très minces, disposées géométriquement et auxquelles
venaient parfois s’ajouter des morceaux de marbre coloré[59]; 5º
les fenêtres sont en forme de plein cintre ou rectangulaires. Les
tympans des fenêtres portent souvent des dates ou des inscriptions.
L’éclairage des intérieurs se fait par des fenêtres vitrées de petits
carreaux enclavés dans des châssis en plâtre; 6º les toits en terrasse
ou à batière, couverts de tuiles, s’appuient sur des corniches à
trois rangées de briques posées diagonalement en forme de scie; 7º
à l’intérieur, les pièces sont disposées autour d’une grande salle,
souvent précédée d’un narthex; 8º les volets et les portes sont en fer
ornés de grands clous à grosse tête. A l’intérieur les portes sont en
bois sculpté ou incrusté. Quelquefois elles sont remplacées par des
portières en étoffe; 9º des jarres vides sont souvent posées entre les
voûtes et le toit pour diminuer le poids du toit[60]; 10º les dallages
sont souvent en marbre blanc ou en brique rouge; 11º les escaliers
sont en bois ou en pierre à plusieurs paliers appliqués quelquefois à
l’extérieur du bâtiment jusqu’au premier étage.
[58] Le balcon à crémaillère ne servait pas seulement
à gagner de la place et à satisfaire la curiosité de
ses habitants, mais il était aussi un moyen de défense
contre l’ennemi; l’on pouvait en effet, du balcon,
apercevoir les portes et empêcher les assaillants de
les briser.
[59] Comme dans le palais de Tekfour Séraï.
[60] On mettait de ces jarres dans les voûtes des
églises pour renforcer l’écho.
[Illustration: Maison byzantine au Phanar.]
Du côté ouest de la station de Koum Kapou, à environ mille pas, on
peut voir une maison qui date des derniers temps byzantins. Son balcon
ressemble à celui du Tekfour Séraï. Chaque étage comprend une salle
voûtée d’une dimension de 4m,50 sur 6 mètres. Des fenêtres en plein
cintre s’ouvrent sur les façades surmontées d’un pignon.
[Illustration: Pl. 30.
MOSQUÉE DE SÉLIM Ier.]
Le quartier du Phanar, qui a servi de refuge aux dernières familles
byzantines après la conquête des Turcs, contient plusieurs maisons
byzantines. Il y en a même quelques-unes qui datent probablement d’une
époque antérieure à la conquête. Parmi ces maisons, on peut citer
d’abord la légation de Venise, occupée anciennement par le Baile de
Venise et dont le premier étage contient deux salles voûtées. L’autre
comprend une seule salle également voûtée. Elle occupe toute la largeur
de la maison. A l’intérieur, l’escalier qui se trouve au centre de la
maison conduit à un corridor à trois colonnes en marbre surmontées de
chapiteaux en forme de stalactites.
Les deux maisons communiquent entre elles. Les dallages sont en briques
octogonales.
Galata, qui a été habité jadis par les Génois, renferme beaucoup de
bâtisses datant du XIIIe et XIVe siècle. Dans les étroites ruelles
qui sont situées entre les deux ponts actuels, existent (du côté de
Galata) d’anciennes maisons qui servent aujourd’hui de magasins ou de
dépôts. Parmi ces habitations le palais du Podestat attirait surtout
l’attention[61].
[61] Il a été démoli cette année.
DEUXIÈME PARTIE
A TRAVERS ISLAMBOL
CHAPITRE PREMIER
L’ART OTTOMAN
[Illustration]
I.--L’ART TURC
Bien que l’art turc soit parfois encore considéré en Europe comme une
servile imitation des arts persan, arabe et byzantin, cette opinion
est contraire à toutes les réalités. On prétend généralement que l’art
musulman s’est inspiré de l’art arabe qui, lui-même, aurait imité
l’art byzantin de Syrie et l’art copte, propagé en Égypte avant l’ère
musulmane. L’art copte à son tour ayant subi l’influence byzantine,
toutes les diverses manifestations de l’art musulman, et surtout de
l’art turc, découleraient, par ricochet, de l’art byzantin et auraient
de multiples affinités avec ce dernier. Rien n’est plus contestable. Il
est évident que les arts de tous les peuples, comme les langues, ont
réciproquement exercé, les uns sur les autres, d’occultes, profondes et
continuelles influences.
Existe-t-il un art qui ne présente aucune parenté avec les autres arts?