L’inscription suivante est gravée en grec et en latin sur ce piédestal:

«Théodose Ier a dressé, avec l’aide du préfet du prétoire Proclus,

cette colonne quadrangulaire qui gisait sur le sol.» La colonne fut

érigée en trente-deux jours. «En fait la colonne ne s’éleva, dit M.

Dethier, qu’en l’an 400 pendant le règne d’Arcadius, sous les auspices

de Gaïnas, qui réussit à faire rendre justice à ses compatriotes, les

Ariens Goths, mais comme un météore, tomba sous la réaction orthodoxe;

sa tête fut portée dans les rues, 5.000 Goths brûlés dans une de leurs

églises et le nom de Gaïnas effacé sur les inscriptions de l’obélisque

pour être remplacé par celui de l’orthodoxe Proclus.» Sur le bas-relief

nord, on voit Arcadius et sa femme Eudoxie (la Gauloise) dans le

Kathisma et, à côté d’eux, un homme de la cour, Gaïnas, le puissant

chef des Goths.

L’obélisque repose sur quatre cubes en bronze posés à chaque coin de

sa base quadrangulaire. Les bas-reliefs du piédestal représentent,

sur le côté ouest, l’empereur Théodose le Grand assis sur le trône,

ayant à sa gauche sa femme (sœur de Valentinien II), et à droite ses

deux fils, Honorius et Arcadius; les ennemis vaincus viennent rendre

hommage à l’Empereur. Du côté de l’est, Théodose veuf et ses deux fils

semblent assister à une distribution de solde aux troupes ou plutôt à

une danse. L’Empereur tient en main une couronne destinée au vainqueur.

On y remarque les musiciens jouant de l’ancienne lyre, d’une espèce de

hautbois, de la double flûte lydienne et de la flûte mythologique à

sept trous, dite flûte de Pan. Du côté sud, Théodose ayant à sa droite

ses deux fils et à sa gauche Valentinien II, contemple une course de

chars. Du côté nord, c’est l’empereur Arcadius, sa femme Eudoxie, ses

enfants et le fameux Gaïnas assistant dans le Kathisma à l’érection de

l’obélisque.

Les sculptures de la partie inférieure du piédestal représentent les

travaux nécessités par l’érection de l’obélisque.

COLONNE SERPENTINE

Parmi les colonnes qui figuraient sur l’axe longitudinal de

l’hippodrome, on voit encore de nos jours la colonne serpentine, qui

est érigée un peu au sud de l’obélisque. Cette colonne représente trois

serpents en bronze fondu, provenant du butin enlevé aux Perses après la

victoire remportée sur Xerxès.

On a discuté assez longtemps sur l’origine de cette colonne, mais en

1856, quand on creusa le sol pour en trouver la base on découvrit des

inscriptions qui fixèrent son origine d’une manière exacte.

Elle reposait sur une pierre en forme de cube qui est aujourd’hui

enfouie dans le sol. Sur les anneaux tordus des serpents, on voit

des inscriptions en grec, indiquant les noms des villes, citées

par Plutarque, qui ont combattu contre les Perses. Ces serpents

supportaient autrefois le fameux trépied en or donné au temple

d’Apollon de Delphes par les vainqueurs de Salamine et de Platées en

souvenir des victoires gagnées sur les Perses par Thémistocle et

Pausanias. La colonne, haute jadis de 8 mètres, n’a plus aujourd’hui

que 5 mètres de hauteur. Le vase d’or que supportaient autrefois les

trois têtes de serpents avait 3 mètres de diamètre.

[Illustration: Pl. 28.

MOSQUÉE DE BAYAZID]

Cette œuvre de l’art grec, une des plus célèbres qui existe, a été

apportée à Byzance par Constantin le Grand pour embellir la nouvelle

capitale. En se basant sur l’existence du tuyau en plomb et des

conduites d’eau qui allaient de l’aqueduc de Valens jusqu’à cette

colonne, plusieurs auteurs supposent que ce monument servait de

fontaine.

Il est facile aujourd’hui de se rendre compte, par l’excavation

qui entoure la base de cette colonne, du niveau du sol de l’ancien

hippodrome. Les terres rapportées et les débris de constructions l’ont

considérablement exhaussé.

COLONNE MURÉE OU COLONNE DORÉE (COLOSSE)

Cette colonne se trouve au sud de la colonne serpentine, sur le même

axe longitudinal de l’hippodrome. C’est un obélisque carré, de 25

mètres de hauteur, formé de petits blocs de pierre de taille. Érigée

par Constantin VII Porphyrogénète (911-959), elle était couverte de

plaques de bronze doré portant des bas-reliefs, qui représentaient les

hauts faits de son grand-père Basile le Macédonien. Les inscriptions

gravées à la base de la colonne indique qu’elle était appelée

«merveille rivale du Colosse de Rhodes». «Les croisés, dit M. Dethier,

dépouillèrent la colonne de sa couverture de bronze pour en faire de la

monnaie.»

On voit encore les trous des fers qui fixaient les plaques; le sommet

de la colonne portait une sphère de bronze.

COLONNE DE CONSTANTIN

Au centre du forum de Constantin, s’élevait la colonne supportant la

statue de l’empereur Constantin. Cette colonne est appelée par les

Turcs _Tchemberli-Tach_ (pierre au cercle) à cause des cercles de fer à

l’aide desquels on l’a consolidée. Les grands incendies qui en avaient

fendu les blocs avaient rendu cette mesure nécessaire.

Cette colonne était autrefois composée de neuf blocs cylindriques en

porphyre placés les uns sur les autres. A la jointure des cylindres et

à la partie supérieure de chaque bloc on avait sculpté une couronne

de laurier, ce qui donnait à l’ensemble l’aspect d’un monolithe dans

lequel on aurait taillé des colonnes transversales.

L’ensemble de la colonne atteignait une hauteur de 50 mètres. C’est

Constantin qui la fit venir de Rome, où elle portait la statue

d’Apollon. L’Empereur voulant symboliser la victoire du christianisme,

fit mettre sa tête à la place de celle d’Apollon. Dans la suite,

la statue de Julien, puis celle de Théodose remplacèrent celle de

Constantin.

Vers la fin du XIe siècle (1081), la statue et les tambours supérieurs

furent renversés par la foudre. Alexis Comnène répara le monument et

l’orna d’un nouveau chapiteau corinthien portant des inscriptions en

grec et une croix d’or.

Plusieurs historiens prétendent que le nom de colonne brûlée, donné

par les étrangers, vient de ce que cette colonne a été endommagée par

l’incendie qui éclata pendant l’émeute de Nika, mais cela ne paraît pas

exact, car la colonne, qui se trouvait alors au centre du forum, ne

pouvait être atteinte par les flammes. C’est d’un incendie qui éclata

au cours du XVIe siècle qu’elle eut à souffrir; à cette époque, en

effet, le forum était couvert de constructions qui arrivaient jusqu’à

la base de la colonne.

Après l’incendie, le sultan Moustafa fit entourer, en 1701, le

piédestal calciné par un massif de maçonnerie montant jusqu’au deuxième

tambour.

COLONNE D’ARCADIUS

Au centre du forum d’Arcadius, _Avret-Bazari_, s’élevait la colonne

d’Arcadius érigée en 401 par Arcadius en l’honneur de Théodose Ier.

Cette colonne ressemblait à la colonne de Trajan à Rome. Sans avoir

changé de place, elle se trouve enclavée aujourd’hui dans le jardin

d’une maison particulière. Il n’en reste actuellement que la base;

d’après cette base, qui a un diamètre de 4 mètres, on peut évaluer la

hauteur à 40 mètres.

Un escalier intérieur conduisait au sommet de la colonne. Elle était

couverte de bas-reliefs représentant les hauts faits de Théodose et

d’Arcadius. Aujourd’hui, en dehors du piédestal, haut de 6 mètres, il

ne reste plus que quelques inscriptions à moitié calcinées et quelques

marches de l’escalier. L’ouvrage de Banduri sur Constantinople contient

le dessin de cette colonne fait par un peintre vénitien. La colonne

existait encore en 1685, mais, ayant menacé ruine à cette époque, elle

fut démolie.

COLONNE DE MARCIEN

La colonne qui portait la statue assise de l’empereur Marcien, époux

de Pulchérie, au Ve siècle, est aujourd’hui située dans un jardin

privé. Elle a une dizaine de mètres de hauteur et repose sur trois

marches recouvertes de terre. Sur les côtés du piédestal on voit des

bas-reliefs. Deux génies ailés lèvent un panneau orné de myrtes avec

la croix. Au-dessous, les trous des clous qui fixaient autrefois des

lettres en métal permettent de lire une inscription latine.

Actuellement, le public appelle cette colonne «la colonne de la

Virginité», _Kiz-Tachi_. Cette appellation est erronée, car la vraie

colonne de la Virginité supportait la statue d’Aphrodite; elle avait

la remarquable vertu de désigner au milieu des passants la jeune fille

qui avait perdu sa virginité. La belle-sœur de Justin (565-578),

ayant été désignée de cette sorte dans la foule par cette statue, fut

mise en pièces, sur l’ordre de l’Empereur. La colonne en porphyre

qui supportait la statue de la déesse fut déplacée par Soliman le

Législateur et servit à la construction de sa mosquée, où elle figure

encore.

COLONNE DES GOTHS

A la pointe du sérail, sur une terrasse du jardin du Palais impérial,

s’élève une colonne d’ordre corinthien, taillée dans un seul bloc de

granit, et ayant 15 mètres de haut. Sur le côté du piédestal tourné

vers le Bosphore, on lit les inscriptions suivantes: _Fortunæ

reduci ob dévictos Gothos_. Cette colonne qui portait jadis, d’après

Nicéphore Grégoras, la statue de Byzas, est un des plus antiques

monuments de Byzance. Elle fut érigée en souvenir des victoires

remportées sur les Goths, sous l’empereur Claude II le Gothique.

STATUE DE JUSTINIEN

Cette statue, appelée dans le livre des Cérémonies «Achilleus», est

indiquée sur le plan de Banduri et par Buondelmonte au nord-est

de l’hippodrome; elle existait encore à l’époque où Christophe

Buondelmonte visita Constantinople, trente années avant la conquête

turque.

Elle devait être située près de l’endroit où une plaque en fer couvre

l’entrée d’une citerne sur la place de Sainte-Sophie. La position de

cette statue équestre, qui n’existe plus, est aussi indiquée par les

auteurs. Elle était tournée vers l’Occident. Selon le récit de Zonaras,

elle s’élevait à l’endroit où se dressait auparavant la statue argentée

de Théodose le Grand.

Un dessin de cette statue, datant de 1340, se trouve dans la

bibliothèque du sérail; il correspond assez exactement à la description

donnée par les auteurs byzantins. L’Empereur y est représenté sous

la figure d’un chevalier, portant sur la tête une plume énorme qui

ressemble à la queue d’un paon.

Parmi les monuments disparus, citons enfin la statue de Théodose Ier,

érigée au forum Tauri, et une autre statue de Théodose, élevée par son

eunuque Christoforus, près de la porte de Selimbria.

VI.--LES AQUEDUCS ET LES CITERNES

Comme Byzance était toujours exposée au danger d’un siège, on avait

eu soin d’aménager plusieurs grandes citernes pouvant contenir une

quantité d’eau suffisante pour alimenter la ville durant plusieurs

années. Ces citernes ont été construites sous le règne de différents

empereurs, et dans divers endroits de la ville.

Byzance avait d’abord, au IVe siècle, des citernes ouvertes,

c’est-à-dire d’immenses bassins entourés d’arbres, à la manière des

citernes ouvertes de Syrie. Les citernes de Bonus, actuellement

_Tchoukour Bostan_, et celles de Pulchérie et de Mocius appartiennent à

ce genre.

D’après la chronique Pascale, la citerne de Mocius ou d’Aspar, fut

construite par Aspar, chef de la milice gothique sous Léon Ier, pour

alimenter les Goths cantonnés dans l’Exokionion. Plusieurs de ces

citernes ont été remplies de terre et transformées en jardins potagers

au temps de l’empereur Héraclius. On les appelle aujourd’hui _Tchoukour

Bostan_ (Potager bas).

Parmi les citernes couvertes, les plus importantes sont la citerne de

Philoxenus, de Théodose, la grande citerne Basilique, la citerne de

Phocas, etc. Quand les petites citernes particulières vinrent remplacer

les anciennes et que l’on commença à avoir chez soi l’eau amenée par

les aqueducs, ces grandes citernes furent mises hors d’usage.

La citerne de Philoxenus a été construite sous le règne de Justinien,

vers le commencement du VIe siècle. Elle fut appelée du nom du sénateur

Philoxenus, qui la fit bâtir. Cette citerne se trouve vers le sud-ouest

de l’hippodrome. Elle mesure 60 mètres de long sur 50 mètres de large.

Elle est couverte de voûtes montées sur des arcs soutenus à leur

tour par 224 colonnes composées chacune de trois fûts reliés par des

linteaux, et munis de chapiteaux en marbre sculpté. On y compte quinze

rangées parallèles de colonnes, espacées l’une de l’autre de 4 mètres

en chaque sens.

La terre apportée par les eaux et les décombres ayant rempli la base de

la citerne, les colonnes ne semblent avoir aujourd’hui qu’une hauteur

de 10 mètres environ, tandis que jadis elles avaient 18 mètres. Les

Turcs l’appellent _Bin Bir Direk_[55] (mille et une colonnes) par

allusion au grand nombre de colonnes qu’elle renferme.

[55] Sur cette citerne Fazli pacha avait son palais.

Cette citerne, abandonnée au cours des siècles, est depuis longtemps

desséchée. On l’utilisa comme atelier de tissage pour la fabrication

de cordes en soie; un escalier en pierre permettait d’atteindre

facilement l’intérieur qui est situé à 15 mètres au-dessous du niveau

du sol. Des ouvertures grillées pratiquées dans les voûtes et qui

servaient autrefois à aérer les eaux, éclairent faiblement l’intérieur.

La citerne contenait une quantité d’eau suffisante pour alimenter

pendant un mois 100.000 personnes.

Tout à côté de cette citerne existe la citerne de Théodose.

Celle-ci contient 33 colonnes ornées de chapiteaux corinthiens en

marbre sculpté. On y pénètre par un puits pratiqué dans une maison

particulière.

La grande citerne Basilique qui est appelée par les Turcs _Yéré batan

seraï_ (palais enfoncé) a été bâtie par Justinien, sous la cour du

palais de Justice. Cette immense citerne a 112 mètres de longueur sur

61 de largeur; 336 colonnes, ayant chacune 13m,50 de haut, supportent

les voûtes. La distance qui sépare les colonnes entre elles est de 4

mètres. On peut y pénétrer par une maison particulière, mais comme la

citerne contient encore de l’eau, il faut une petite embarcation pour

visiter l’intérieur.

Toutes ces citernes étaient alimentées par les aqueducs qui amenaient

les eaux des grands réservoirs construits entre les deux vallées, dans

les forêts environnant Belgrade. Parmi ces aqueducs, celui de Justinien

s’est conservé intact pendant quinze siècles. Quatre grandes arches

en deux étages ayant une hauteur de 36 mètres conduisent l’eau d’une

colline à l’autre.

La conduite d’eau de Valens relie par deux rangées d’arcades à plein

cintre les différentes hauteurs de la ville. Il est facile d’en faire

l’ascension; arrivé là-haut, on a un magnifique panorama de la cité.

Cet aqueduc a été bâti avec des pierres, fournies par les ruines des

murailles de Chalcédoine. Commencé au IIe siècle, il fut continué par

Constantin (306-337) et terminé enfin par Valens (366-378).

A l’époque de Justinien, cet aqueduc tombait déjà en ruines. Il fut

restauré sous les Turcs pendant le règne du sultan Suleïman. La hauteur

de l’aqueduc est de 23 mètres au-dessus du sol. Il a une longueur de

625 mètres. Les eaux qu’il amenait se déversaient dans une citerne

appelée _Nymphæum Maximum_ et qui était située sous le champ d’exercice

du Séraskérat.

VII.--L’HABITATION CIVILE BYZANTINE

Dès que Byzance eut été transformée en capitale romaine, les patrices

et les citoyens arrivés de Rome se hâtèrent de construire des

habitations.

C’est Rome qui fournit les premiers modèles, et au début on ne vit

partout que le type de maisons romaines.

Les riches patriciens avaient leurs maisons ornées de portiques et de

cours à colonnades. On déployait un grand luxe dans la décoration de

l’intérieur; les mosaïques et les incrustations étaient surtout en

faveur. Les riches avaient leurs bains privés et même leurs citernes.

Les murs et le sol de leurs habitations étaient décorés de marbres de

couleur et de mosaïques.

[Illustration: Pl. 29.

MOSQUÉE DE BAYAZID.--Cour.]

Mais ces habitations construites hâtivement ne purent résister très

longtemps, et presque toutes furent détruites par les tremblements de

terre et par les incendies. Déjà, vers la fin du Ve siècle, les grandes

fortunes particulières ayant disparu, on avait construit beaucoup

de maisons en bois. Vers le VIe siècle, au moment où l’art byzantin

devait prendre sa forme définitive, les goûts et les conditions de

vie des habitants différaient sensiblement de celles de Rome,

et l’intérieur des habitations commença à se modifier. Le goût des

maisons syriennes s’était manifesté dans les maisons romaines, ce

qui fut la cause du mélange des deux styles et donna naissance à une

nouvelle forme typique. Ainsi les habitations, romaines à l’origine,

commencèrent à prendre une autre forme et ne restèrent même pas à

l’abri de l’influence de l’art religieux byzantin. D’un autre côté,

comme l’espace déterminé par l’enceinte de la ville obligeait les

propriétaires à économiser le terrain, on commença à faire des balcons

à encorbellement pour gagner sur la rue, déjà fort peu large. Ce mode

de construction existait déjà à Pompéi au IIe siècle. M. de Vogüe, nous

montre que ces balcons existaient aussi en Syrie au IVe siècle[56].

[56] De même qu’à Rome, les gens de la classe moyenne

à Constantinople tenaient à avoir un logement leur

appartenant; un certain mépris s’attachait à l’état de

locataire. Pour cette raison, une maison appartenait

quelquefois à plusieurs propriétaires, qui s’en

partageaient les étages. Aujourd’hui encore il existe

à Constantinople des propriétés dont les étages

inférieurs et supérieurs appartiennent à différents

propriétaires.

La curiosité, qui, jadis comme aujourd’hui, régna toujours en maîtresse

à Byzance, se trouva fort bien de ces balcons. Ils procuraient, surtout

aux dames, une grande distraction. Pareilles à celles de Rome, les

fenêtres étaient souvent ornées de caisses et de vases de fleurs, qui

leur donnaient un aspect pittoresque.

L’éloignement des carrières obligea en outre les architectes à couvrir

de grands espaces avec des matériaux de petit volume. On voyait partout

des arcades et des coupoles de construction persane.

Le temps et les incendies ayant détruit à peu près toutes les maisons

appartenant à l’époque byzantine, on ne rencontre aucune de ces

maisons à Constantinople. On ne peut qu’en opérer la reconstitution en

s’aidant de miniatures de l’époque. Parmi les maisons de style byzantin

qu’on peut encore voir dans la ville, il y en a une ou deux qui sont

considérées comme antérieures à la conquête des Turcs. Mais celles

qui ont été bâties après la conquête ne différaient que très peu des

maisons byzantines du XIIIe siècle.

[Illustration: Type de maisons byzantines.]

Les architectes grecs continuèrent en effet à bâtir dans la ville

de la même manière[57] qu’auparavant. On reconnaît ces maisons à

leurs balcons à encorbellement, à leur ogive en accolade et à leurs

corniches en briques posées diagonalement, de manière à produire une

ornementation caractéristique et, en même temps, à supporter le toit.

[57] La plupart des maçons et des architectes sont

encore aujourd’hui des Grecs.

La plupart des maisons du XIVe siècle étaient construites en pierres

séparées par plusieurs rangées de briques. Toutes les jointures sont

cimentées en relief, ce qui forme parfois des motifs de décoration

géométrique.

Les fenêtres sont ogivales ou de plein cintre. Les fenêtres ogivales

appartiennent à un style dégénéré. Dans le véritable style byzantin,

les fenêtres sont en plein cintre et munies de gros grillages formés

de tiges de fer se coupant l’une l’autre à angle droit, avec de gros

anneaux reliant les points de jointure. Dans toutes ces constructions,

on voit clairement l’influence de l’art byzantin. Il fut employé

plus tard par les Turcs et forme une architecture spéciale nommée

l’architecture ottomane.

Voici les caractères particuliers de l’architecture civile à Byzance

depuis le IXe siècle:

1º Les maisons ont rarement plus de deux ou trois étages; 2º les étages

sont en crémaillère[58]; 3º des corniches saillantes, souvent ornées

de dessins de feuilles d’acanthe, séparent les étages; 4º la façade

est ornée par des rangées alternées de pierres blanches et de bandes

de briques rouges très minces, disposées géométriquement et auxquelles

venaient parfois s’ajouter des morceaux de marbre coloré[59]; 5º

les fenêtres sont en forme de plein cintre ou rectangulaires. Les

tympans des fenêtres portent souvent des dates ou des inscriptions.

L’éclairage des intérieurs se fait par des fenêtres vitrées de petits

carreaux enclavés dans des châssis en plâtre; 6º les toits en terrasse

ou à batière, couverts de tuiles, s’appuient sur des corniches à

trois rangées de briques posées diagonalement en forme de scie; 7º

à l’intérieur, les pièces sont disposées autour d’une grande salle,

souvent précédée d’un narthex; 8º les volets et les portes sont en fer

ornés de grands clous à grosse tête. A l’intérieur les portes sont en

bois sculpté ou incrusté. Quelquefois elles sont remplacées par des

portières en étoffe; 9º des jarres vides sont souvent posées entre les

voûtes et le toit pour diminuer le poids du toit[60]; 10º les dallages

sont souvent en marbre blanc ou en brique rouge; 11º les escaliers

sont en bois ou en pierre à plusieurs paliers appliqués quelquefois à

l’extérieur du bâtiment jusqu’au premier étage.

[58] Le balcon à crémaillère ne servait pas seulement

à gagner de la place et à satisfaire la curiosité de

ses habitants, mais il était aussi un moyen de défense

contre l’ennemi; l’on pouvait en effet, du balcon,

apercevoir les portes et empêcher les assaillants de

les briser.

[59] Comme dans le palais de Tekfour Séraï.

[60] On mettait de ces jarres dans les voûtes des

églises pour renforcer l’écho.

[Illustration: Maison byzantine au Phanar.]

Du côté ouest de la station de Koum Kapou, à environ mille pas, on

peut voir une maison qui date des derniers temps byzantins. Son balcon

ressemble à celui du Tekfour Séraï. Chaque étage comprend une salle

voûtée d’une dimension de 4m,50 sur 6 mètres. Des fenêtres en plein

cintre s’ouvrent sur les façades surmontées d’un pignon.

[Illustration: Pl. 30.

MOSQUÉE DE SÉLIM Ier.]

Le quartier du Phanar, qui a servi de refuge aux dernières familles

byzantines après la conquête des Turcs, contient plusieurs maisons

byzantines. Il y en a même quelques-unes qui datent probablement d’une

époque antérieure à la conquête. Parmi ces maisons, on peut citer

d’abord la légation de Venise, occupée anciennement par le Baile de

Venise et dont le premier étage contient deux salles voûtées. L’autre

comprend une seule salle également voûtée. Elle occupe toute la largeur

de la maison. A l’intérieur, l’escalier qui se trouve au centre de la

maison conduit à un corridor à trois colonnes en marbre surmontées de

chapiteaux en forme de stalactites.

Les deux maisons communiquent entre elles. Les dallages sont en briques

octogonales.

Galata, qui a été habité jadis par les Génois, renferme beaucoup de

bâtisses datant du XIIIe et XIVe siècle. Dans les étroites ruelles

qui sont situées entre les deux ponts actuels, existent (du côté de

Galata) d’anciennes maisons qui servent aujourd’hui de magasins ou de

dépôts. Parmi ces habitations le palais du Podestat attirait surtout

l’attention[61].

[61] Il a été démoli cette année.

DEUXIÈME PARTIE

A TRAVERS ISLAMBOL

CHAPITRE PREMIER

L’ART OTTOMAN

[Illustration]

I.--L’ART TURC

Bien que l’art turc soit parfois encore considéré en Europe comme une

servile imitation des arts persan, arabe et byzantin, cette opinion

est contraire à toutes les réalités. On prétend généralement que l’art

musulman s’est inspiré de l’art arabe qui, lui-même, aurait imité

l’art byzantin de Syrie et l’art copte, propagé en Égypte avant l’ère

musulmane. L’art copte à son tour ayant subi l’influence byzantine,

toutes les diverses manifestations de l’art musulman, et surtout de

l’art turc, découleraient, par ricochet, de l’art byzantin et auraient

de multiples affinités avec ce dernier. Rien n’est plus contestable. Il

est évident que les arts de tous les peuples, comme les langues, ont

réciproquement exercé, les uns sur les autres, d’occultes, profondes et

continuelles influences.

Existe-t-il un art qui ne présente aucune parenté avec les autres arts?

Constantinople de Byzance à  Stamboul. · 第 10 / 20 段