la ville, le quartier des Blaquernes, qui était situé à l’extrémité
nord-ouest de la ville, près de la Corne d’Or, et qui renfermait alors
l’église de ce nom ainsi qu’une résidence impériale, ne fut pas compris
dans l’enceinte des murs. Ce n’est que deux siècles plus tard que
l’empereur Héraclius fit construire de nouveaux remparts devant les
Blaquernes, qui, devenus très peuplés, avaient besoin d’être protégés
contre les attaques ennemies. D’après M. Schlumberger, la partie des
murs théodosiens restés en arrière des nouveaux murs et qui étaient
devenus inutiles furent détruits. Le palais qui se trouvait dans ce
quartier avait été bâti d’abord par Anastase (491-518). Il servit
pendant plusieurs siècles de maison de plaisance aux Empereurs. Puis
il s’étendit et couvrit de ses nombreux bâtiments un espace de 300.000
mètres carrés (l’espace compris entre _Egri-Kapou_ et l’Ayasma des
Blaquernes).
C’est Manuel Comnène Ier qui, négligeant complètement le grand palais,
élut pour résidence le palais des Blaquernes (1143).
[Illustration: Pl. 25.
COLONNE DE CONSTANTIN ET MESÈ.
ANCIENNE RUE DE «MESÈ» ET COLONNE DE CONSTANTIN AU Xe SIÈCLE.
(D’après la restitution de l’auteur.)]
L’enceinte fortifiée du palais comprenait de vastes jardins, des cours
à portiques, différentes habitations pour le Basileus, sa famille, ses
grands officiers et ses gardes, des églises, des chapelles et d’autres
édifices religieux. Le Portique carien, érigé par l’empereur Maurice
en 586 et dont on retrouve actuellement les substructions à l’est de
la porte d’_Eïvan Seraï_, consistait en une cour entourée de portiques
et qui conduisait au palais. L’ensemble de ces monuments formait un
quartier que les historiens grecs appelaient palais au toit doré.
Actuellement on ne voit plus que la portion de l’enceinte commune à la
grande muraille de la ville, et quelques pans de murs ensevelis sous
terre.
Le terrain étant disposé suivant des pentes très abruptes, d’immenses
voûtes et des murailles épaisses durent être construites pour supporter
les nombreuses terrasses dont on reconnaît parfaitement aujourd’hui
les ruines. Ces terrassements dominaient une vallée assez profonde qui
existe encore.
Une partie du palais était adossée à la grande muraille sur laquelle
s’ouvraient des fenêtres et des balcons dominant la campagne. C’est
dans ce palais qu’Isaac l’Ange, en 1204, reçut les croisés. Ces
derniers furent émerveillés de la splendeur des jardins, de l’ampleur
des voûtes, et de la magnificence des parois toutes tapissées de
mosaïques à fond d’or, des cours pavées de marbre précieux, des
ruisseaux d’eau courante coulant dans des canaux d’albâtre. Les
seigneurs Francs, quand ils furent reçus dans ce palais par Alexis,
furent éblouis par les richesses prodigieuses étalées non sans
intention: la vaisselle d’or, les innombrables vêtements de cérémonies,
les étoffes brodées de soie.
[Illustration:
Palais des Blachernes
d’après A. van Milligen.]
Les empereurs latins de Constantinople habitèrent aussi ce palais et
y tinrent leur cour. Nicéphore Grégoras et Pachymère racontent que
Michel Paléologue, après avoir reconquis Byzance, dut aller demeurer au
grand palais, les Blaquernes étant dans le plus affreux délabrement,
toutes noircies de fumée et pleines d’immondices et d’ordures. Après
sa réparation, le palais des Blaquernes redevint et resta l’unique
résidence des Paléologues jusqu’à la chute de Constantinople.
Ce qui subsiste aujourd’hui des fondations montre suffisamment
l’étendue occupée par ce palais, dont les proportions et la
magnificence ont toujours fait l’admiration des historiens.
Pulchérie, épouse de Marcien, y avait fait construire la célèbre église
des Blaquernes. Cette église touchait au mur du palais même et sa porte
ouvrait dans l’enceinte du palais.
«La porte de l’enceinte de l’église des Blaquernes, dit M.
Schlumberger, vaudrait bien comme intérêt l’escalier de Versailles!
Aujourd’hui, c’est l’Empereur en litière, entouré, tantôt de ses
fameux Vaerings, tantôt d’un cortège d’eunuques ou d’une longue chaîne
de prêtres et de caloyers, jetant un regard inquiet sur la foule des
dignitaires où il cherche à tout instant le meurtrier de l’heure qui
vient et le successeur heureux qui fera jeter au cirque son cadavre
mutilé; demain c’est le patriarche à la longue barbe blanche, qui
accourt tremblant sous ses vêtements d’or; il sait qu’un basileus tout
enfiévré d’un sombre esprit théologique l’a fait mander au palais pour
lui donner le choix entre l’option d’une hérésie qui damnera son âme
ou l’exil mortel sur quelque affreux rocher de Marmara. Aujourd’hui
ce sont des princesses, mères, femmes ou filles de quelque empereur
assassiné ou déposé, qu’on entraîne à la hâte vers l’église pour raser
leur chevelure, arracher leur tunique de pourpre brodée de perles et
les jeter ensuite, sous la robe brune des religieuses, dans quelque
couvent devenu leur demeure pour le reste de leurs jours.»
Près du palais on avait construit un cirque qui servait à l’amusement
des Empereurs. Non loin de là, on voit encore aujourd’hui deux grandes
tours, la tour d’Isaac l’Ange et la tour d’Anémas. La tour d’Isaac
l’Ange fut construite en 1188 pour servir de défense au palais des
Blaquernes qui se trouve derrière elle. On y pénétrait par la cour du
palais impérial. Un des murs de la tour d’Isaac l’Ange était percé
de trois fenêtres cintrées. Au-dessus de ces fenêtres, une rangée de
pierres saillantes semble avoir dû porter un balcon disparu. Les trois
autres murs n’ont chacun qu’une fenêtre; celle du côté sud sert de
communication entre la plate-forme des murs et l’intérieur de la tour.
Celle du côté du port conduit sur le toit de la tour basse d’Anémas,
ainsi nommée d’après Michel Anémas, fils d’un roi de Candie, qui y fut
enfermé sous Alexis Comnène. Ces tours furent plus tard reliées entre
elles intérieurement.
[Illustration:
PRISONS D’ANÉMAS
(D’après Van Millingen: _Byzantine Constantinople_.)]
Sous la tour d’Anémas se trouvent les fameuses prisons d’Anémas
découvertes dernièrement par le Dr Paspati. Ces prisons, très
curieuses, sont dans un meilleur état de conservation que d’autres
cachots similaires; mais la visite en est rendue très dangereuse par
les cavités dans lesquelles on risque de se précipiter. Outre ce danger
réel, les ordures jetées par les habitants des quartiers voisins
rendent l’abord de la place des plus désagréables.
On y accède par une petite ouverture cintrée percée dans un pan de mur
au pied de la tour d’Anémas. Un passage de dix mètres de long, très
bas et très étroit, conduit à une petite salle voûtée, humide et qui
ne reçoit par cette même entrée qu’une faible lumière. En passant à
droite par une petite ouverture, on arrive à une autre salle faiblement
éclairée par un trou pratiqué dans la voûte. Sur le passage s’ouvre
un puits béant qui coupe le cachot dans toute sa largeur. En face de
l’entrée, un autre passage menant à droite communique avec une autre
galerie.
On monte par un escalier à l’étage supérieur de la tour, où se trouve
une salle mesurant 7 mètres de haut sur 12 mètres de long et 10 mètres
de large. Elle ne prend jour que par un mince filet de lumière passant
par un trou pratiqué dans une fenêtre cintrée. On peut alors voir le
trou rond qui éclaire l’étage inférieur. L’escalier continue jusqu’au
sommet de la tour. Dans la petite salle d’entrée, une ouverture à
gauche conduisait aux cellules des prisonniers. Aujourd’hui, on
n’aperçoit qu’un grand bâtiment d’une soixantaine de mètres de
longueur, plein de décombres. Jadis cette grande salle était divisée
en deux étages, contenant chacun une enfilade de petites chambres
séparées les unes des autres par des murs de 1m, 50, percés de grandes
ouvertures cintrées. Un corridor de 1m, 75 de large courait tout le
long des chambres.
PALAIS DE CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE
Ce palais, appelé aussi palais de Bélisaire[49], ou palais de
l’Hebdomon et nommé _Tekfour Serail_ par les Turcs, se trouve enclavé
dans les murs de Théodose. D’après Gyllius, il faisait partie du palais
de Constantin à l’Hebdomon hors des murs. Le nom d’«Hebdomon» lui
venait du septième quartier des auxiliaires Goths qui, en leur qualité
d’ariens, campaient hors des murs sur l’emplacement qu’on appelait
Hebdomon. Ce palais, restauré par Justinien, a été appelé aussi
_Palatium Justiniani_.
[49] Dans le plan de Melling, dessiné en 1815, nous
voyons les ruines d’un autre palais de Bélisaire à côté
du forum de Constantin, là où se trouve actuellement
l’imprimerie Osman bey.
Le Dr Mordtmann et M. Van Millingen[50], dans leurs travaux sur
l’archéologie byzantine, cherchent à démontrer que le palais
appelé aujourd’hui _Tekfour Serail_ n’est qu’une partie du palais
des Blaquernes. Le Dr Mordtmann veut prouver, en se basant sur la
manière dont cet édifice est construit, qu’il existait déjà au temps
de Théodose et qu’il formait la partie supérieure du palais des
Blaquernes. Il est certain en tout cas que de fausses suppositions
l’ont fait prendre pour le palais de l’Hebdomon.
[50] Van Millingen, _Byzantine Constantinople_.
C’est un bâtiment rectangulaire où les briques alternent avec des blocs
de marbre blanc et jaune. Les murs indiquent clairement qu’il était
composé de trois étages et que l’étage supérieur dépassait la hauteur
des murailles. Le rez-de-chaussée comprenait une salle voûtée de 17
mètres de longueur, soutenue par deux rangées de colonnes. La façade
nord des bâtiments repose sur quatre arceaux séparés par un pilier
carré.
Le premier étage consistait en une grande salle rectangulaire dont
il est assez difficile aujourd’hui de reconstituer exactement les
divisions intérieures. Des six fenêtres cintrées qui éclairent cet
étage, quatre correspondent aux arcades de l’étage inférieur. Au second
étage, se trouve une grande salle semblable, éclairée sur toutes ses
faces par des fenêtres cintrées.
A l’est, au-dessous des trois fenêtres en plein cintre, un balcon
supporté par deux arceaux formait saillie.
Le palais continuait le long des murs vers le nord. Il était précédé
d’une cour formant atrium, orné de propylées soutenus par dix grandes
colonnes. Le toit reposait sur une corniche en marbre sculpté.
Outre le grand palais sacré, le palais des Blaquernes et ceux sur
lesquels nous venons de donner quelques détails, on peut citer une
série de palais appartenant aux différents siècles, tels que le palais
de l’impératrice Sophie, le palais d’Eleuthère, le palais Valentinien,
le palais de Bonus, le palais de Jucundiana, le palais de Justinien,
le palais de Kalaman, le palais de Pighi, le Philopation, le palais
Placidien, Saint-Mamas, le palais d’Arcadius, le palais de Toxaros, etc.
Le palais de l’impératrice Sophie qui se trouvait près du port Sophien
fut remplacé par le palais d’_Esma Sultane_. Le palais de Valentinien a
été construit par l’empereur Valentinien pour ses filles. L’emplacement
de ce palais est aujourd’hui occupé par les bâtiments de _Mechichat_
(Cheïhuslamat). Le palais de Bonus, construit par Romain II Lécapène,
se trouvait sur la colline où est située actuellement la mosquée de
_Sultan Selim_. L’Empereur venait y passer la nuit pour assister le
lendemain à la messe des Saints Apôtres. Le palais Kalaman se trouvait
dans le quartier des Génois.
HIPPODROME
L’hippodrome, où se déroulèrent tant d’événements historiques, où
30.000 hommes périrent pendant la révolte de Nika, occupait la grande
place appelée aujourd’hui _At Meïdan_, c’est-à-dire place aux chevaux.
Il s’étendait en outre sur une partie de l’emplacement de la mosquée
d’Ahmed, et sur le terrain où s’élèvent actuellement l’école des Arts
et Métiers et les nouveaux bâtiments du ministère des Mines et Forêts.
Son axe est indiqué par l’obélisque, la colonne serpentine et la
colonne murée qui existent encore.
L’hippodrome a été construit d’abord par Septime-Sévère, sur le modèle
du Circus Maximus de Rome. Constantin y ajouta les degrés, la sphendonè
et les tribunes, et orna les portiques de statues. Cet édifice fut
modifié plusieurs fois au cours des siècles.
L’hippodrome qui avait 370 mètres de long sur 180 de large pouvait
contenir 100.000 personnes[51]. Outre les petites portes, qui
conduisaient aux gradins, quatre portes monumentales s’ouvraient aux
extrémités des côtés latéraux.
[51] Selon Gylles la longueur de l’hippodrome était de
deux stades (370 mètres).
Du côté sud, le terrain s’inclinait vers la mer; cette partie de la
piste de l’hippodrome fut exhaussée par des soubassements composés de
hauts murs voûtés. Elle formait la partie hémisphérique de l’hippodrome
qui s’appelait sphendonè.
[Illustration: Pl. 26.
COLONNE SERPENTINE.
AQUEDUC DE VALENS.]
Du côté de Sainte-Sophie, s’élevait un bâtiment rectangulaire
comprenant la tribune impériale et les loges des grands dignitaires
et des sénateurs, et qu’on appelait _Kathisma_[52]; il n’avait aucune
communication avec l’arène ni avec les gradins du cirque. L’Empereur
y arrivait directement du palais. Au-dessous de la loge impériale,
se trouvait, sur une terrasse en forme de balcon garni de colonnes,
une autre tribune, réservée aux gardes de l’Empereur; elle était
appelée le Pi, à cause de sa forme qui rappelait la lettre grecque π.
Deux escaliers faisaient communiquer cette terrasse avec la tribune
impériale.
[52] Aujourd’hui, sur l’emplacement de l’ancien
Kathisma, se trouve la fontaine érigée par Guillaume
II, empereur d’Allemagne.
Aux grandes fêtes, les musiciens jouaient sur cette plate-forme.
Au-dessous du Pi, à droite et à gauche, étaient les portiques par où
les chars entraient dans le cirque. Ces loges, qui avaient à Rome le
nom de Carceres, étaient appelées à Constantinople Manganon.
Au-dessus de la loge impériale s’élevait une tour ornée de quatre
chevaux de bronze, œuvre de Lysippe de Chio, et que, d’après une
légende, Théodose avait enlevés à l’île de Chio; une autre légende
voulait qu’on les eût apportés de Corinthe à Rome et de Rome à
Byzance[53].
[53] Pendant la quatrième croisade on expédia les
chevaux à Venise; Bonaparte les fit placer sur l’arc
de triomphe du Carrousel à Paris. Mais en 1814 ils
furent de nouveau transportés à Venise où ils ornent
maintenant le portail de Saint-Marc.
Le Kathisma comprenait une salle à manger, une salle de réception et
plusieurs pièces où l’Empereur recevait les hauts fonctionnaires avant
les fêtes et donnait des repas, car les jeux de l’hippodrome formaient
une partie intégrante de la vie publique. L’Empereur devait avoir dans
le cirque des appartements privés pour revêtir les habits officiels
avant d’entrer dans sa loge et enfin pour se reposer pendant les jeux,
qui duraient parfois toute une journée.
Le Kathisma communiquait avec l’église Saint-Etienne, dont plusieurs
fenêtres s’ouvraient sur l’hippodrome. D’après Labarte, les dames de
la cour, qui ne siégeaient pas avec les hommes pendant les cérémonies
publiques, pouvaient assister aux jeux du haut de ces fenêtres. C’est
dans cette église que Léon l’Arménien fut assassiné et transporté
ensuite à l’hippodrome. M. Millet et plusieurs archéologues russes, se
basant sur les événements qui se déroulèrent au temps de Théodose II,
veulent montrer que la tribune impériale ne se trouvait pas au centre
du Kathisma, mais à son extrémité orientale, c’est-à-dire à la partie
contiguë au palais. Peut-être les Empereurs avaient-ils choisi cette
place pour avoir une meilleure vue sur la piste de l’hippodrome. Mais
il n’en est pas moins vrai qu’une tribune officielle existait au centre
du palais de Kathisma.
Les spectateurs étaient assis sur les gradins qui se continuaient
en forme d’amphithéâtre. Sur le sommet de ces gradins existait un
promenoir à colonnades, orné de statues.
Pour protéger les spectateurs contre les bêtes fauves et pour empêcher
les discussions souvent violentes des partis adverses, l’arène était
séparée des gradins par un fossé. Les jeux des bêtes fauves ayant été
remplacés un peu plus tard par des courses de chars, par des luttes et
des combats, ce fossé fut supprimé, mais on construisit un mur pour
empêcher les bleus de se jeter sur les verts et réciproquement.
Dans l’axe longitudinal du cirque s’élevait une terrasse longue et
étroite appelée «Spina» et sur laquelle on avait disposé divers
monuments et statues, la colonne de Théodose (obélisque), la colonne
murée, la colonne serpentine, qui portait autrefois le célèbre
trépied de Delphes; toutes ces colonnes étaient alignées dans la même
direction. Parmi les statues en bronze ou en marbre, on remarquait
un homme luttant avec un lion, un taureau mourant, l’Hercule colossal
de Lysippe, un loup combattant une hyène, un cheval indompté, un
aigle enlevant un serpent, Adam et Ève, Hélène inspirant l’amour aux
guerriers, les statues des empereurs Gratien, Valentinien, Théodose,
celles des conducteurs de chars couronnés, et la fameuse statue à trois
têtes, dont Jean (Yanis) l’Iconoclaste fit abattre les têtes.
Au centre d’un bassin se dressait, au haut d’une colonne, la statue
de l’impératrice Irène. «Les statues de Gratien, de Valentinien, de
Théodose, dit M. Dethier, étaient à cheval, à pied; c’est au choix
d’un interprète hardi. Je m’étonne que même M. Labarte ait eu la bonne
volonté d’y trouver une statue équestre d’un Théodose (p. 53), mais
toujours se garde-t-il d’affirmer que c’est Théodose Ier. D’ailleurs
ces statues étaient très petites et ornaient les gradins des bancs de
l’hippodrome.»
Sur toute l’étendue de l’hippodrome une grande tente (velum) doublée de
pourpre était tendue pour protéger les spectateurs contre les ardeurs
du soleil. Tout Byzance affluait sous cette tente, et sur les gradins
se pressaient des hommes de toutes races, aux costumes les plus divers,
bigarrés de toutes les couleurs.
Dans la suite, les jeux de l’hippodrome se firent plus rares et l’on ne
donnait plus de représentations qu’aux jours de grande fête.
Après la conquête latine, l’hippodrome fut complètement abandonné. Tous
les objets précieux qui l’ornaient furent détruits; plusieurs statues,
entre autres celles de l’Hercule en bronze, envoyées à la fonte et
l’on en fit de la monnaie. Comme on peut le voir d’après les anciens
plans de la ville, antérieurs à la conquête ottomane, il n’existait
plus rien alors de la splendeur de l’ancien hippodrome: seules les
trois colonnes qu’on peut voir de nos jours et qui indiquent l’axe
de l’hippodrome, seuls quelques marbres ayant appartenu aux gradins
subsistaient encore. L’hippodrome était rempli de monticules de terre
provenant de la démolition des gradins. A une certaine époque, on
construisit même des maisons sur cet emplacement. Une partie des ruines
a servi à Ibrahim Pacha, vizir du sultan Suleïman, pour la construction
du _Mehterhané_ (prison actuelle).
Près de l’Augustéon, en face des thermes de Zeuxippe, se trouvait
l’Octogone ou Tetradision, où était établie une sorte d’«Université».
C’était un grand édifice en forme d’octogone à huit pièces voûtées.
Il renfermait tous les ouvrages des grands maîtres de la littérature,
de la science et de la philosophie. D’après la chronique Pascale, ce
sont les Goths qui incendièrent l’Octogone pendant la sédition de Nika.
D’après Codin, c’est Léon l’Isaurien qui l’a fait brûler avec ses
académiciens parce qu’ils refusaient de s’associer aux illégalités de
l’Empereur.
IV.--LES BAINS BYZANTINS
Nul pays, au moyen âge, n’a possédé autant d’institutions d’utilité
publique que faisait Byzance, avec ses forums, ses fontaines, ses
aqueducs, ses citernes, ses canalisations et surtout ses bains qui
contribuaient à l’entretien de la santé publique. Chaque quartier
en possédait un. Ces établissements ne diffèrent que fort peu des
bains grecs et romains. On n’en trouve plus dans la ville un seul qui
appartienne à l’époque byzantine. Mais les Turcs ayant construit leurs
bains à peu près sur les mêmes plans que les Byzantins et les ayant
divisés en deux parties, l’une réservée aux dames et l’autre aux
hommes, il est facile aujourd’hui d’avoir une idée des modèles dont ils
s’inspirèrent. Voici, au sujet d’un bain grec construit par Hippias,
la description qu’en fait Lucien et que Mavroyéni Pacha cite dans ses
articles sur les bains orientaux: «La partie d’entrée est haute, on
y monte par un escalier large; la porte franchie, on entre dans une
salle commune réservée aux domestiques; après cette première pièce, on
entre dans une autre salle fort élevée, abondamment éclairée, ayant de
chaque côté des séparations pour ceux qui veulent se déshabiller. Au
milieu de la salle se trouvent trois piscines; on y voit deux statues
en pierre blanche, l’une représentant Hygie et l’autre Esculape, puis
on pénètre dans une salle légèrement tiède, afin d’éviter une chaleur
incommode. Après cette salle, il y en a une autre qui les dépasse
toutes en beauté, où l’on peut s’asseoir et se faire masser. Les murs
sont revêtus jusqu’au plafond de plaques de marbre de Phrygie. En
avançant par un passage, on entre dans la salle la plus reculée. Cette
salle offre trois baignoires d’eau chaude, toutes les parties en sont
de proportions harmonieuses.»
[Illustration: Pl. 27.
CITERNE DE BIN BIR DIREK.]
Comme les Grecs, les Byzantins attachaient beaucoup d’importance à la
beauté architecturale des bains, où le peuple trouvait un plaisir plus
qu’une nécessité hygiénique et où il allait même se divertir en hiver.
On sait que les Néron et les Caracalla, les Titus et les Dioclétien
se rendirent populaires en construisant de magnifiques thermes où
trois mille personnes pouvaient trouver place en même temps. De même
le peuple byzantin, chez lequel le bain était devenu indispensable au
point de vue religieux autant que laïque, construisit des bains aussi
somptueux que les Romains. Parmi les plus beaux on peut citer celui
de Zeuxippe qui se trouvait tout près du Kathisma de l’hippodrome,
et touchait, d’après M. Labarte, aux Nouméra, un des derniers
bâtiments du palais, du côté du forum Augustéon. Il a été construit
par Septime-Sévère et remanié par Constantin. Il était orné de très
belles statues en marbre et en bronze. Si des fouilles adroites étaient
entreprises près de la fontaine construite par l’empereur d’Allemagne,
elles mettraient peut-être ces statues au jour.
Le bain de Zeuxippe fut détruit pendant la sédition Nika. Les bains
d’Arcadius, qui occupaient l’emplacement de l’école actuelle des
Beaux-Arts, étaient également célèbres chez les Byzantins. Vis-à-vis
de Sainte-Anastasie, vers le nord, on rencontre les substructions d’un
grand bain public du nom de Diagisthée[54]. Le bain de Constantin
subsista après la conquête et fut nommé _Tchoukour Hamam_. Citons
encore les bains d’Eudoxie qui se trouvent près de la Sublime Porte.
[54] Voir, _Les bains turcs_, page 224.
V.--LES MONUMENTS
OBÉLISQUE DE THÉODOSE LE GRAND
Les œuvres plastiques et les monuments qui ornaient jadis la ville de
Constantinople ont été peu à peu détruits pour la majeure partie, et
un très petit nombre seulement ont échappé à la ruine et sont parvenus
jusqu’à nous. Parmi les monuments de l’ancien hippodrome, nous citerons
d’abord l’obélisque de Théodose le Grand.
C’est un monolithe de granit syénitique rose, haut de 30 mètres et
large de 2 mètres à la base. Les inscriptions hiéroglyphiques, gravées
sur chaque côté du monolithe et qui sont fort bien conservées, montrent
qu’autrefois l’obélisque était beaucoup plus élevé. Il fut érigé à
Héliopolis, 1700 ans avant J.-C., par le Pharaon Thoutmosis III.
Constance II et Julien (361-362) formèrent le projet de le transférer à
Byzance; les premiers travaux furent même commencés à cet effet, mais
l’Empereur mourut et l’obélisque resta environ trente années couché
sur le sol. En l’an 390, Théodose Ier le fit transporter à Byzance.
On construisit tout exprès une voie ferrée allant de la porte de
Fer, sur les bords de la Propontide, au plateau de l’hippodrome. On
plaça l’obélisque sur un piédestal en marbre orné de sculptures qui
représentent la vie et les hauts faits de Théodose.