Lorsque Théodose II avait construit la grande muraille pour agrandir

la ville, le quartier des Blaquernes, qui était situé à l’extrémité

nord-ouest de la ville, près de la Corne d’Or, et qui renfermait alors

l’église de ce nom ainsi qu’une résidence impériale, ne fut pas compris

dans l’enceinte des murs. Ce n’est que deux siècles plus tard que

l’empereur Héraclius fit construire de nouveaux remparts devant les

Blaquernes, qui, devenus très peuplés, avaient besoin d’être protégés

contre les attaques ennemies. D’après M. Schlumberger, la partie des

murs théodosiens restés en arrière des nouveaux murs et qui étaient

devenus inutiles furent détruits. Le palais qui se trouvait dans ce

quartier avait été bâti d’abord par Anastase (491-518). Il servit

pendant plusieurs siècles de maison de plaisance aux Empereurs. Puis

il s’étendit et couvrit de ses nombreux bâtiments un espace de 300.000

mètres carrés (l’espace compris entre _Egri-Kapou_ et l’Ayasma des

Blaquernes).

C’est Manuel Comnène Ier qui, négligeant complètement le grand palais,

élut pour résidence le palais des Blaquernes (1143).

[Illustration: Pl. 25.

COLONNE DE CONSTANTIN ET MESÈ.

ANCIENNE RUE DE «MESÈ» ET COLONNE DE CONSTANTIN AU Xe SIÈCLE.

(D’après la restitution de l’auteur.)]

L’enceinte fortifiée du palais comprenait de vastes jardins, des cours

à portiques, différentes habitations pour le Basileus, sa famille, ses

grands officiers et ses gardes, des églises, des chapelles et d’autres

édifices religieux. Le Portique carien, érigé par l’empereur Maurice

en 586 et dont on retrouve actuellement les substructions à l’est de

la porte d’_Eïvan Seraï_, consistait en une cour entourée de portiques

et qui conduisait au palais. L’ensemble de ces monuments formait un

quartier que les historiens grecs appelaient palais au toit doré.

Actuellement on ne voit plus que la portion de l’enceinte commune à la

grande muraille de la ville, et quelques pans de murs ensevelis sous

terre.

Le terrain étant disposé suivant des pentes très abruptes, d’immenses

voûtes et des murailles épaisses durent être construites pour supporter

les nombreuses terrasses dont on reconnaît parfaitement aujourd’hui

les ruines. Ces terrassements dominaient une vallée assez profonde qui

existe encore.

Une partie du palais était adossée à la grande muraille sur laquelle

s’ouvraient des fenêtres et des balcons dominant la campagne. C’est

dans ce palais qu’Isaac l’Ange, en 1204, reçut les croisés. Ces

derniers furent émerveillés de la splendeur des jardins, de l’ampleur

des voûtes, et de la magnificence des parois toutes tapissées de

mosaïques à fond d’or, des cours pavées de marbre précieux, des

ruisseaux d’eau courante coulant dans des canaux d’albâtre. Les

seigneurs Francs, quand ils furent reçus dans ce palais par Alexis,

furent éblouis par les richesses prodigieuses étalées non sans

intention: la vaisselle d’or, les innombrables vêtements de cérémonies,

les étoffes brodées de soie.

[Illustration:

Palais des Blachernes

d’après A. van Milligen.]

Les empereurs latins de Constantinople habitèrent aussi ce palais et

y tinrent leur cour. Nicéphore Grégoras et Pachymère racontent que

Michel Paléologue, après avoir reconquis Byzance, dut aller demeurer au

grand palais, les Blaquernes étant dans le plus affreux délabrement,

toutes noircies de fumée et pleines d’immondices et d’ordures. Après

sa réparation, le palais des Blaquernes redevint et resta l’unique

résidence des Paléologues jusqu’à la chute de Constantinople.

Ce qui subsiste aujourd’hui des fondations montre suffisamment

l’étendue occupée par ce palais, dont les proportions et la

magnificence ont toujours fait l’admiration des historiens.

Pulchérie, épouse de Marcien, y avait fait construire la célèbre église

des Blaquernes. Cette église touchait au mur du palais même et sa porte

ouvrait dans l’enceinte du palais.

«La porte de l’enceinte de l’église des Blaquernes, dit M.

Schlumberger, vaudrait bien comme intérêt l’escalier de Versailles!

Aujourd’hui, c’est l’Empereur en litière, entouré, tantôt de ses

fameux Vaerings, tantôt d’un cortège d’eunuques ou d’une longue chaîne

de prêtres et de caloyers, jetant un regard inquiet sur la foule des

dignitaires où il cherche à tout instant le meurtrier de l’heure qui

vient et le successeur heureux qui fera jeter au cirque son cadavre

mutilé; demain c’est le patriarche à la longue barbe blanche, qui

accourt tremblant sous ses vêtements d’or; il sait qu’un basileus tout

enfiévré d’un sombre esprit théologique l’a fait mander au palais pour

lui donner le choix entre l’option d’une hérésie qui damnera son âme

ou l’exil mortel sur quelque affreux rocher de Marmara. Aujourd’hui

ce sont des princesses, mères, femmes ou filles de quelque empereur

assassiné ou déposé, qu’on entraîne à la hâte vers l’église pour raser

leur chevelure, arracher leur tunique de pourpre brodée de perles et

les jeter ensuite, sous la robe brune des religieuses, dans quelque

couvent devenu leur demeure pour le reste de leurs jours.»

Près du palais on avait construit un cirque qui servait à l’amusement

des Empereurs. Non loin de là, on voit encore aujourd’hui deux grandes

tours, la tour d’Isaac l’Ange et la tour d’Anémas. La tour d’Isaac

l’Ange fut construite en 1188 pour servir de défense au palais des

Blaquernes qui se trouve derrière elle. On y pénétrait par la cour du

palais impérial. Un des murs de la tour d’Isaac l’Ange était percé

de trois fenêtres cintrées. Au-dessus de ces fenêtres, une rangée de

pierres saillantes semble avoir dû porter un balcon disparu. Les trois

autres murs n’ont chacun qu’une fenêtre; celle du côté sud sert de

communication entre la plate-forme des murs et l’intérieur de la tour.

Celle du côté du port conduit sur le toit de la tour basse d’Anémas,

ainsi nommée d’après Michel Anémas, fils d’un roi de Candie, qui y fut

enfermé sous Alexis Comnène. Ces tours furent plus tard reliées entre

elles intérieurement.

[Illustration:

PRISONS D’ANÉMAS

(D’après Van Millingen: _Byzantine Constantinople_.)]

Sous la tour d’Anémas se trouvent les fameuses prisons d’Anémas

découvertes dernièrement par le Dr Paspati. Ces prisons, très

curieuses, sont dans un meilleur état de conservation que d’autres

cachots similaires; mais la visite en est rendue très dangereuse par

les cavités dans lesquelles on risque de se précipiter. Outre ce danger

réel, les ordures jetées par les habitants des quartiers voisins

rendent l’abord de la place des plus désagréables.

On y accède par une petite ouverture cintrée percée dans un pan de mur

au pied de la tour d’Anémas. Un passage de dix mètres de long, très

bas et très étroit, conduit à une petite salle voûtée, humide et qui

ne reçoit par cette même entrée qu’une faible lumière. En passant à

droite par une petite ouverture, on arrive à une autre salle faiblement

éclairée par un trou pratiqué dans la voûte. Sur le passage s’ouvre

un puits béant qui coupe le cachot dans toute sa largeur. En face de

l’entrée, un autre passage menant à droite communique avec une autre

galerie.

On monte par un escalier à l’étage supérieur de la tour, où se trouve

une salle mesurant 7 mètres de haut sur 12 mètres de long et 10 mètres

de large. Elle ne prend jour que par un mince filet de lumière passant

par un trou pratiqué dans une fenêtre cintrée. On peut alors voir le

trou rond qui éclaire l’étage inférieur. L’escalier continue jusqu’au

sommet de la tour. Dans la petite salle d’entrée, une ouverture à

gauche conduisait aux cellules des prisonniers. Aujourd’hui, on

n’aperçoit qu’un grand bâtiment d’une soixantaine de mètres de

longueur, plein de décombres. Jadis cette grande salle était divisée

en deux étages, contenant chacun une enfilade de petites chambres

séparées les unes des autres par des murs de 1m, 50, percés de grandes

ouvertures cintrées. Un corridor de 1m, 75 de large courait tout le

long des chambres.

PALAIS DE CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE

Ce palais, appelé aussi palais de Bélisaire[49], ou palais de

l’Hebdomon et nommé _Tekfour Serail_ par les Turcs, se trouve enclavé

dans les murs de Théodose. D’après Gyllius, il faisait partie du palais

de Constantin à l’Hebdomon hors des murs. Le nom d’«Hebdomon» lui

venait du septième quartier des auxiliaires Goths qui, en leur qualité

d’ariens, campaient hors des murs sur l’emplacement qu’on appelait

Hebdomon. Ce palais, restauré par Justinien, a été appelé aussi

_Palatium Justiniani_.

[49] Dans le plan de Melling, dessiné en 1815, nous

voyons les ruines d’un autre palais de Bélisaire à côté

du forum de Constantin, là où se trouve actuellement

l’imprimerie Osman bey.

Le Dr Mordtmann et M. Van Millingen[50], dans leurs travaux sur

l’archéologie byzantine, cherchent à démontrer que le palais

appelé aujourd’hui _Tekfour Serail_ n’est qu’une partie du palais

des Blaquernes. Le Dr Mordtmann veut prouver, en se basant sur la

manière dont cet édifice est construit, qu’il existait déjà au temps

de Théodose et qu’il formait la partie supérieure du palais des

Blaquernes. Il est certain en tout cas que de fausses suppositions

l’ont fait prendre pour le palais de l’Hebdomon.

[50] Van Millingen, _Byzantine Constantinople_.

C’est un bâtiment rectangulaire où les briques alternent avec des blocs

de marbre blanc et jaune. Les murs indiquent clairement qu’il était

composé de trois étages et que l’étage supérieur dépassait la hauteur

des murailles. Le rez-de-chaussée comprenait une salle voûtée de 17

mètres de longueur, soutenue par deux rangées de colonnes. La façade

nord des bâtiments repose sur quatre arceaux séparés par un pilier

carré.

Le premier étage consistait en une grande salle rectangulaire dont

il est assez difficile aujourd’hui de reconstituer exactement les

divisions intérieures. Des six fenêtres cintrées qui éclairent cet

étage, quatre correspondent aux arcades de l’étage inférieur. Au second

étage, se trouve une grande salle semblable, éclairée sur toutes ses

faces par des fenêtres cintrées.

A l’est, au-dessous des trois fenêtres en plein cintre, un balcon

supporté par deux arceaux formait saillie.

Le palais continuait le long des murs vers le nord. Il était précédé

d’une cour formant atrium, orné de propylées soutenus par dix grandes

colonnes. Le toit reposait sur une corniche en marbre sculpté.

Outre le grand palais sacré, le palais des Blaquernes et ceux sur

lesquels nous venons de donner quelques détails, on peut citer une

série de palais appartenant aux différents siècles, tels que le palais

de l’impératrice Sophie, le palais d’Eleuthère, le palais Valentinien,

le palais de Bonus, le palais de Jucundiana, le palais de Justinien,

le palais de Kalaman, le palais de Pighi, le Philopation, le palais

Placidien, Saint-Mamas, le palais d’Arcadius, le palais de Toxaros, etc.

Le palais de l’impératrice Sophie qui se trouvait près du port Sophien

fut remplacé par le palais d’_Esma Sultane_. Le palais de Valentinien a

été construit par l’empereur Valentinien pour ses filles. L’emplacement

de ce palais est aujourd’hui occupé par les bâtiments de _Mechichat_

(Cheïhuslamat). Le palais de Bonus, construit par Romain II Lécapène,

se trouvait sur la colline où est située actuellement la mosquée de

_Sultan Selim_. L’Empereur venait y passer la nuit pour assister le

lendemain à la messe des Saints Apôtres. Le palais Kalaman se trouvait

dans le quartier des Génois.

HIPPODROME

L’hippodrome, où se déroulèrent tant d’événements historiques, où

30.000 hommes périrent pendant la révolte de Nika, occupait la grande

place appelée aujourd’hui _At Meïdan_, c’est-à-dire place aux chevaux.

Il s’étendait en outre sur une partie de l’emplacement de la mosquée

d’Ahmed, et sur le terrain où s’élèvent actuellement l’école des Arts

et Métiers et les nouveaux bâtiments du ministère des Mines et Forêts.

Son axe est indiqué par l’obélisque, la colonne serpentine et la

colonne murée qui existent encore.

L’hippodrome a été construit d’abord par Septime-Sévère, sur le modèle

du Circus Maximus de Rome. Constantin y ajouta les degrés, la sphendonè

et les tribunes, et orna les portiques de statues. Cet édifice fut

modifié plusieurs fois au cours des siècles.

L’hippodrome qui avait 370 mètres de long sur 180 de large pouvait

contenir 100.000 personnes[51]. Outre les petites portes, qui

conduisaient aux gradins, quatre portes monumentales s’ouvraient aux

extrémités des côtés latéraux.

[51] Selon Gylles la longueur de l’hippodrome était de

deux stades (370 mètres).

Du côté sud, le terrain s’inclinait vers la mer; cette partie de la

piste de l’hippodrome fut exhaussée par des soubassements composés de

hauts murs voûtés. Elle formait la partie hémisphérique de l’hippodrome

qui s’appelait sphendonè.

[Illustration: Pl. 26.

COLONNE SERPENTINE.

AQUEDUC DE VALENS.]

Du côté de Sainte-Sophie, s’élevait un bâtiment rectangulaire

comprenant la tribune impériale et les loges des grands dignitaires

et des sénateurs, et qu’on appelait _Kathisma_[52]; il n’avait aucune

communication avec l’arène ni avec les gradins du cirque. L’Empereur

y arrivait directement du palais. Au-dessous de la loge impériale,

se trouvait, sur une terrasse en forme de balcon garni de colonnes,

une autre tribune, réservée aux gardes de l’Empereur; elle était

appelée le Pi, à cause de sa forme qui rappelait la lettre grecque π.

Deux escaliers faisaient communiquer cette terrasse avec la tribune

impériale.

[52] Aujourd’hui, sur l’emplacement de l’ancien

Kathisma, se trouve la fontaine érigée par Guillaume

II, empereur d’Allemagne.

Aux grandes fêtes, les musiciens jouaient sur cette plate-forme.

Au-dessous du Pi, à droite et à gauche, étaient les portiques par où

les chars entraient dans le cirque. Ces loges, qui avaient à Rome le

nom de Carceres, étaient appelées à Constantinople Manganon.

Au-dessus de la loge impériale s’élevait une tour ornée de quatre

chevaux de bronze, œuvre de Lysippe de Chio, et que, d’après une

légende, Théodose avait enlevés à l’île de Chio; une autre légende

voulait qu’on les eût apportés de Corinthe à Rome et de Rome à

Byzance[53].

[53] Pendant la quatrième croisade on expédia les

chevaux à Venise; Bonaparte les fit placer sur l’arc

de triomphe du Carrousel à Paris. Mais en 1814 ils

furent de nouveau transportés à Venise où ils ornent

maintenant le portail de Saint-Marc.

Le Kathisma comprenait une salle à manger, une salle de réception et

plusieurs pièces où l’Empereur recevait les hauts fonctionnaires avant

les fêtes et donnait des repas, car les jeux de l’hippodrome formaient

une partie intégrante de la vie publique. L’Empereur devait avoir dans

le cirque des appartements privés pour revêtir les habits officiels

avant d’entrer dans sa loge et enfin pour se reposer pendant les jeux,

qui duraient parfois toute une journée.

Le Kathisma communiquait avec l’église Saint-Etienne, dont plusieurs

fenêtres s’ouvraient sur l’hippodrome. D’après Labarte, les dames de

la cour, qui ne siégeaient pas avec les hommes pendant les cérémonies

publiques, pouvaient assister aux jeux du haut de ces fenêtres. C’est

dans cette église que Léon l’Arménien fut assassiné et transporté

ensuite à l’hippodrome. M. Millet et plusieurs archéologues russes, se

basant sur les événements qui se déroulèrent au temps de Théodose II,

veulent montrer que la tribune impériale ne se trouvait pas au centre

du Kathisma, mais à son extrémité orientale, c’est-à-dire à la partie

contiguë au palais. Peut-être les Empereurs avaient-ils choisi cette

place pour avoir une meilleure vue sur la piste de l’hippodrome. Mais

il n’en est pas moins vrai qu’une tribune officielle existait au centre

du palais de Kathisma.

Les spectateurs étaient assis sur les gradins qui se continuaient

en forme d’amphithéâtre. Sur le sommet de ces gradins existait un

promenoir à colonnades, orné de statues.

Pour protéger les spectateurs contre les bêtes fauves et pour empêcher

les discussions souvent violentes des partis adverses, l’arène était

séparée des gradins par un fossé. Les jeux des bêtes fauves ayant été

remplacés un peu plus tard par des courses de chars, par des luttes et

des combats, ce fossé fut supprimé, mais on construisit un mur pour

empêcher les bleus de se jeter sur les verts et réciproquement.

Dans l’axe longitudinal du cirque s’élevait une terrasse longue et

étroite appelée «Spina» et sur laquelle on avait disposé divers

monuments et statues, la colonne de Théodose (obélisque), la colonne

murée, la colonne serpentine, qui portait autrefois le célèbre

trépied de Delphes; toutes ces colonnes étaient alignées dans la même

direction. Parmi les statues en bronze ou en marbre, on remarquait

un homme luttant avec un lion, un taureau mourant, l’Hercule colossal

de Lysippe, un loup combattant une hyène, un cheval indompté, un

aigle enlevant un serpent, Adam et Ève, Hélène inspirant l’amour aux

guerriers, les statues des empereurs Gratien, Valentinien, Théodose,

celles des conducteurs de chars couronnés, et la fameuse statue à trois

têtes, dont Jean (Yanis) l’Iconoclaste fit abattre les têtes.

Au centre d’un bassin se dressait, au haut d’une colonne, la statue

de l’impératrice Irène. «Les statues de Gratien, de Valentinien, de

Théodose, dit M. Dethier, étaient à cheval, à pied; c’est au choix

d’un interprète hardi. Je m’étonne que même M. Labarte ait eu la bonne

volonté d’y trouver une statue équestre d’un Théodose (p. 53), mais

toujours se garde-t-il d’affirmer que c’est Théodose Ier. D’ailleurs

ces statues étaient très petites et ornaient les gradins des bancs de

l’hippodrome.»

Sur toute l’étendue de l’hippodrome une grande tente (velum) doublée de

pourpre était tendue pour protéger les spectateurs contre les ardeurs

du soleil. Tout Byzance affluait sous cette tente, et sur les gradins

se pressaient des hommes de toutes races, aux costumes les plus divers,

bigarrés de toutes les couleurs.

Dans la suite, les jeux de l’hippodrome se firent plus rares et l’on ne

donnait plus de représentations qu’aux jours de grande fête.

Après la conquête latine, l’hippodrome fut complètement abandonné. Tous

les objets précieux qui l’ornaient furent détruits; plusieurs statues,

entre autres celles de l’Hercule en bronze, envoyées à la fonte et

l’on en fit de la monnaie. Comme on peut le voir d’après les anciens

plans de la ville, antérieurs à la conquête ottomane, il n’existait

plus rien alors de la splendeur de l’ancien hippodrome: seules les

trois colonnes qu’on peut voir de nos jours et qui indiquent l’axe

de l’hippodrome, seuls quelques marbres ayant appartenu aux gradins

subsistaient encore. L’hippodrome était rempli de monticules de terre

provenant de la démolition des gradins. A une certaine époque, on

construisit même des maisons sur cet emplacement. Une partie des ruines

a servi à Ibrahim Pacha, vizir du sultan Suleïman, pour la construction

du _Mehterhané_ (prison actuelle).

Près de l’Augustéon, en face des thermes de Zeuxippe, se trouvait

l’Octogone ou Tetradision, où était établie une sorte d’«Université».

C’était un grand édifice en forme d’octogone à huit pièces voûtées.

Il renfermait tous les ouvrages des grands maîtres de la littérature,

de la science et de la philosophie. D’après la chronique Pascale, ce

sont les Goths qui incendièrent l’Octogone pendant la sédition de Nika.

D’après Codin, c’est Léon l’Isaurien qui l’a fait brûler avec ses

académiciens parce qu’ils refusaient de s’associer aux illégalités de

l’Empereur.

IV.--LES BAINS BYZANTINS

Nul pays, au moyen âge, n’a possédé autant d’institutions d’utilité

publique que faisait Byzance, avec ses forums, ses fontaines, ses

aqueducs, ses citernes, ses canalisations et surtout ses bains qui

contribuaient à l’entretien de la santé publique. Chaque quartier

en possédait un. Ces établissements ne diffèrent que fort peu des

bains grecs et romains. On n’en trouve plus dans la ville un seul qui

appartienne à l’époque byzantine. Mais les Turcs ayant construit leurs

bains à peu près sur les mêmes plans que les Byzantins et les ayant

divisés en deux parties, l’une réservée aux dames et l’autre aux

hommes, il est facile aujourd’hui d’avoir une idée des modèles dont ils

s’inspirèrent. Voici, au sujet d’un bain grec construit par Hippias,

la description qu’en fait Lucien et que Mavroyéni Pacha cite dans ses

articles sur les bains orientaux: «La partie d’entrée est haute, on

y monte par un escalier large; la porte franchie, on entre dans une

salle commune réservée aux domestiques; après cette première pièce, on

entre dans une autre salle fort élevée, abondamment éclairée, ayant de

chaque côté des séparations pour ceux qui veulent se déshabiller. Au

milieu de la salle se trouvent trois piscines; on y voit deux statues

en pierre blanche, l’une représentant Hygie et l’autre Esculape, puis

on pénètre dans une salle légèrement tiède, afin d’éviter une chaleur

incommode. Après cette salle, il y en a une autre qui les dépasse

toutes en beauté, où l’on peut s’asseoir et se faire masser. Les murs

sont revêtus jusqu’au plafond de plaques de marbre de Phrygie. En

avançant par un passage, on entre dans la salle la plus reculée. Cette

salle offre trois baignoires d’eau chaude, toutes les parties en sont

de proportions harmonieuses.»

[Illustration: Pl. 27.

CITERNE DE BIN BIR DIREK.]

Comme les Grecs, les Byzantins attachaient beaucoup d’importance à la

beauté architecturale des bains, où le peuple trouvait un plaisir plus

qu’une nécessité hygiénique et où il allait même se divertir en hiver.

On sait que les Néron et les Caracalla, les Titus et les Dioclétien

se rendirent populaires en construisant de magnifiques thermes où

trois mille personnes pouvaient trouver place en même temps. De même

le peuple byzantin, chez lequel le bain était devenu indispensable au

point de vue religieux autant que laïque, construisit des bains aussi

somptueux que les Romains. Parmi les plus beaux on peut citer celui

de Zeuxippe qui se trouvait tout près du Kathisma de l’hippodrome,

et touchait, d’après M. Labarte, aux Nouméra, un des derniers

bâtiments du palais, du côté du forum Augustéon. Il a été construit

par Septime-Sévère et remanié par Constantin. Il était orné de très

belles statues en marbre et en bronze. Si des fouilles adroites étaient

entreprises près de la fontaine construite par l’empereur d’Allemagne,

elles mettraient peut-être ces statues au jour.

Le bain de Zeuxippe fut détruit pendant la sédition Nika. Les bains

d’Arcadius, qui occupaient l’emplacement de l’école actuelle des

Beaux-Arts, étaient également célèbres chez les Byzantins. Vis-à-vis

de Sainte-Anastasie, vers le nord, on rencontre les substructions d’un

grand bain public du nom de Diagisthée[54]. Le bain de Constantin

subsista après la conquête et fut nommé _Tchoukour Hamam_. Citons

encore les bains d’Eudoxie qui se trouvent près de la Sublime Porte.

[54] Voir, _Les bains turcs_, page 224.

V.--LES MONUMENTS

OBÉLISQUE DE THÉODOSE LE GRAND

Les œuvres plastiques et les monuments qui ornaient jadis la ville de

Constantinople ont été peu à peu détruits pour la majeure partie, et

un très petit nombre seulement ont échappé à la ruine et sont parvenus

jusqu’à nous. Parmi les monuments de l’ancien hippodrome, nous citerons

d’abord l’obélisque de Théodose le Grand.

C’est un monolithe de granit syénitique rose, haut de 30 mètres et

large de 2 mètres à la base. Les inscriptions hiéroglyphiques, gravées

sur chaque côté du monolithe et qui sont fort bien conservées, montrent

qu’autrefois l’obélisque était beaucoup plus élevé. Il fut érigé à

Héliopolis, 1700 ans avant J.-C., par le Pharaon Thoutmosis III.

Constance II et Julien (361-362) formèrent le projet de le transférer à

Byzance; les premiers travaux furent même commencés à cet effet, mais

l’Empereur mourut et l’obélisque resta environ trente années couché

sur le sol. En l’an 390, Théodose Ier le fit transporter à Byzance.

On construisit tout exprès une voie ferrée allant de la porte de

Fer, sur les bords de la Propontide, au plateau de l’hippodrome. On

plaça l’obélisque sur un piédestal en marbre orné de sculptures qui

représentent la vie et les hauts faits de Théodose.

Constantinople de Byzance à  Stamboul. · 第 9 / 20 段