ce n’est point la renaissance de l’époque des Paléologues qui ne doit
rien à l’Occident; c’est plutôt l’Italie qui devrait quelque chose à
l’évolution qui s’accomplit alors dans l’art byzantin.»
Les mosaïques de Chora sont certainement des œuvres de la dernière
renaissance de l’art byzantin.
ÉGLISE DES BLAQUERNES
Après la grande église de Sainte-Sophie, aucun édifice religieux ne
tient une si grande place dans l’histoire byzantine que celui de la
Vierge des Blaquernes. Cette église était la chapelle de l’Empereur.
C’est là qu’était conservée la sainte image protectrice de Byzance, qui
avait miraculeusement repoussé, à maintes reprises, les ennemis de la
capitale. Les Latins transformèrent cette église en une église latine,
et en enlevèrent plusieurs reliques qui, aujourd’hui encore, font
partie du trésor de Venise.
Avant la conquête turque, sous le règne de Jean V Paléologue, un
immense incendie la détruisit, ce qui, dit l’historien Phrantzès, fut
considéré comme un sinistre présage. Quatre-vingts ans après la chute
de la ville, Gyllius vit les ruines de l’église encore debout. Il n’en
reste rien aujourd’hui que la source sainte, l’ayasma, abritée sous
un misérable toit. C’est là que trois fois par an le Basileus allait,
après les cérémonies d’usage, se plonger dans la piscine.
Sous la voûte, existait une image de la sainte Vierge des mains de
laquelle coulait l’eau bénite. Les détails suivants, extraits du livre
des Cérémonies écrit par l’empereur Constantin Porphyrogénète et cités
dans les _Esquisses byzantines_ publiées par M. A. Marrast, sont très
intéressants.
«Après diverses cérémonies, après avoir adoré la robe de la Vierge,
baisé l’autel, fait maintes stations, l’Empereur gagnait une chambre
haute où les baigneurs officiels lui enlevaient ses vêtements et
lui mettaient le lentium, en présence des seuls eunuques; les gens
à barbe n’étaient pas admis à cette partie de la cérémonie. Alors
l’Empereur était conduit dans la salle même du bain sacré, il y adorait
les Icones, puis entrait dans le natatorium dont le protembataire,
ou chef des baigneurs, avait préalablement béni l’eau; après trois
immersions, le prince sortait du bain et, rhabillé par les chambellans
ou cubiculaires, quittait l’église.»
[Illustration: Plan de Constantinople, en 1422, par Buondelmonte.
1. Porte du palais des Blaquernes.
2. Porte de Messi.
3. Porte de Pescaria.
4. Saint-Georges in Manganis.
5. Saint-Démétrius.
6. Colonne supportant la statue équestre de Justinien.
7. Hippodrome.
8. Église du Pantocrator.
9. Statue de l’empereur Michel VIII Paléologue à genoux devant la
statue de l’archange Michel.
10. Saint Johannis de Petra.
11. Palais impérial.
12. Saint Marc.
13. Porte de Saint Johannis.
14. Porte de Lamidi.
15. Porte Dorée.
16. Saint Johannes studio.
17. Saint-Andréas.
18. Périblepte.
19. Port.
20. Condoscale.
21. Domus Justiniani «Palais de Justinien».
22. Palais Hormisdas.
23. Port du Bucoléon.
24. Chantier naval.
25. Tour de Léandre.
26. Tour du Christ.]
La table suivante indique par ordre alphabétique, les noms des églises
byzantines citées souvent dans l’histoire. Si la plupart de ces églises
ont été transformées en mosquées, au lendemain de la conquête, il ne
faut point voir là un effet de la persécution religieuse; mais les
Byzantins s’étaient retirés dans le faubourg et avaient abandonné ces
monuments; il est donc tout naturel que les Turcs les aient utilisés
comme édifices sacrés, puisque leur religion admet la prière dans tous
les lieux saints.
L’église de Sainte-Anastasie. Mosquée de _Mehmed-pacha_, à Kadirga,
construite, d’après M. Paspati, au VIIIe siècle, transformée en mosquée
en 1571.
L’église de Saint-André. Mosquée _Hodja Moustapha pacha_.
L’église de Sainte-Anne. L’emplacement de cette église, qui se trouvait
près de la porte de Selymbria, n’est pas exactement connu.
L’église de l’Archange Michel. Bâtie par Justinien II, se trouvait à
Kadirga.
L’église des Saints-Apôtres. Sur l’emplacement de cette église se
trouve, actuellement, la mosquée du sultan Mehmed II le Conquérant.
L’église des Blaquernes.
L’église de Constantin Lips. Mosquée de _Demirdjilar-mesdjidi_.
L’église de Gastria. _Sandjakdar Mesdjidi_.
L’église des Saintes Chrysanthe et Euphémie. Sur son emplacement se
trouve aujourd’hui l’église arménienne à _Koum-Kapou_.
L’église Saint-Démétrius. Sur l’emplacement de l’École de médecine.
L’église de Saint-Diomède. Cette église doit se trouver, d’après le
Dr Mordtmann, dans un jardin tout près de l’usine à gaz d’éclairage
de _Yedi Koulé_, là où on trouva, il y a une dizaine d’années, deux
colonnes de marbre.
Monastère de Dius. Près de l’ancienne porte de Jésus, au quartier
actuel _d’Et-Yemez_, consacré comme mosquée par _Mirza Baba_, un des
soldats du conquérant.
La chapelle de Saint-Emilien. Il faut la chercher près de la porte
actuelle de _Daoud-pacha_.
L’église de Saint-Eutychius-Christo-Camera, à Psamatia. Elle joua un
rôle important dans les troubles ecclésiastiques pendant le règne
d’Andronic II Paléologue, et était située à l’est du couvent de
Myréléon.
L’église de Gorgopikoos. C’est encore une petite église grecque du
quartier _Alti Mermer_ (Exokionon).
L’église de Saint-Jean du Stoudion. Mosquée _d’Emir-Akhor_.
L’église de Saint-Jean-Baptiste à Petra Paléa. _Kesmé Kaya._
L’église de Saint-Jean-Baptiste in Trullo. _Ahmed pacha mesdjidi._
L’église de Saint-Jean le Perse. Mosquée de _Hekim oglou Ali pacha_.
L’église de Saint-Julien. Sur les collines du port Sophien.
L’église de Kyra Martha. Bâtie par Marie Ducas, sœur de Michel
Paléologue. D’après le Dr Mordtmann, sur l’emplacement de cette église
se trouve actuellement la mosquée de _Chaaban Aga_. Marie Cléopé et
Saint-Jean le Guerrier reposent ici.
L’église de Kodjouma ou Pantepopte. Mosquée _Eski Imaret_. Elle a servi
d’abord comme _Imaret_ (cantine) aux élèves qui étudiaient dans la
mosquée du Conquérant.
L’église de Saint-Pierre et Saint-Marc. Mosquée _d’Atik Moustapha
pacha_. Elle possède une petite piscine baptismale, datant de 458.
Monastère d’Emmanuel. Mosquée _Kéfeli_.
Monastère de la Pammacaristos. Mosquée _Féthié_, dépendance de
l’ancien monastère de femmes fondé à la fin du XIIIe siècle par
Michel Tarchaniote et Marie Comnène, son épouse. Après la prise de
Constantinople par les Turcs, l’église fut pour quelque temps le
siège du Patriarcat orthodoxe; elle possède encore quelques images en
mosaïque représentant les prophètes et le Christ.
L’église de la Panachrantos. _Fenari Isa Djamissi_ (inscription
découverte par le Dr Paspati).
L’église de Saint Pantéleïmon. Cette église, qui se trouvait dans la
IXe région, contenait les reliques de deux saints, Pantéleïmon et
Marius. Elle a été bâtie par Constantin le Grand sous le nom de Homona.
L’église du Pantepopte. Fondée par la mère d’Alexis Ier Comnène, vers
le commencement du XIIe siècle, transformée en hospice et puis en
mosquée, _Eski Imaret Djami_.
L’église de la Peribleptos. Église arménienne à Soulou Monastir dans
l’ancien quartier appelé Heleniana.
L’église du Pantocrator. Cette église, _Zeïrek-Klissé Djamissi_,
fut bâtie en 1125 par Irène, épouse de Jean Comnène. Le tombeau de
l’empereur se trouve dans une crypte à côté des sépultures d’autres
Comnènes. C’est dans cette église que fut aussi inhumée Berthe, qui
avait pris le nom d’Irène et qui était épouse de Manuel, fille du comte
allemand de Sulzbach et belle-sœur de l’empereur Conrad. Cette église
ayant été endommagée par les tremblements de terre, fut reconstruite et
transformée en mosquée (_Zeïrek-Djami_). L’édifice se compose de trois
églises contiguës.
L’église Saint-Philippe. _Denis Abdal_ près de _Top-Kapou_.
L’église des Quarante Martyrs. Près de _Saradjhané-Bachi_ (ancien
Philadelphium).
L’église de Saint-Romain. Il est probable que sur son emplacement
se trouve aujourd’hui le _Monastir Mesdjidi_ auprès de la porte
Saint-Romain, _Top-Kapou_.
L’église des Saints-Serge et Bacchus. Mosquée _Kutchuk Aya Sophia_
(petite Sainte-Sophie).
L’église de Saint-Théodore Tiron. _Klissé Djamissi._ Construite vers le
XIe siècle.
L’église de Sainte-Théodosie. _Gul Djami._ Elle a servi d’abord de
dépôt pour les matériaux de l’arsenal. Ce n’est que sous Selim III
qu’elle fut transformée en mosquée.
L’église Théotocos au quartier de Sigma.
L’église de tous les Saints. Près des Saints-Apôtres.
L’église de la Sainte-Vierge. Mosquée de _Kalender_.
L’église de Saint-Thomas apôtre. Se trouvait à l’extrémité occidentale
du port Sophien.
[Illustration: L’église de Saint-Théodore de Tyron. _Klissé Djamissi._]
L’église du Christ Miséricordieux. Construite par Alexis Comnène, près
du couvent Saint-Georges des Manganes.
L’église de Saint-Georges des Manganes. Couvent qui se trouvait sur
la pente méridionale du rocher de l’Acropole où était le Cynegion,
construit par Irène, et qui servait jadis de lieu de spectacle.
L’église de Saint-Lazare (Topoïs). Sanctuaire de la Sainte-Vierge
Hodigitria. Elle se trouvait dans la plaine qui s’étendait depuis le
Cynégion jusqu’au Tzycanisterion.
III.--LES PALAIS BYZANTINS
PALAIS IMPÉRIAL
Il ne nous reste plus que quelques ruines de ces palais byzantins dans
lesquels étaient accumulées des richesses considérables et qui furent
le théâtre des faits les plus fantastiques et les plus extraordinaires
que l’histoire ait peut-être jamais mentionnés.
Parmi ces palais, il faut citer d’abord le grand palais impérial qui
s’étendait, d’après M. Labarte, sur un immense emplacement occupant une
surface de 400.000 mètres carrés à côté de Sainte-Sophie. Construit
d’abord par Constantin, probablement sur le modèle du palais de
Spalato, il a été embelli et agrandi par les empereurs Justinien,
Théophile, Basile le Macédonien. Dans ce palais, au IXe et au Xe
siècle, la splendeur de la décoration byzantine brillait de tout son
éclat.
M. Labarte, en s’aidant des auteurs anciens, est parvenu à reconstituer
ce palais dont les ruines mêmes ont disparu. Dans son ouvrage
classique, M. Labarte nous en donne la description détaillée. «Le
Kremlin, dit-il, peut seul en donner une faible idée. Il se composait
de sept péristyles ou vestibules, huit cours intérieures, quatre
églises, neuf chapelles, neuf oratoires ou baptistères, quatre salles
des gardes, trois grandes galeries, cinq salles d’audience et de
réception, trois salles pour les repas, dix appartements réservés à
l’habitation particulière des princes, sept galeries secondaires, trois
allées destinées à relier entre elles les diverses parties du palais,
une bibliothèque, une salle d’armes, des terrasses à ciel ouvert, un
manège, deux bains, huit palais particuliers au milieu des jardins et
un port.»
[Illustration: Pl. 23.
COLONNE DE CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE.]
[Illustration:
GRAND PALAIS
DE CONSTANTINOPLE,
au Xe Siècle.
_d’après J. Labarte_]
Toutes les pièces étaient disposées de façon que l’Empereur, sans
sortir de chez lui, pût assister aux offices, aux réceptions des
grands personnages dans les salles d’apparat, et même aux jeux de
l’hippodrome, dans le Kathisma, qui se trouvait en communication avec
le palais. La salle d’audience, le trône, le triclinium, toutes ces
pièces étaient décorées de sujets profanes ou de scènes religieuses
et légendaires. Comme dans toutes les cérémonies officielles, on
attachait une grande importance à la richesse et aux attributs de
l’ornementation, chaque pièce avait reçu une décoration spéciale
répondant à sa destination particulière. Au lieu d’avoir, comme les
palais modernes, une façade monumentale, le palais impérial était
composé d’une multitude de petits bâtiments portant les noms suivants:
triclinium (salle à trois lits ou salle à manger, pouvant aussi
comprendre plusieurs pièces); Coubouclion (cubiculum) corps de logis
formant un appartement de grande importance; Coiton (chambre à coucher
appelée aussi Métatorion); Diabatica (galerie servant de communication
entre les différentes parties du palais); Phiale (emplacement à ciel
ouvert, dallé de marbre et ayant souvent en son milieu un bassin ou une
fontaine); Péripatos (galeries ouvertes), etc...
Le palais se divisait en trois parties principales: la Chalcé, Daphné
et le palais sacré.
La Chalcé comprenait toute une série de pièces. On accédait au palais
du côté de l’Augustéon par la porte en fer qui ouvrait sur un des
vestibules de la Chalcé. Ce vestibule, couvert de tuiles en bronze
doré, se composait d’une cour en forme d’hémicycle surmontée d’une
voûte en cul-de-four faisant face à l’entrée d’un bâtiment carré à
coupole tout orné de mosaïques.
On comptait dans la Chalcé trois salles des gardes, les noumera,
les courtines, les tricliniums des scolaires, des excubiteurs, des
candidats, en enfilade. Venaient ensuite une salle de justice,
(tribunal de Lychnos), une salle de réception, une salle à manger
d’apparat, le grand consistorium et plusieurs édifices religieux
(l’oratoire du Sauveur et la chapelle des Saints-Apôtres). Le grand
consistoire était convoqué dans la salle de réception. Trois portes
en ivoire y donnaient accès. Au fond de la salle, un des trônes de
l’Empereur était dressé sur une estrade.
Entre la Chalcé et Daphné se trouvait le triclinium (salle à manger à
dix-neufs lits), où se donnaient les banquets officiels. Cette salle
était précédée d’une cour ou atrium, puis d’un portique formant porche.
Elle était divisée en deux; une partie était réservée aux invités, et
l’autre à l’Empereur. Toutes deux étaient éclairées par le haut. La
première pouvait contenir trois cents convives. Aux grands jours de
fête, par exemple à Noël, on y mangeait, couché à la mode antique.
D’après le récit de Luitprand, évêque de Crémone, qui assista en 943
à un des festins donné dans ce palais, on y mangeait, à demi couché,
le service étant fait uniquement dans de la vaisselle d’or; les
fruits étaient servis dans de grands vases en or qui, à cause de leur
poids, étaient transportés sur des chariots couverts de pourpre. On
les enlevait au moyen d’une poulie établie au plafond, sur laquelle
roulaient trois cordes enveloppées de peau dorée. Les bouts des cordes
étaient munis d’anneaux en or engagés dans les anses des vases;
plusieurs serviteurs placés en bas étaient chargés de faire fonctionner
ces appareils pour le service de la table.
La partie du palais appelée Daphné commençait par une grande galerie
couverte, précédée d’un porche à arcades qui conduisait à une salle
octogone. Cette partie du palais comprenait plusieurs édifices
religieux et des salles pour les réunions officielles. Une galerie
courant sur les étages supérieurs menait à un petit palais occupant la
place d’honneur de l’hippodrome. Cet édifice contenait plusieurs pièces
et l’Empereur y revêtait son costume officiel avant d’entrer dans sa
loge pour assister aux jeux. Les fonctionnaires qui se rendaient au
palais laissaient leurs chaises à porteurs et leurs chevaux dans un
manège spécialement disposé à cet effet dans les dépendances.
Le palais sacré comprenait le palais impérial proprement dit, contenant
dans son enceinte le péristyle du Sigma, le Triconque, et différents
appartements privés de l’Empereur.
A l’entrée du palais sacré, se trouvait un vaste atrium ou Sigma qui
avait la forme de la lettre grecque appelée Sigma. C’est là que les
courtisans et les hauts fonctionnaires attendaient l’Empereur. Au
centre de cet atrium, était placé un bassin aux bords d’argent, au
milieu duquel se trouvait un vase d’or en forme de coquille. Ce vase
était rempli des fruits les plus rares où puisaient les invités.
Après l’atrium, on entrait dans un péristyle formé de quinze colonnes
en marbre de Phrygie. Au centre, s’élevait un dôme soutenu par quatre
colonnes en marbre vert dominant le trône où l’Empereur s’asseyait
pendant les fêtes.
On y trouvait aussi un palais à deux étages, construit par Théophile au
IXe siècle sur le modèle du palais du khalife de Bagdad.
Une des parties les plus intéressantes du palais sacré était le
Chrysotriclinium (triclinium d’or), bâti par l’empereur Justin II le
Curopalate, embelli ensuite par Tibère son successeur. C’était une
salle octogonale couverte d’une coupole à seize fenêtres; sur les
huit côtés se trouvaient huit absides qui communiquaient entre elles.
Celle qui était en face de l’entrée était fermée par deux portes
argentées, sur lesquelles étaient figurées les images de Jésus-Christ
et de la sainte Vierge. Pendant les réceptions, ces portes restaient
d’abord closes, tandis que la foule entrait dans la salle. Une fois le
calme rétabli, elles s’ouvraient, et on voyait, au fond de l’abside,
l’Empereur vêtu d’un manteau de pourpre orné de pierres précieuses,
ayant à hauteur de sa tête l’image du Sauveur et entouré de toutes
sortes d’objets précieux. La foule se prosternait de suite devant
l’Empereur pour lui rendre hommage. Tout était calculé pour donner à
ces réceptions un aspect féérique. Toutes les grandes cérémonies telles
que le couronnement, le mariage impérial et les réceptions officielles
se faisaient dans cette splendide salle de fête. Ces cérémonies avaient
beaucoup de ressemblance avec celles des Persans: «La salle du trône,
dit M. Gayet, ouvrait directement sur la cour du palais, sans qu’aucune
barrière en interceptât l’entrée: un rideau immense dérobait seul le
monarque aux regards de ses sujets. Lorsqu’il daignait se montrer à eux
et prenait place sur l’estrade, entouré des princes du sang, des
ministres, des courtisans et de la garde, le voile se levait soudain à
un signal donné. Le Roi des rois surgissait alors dans le cadre d’un
luxe inoubliable.»
[Illustration: Pl. 24.
COLONNE DE THÉODOSE.--Bas-reliefs du piédestal.]
Derrière cette salle, s’étendaient les nombreux appartements privés de
l’Empereur, orientés de façon à être aussi confortables en été qu’en
hiver.
Constantin Porphyrogénète, décrivant une de ces salles du palais nommé
Cenourgion, bâti par Basile le Macédonien, raconte qu’elle était
soutenue par 16 colonnes dont 8 en marbre vert et 6 en onychite, ornées
de rameaux de vignes qui s’entrelaçaient au fût et de différentes
figures d’animaux. Deux autres colonnes, également en onychite,
portaient des cannelures en spirales. La partie supérieure au-dessus
des colonnes jusqu’à la voûte était ornée de mosaïques sur fond d’or.
On y voyait Basile entouré de guerriers qui lui présentaient les clefs
des villes conquises. A la naissance de la coupole, une large corniche
formait une galerie à balustrade qui faisait le tour de la salle. Un
lustre était suspendu au centre.
L’appartement d’été de l’empereur Théophile se composait d’un
rez-de-chaussée et d’un premier étage comprenant une chambre à coucher
et un salon. Un chroniqueur de l’époque nous donne d’assez nombreux
détails sur la décoration d’une chambre à coucher impériale: «Le pavage
est en mosaïque, au centre s’étale un paon enfermé dans un cercle de
marbre. De ce cercle partent des rayons qui vont aboutir à un autre
cercle, plus grand, en dehors duquel sont des marbres verts imitant
des fleuves. Dans chaque coin se trouvent appliqués des aigles en
mosaïque faits de petits cubes de différentes couleurs. Les parois de
la pièce sont ornées de plaques de verre polychrome. Une bande d’or
sépare les mosaïques qui ornent la partie supérieure des parois, sur
lesquelles se détachent sur fond d’or les figures de Basile et de
sa femme Eudoxie. Tous deux sont assis sur des trônes et portent les
couronnes et les costumes impériaux. Sur les autres murs de la pièce
sont représentés leurs enfants vêtus du même costume, et tenant entre
les mains des livres de piété. Le plafond resplendissant d’or porte au
milieu le signe victorieux de la croix en verres de couleur; tout près,
se trouvent encore les images de l’Empereur, de l’Impératrice et de
leurs enfants, levant tous la main vers la croix.»
Cet immense palais, habité si longtemps par les empereurs byzantins,
fut abandonné vers le XIIe siècle, quand leurs successeurs allèrent
résider au palais des Blaquernes.
Bien avant la prise de Constantinople par les Turcs, ce palais
menaçait déjà ruine et ses débris étaient utilisés pour de nouvelles
constructions. Buondelmonte, qui visita la capitale trente ans avant la
conquête, n’avait plus rien trouvé sur l’emplacement de ce grand palais
que quelques pierres provenant des ruines. Et quand Pierre Gylles
visita Constantinople, il ne vit sur son emplacement que quelques
traces de ruines[45].
[45] Banduri. _Topogr. Constantin._
PALAIS DE BOUCOLÉON
Ce palais se trouve sur les bords de la Propontide, dans l’enceinte du
grand palais byzantin. Il a été appelé d’abord château de Hormisdas,
du nom d’un prince sassanide qui s’était réfugié à Constantinople et
avait habité ce palais au temps de Constantin. Il fut reconstruit
par Justinien et, plus tard, agrandi et embelli par Constantin
Porphyrogénète[46] qui y ajouta des statues et un groupe d’animaux
sculptés en pierre, un lion luttant avec un bœuf.
[46] Constantin Porphyrogénète--_Vie de Basile._
Il paraît que de là vient son nom de Boucoléon[47]. Tout près de ce
palais se trouvait un port appelé du même nom. Nicéphore Phocas qui
habitait presque toujours ce palais où il fut tué par Jean Tzimizès son
rival, l’avait fortifié en l’entourant de murs.
[47] Bous (Bœuf), Léon (lion). Il nous paraît plus
vraisemblable de croire que l’étymologie du mot de
boucoléon vient de _bucca leonis_, entrée des lions,
parce que ce port avait à son entrée des statues de
lions.
PALAIS DE LA MAGNAURE
Le triclinium de la Magnaure ou Magna-aula (magna, grande, aula,
cour) se trouvait au nord du palais impérial entre la Chalcé et
Sainte-Sophie; les Empereurs y donnaient audience aux ambassadeurs.
Ce triclinium, bâti par Constantin, n’était qu’une basilique à nef
centrale et à bas côtés. Au fond, sur une estrade qui occupait toute
la largeur de l’édifice et qui recouvrait un hémicycle, se trouvait le
trône impérial. De chaque côté de l’abside, deux colonnes soutenaient
des draperies et des rideaux. Au-dessus du bas côté s’élevaient les
galeries réservées aux dames de la cour. Au pied de l’estrade, on
apercevait deux lions artificiels dressés sur leurs pattes et qui
poussaient des rugissements comme des lions vivants. Sur des arbres
d’or, des oiseaux de toutes sortes, artistement imités et perchés sur
les branches, faisaient retentir la salle de leurs chants joyeux.
Pour donner plus de vie à cette scène du passé, il faut écouter
Luitprand, envoyé extraordinaire du roi d’Italie à la cour de Byzance,
au Xe siècle. «L’Empereur, dit-il, étant assis sur son trône, des lions
automatiques commencent à rugir, les oiseaux chantent. Je me prosterne
devant lui, et, après être resté quelque temps dans cette position,
selon le cérémonial, je lève les yeux et aperçois l’Empereur enlevé par
une machine à une hauteur considérable.»
Sur l’emplacement du palais de la Magnaure, se trouve actuellement le
ministère de la Justice, qui dernièrement devint le siège du Parlement,
et devait primitivement servir d’université, mais il ne fut jamais
affecté à cette destination. En creusant les fondations de cet édifice
en 1847, on trouva, à une profondeur de trois mètres, l’ancien pavé et
la base de la célèbre statue argentée d’Eudoxie la Gauloise, objet de
la haine de Chrysostome. Elle portait l’inscription suivante en langue
grecque: «Voici la statue argentée où les souverains président aux
tribunaux de la capitale[48].» A côté de ce palais se trouvait le Sénat
ou basilique. Un portique orné de six grandes colonnes de marbre blanc
s’ouvrait, d’après M. Labarte, sur le forum Augustéon.
[48] Cette base est conservée au Musée.
PALAIS DES BLAQUERNES