Bulgaroctone. Jusqu’au XIVe siècle, on se soucia peu de remédier aux
dégâts causés par le temps ou par des accidents divers. L’un des
derniers restaurateurs fut Andronic II Paléologue l’Aîné, qui, vers le
XIVe siècle, fit élever des contreforts du côté est.
Sous le sultan Abdul Medjid, on confia à Fossati une restauration
générale de la mosquée; il consolida la coupole à l’aide d’un cercle
en fer et redressa plusieurs colonnes qui avaient perdu leur position
verticale primitive.
Autour de l’édifice se trouvaient des annexes, telles que le puits
sacré, l’horologion, le Metatorion et le Triclinium de Thomaïtès;
ce dernier qui était une dépendance des appartements du Patriarche,
renfermait une bibliothèque et un baptistère construit par Justinien et
existant encore aujourd’hui.
Ce baptistère (actuellement turbé du sultan Moustafa Ier et d’Ibrahim
I) fut d’abord transformé en magasin pour les huiles servant à
l’éclairage de la mosquée. Il s’ouvrait au nord par une porte qui
donnait sur une petite cour à portique; de là, on gagnait un escalier
menant à une petite chapelle installée à la hauteur du gynécée. Cette
chapelle communiquait, à son tour, avec le gynécée par une porte qui,
murée probablement par les Turcs lors de la conquête, n’a été ouverte
que beaucoup plus tard par l’architecte Fossati au moment où il
réparait la mosquée.
_État actuel de Sainte-Sophie._--Après la prise de Constantinople par
les Turcs, le sultan Mehmed II convertit l’église en mosquée et y
ajouta un _minaret_ ainsi que les deux contreforts du sud-est. Bayazid
II fit construire un autre _minaret_ au coin de la porte du palais.
Selim II éleva, en 1569 deux autres _minarets_ et plusieurs murs de
soutènement. Murad III fit placer à l’intérieur de Sainte-Sophie les
tribunes en marbre et les deux grandes urnes d’albâtre provenant de
Pergame et qui peuvent contenir chacune 1.200 litres d’eau. L’Alem,
croissant en bronze doré, est venu surmonter le dôme par les soins de
Mehmed pacha, grand vizir. Les mosaïques qui représentaient les images
des saints ont été recouvertes, soit par des inscriptions, soit par
une forte toile sur laquelle on passa le badigeon, car la religion
musulmane ne permet pas d’avoir des icônes dans les mosquées. Seuls,
les quatre anges aux six ailes déployées qui ornaient les quatre
pendentifs de la coupole sont encore visibles aujourd’hui, mais sur
les visages on a peint de grandes étoiles dorées. Les mosaïques des
bas côtés et de la galerie supérieure n’ont subi aucune altération; la
nuit, quand l’intérieur de la mosquée est illuminé par des milliers de
candélabres, on aperçoit par un effet de lumière les croix encastrées
dans ces mosaïques.
L’autel fut remplacé par le _Mihrab_, tourné un peu plus au sud vers
la _Kaaba_[36] (la Mecque). Les tapis qui recouvrent les dallages sont
également disposés de façon à ce que ceux qui prient aient le visage
tourné vers la Kaaba[37], ce qui leur donne une direction légèrement
oblique par rapport aux lignes architecturales de l’ancienne église.
Les deux grands candélabres du _Mihrab_ ont été offerts par Suleiman le
magnifique en 981 de l’hégire.
[36] Les musulmans donnent à cette direction le nom de
Kiblé.
[37] Cette disposition oblique permet de reconnaître
les mosquées qui furent primitivement des églises.
Les mosquées dont le mihrab est droit ne peuvent
donc être considérées comme d’anciennes églises.
Pourtant quelques petites mosquées où la disposition
du terrain obligea l’architecte à donner aux lignes
architecturales une direction différente de celle de
Kibla, font certainement exception.
A droite du _Mihrab_ se trouve le _Mimber_ (chaire), où tous les
vendredis on fait la prière solennelle et le _Khotba_[38]. Le _Mimber_
consiste en une chaire, surmontée d’un dôme pointu, où l’on accède par
un escalier très raide, et orné d’une magnifique balustrade. En face
du _Mimber_ et à gauche du _Mihrab_ se trouve une tribune supportée
par des colonnes et munie d’un grillage doré. Cette tribune, qui est
réservée au Sultan, s’appelle _Hunkian Mahfili_. Elle a été construite
par Ahmed III. Avant cette époque, la tribune était adossée au mur.
[38] Discours adressé au peuple.
On voit aussi dans la mosquée plusieurs plates-formes à grandes
estrades, dites _muezzine mahfili_, uniquement réservées aux
_muezzines_ (chantres). A la hauteur du gynécée sont suspendus, le long
de la Mosquée, d’immenses disques portant les noms des _Sahabés_ (les
compagnons du prophète). Ils sont l’œuvre du calligraphe Teknédji Zadé
Ibrahim effendi[39] (1060).
[39] Hadikatu-I-djevami.
Les anciens lustres-candélabres en argent sont remplacés aujourd’hui
par des lustres en fer, supportés très probablement par les chaînes
mêmes qui étaient déjà en usage au temps des Byzantins. A l’extrémité
de tous ces lustres pendent des œufs d’autruche et des houppes de soie
qui en complètent la décoration; le candélabre qui descend du centre
du dôme et qui s’appelle _Top Kandili_ a été placé par Ahmed III; une
grande boule en or y était suspendue[40].
[40] La place occupée par le Top Kandili (candélabre du
milieu), est considérée par les dévots comme un lieu
saint où on peut rencontrer Hidir, un saint très vénéré
qui apparaît quelquefois pour aider les infortunés.
Parmi les curiosités de cet édifice, on montre aux visiteurs la fenêtre
froide où souffle toujours un vent glacé. Cette fenêtre est située
à l’entrée, près de la porte réservée aux sultans. Sur la galerie
supérieure du côté sud se trouvent également deux portes sculptées;
l’une est appelée porte de l’enfer et l’autre porte du paradis. Du côté
de l’ouest se trouve la pierre luisante, qui restitue pendant la nuit
la lumière absorbée pendant le jour. En entrant dans la mosquée par
la porte nord du narthex, on aperçoit une colonne revêtue de bronze,
qui suinte continuellement. Les visiteurs souffrant de quelque maladie
introduisent leur doigt par un trou pratiqué dans le revêtement de
bronze et touchent avec ce doigt leurs deux yeux. Le peuple attribue à
cette colonne des cures merveilleuses.
Tout près d’une fenêtre de la mosquée, sur le sol de la galerie, on lit
sur une pierre _Henricus Dandolo_. C’est le nom du doge qui mourut le
1er juin 1205 et qui fut inhumé à cet endroit. La cuirasse et les armes
d’Henri Dandolo, trouvées dans le sarcophage, ont été offertes par le
sultan conquérant au peintre Gentile Bellini, qu’il avait appelé à
Constantinople[41].
[41] Hist. de Bello Const. p. 214.
Suivant la coutume qu’ont les Musulmans de construire près des mosquées
des _turbés_ (sépultures) pour y déposer les corps des _Evlia_ (saints)
et des grands personnages, on voit, dans la cour de Sainte-Sophie,
des chapelles mortuaires situées à côté du _mimber_. Elles renferment
les corps de plusieurs sultans, des membres de leur famille, et sont
enfouies dans le sol, au-dessus duquel une caisse vide en forme de
cercueil (_Sandouka_) est disposée, recouverte de châles extrêmement
précieux et d’étoffes brodées d’écritures. A l’extrémité qui correspond
à la tête se trouve la coiffure que portait le défunt.
Dans les quatre turbés de Sainte-Sophie reposent les dépouilles
mortelles de Selim II, de ses épouses et de ses enfants, le corps
de Murad III (1595), de ses femmes et de ses fils qui moururent
étranglés; enfin, les restes de Mehmed III, d’Ibrahim, de Moustafa
I, de sa mère et de sa femme, de Mehmed IV, de Moustafa II, et d’une
centaine de princes et de princesses.
ÉGLISE DE SAINTE-IRÈNE
Un peu au nord de Sainte-Sophie, dans l’enceinte du Sérail, sur les
hauteurs où se trouvait jadis l’ancienne petite ville de Byzas, se
dresse l’église de Sainte-Irène. Cette église, transformée par les
Turcs en un musée d’armes, est encore fort bien conservée.
Construite d’abord par Constantin le Grand au IVe siècle, elle fut la
proie des flammes en même temps que Sainte-Sophie pendant la sédition
Nika. Rebâtie par Justinien, puis détruite au VIIIe siècle par un
tremblement de terre, elle fut restaurée par Léon l’Isaurien. Elle est
construite sur un rectangle terminé par une abside dont le centre est
surmonté d’une coupole qui repose sur un haut tambour percé de vingt
fenêtres. L’église a trois nefs: la nef centrale est soutenue par des
points d’appui qui sont unis et recouverts par de grands arcs en plein
cintre. Chacun de ces arcs est orné de trois rangées de fenêtres. Un
gynécée est disposé à l’intérieur; la voûte de l’abside est revêtue de
mosaïques; les colonnes et les corniches sont en marbre blanc.
Parmi les armes antiques que renferme ce musée[42], il faut citer
l’épée du sultan Mehmed II le conquérant, celle de Skender bey, le
héros albanais, un brassard de Tamerlan, des casques, les clefs des
villes conquises, les marmites des Janissaires, des lances, des
arcs, de vieux canons datant des Croisés et une partie de la chaîne
historique qui servait aux Byzantins pour barrer la Corne d’Or.
[42] L’entrée de ce Musée n’est accordée que sur
autorisation spéciale.
A l’intérieur de l’église on voit plusieurs tombeaux byzantins en
marbre; ce sont les tombeaux des empereurs provenant de l’église des
Saints-Apôtres.
[Illustration: Pl. 20.
PALAIS DE L’HEBDOMON.--Vue de l’intérieur.
PALAIS DE L’HEBDOMON.--Façade.]
ÉGLISE DES GRANDS MARTYRS SERGE ET BACCHUS
Cette église, transformée en mosquée par Hussein aga à l’époque
de Bayazid et appelée _Kutchuk aya Sophia_, c’est-à-dire petite
Sainte-Sophie, fut bâtie, d’après l’inscription grecque finement
sculptée sur la frise, par Théodora, femme de Justinien, près du palais
d’Hormisdas. Elle a été appelée petite Sainte-Sophie à cause des
similitudes que présente son plan avec celui de la grande basilique de
Sainte-Sophie.
La coupole de cette église est soutenue par huit piliers placés aux
points angulaires d’un octogone renfermé dans un carré: huit pendentifs
soutiennent la base circulaire de la coupole. Les côtés communiquent
avec la nef par des rangées de colonnes ioniques qui relient les
arceaux. Plusieurs de ces colonnes sont tachetées de vert et de blanc
et surmontées de chapiteaux à corbeilles. Sur la corniche qui fait le
tour de l’édifice on remarque une guirlande ornée de grappes de raisins
et de feuilles de vigne. Une longue inscription, gravée sur la même
corniche, fait l’éloge de l’empereur Justinien et de l’impératrice
Théodora. Cette église était attenante à une autre appelée église
des apôtres Pierre et Paul et qui a disparu sans laisser de traces.
Salzenberg reconnut, en examinant les murs de clôture, que l’église
de Saint-Pierre et Saint-Paul s’appuyait à celle des saints Serge et
Bacchus du côté du sud. La hauteur de la coupole dépasse 19 mètres et
les côtés du plan sont respectivement de 34 mètres et 30 mètres.
ÉGLISE DE SAINT-JEAN DU STOUDION
Cette église fut construite sous Léon le Grand pour l’ordre des
Acémètes (sans-sommeil). De nombreux moines se relayaient pour y
chanter jour et nuit. Elle fut endommagée sous la domination latine
et restaurée plus tard, vers la fin du XIIIe siècle, par l’empereur
Andronic Paléologue.
Le trésor du monastère contenait de précieuses reliques que Bayazid
II envoya au pape Innocent et parmi lesquelles se trouvait la sainte
lance. Actuellement convertie en mosquée (_Emir Akhor Djamissi_), elle
possède encore d’élégantes colonnes et des chapiteaux.
ÉGLISE DE CHORA
Tout près de la porte d’Andrinople s’élève la mosquée de Kahrié.
C’est l’ancienne église de Chora, édifice à nef centrale et à deux
narthex. Le dôme central est supporté par un tambour cylindrique percé
de fenêtres. De petites coupoles, également posées sur des tambours
cylindriques et percés de fenêtres, éclairent le narthex.
L’origine de la fondation de l’église de Chora n’est pas clairement
établie. D’abord sanctuaire assez modeste, Justinien l’agrandit et
l’embellit après le tremblement de terre de 557, et il devint un des
plus beaux monuments de la ville.
L’église formait le centre d’un vaste monastère qui se trouvait hors
de la première enceinte de la nouvelle Rome. C’est pour cela qu’on
l’appelait τῆς χώρας (de la campagne). Plus tard quand Théodose II,
pour agrandir la ville, jugea nécessaire de faire construire une
deuxième enceinte dont on voit aujourd’hui les ruines, son nom lui
resta. Mais les byzantins du XIVe siècle, poussés par leur amour de
la rhétorique et des étymologies mystiques, trouvèrent un rapport
ingénieux entre le nom du Christ, source de vie et protecteur des
vivants (χώρα τῶν ξώντων) et celui de la basilique de Chora; et le mot
fut en conséquence inscrit à côté des images en mosaïque du Christ et
de la Vierge.
L’édifice qu’on voit aujourd’hui n’est pas le même que celui du VIe
siècle. Déjà au XIIe siècle, l’église menaçait ruine. Marie Ducas,
la belle-mère de l’empereur Alexis Comnène, la fit rebâtir en la
transformant selon les plans des églises de ce temps. L’intérieur en
fut décoré de marbres en couleur et de belles mosaïques.
Depuis Manuel Comnène, les empereurs avaient abandonné le grand palais
pour venir habiter le château des Blaquernes. C’est pourquoi l’église
de Chora, qui en était voisine et qui sous les Latins était tombée
dans un grand délabrement, devint l’objet de la sollicitude impériale.
Sous le règne des Paléologues, Théodore Métochite, ministre favori
d’Andronic II, la fit restaurer complètement et ordonna d’ajouter une
galerie latérale, destinée peut-être à servir de lieu de sépulture. Il
fit renouveler également la décoration intérieure, excepté celle de la
partie centrale qui est demeurée la même.
Malgré les ravages subis par la Chora, les mosaïques se sont conservées
jusqu’à nos jours dans un parfait état: elles sont les œuvres les plus
remarquables de la dernière renaissance de l’art byzantin et occupent
aujourd’hui une place très estimée dans l’histoire de l’art[43].
[43] Pulgher, _Les anciennes églises de
Constantinople_, 1880. Diehl, _Etudes byzantines_,
1905, p. 392-431.
Les mosaïques qui se trouvent sur les deux côtés de la porte centrale
sont recouvertes de volets en bois, que demande la religion musulmane,
mais qu’on peut ouvrir à volonté pour voir les images; les murs sont
tapissés jusqu’aux bases des voûtes par de grandes plaques de marbre
gris encadrées par des bandes vertes. De fines bordures sont sculptées
au pourtour des marbres.
[Illustration: Plan de la mosquée Kahrié.]
A l’intérieur du second narthex, sur la porte du milieu qui donne
accès dans l’église, une mosaïque représente le Christ assis sur un
trône, à qui Métochite, agenouillé, présente un modèle en réduction de
l’église. Métochite est coiffé d’un haut bonnet blanc garni de bandes
rouges et vêtu d’une tunique dorée recouverte d’un manteau vert brodé
de fleurettes rouges.
Métochite, né à Nicée, arriva à l’âge de vingt ans à Constantinople
où, par son talent d’orateur et son érudition en littérature et en
philosophie, il attira l’attention d’Andronic II. Il commença sa
carrière dans les ambassades, devint ensuite logothète de la liste
civile, ministre du trésor, puis premier ministre de l’Empereur pendant
vingt ans. Il fut en même temps philosophe, diplomate et administrateur.
Il avait toute la confiance de l’Empereur son maître, qui ne lui
cachait aucun secret, et fit épouser à son propre neveu Irène, la fille
de Métochite, très intelligente et très instruite. Toutefois Métochite,
malgré les hautes satisfactions qui lui étaient accordées, pensait
toujours aux dangers dont les querelles philosophiques et religieuses
menaçaient le pays. Il attirait à chaque instant l’attention de
l’Empereur sur le péril turc, qui lui paraissait devoir causer un jour
la ruine complète de l’État. Il prévoyait la décadence et la chute
inévitable de l’empire.
[Illustration: Pl. 21.
HIPPODROME, PALAIS IMPÉRIAL ET SAINTE-SOPHIE AU Xe SIÈCLE
(Restitution de l’auteur d’après le plan de Labarte.)]
Les troubles à l’intérieur augmentaient de jour en jour. L’Empereur et
son favori se trouvaient dans une situation très difficile. Pendant les
guerres civiles qui durèrent de 1321 à 1328, Métochite fut un habile
négociateur entre Andronic II et son ambitieux petit-fils, Andronic le
Jeune, qui prétendait au trône.
Métochite, pour ne pas s’attirer la haine des deux factions, s’entremit
d’abord impartialement entre les deux princes ennemis. Mais, quand la
rupture entre les deux adversaires éclata, il se rangea du côté de
son ancien maître et refusa toutes les avances d’Andronic le Jeune.
Sentant gronder l’émeute dans la ville, il se retira dans le palais.
Lorsque pendant la nuit du 22 mai 1328, le prétendant pénétra dans
la ville, grâce à la trahison des gardes de l’Empereur, le ministre
fut la première victime. Sa maison fut livrée au pillage et démolie
complètement. Il fut jeté d’abord en prison et ensuite exilé. Cependant
il put obtenir son rappel et vint terminer ses jours au monastère de
Chora, où il vécut jusqu’au 13 mars 1332, portant en religion le nom de
Théoleptos.
Toute une série de tableaux en mosaïques, retraçant des scènes
religieuses variées, décorent les murs et les voûtes du narthex.
De nombreux médaillons garnissent le sommet des arcades. Au-dessus de
la porte d’entrée se trouve le buste du Christ. En face, entre deux
grandes arcades, c’est la Vierge tenant contre sa poitrine un médaillon
qui renferme l’Enfant Jésus, puis des saints en costume de cour, saint
Pierre et saint Paul aux deux côtés de la porte royale.
Parmi les séries de mosaïques qui décorent les coupoles et les voûtes
du narthex intérieur, les deux plus intéressantes sont celles qui
retracent les épisodes de la vie de Jésus et ceux de la vie de la
sainte Vierge tirés des Évangiles apocryphes[44].
[44] Pour compléter les récits de l’Évangile, dès le
IIe siècle on voulut détailler les épisodes de la vie
du Sauveur, et pour donner à ces récits une apparence
plus authentique, on les attribua à tel ou tel apôtre.
On a donné à ces récits le nom d’Évangiles apocryphes.
Dès le IVe siècle l’Église grecque les admit au nombre
des textes sacrés, mais ce n’est qu’à partir du XIe que
les compositions tirées de ces évangiles apparaissent
sur les murs des églises.
[Illustration: Plan explicatif des mosaïques de Kahrié-Djami.
MOSAIQUES DU NARTHEX
PANNEAUX
A. Anne faisant la prière.
B. Nativité de la sainte Vierge, la jeune fille berçant l’enfant.
C. On distribue aux jeunes filles de la laine pour filer le voile
du temple, le sort attribue à Marie la pourpre.
D. Le grand prêtre donne Marie à Joseph dont le bâton a fleuri.
E. A gauche, Joseph part pour le travail; à droite, il s’aperçoit
que Marie est enceinte et lui fait des reproches.
F. Disparu.
1. Le grand prêtre repousse les offrandes de Joachim et d’Anne.
2. (Disparu.) Probablement Joachim et Anne.
3. Joachim au milieu des bergers.
4. (Arc.) Joachim et Anne se rencontrent devant la porte dorée et
s’embrassent.
5. La Vierge caressée par son père et sa mère.
6. Sainte Vierge bénie par les prêtres.
7. (Arc.) Sainte Vierge faisant les sept premiers pas.
8. (Travée.) Présentation de la Vierge au temple.
9. (Arc.) La Vierge demeurant dans le temple, et nourrie par un
ange.
10. (Arc.) La Vierge y est instruite (disparu en grande partie).
11. (Arc.) Le grand prêtre prie devant l’autel où sont déposés
les bâtons des prétendants à la main de Marie.
12. Joseph emmène Marie.
13. (Pendentif.) Annonciation au puits.
EXONARTHEX
PANNEAUX
G. A gauche, Joseph averti par un ange; Marie se rend chez
Elisabeth; à droite, Joseph conduit la Vierge à Bethléem.
H. Le recensement à Bethléem.
I. Nativité du Christ.
J. Hérode recevant les trois Mages.
K. Hérode convoque les grands prêtres et les scribes (détruit en
grande partie).
L. (Détruit.) Probablement adoration des Mages.
M. Les Mages retournant chez eux.
N. Fuite en Égypte.
O. Hérode ordonne le massacre des innocents.
P. Massacre des innocents.
Q. Lamentation des mères.
R. Elisabeth poursuivie par un soldat se réfugie dans une grotte.
S. Retour à Nazareth.
T. Voyage à Jérusalem.
14. Jésus au milieu des docteurs.
15. Saint-Jean-Baptiste baptisant.
16. Jésus vient se faire baptiser.
17. Jésus tenté par Satan.
18. Noces de Cana.
19. Multiplication des pains.
20. Jésus et la Samaritaine.
21. Guérison du paralytique.
22. Guérison de l’hydropique.
23. Rinceau, autre guérison de paralytique.]
Le Christ est figuré au centre sur l’une des coupoles du second
narthex; tout autour, dans les segments concaves qui forment la coupole
sont rangées les images des patriarches et des représentants des tribus
d’Israël. Dans le centre de l’autre coupole, autour de la Vierge, sont
groupés les prophètes et les rois d’Israël.
On voit dans ces mosaïques toute une série des miracles de
Jésus-Christ. Dans le narthex intérieur: guérison du lépreux, de
l’homme à la main desséchée, la guérison des aveugles. Enfin des
malades, des boiteux, des bossus et des enfants sont rangés autour du
Christ, attendant leur guérison.
Métochite cite parmi les ouvrages qui décoraient son église les
représentations de la Crucifixion, de la Descente de croix, de
l’Ascension et une quantité d’autres. Mais on ne rencontre plus ces
images, qui devaient orner les places d’honneur de l’église et qui ont
été complètement détruites; il est probable qu’on en
trouvera un jour quelques restes sous l’enduit qui recouvre les murs
et la coupole du sanctuaire même.
La chapelle latérale est décorée tout entière de fresques représentant
la sainte Vierge, les saints et des scènes empruntées à l’Ancien
Testament.
On y voit deux grandes arcades sculptées, dont l’une porte une longue
inscription, indiquant que les arcades proviennent du monument
funéraire de Tornikès, haut personnage de l’État, parent par sa mère
de l’empereur Andronic II et de Métochite. Lui aussi s’était retiré
dans ce monastère pour y finir ses jours. Il y fut enseveli. Quand,
avant 1453, une restauration fut entreprise dans le monastère, on
démolit probablement le monument de Tornikès et l’on plaça les arcades
au-dessus des passages s’ouvrant entre l’église et la chapelle latérale
(Parekklesion).
Les mosaïques de _Kahrié-Djami_ font l’objet de longues discussions
entre les byzantinologues. Plusieurs d’entre eux ont voulu démontrer
que la plus grande partie de ces mosaïques appartenait au XIIe siècle.
D’après M. Kondakof, qui a une grande autorité en la matière, ce sont
seulement les fresques du Parekklesion et les mosaïques représentant
les saints Pierre et Paul, le Christ fondateur, la décoration du second
narthex, qui appartiennent au temps de Métochite, c’est-à-dire au XIVe
siècle. Tout le reste daterait du XIIe siècle. «Mais si haute que soit
l’autorité du savant qui a proposé cette thèse, dit M. Diehl, il ne
paraît point que ses arguments suffisent à l’établir. La différence de
coloris, sur laquelle il s’appuie pour distinguer deux époques, tient
tout simplement à l’insuffisant nettoyage qui a laissé subsister un ton
grisâtre sur certaines mosaïques.»
[Illustration: Pl. 22.
OBÉLISQUE DE THÉODOSE.]
Il est vrai que l’ordre dans lequel se succèdent les épisodes,
le système de l’ornementation, la manière de représenter les
personnages et la tonalité des couleurs prouvent que ces compositions
sont l’œuvre d’un même art appartenant à une même époque. D’un autre
côté, il n’y a aucune ressemblance entre les mêmes sujets représentés
par les œuvres authentiques du XIIe siècle et les mosaïques de Chora.
Donc il est plus juste de les attribuer au XIVe siècle.
Une des causes de la discussion soulevée sur l’origine de ces
mosaïques, est que l’Occident, voulant s’approprier l’honneur de ces
travaux, véritables chefs-d’œuvre, les attribua d’abord aux primitifs
italiens et surtout à Giotto, qui vivait justement à l’époque où ces
mosaïques furent exécutées. Mais au XIVe siècle, il y avait déjà à
Byzance des œuvres authentiques qui témoignent suffisamment de la
capacité des artistes byzantins de ce temps.