Lorsque la capitale de l’Empire romain eut été transférée à Byzance,

les artistes byzantins, inspirés par l’art gréco-romain et par les

styles locaux, créèrent un art possédant son originalité propre et

qui s’appelle l’art byzantin. Cet art, que l’on fait remonter à la

construction de Sainte-Sophie, est plus ancien encore. Sainte-Sophie ne

contribua qu’à fixer le type classique de l’architecture byzantine[32].

[32] Choisy. _L’art de bâtir chez les Byzantins_,

page 152.

Bien avant l’époque de Justinien, Byzance avait créé un art propre, qui

peut être considéré comme un mélange des arts mésopotamien, sassanide

et gréco-romain. Toutefois jusqu’au VIe siècle, c’est-à-dire jusqu’à

la construction de Sainte-Sophie, cet art présente surtout l’aspect

d’un art gréco-romain d’Orient. En effet, les artistes byzantins, imbus

des idées de l’époque classique, guidés par les modèles païens de

l’ancien art grec, traitaient tous les sujets d’après l’antique. Toutes

les œuvres qui nous ont été conservées attestent cette influence.

D’ailleurs, les chefs-d’œuvre apportés par Constantin le Grand et ses

successeurs pouvaient alors offrir aux artistes byzantins les plus

parfaits modèles de l’art grec. Ces chefs-d’œuvre furent, jusqu’à la

conquête des Latins, la source d’une inspiration féconde[33]. Les

Latins eurent tôt fait de les détruire.

[33] Bayet. _L’art byzantin._

Dès le temps de Septime-Sévère, les Romains avaient renoncé aux

plates-bandes d’origine grecque pour adopter l’emploi de l’arcade et

des coupoles assyriennes, qui étaient en usage en Perse depuis plus

de trente siècles. Jusqu’à Dioclétien, l’arcade sur colonne n’était

employée que dans un but purement décoratif. On appliqua, pour la

première fois, l’arcade sur colonnes à la construction monumentale dans

le palais bâti à Spalato par Dioclétien. Plus tard, à Byzance, les

lignes droites des basiliques romaines furent remplacées par des lignes

courbes et l’on commença à construire des églises circulaires avec

quelques naïfs essais de coupoles à pendentifs. La forme circulaire

répondait mieux à l’emploi de la coupole, mais elle ne permettait pas

aux édifices de recevoir les fidèles en assez grand nombre.

Pour remédier à cet inconvénient, les architectes byzantins,

s’inspirant des basiliques romaines, firent porter la coupole sur un

plan carré à pendentifs sphériques et donnèrent ainsi à la coupe de

l’ensemble la forme d’une croix à branches égales (croix grecque).

L’usage des briques avait beaucoup facilité la construction des

coupoles. Le désir de propager le christianisme poussa les empereurs

byzantins à construire des églises en grand nombre. Tous les efforts

artistiques se portèrent alors vers l’architecture, ce qui contribua

beaucoup au développement de l’art byzantin.

Vers le VIe siècle, Justinien qui disait: _Non multum inter se

differunt sacerdotium et imperium_, et qui n’avait en effet d’autre

but que celui d’unir l’Église et l’État, désireux de réaliser son rêve,

fit bâtir par Anthémius de Tralles et ensuite par Isidore de Milet,

l’église de Sainte-Sophie. Cette œuvre géniale consacre d’une façon

définitive le type classique de l’art byzantin, qui recevait ainsi,

après deux siècles de tâtonnements, sa forme caractérisée:

1º Par le plan en forme de croix grecque;

2º Par l’usage de la coupole sur pendentifs;

3º Par des chapiteaux cubiques à dosseret;

4º Par un large emploi des mosaïques. Les murs intérieurs des églises

étaient tapissés en outre de plaques de marbre, dont les veines

multicolores fournissaient des motifs décoratifs.

D’autres types furent créés dans l’église des Saints-Apôtres à

Constantinople, et dans celle de Saint-Vital à Ravenne, où la coupole

centrale reposait sur un plan octogonal. On peut voir aujourd’hui

plusieurs de ces églises byzantines à Constantinople, à Salonique et en

Grèce. Elles offrent des modèles classiques de l’architecture byzantine.

Mais cette architecture n’a jamais atteint son apogée, quoi qu’en

disent certains auteurs qui, exagérant son importance, n’hésitent pas à

considérer les moindres chapelles comme équivalentes à Sainte-Sophie.

D’après tous ces modèles, il est permis d’affirmer que l’art byzantin

n’atteignit jamais au même degré de perfection que l’art grec ancien;

la faute en est à ce que les artistes byzantins se laissaient guider

par l’amour et la recherche du luxe, plus que par l’amour du beau.

Ce serait une autre erreur de penser comme Lamartine qui dit, parlant

de Sainte-Sophie: «On sent à la barbarie qui a présidé à cette masse de

pierre, qu’elle fut l’œuvre d’un temps de corruption et de décadence.

C’est le souvenir confus et grossier d’un goût qui n’est plus, c’est

l’ébauche informe d’un art qui s’essaie.» Toutefois l’art byzantin

contenait en son principe même le germe de sa décadence: les artistes,

en cherchant toujours de nouvelles formes et en donnant une trop grande

importance au luxe dans ses détails, tombèrent rapidement dans le

maniérisme.

Comme toutes les autres branches de l’art, l’architecture a subi cette

décadence, pour ne se relever que vers le Xe siècle. Grâce aux efforts

très louables des empereurs macédoniens, une école s’était formée

en vue de sauver cet art en péril. On y étudia les modèles antiques

et l’on parvint ainsi à donner un nouvel éclat à l’art byzantin.

Pendant cette renaissance, les architectes portèrent leur attention

sur l’extérieur des églises qui était jusqu’alors loin d’égaler en

beauté et en luxe l’intérieur des édifices. Toutefois, leurs œuvres

gardèrent toujours cette naïve physionomie propre à l’art byzantin. La

sculpture ayant été de bonne heure délaissée par l’église, les artistes

se livrèrent plutôt à l’art ornemental et aux travaux de l’ivoire.

C’est pourquoi il n’y a pu avoir à Byzance de belles œuvres plastiques;

toutes les œuvres gardaient la gaucherie des temps primitifs.

Les peintres exerçant leur talent dans les images des mosaïques et

dans les miniatures des manuscrits, et reproduisant toujours des

scènes religieuses ou des victoires impériales, avaient négligé le

culte du beau et l’amour de la nature. Ils donnaient à toute figure

une forme fantastique et préféraient souvent à la beauté le luxe et

la richesse. Cet amour du luxe les avait même amenés à représenter le

Christ sous les traits d’un monarque oriental, revêtu de riches habits

et de la pourpre impériale. Au temps des iconoclastes, les peintres

durent renoncer aux sujets religieux et s’adonnèrent à des travaux

plus courants, comme les émaux, les étoffes historiées, que portait

alors la classe riche. Mais quand cette hérésie eut cédé, la nécessité

de refaire les mosaïques abîmées ou détruites par les iconoclastes

donna un nouvel essor à la peinture religieuse. On se trouve alors en

présence de deux écoles: l’une qui retourne à l’étude des traditions

artistiques antiques et l’autre qui se soumet à l’influence monastique

et à celle de l’Église. Vers le XIe siècle, l’influence monastique

l’emporte sur la première, et dès lors c’est l’église qui guide la

main de l’artiste en lui offrant des sujets religieux. Peu à peu

l’iconographie occupe la plus grande place dans l’art, et l’empreinte

de l’idée religieuse apparaît dans tous les travaux de l’époque.

Les dessins des mosaïques deviennent plus corrects, les plis des

habits plus gracieusement disposés, les couleurs des miniatures plus

délicates, mais les principes de perspective et d’anatomie restent

toujours ignorés.

[Illustration: Pl. 17.

MOSQUÉE DE KAHRIÉ.--Narthex.]

L’importance donnée par les artistes byzantins à la richesse et au

luxe des détails les fait encore une fois tomber dans un maniérisme

qui prépare une nouvelle décadence de l’art. La fondation de l’empire

latin à Byzance fut la cause presque immédiate de cette décadence, les

Latins y ayant presque anéanti toute œuvre d’art, ainsi que le dit la

chronique. Les quatre chevaux de Lysippe furent expédiés à Venise; la

colonne de Constantin Porphyrogénète fut dépouillée de ses plaques de

bronze, qui servirent à la frappe de la monnaie noire. C’est donc aux

Latins, s’accordent à affirmer les auteurs, qu’il faut attribuer la

destruction de la ville, destruction qui, de l’aveu même des Européens,

ne peut être considérée comme l’œuvre des Turcs.

Au temps des Comnènes et des Paléologues apparaît une dernière

renaissance, qui n’a jamais pu perdre son caractère naïf. C’est une

vaine tentative de rajeunissement. Les artistes commencèrent alors à

s’inspirer, dans les œuvres d’art, de l’école italienne qui prenait son

essor. Mais pendant que l’Empire, bien avant la conquête des Turcs,

s’écroulait, politiquement, économiquement et socialement, l’art, lui

aussi, agonisait d’une façon générale.

Après la prise de Constantinople par les Turcs, grâce aux privilèges et

aux avantages accordés par le conquérant aux habitants, les ouvriers

qui n’avaient pas quitté la ville contribuèrent, en travaillant à la

construction des édifices turcs, à accentuer l’influence de l’art

byzantin sur l’art ottoman, qui depuis longtemps déjà en avait subi le

contact.

Constantinople, ville située aux portes de l’Asie, recevait de la

Perse une civilisation formée de toutes les civilisations asiatiques.

Byzance fut ainsi, au moyen âge, une capitale dont la culture faisait

affluer de partout les curieux, les élèves et les admirateurs, et d’où

se répandait à travers le monde, l’influence bienfaisante du progrès

et du christianisme. Les Slaves, Russes, Bulgares et Serbes, tirant

leur religion de l’Église d’Orient, ont subi davantage cette influence,

qui se manifeste dans toutes les branches de l’art et surtout dans

l’architecture, et qui témoigne d’une forte empreinte byzantine.

En Russie, Sainte-Sophie de Kiew n’est qu’une église byzantine.

L’Arménie et la Géorgie renferment de nombreux édifices de style

byzantin. Au mont Athos, l’art byzantin conserve encore de nos jours sa

physionomie propre. Il avait été introduit à Ravenne dès le Ve siècle

et n’y disparut qu’avec la domination byzantine. On voit par là que

l’influence de cet art sur tout l’Occident est indéniable. Elle cessa

au XIIe siècle, laissant pourtant sa marque sur les différents styles

propres à chaque pays. Cette question artistique a été longuement

discutée de nos jours par maints savants et archéologues, sous le nom

de question byzantine.

«L’Italie du Sud, dit M. Diehl, dont Byzance a fait une nouvelle

Grande Grèce, a gardé jusqu’au XIVe et au XVe siècle la langue, la

religion, les mœurs et les traditions artistiques de Byzance, et le

rayonnement que de là, comme de Venise, l’art byzantin exerça par toute

la péninsule, permet de croire que les plus anciens maîtres de la

Toscane, un Cimabué, un Duccio, ont dû bien des enseignements à cette

influence. Sans doute, de notre temps, des amours-propres susceptibles

ont tenté de nier cette influence.» Pourtant, il ressort des faits que

l’influence de l’art byzantin sur l’art occidental est parfaitement

justifiée et démontrée: Saint-Marc de Venise, les mosaïques de la

basilique de Torcello et de Cefalù, celles de la chapelle palatine et

de Monreale (XIe et XIIe siècle) manifestent clairement cette influence

en Italie. L’art byzantin donna naissance en Italie à la renaissance

italienne; on le reconnaît également dans l’ornementation de certains

édifices du sud de la France et de l’Allemagne.

L’art byzantin fleurit également en Asie Mineure, où les églises de

Sardes, d’Ephèse, de Philadelphie (Ve siècle) et bien d’autres, gardent

encore le précieux souvenir de ses enseignements. Il y eut un art

byzantin de Syrie, où les architectes de Justinien appliquèrent dans

leur plénitude les méthodes nouvelles. Il y eut aussi un art byzantin

d’Égypte. Les Arabes, qui avaient leur art propre, ne sont pas restés à

l’abri de l’influence byzantine. Procope cite[34] les monuments élevés

dans le nord de l’Afrique sous Justinien, lesquels introduisirent plus

tard chez les Arabes du Magreb la connaissance et l’influence de l’art

byzantin. Quand les Arabes eurent assiégé Byzance au VIIe siècle, ils

y construisirent une première mosquée et, ainsi en contact perpétuel

avec les Byzantins, ils empruntèrent à ceux-ci certains caractères de

leur art. Les Byzantins de leur côté influencèrent forcément les Arabes

et leur apportèrent certains éléments de leur conception artistique

propre. Cette influence se manifesta surtout en Syrie. Ainsi de

fécondes combinaisons naquirent. L’art arabe s’introduisit dans l’art

byzantin par le sud de l’Italie, par Venise et par la Syrie. Il se mêla

en Sicile aux éléments romano-byzantins. Et ainsi cet art composite fut

un intermédiaire entre la renaissance de l’Italie et l’art gréco-romain.

[34] De Aedificiis Justiniani.

[Illustration: Pl. 18.

MOSQUÉE DE KAHRIÉ.--Partie latérale.

MOSQUÉE DE KAHRIÉ.--Coupole du Narthex (mosaïques). Les

patriarches et les représentants des tribus d’Israël autour de

la Sainte Vierge.]

II.--LES ÉGLISES BYZANTINES

SAINTE-SOPHIE

Sainte-Sophie offre, au point de vue artistique, le type classique

de l’architecture byzantine. La première construction remonte au IVe

siècle. Elle a été bâtie d’abord par Constantin le Grand en même

temps que les murs et les premiers palais de la seconde Rome. Cette

église dédiée à sainte Sophie--à la Sagesse Divine--(en grec, Hagia

Sophia) avait alors la forme d’une longue basilique couverte en bois.

Constantin, qui tolérait le paganisme, avait construit trois églises:

l’une à la Paix Divine (Irène), l’autre à la Sagesse Divine (Hagia

Sophia) et la troisième à la Divine Résurrection (Anastasis).

Sous Arcadius (404) Sainte-Sophie fut la proie des flammes; Théodose le

jeune la fit reconstruire en 415, mais elle fut de nouveau incendiée

en 532 pendant les troubles de l’Hippodrome, qui sont restés célèbres

sous le nom de sédition Nika. Immédiatement après, Justinien conçut

l’idée de la réédification grandiose de ce monument, et quarante jours

après l’incendie, on en posait la première pierre. Anthémius de Tralles

et Isidore de Milet, architectes originaires de l’Asie, et les plus

habiles techniciens de l’époque, guidèrent les travaux d’après les

méthodes persanes. Justinien voulut que cet édifice fût le plus beau et

le plus imposant des monuments du monde. Dans ce but, il épuisa presque

toutes les ressources de son empire.

Le terrain de l’ancienne église étant insuffisant pour la nouvelle

construction, on dut exproprier, à grands frais, tout un quartier

environnant. Les travaux absorbèrent une somme immense. D’après

Codinus, cet édifice aurait coûté la somme énorme de 361 millions.

Le temple de Diane à Ephèse dut fournir ses huit colonnes de porphyre,

enlevées jadis par Aurélien au temple du Soleil d’Héliopolis (Égypte),

ou, au dire de quelques chroniqueurs, à Baalbek. Athènes, Délos,

Cyzique, l’Égypte et toutes les grandes villes de l’antiquité fameuses

par leurs monuments, furent dépouillées de tout ce qu’elles avaient

de plus riche en métaux, marbres, etc.; l’or, l’argent, l’ivoire,

les pierres les plus précieuses furent employés à profusion pour

l’embellissement de l’intérieur.

Après cinq ans de travaux exécutés avec la plus grande activité

et présidés par Justinien lui-même, l’église put être inaugurée.

L’Empereur, traîné par un équipage de quatorze chevaux et entouré des

dignitaires de l’État et de la Cour, accomplit le trajet solennel du

Palais jusqu’à la porte de Sainte-Sophie où, reçu par le Patriarche

Ménas, il fit son entrée officielle dans l’église. Puis, courant depuis

la grande porte d’entrée jusqu’à l’ambon, il étendit ses bras vers le

ciel et s’écria d’une voix émue: «Béni soit Dieu qui m’a choisi pour

exécuter une telle œuvre; Salomon, je t’ai vaincu.»

L’église est bâtie sur un plan carré de 75 mètres de côté, orienté

vers Jérusalem. L’édifice étant placé sur un terrain d’une résistance

inégale, les fondations durent être jetées sur un réseau de voûtes

recouvert d’une couche de béton homogène de 25 pieds d’épaisseur. Les

dessous des fondations n’ont pas encore été explorés.

[Illustration: Plan de Sainte-Sophie.

Constructions ajoutées de 563 jusqu’à 1453.

Contreforts.

Constructions appartenant à l’époque de Justinien.]

Comme l’indiquent les ouvertures pratiquées dans les dallages de la

nef et du bas côté méridional, ce sous-sol est formé d’une grande

citerne centrale et de voûtes immenses. Les piliers furent bâtis

avec d’énormes pierres calcaires; la brique fut employée pour

les murs. On dit que, pour la construction de la coupole on fit

spécialement fabriquer à Rhodes des briques très légères portant

chacune l’inscription suivante: «C’est Dieu qui l’a fondée, Dieu lui

portera secours». Mais toutes les briques qui se sont détachées jusqu’à

présent, dit M. Dethier, n’offraient rien de pareil. Toutes ces briques

ont été disposées par assises régulières. De douze en douze assises,

on enfermait, dit-on, dans la maçonnerie des reliques sacrées, pendant

que les prêtres récitaient des prières.

[Illustration: Sainte-Sophie: coupe longitudinale.]

[Illustration: Sainte-Sophie: coupe transversale.]

La coupole, au centre du plan, s’élève à une hauteur de 65 mètres

au-dessus du sol. Elle a un diamètre de 31 mètres au niveau du tambour

et de 32 mètres jusqu’au point de voûte extrême.

La coupole possède seulement quarante fenêtres cintrées, tout autour

de sa base. Elle est supportée par quatre pendentifs formés par quatre

grands arcs qui reposent sur quatre grands piliers. La coupole est

flanquée de deux autres demi-coupoles, qui se continuent elles-mêmes

par d’autres petites coupoles, donnant au spectateur l’illusion d’un

ciel suspendu sous le dôme. La colombe représentant le Saint-Esprit

y était suspendue; dans son corps étaient conservées les hosties. De

même, en représentant à l’intérieur de cette coupole les figures des

saints, on avait voulu donner l’impression d’un ciel d’une sublime

beauté vers lequel devait s’élever la prière.

Les architectes byzantins portaient toute leur attention sur les

parties intérieures de l’église où le peuple était réuni pour la

prière. Ils agissaient ainsi contrairement à l’habitude des architectes

grecs, qui donnaient la plus grande importance à l’extérieur des

temples, en négligeant complètement l’intérieur où le peuple n’était

pas reçu. C’est pourquoi l’extérieur de Sainte-Sophie est très simple,

quelque peu lourd et, dans tous les cas, loin d’égaler la richesse et

la beauté de l’intérieur. Les visiteurs qui n’auraient vu l’église que

du dehors ne pourraient jamais se figurer la féérique impression que

l’on ressent à l’intérieur.

[Illustration: Pl. 19.

MOSQUÉE DE KAHRIÉ.--Mosaïque.

Métochite, premier ministre de l’Empereur, présente au Christ

Pantocrator le modèle de l’église.

MOSQUÉE DE KAHRIÉ.--Mosaïque.

Distribution aux jeunes filles de la laine pour filer le voile

du Temple, le sort attribue à Marie la pourpre.]

Les parois des murs intérieurs furent revêtus de marbres précieux de

toutes sortes de couleurs. Les chapiteaux et les corniches furent dorés

et la coupole décorée d’une mosaïque intérieure à fond d’or.

L’église compte 108 colonnes dont 40 à l’étage inférieur, 60 aux

galeries du gynécée, et 8 soutenant les quatre petits segments de

coupoles qui se trouvent aux quatre angles de la grande nef. Ces

colonnes, toutes surmontées de chapiteaux, sont en porphyre, en granit,

en brèche verte et autres espèces de marbres colorés.

L’ambon était une grande tribune circulaire, surmontée d’un dôme,

supporté par 8 colonnes en marbre et surmonté d’une croix en or d’un

poids de cent livres. «Cette magnifique construction fut écrasée, dit

M. Labarte, sous les décombres de la grande coupole, dont la partie

orientale s’écroula à la suite d’un tremblement de terre dans la

trente-deuxième année du règne de Justinien. Elle fut réédifiée, mais

d’une façon moins splendide.»

Le sanctuaire était séparé du reste de l’église par une cloison en

argent munie de 12 colonnes; sur les parties qui séparaient ces

colonnes se détachaient des images en médaillons.

L’autel était en or serti de pierres précieuses. Au-dessus, et en forme

de ciborium, il y avait un dôme supporté par 4 colonnes en argent doré

et surmonté d’une croix en or.

Durant les fêtes de nuit, l’intérieur de l’église était un véritable

éblouissement. Six mille candélabres dorés brillaient à la fois,

éclairant les immenses panneaux décoratifs en mosaïque qui tapissaient

les parois.

Patènes, clefs, vases, bassins, tout était en or, orné de pierres

précieuses. Les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament pesaient,

avec leurs montures d’or, deux quintaux chacun. Selon Procope, il y

avait dans le sanctuaire 40.000 livres pesant d’argent. Les portes

étaient en bois de cèdre orné d’ambre et d’ivoire, et le portail en

argent doré.

La nef communique avec le narthex par trois grandes arches reposant

chacune sur une colonne double et dont l’ensemble supporte la grande

fenêtre demi-circulaire qui clôt l’arcade ouest du milieu.

L’Empereur entrait dans l’église par une galerie qui communiquait avec

le palais. C’est seulement aux grandes cérémonies qu’il entrait par le

vestibule du narthex.

Le narthex (galerie voûtée), avait 60 mètres de longueur sur 10 de

large. Les parois en étaient ornées, comme l’intérieur de la nef, de

marbres multicolores couverts de taches symétriquement disposées.

Cela donnait l’idée qu’ils étaient extraits d’un même bloc et formait

un dessin décoratif d’une réelle beauté[35]. Deux portes latérales

s’ouvraient sur un porche aboutissant à l’escalier de la galerie

et neuf portes en airain s’ouvraient du narthex sur l’église.

L’encadrement des trois portes du milieu, qui communiquent encore

maintenant avec la nef, est en bronze tandis que les autres sont en

marbre.

[35] M. Antoniatis, dans l’intéressant ouvrage qu’il

vient de publier sur Sainte-Sophie, nous montre qu’on

pouvait, aidé d’un peu de mysticisme, y découvrir des

figures et des images de saints.

Dans l’épaisseur des contreforts massifs, sont ménagées des pentes

inclinées par lesquelles les femmes nobles montaient dans des chaises à

porteurs jusqu’au gynécée. Là, chacune avait sa place fixe (à en juger

par les inscriptions où on lit: «place d’une telle»).

L’exo-narthex de l’église était précédé d’un atrium à portiques,

formé par des voûtes en berceau, supporté par des colonnes en marbre

alternant de deux en deux avec des piliers carrés. Les murs en briques

de cet atrium étaient percés de plusieurs entrées s’ouvrant sur la

place de l’Augustéon.

Au milieu de ce parvis existait un bassin de jaspe avec des lions

lançant de l’eau. Ce bassin servait aux ablutions qu’on avait coutume

de faire avant d’entrer dans les lieux sacrés; les musulmans ont

de nos jours conservé la même coutume. Un vaisseau de marbre placé

dans l’église, était affecté au même usage. Il portait l’inscription

suivante: «νίψον ἀνομήματα μὴ μόναν ὄψιν», qui pouvait être lue de la

même façon du commencement à la fin et de la fin au commencement et

qui signifiait: «lavez-vous de vos péchés et non pas seulement de la

figure».

Cette immense église s’est conservée jusqu’à nos jours, mais elle

a eu beaucoup à souffrir de la précipitation avec laquelle elle

fut construite. Elle a subi une destruction partielle pendant le

tremblement de terre qui eut lieu vingt ans après son érection par

Justinien. Toute une partie du dôme se détacha et fut précipitée sur

la table sacrée du ciborium et sur l’ambon qu’elle détruisit. Les

musulmans virent dans ce tremblement de terre un véritable prodige,

car il se produisit à la date anniversaire de la naissance du prophète

Mahomet.

Justinien fit réédifier la coupole par Isidore le Jeune qui renforça

les aboutissements, les arcs et les contreforts, et rehaussa la

nouvelle coupole de 25 pieds.

Cette fois, les échafaudages furent laissés en place pendant une année

entière. La deuxième consécration de l’église eut lieu en 558.

Plus tard, au IXe siècle, Basile le Macédonien fit réparer une des

grandes archivoltes de la coupole qui avait été endommagée, et, en même

temps, y fit placer des mosaïques.

Constantinople de Byzance à  Stamboul. · 第 6 / 20 段