Pour récompenser les Génois qui avaient aidé les Byzantins à secouer

le joug des Latins, l’empereur Michel Paléologue leur avait donné

Galata et le faubourg de Péra. Une fois établis (1267), les Génois

se placèrent sous l’autorité d’un podestat nommé par la république

de Gênes. C’est seulement en 1303, sous Andronic, qu’ils obtinrent

l’autorisation d’entourer leur ville d’un mur d’enceinte; et ce n’est

qu’en 1341, après bien des difficultés, qu’ils parvinrent à transformer

leur mur en une forteresse munie de tours. L’ancienne ville génoise est

aujourd’hui le centre du commerce de la capitale.

Pendant le siège, les Génois avaient conclu avec le Sultan un traité

de neutralité et avaient ainsi pu sauver leur vie et leurs biens.

Mais Mehmet II, instruit de l’infidélité des Génois qui avaient aidé

secrètement les Byzantins, fit démolir leurs murs et leur imposa un

conseil municipal.

Deux ponts en fer, construits par les Ottomans, relient aujourd’hui

Galata à la capitale. Au temps des Byzantins, il n’existait qu’un pont

en bois aux environs d’Eyoub.

Galata garde encore plusieurs maisons byzantines. C’est le seul

quartier qui ait conservé un si grand nombre de types de l’architecture

civile du XIVe siècle. Entre autres monuments de cette époque, on

peut citer _Arab-Djami_, ancienne église transformée, après la

conquête arabe, en mosquée; l’église de Saint-Pierre, le couvent de

Saint-Benoît, occupé par les Lazaristes. En dehors des murs de Galata,

s’étendaient des vignes et des jardins. Plus tard, quand les habitants

de Galata se multiplièrent, la ville se développa, formant sur ses

hauteurs le faubourg de Péra, qui est actuellement le quartier européen.

Le nom de Péra provient du mot grec πέρα (qui signifie au delà, d’où

περαία, le quartier de la rive opposée). Les Turcs l’appelaient _Bey

Oglou_, qui veut dire fils du Prince, parce qu’un des fils de Jean

Comnène habitait ce faubourg. Le nom de _Tarlabachi_ démontre encore

que ces parages ne contenaient au XVIe siècle que des champs et des

vignes.

Le Bosphore depuis Galata était bordé de villages. Pour arriver au

village Argyropolis (_Foundouklou_) renfermant l’église de Saint-André,

il fallait traverser une forêt. Un peu plus loin, s’élevait le village

de Diplokionion ou Gunella, _Bechiktache_ (_bechik_, berceau, _tache_,

pierre.) Entre Argyropolis et Diplokionion se trouvait un port qui

fut comblé sous Ahmed Ier en 1023 de l’Hégire et qui fut nommé _Dolma

Bagtché_. Arnaoutkeuy, connu par ces forts courants que les Grecs

appelaient _Megarevma_, possédait l’église de l’archange Saint-Michel,

construite par Constantin et réparée par Justinien. Chelae (_Bebek_)

possédait un temple de Diane. Après le village de Bebek on trouve

_Roumili-Hissar_, château fort construit en quatre mois par Mahomet

II avant la conquête de Byzance. Sténia, autrefois Sosthénion, ou

Léosthénion, village du Haut-Bosphore, possédait un temple et la statue

que les Argonautes avaient élevée en l’honneur du Génie qui les avait

secourus. Constantin le Grand consacra ce temple à l’archange saint

Michel. Il fut détruit en 865 pendant l’invasion russe.

Les habitants du Bosphore voyaient alors pour la première fois

l’invasion d’un peuple qui, jusqu’alors, leur était inconnu. C’étaient

les Russes idolâtres, qu’ils appelaient les «Rhos homicides». Sous la

conduite d’Ascold et de Dir, leurs chefs, les Russes avaient traversé

le Pont-Euxin sur des centaines de petits navires et occupé les rives

du Haut-Bosphore. «Ils décapitèrent les moines, dit M. Schlumberger,

les crucifiant, les tuant à coups de flèches et s’acharnant à leur

enfoncer des clous dans le crâne.»

Thérapia, qui veut dire en grec «guérison», était un lieu de

convalescence pour les malades, désireux de changer d’air. Ancien

promontoire de Simas, cette ville possédait autrefois un temple de

Vénus Meretricia, vénéré par les navigateurs.

Buyukdéré était appelé Bathycolpos, ou Megas Agros; on prétend que

Godefroy de Bouillon y avait campé.

Après avoir passé _Roumili-Kavak_, où Jason avait élevé un autel à

Cybèle et les Byzantins le temple de Sérapis, on arrive aux châteaux

forts que les Génois avaient construits afin de s’assurer le commerce

du Bosphore. Les Génois avaient, dit-on, fermé le détroit par une

chaîne semblable à celle des Byzantins.

Ensuite vient _Buyuk Liman_, ancien port des Ephésiens, protégé par le

cap _Garibtché_, la Charybdis des Phéniciens.

La côte asiatique du Bosphore ne comptait pas moins de villages.

A l’entrée du Bosphore, près de la mer Noire, sur les hauteurs du

promontoire de Hiéron (_Anatoli-Kavak_), on voyait le grand château

génois, _Hiero Kalessi_, ancienne forteresse dont subsistent encore les

ruines, et le temple des douze dieux, consacré par l’Argien Phrygos et

doté par Jason à son retour de la Colchide. On peut encore rappeler,

tout près de là, le temple de Jupiter élevé par les Chalcédoniens.

Ce temple fut transformé en église par Justinien. Les anciens se

disputaient la possession de ce promontoire qui était la clef du

Bosphore.

Au pied de ce promontoire, la douane byzantine était établie. Prusias,

roi de Bithynie, l’avait enlevée aux Byzantins en 192 avant J.-C.

Vers le XIVe siècle, les Génois l’occupèrent sous les Paléologues et

bâtirent, avec les fragments d’Hiéron, le château fort dont on retrouve

aujourd’hui les ruines.

«C’est en ce lieu grandiose, raconte M. Schlumberger, que l’eunuque

pontife, Ignace, arraché à sa cellule d’Anderovithos, fut jeté par

ses gardes dans une étable à chèvres; on l’y laissa de longs mois en

plein hiver, demi nu, enchaîné, mourant de faim. Chaque jour, Lalacon

le frappait et le couvrait d’injures. On croit rêver en songeant que

ce prisonnier était le chef de l’église établie et que ceci se passait

à quelques heures de la ville la plus civilisée, rendez-vous des

philosophes et des lettrés de tout l’ancien monde».

[Illustration: Pl. 12.

SAINTE-SOPHIE.--Gynécée.

SAINTE-SOPHIE.--Gynécée.]

En suivant la rive asiatique du Bosphore, on arrive à la petite échelle

nommée _Sutludjé_, d’où un sentier conduit sur la plus haute montagne

du Haut-Bosphore. Au sommet de cette montagne (180 mètres au-dessus

de la mer) se trouve le tombeau de Josué (_Youcha_), le juge des

Hébreux, vénéré aussi par les musulmans. Les superstitions de tous les

temps se mêlent autour de cette tombe gigantesque qui a quatre mètres

de longueur et un demi-mètre de largeur. Selon les uns, c’était le

lit d’Hercule, selon les autres le tombeau d’Amycus, tué par Pollux.

Les musulmans la considèrent comme la tombe de Josué. Les malades

s’y rendent souvent et, pour se mettre sous la protection du saint,

attachent des bouts de chiffons aux grilles de cette tombe, espérant

ainsi obtenir la guérison de leurs maux.

Cette montagne possède quelques ruines byzantines provenant peut-être

de Saint-Pantéléimon et un _ayasma_ (source sacrée) dont l’eau donne

aux femmes stériles, dit-on, l’espoir de connaître les joies de la

maternité. A l’époque byzantine, cet endroit portait le nom de Κλίνη

Ἡρακλέους, lit d’Hercule.

L’histoire ne parle ni de la mort ni de l’enterrement d’Hercule qui,

pendant l’expédition des Argonautes, avait quitté ses compagnons avant

l’entrée du Bosphore. Mais, à ce propos, le docteur Mordtmann, dans ses

études sur le Bosphore, écrit justement: «En lisant chez Strabon que

les ossements de Melkart étaient conservés à Cadix dans un magnifique

tombeau en marbre, au milieu de son temple, nous pouvons bien admettre

qu’il s’agit aussi, sur le mont du géant, d’un tombeau ou lit de

Melkart, l’Héraclès Syrien, relique préhistorique de la navigation

phénicienne pour le Pont-Euxin.

«La découverte d’un dieu phénicien dans les décombres d’Amathonte de

Chypre, statue en calcaire poreux de 4 m. 20 de hauteur, appartenant

au VIIIe siècle et conservée actuellement au Musée impérial ottoman

(pavillon Tchinili Kiosk), nous a fait connaître Baal Melkart, appelé

par les Hellènes Ἡρακλῆς ἄρχηγευς de Tyr.

«On célébrait la fête du réveil de Melkart pendant la saison où les

eaux de source recommençaient à couler».

On sait que, bien avant la prise de Troie, les Phéniciens naviguaient

dans la mer Noire, ouvrant ainsi un chemin au commerce de Tyr et de

Sidon. D’ailleurs, le nom phénicien Achkenas, donné à cette mer,

suffirait à l’établir. Les Grecs ont fait de ce nom, Achkenas, ἔυξενος

(Euxin), attribuant ainsi comme toujours aux mots traduits par eux la

signification qu’ils leur souhaitaient. Ils appelaient hospitalière

une mer qui ne l’était guère, souhaitant sans doute calmer, par ce

qualificatif flatteur, les tempêtes qui l’agitaient.

Au pied de cette montagne se trouve le célèbre village de _Beïkos_, où

les vaisseaux des Argonautes se ravitaillèrent et où le roi Amycus fut

tué.

C’est à _Tchoubouclou_ que s’élevait autrefois le cloître des

Akoimètes. Lembos (_Kanlidja_) possédait un petit port appelé Lycadien,

Nafzimakion (_Vani Keui_), un monastère construit par Justinien, où les

femmes de mauvaise vie se retiraient pour y passer leur vie en prières.

Le long des rives asiatiques du Bosphore, nous pouvons citer encore

les villages d’_Anatoli-Hissar_ où Bayazid Ier construisit un château

fort pour assurer le passage de son armée sur le Bosphore, Botamonion

(_Geuk Sou_), où se trouvent les Eaux douces d’Asie, Protos Discos

(_Tchenguel Keui_), Deuteros Discos (_Beyler bey_), Chrysokeramos

(tuiles dorées) (_Kousgoundjouk_), le port du Bœuf, _Eukus Limani_,

et enfin Chrysopolis (ville d’or), aujourd’hui _Scudar_ ou _Scutari_

situé en face de la pointe du Seraï. Son nom lui venait selon les uns

de Chrysès, fils d’Agamemnon, et selon les autres du mot _uscudar_ qui

veut dire en persan lieu de campement. Les Persans accumulaient les

richesses de l’Asie Mineure dans cette ville qui a joué dans l’histoire

un rôle important. A l’époque des Byzantins, ces parages étaient

désignés pour servir au campement des soldats nommés _scutarii_, qui y

avaient leur caserne appelée _scutarion_. Cette étymologie paraît la

plus vraisemblable.

Entre cette ville et Byzance, à peu de distance du rivage asiatique, se

dresse en pleine mer un petit rocher surmonté d’une tour. Dans cette

tour qui a perdu sa forme primitive, les Byzantins avaient installé

un bureau de douanes, et elle est célèbre dans l’histoire sous le nom

de la tour de Damalis. Damalis, femme de Charès, général athénien qui

résidait à Chrysopolis, fut enterrée sur ce rocher même. Les Européens

l’appellent tour de Léandre et les Turcs, _Kis Koulessi_ (tour de la

fille). Après la conquête turque, cette tour ayant menacé ruine fut

démolie et rebâtie en bois. Quand elle fut plus tard la proie des

flammes, on la rebâtit en pierre (sous Ahmed III).

Damalis, le promontoire situé vis-à-vis de la tour de Léandre, portait

une statue représentant une vache. Une autre statue semblable se

trouvait entre _Couroutchéchmé_ et _Ortakeui_, sur un point appelé

Vaka. Plusieurs promontoires du Bosphore portaient également des

colonnes que les Phéniciens avaient érigées sur le passage de leurs

navigateurs et qui remplissaient un rôle analogue au service actuel des

phares.

Chalcédoine, _Kadi Keuï_[28], existait bien avant la fondation de

Byzance. C’est la ville que la fable a présentée comme le village

des aveugles; les raisons qui avaient fait choisir Kadi Keuï, de

préférence à la ville de Byzance, ne témoignaient pourtant pas d’un

tel aveuglement. Elles étaient inspirées par diverses considérations

pratiques, telles que la fertilité du sol, l’abondance de l’eau et

peut-être aussi par ce fait que la côte d’Europe était déjà occupée

par un peuple guerrier, comme l’attestent les murs cyclopéens mis à

jour par les travaux du chemin de fer de la Turquie d’Europe à la

pointe du Seraï. Le Dr Paspati prétend même qu’il a dû exister là

autrefois une acropole semblable à celle de Mycènes et de Troie.

Codinus dit qu’à la place de la colonne brûlée s’élevait un sanctuaire

du cavalier thrace.

[28] Le nom actuel de _Kadi Keuï_ (village du juge)

date du moment où les revenus de ce village ont

été donnés comme appointements, _Arpalik_, par le

Sultan conquérant à Hidir bey, premier Kadi (juge) de

Constantinople.

Ce village était fameux par son temple d’Apollon, que remplaça l’église

d’Euphémie rendue célèbre par le concile de 451. Valens en avait démoli

les murailles pour construire son aqueduc. Les Turcs l’appelèrent

d’abord _Kaldja Dunia_[29].

[29] D’après Melling, l’architecte du Sultan Selim III,

qui dessina en 1715 une vue de ce village, Kadi Keuï ne

possédait alors que 400 maisons environ; actuellement

on en compte plus de dix mille.

Depuis Chalcédoine jusqu’à la ville de Nicomédie (_Ismid_), on

rencontrait de petits villages tout le long de la rive asiatique de la

Propontide. Après avoir doublé le promontoire de _Moda Bournou_[30],

occupé par une partie de Chalcédoine et qui était dans le temps le

comptoir phénicien, on se trouve en présence de _Kalamick Keurfezi_,

ancien port d’Eutrope, dont le nom rappelle le vieil eunuque

qui succéda à Rufin. La rive méridionale du port est limitée par

l’ancien cap Hiéron où s’élève actuellement un phare. C’est un des plus

beaux points de vue des environs de Constantinople. Justinien y avait

bâti un palais, des bains et des chapelles. Théodora y venait souvent

passer l’été, fuyant la vie agitée du cirque et la terreur des grandes

séditions.

[30] Dans les couches inférieures de la falaise, on a

dernièrement découvert des ustensiles et des objets

appartenant aux époques préhistoriques; le Dr Mordtmann

les juge semblables aux antiquités découvertes à

Chypre. Voici ce que dit à ce sujet le savant docteur:

«Il est permis de formuler deux conclusions: d’abord

la présence d’une population indigène (Thrace) dans la

vallée de _Kourbali Dèré_ où furent récemment trouvés

par M. Milliopoulo des ustensiles préhistoriques de

l’âge de la pierre polie, et qui sont identiques à

ceux découverts par Schliemann à _Hissarlik_. Cette

population doit être contemporaine de celle de

Hissarlik; ensuite, l’existence d’un établissement sur

le plateau de _Moda Bournou_ à l’époque égéenne où se

faisaient les échanges commerciaux avec les étrangers

arrivant par mer.»

Ce comptoir existait encore au IXe siècle, lorsque les

premiers colons mégariens apportèrent le culte dorien

d’Apollon. Une preuve de plus de l’existence d’une

peuplade préhistorique sur la côte asiatique résulte de

ce fait que nous-mêmes avons constaté récemment sur le

promontoire de _Maltépe_ des vestiges de cette époque,

rappelant un tumulus. Les fouilles que nous allons

incessamment y entreprendre en préciseront sans doute

l’origine.

[Illustration: Pl. 13.

SAINTE-SOPHIE.--Galerie supérieure.

ÉGLISE DE SAINTE-IRÈNE.]

Sur l’extrême hauteur du mont de _Kaïch Dag_, était bâti un monastère;

on y découvre aujourd’hui, quand on fouille le sol, des mosaïques qui

en proviennent.

Là encore se trouvait la station de télégraphie optique. Cette station

communiquait jusqu’à la frontière par l’intermédiaire de postes situés

sur les points les plus élevés des montagnes. Dès que l’ennemi était en

vue, on allumait de grands feux sur le poste le plus voisin, et chacun

des autres, répétant à son tour le signal, transmettait la nouvelle

jusqu’à la station, établie dans le jardin du Palais impérial byzantin.

Le Grand Palais correspondait ainsi, par des signaux et des feux, avec

toutes les provinces de l’empire. Les restes du phare employé à cet

effet, et qui portait le nom de Kontoscopium, ont été retrouvés par M.

Paspati dans l’enceinte du Grand Palais, au milieu d’une agglomération

de maisons turques. Un corps spécial, militairement organisé, montait

la garde dans ce monument dont l’importance était très grande pour

la sécurité de l’Empereur. Cela n’empêcha pas Michel III, surnommé

l’ivrogne, qui était passionné pour les jeux du cirque, de supprimer

tous les signaux, parce qu’un jour, pendant les jeux, un signal ayant

annoncé l’ennemi, l’esprit du peuple en avait été troublé et le plaisir

de l’Empereur compromis.

Dans la Propontide, à une distance d’une dizaine de milles de la

capitale et à l’entrée du golfe de Nicomédie, en face de l’Olympe de

Thrace, vieille montagne sacrée du paganisme asiatique, se trouvent

plusieurs îles appelées dans le temps Demonisia (îles du peuple) ou

Papadonisia (îles des prêtres), à cause de leurs nombreux monastères et

couvents. On les a appelées aussi îles des Princes. Comme les intrigues

du palais ne cessaient jamais à Byzance, ces îles servirent en effet

pendant des siècles de lieu d’exil aux empereurs détrônés et aux plus

illustres personnages de l’histoire byzantine.

Nul coin sur la terre n’a vu mourir plus de princes et de princesses,

souvent les yeux crevés, au fond des cellules. Nul endroit dans le

monde n’est rempli d’aussi tragiques souvenirs, contrastant avec la

beauté naturelle et le pittoresque de ces îles.

Elles ne contenaient autrefois que les monastères fondés en majeure

partie par des princes et princesses. Quelques bâtiments sans intérêt

architectural, agglomération d’oratoires, d’églises, de logements

pour les prêtres, de cellules, quelques cabanes de pêcheurs et de

fournisseurs des monastères, formaient l’ensemble de ces constructions.

Les îles des Princes, au nombre de neuf, sont disposées en quelque

sorte sur une ligne parallèle à la côte asiatique, dans l’ordre

suivant: Proti, Antigoni, Pitys, Halki, Prinkipo, Andérovithos, ou

Terebinthos, Neandros et, un peu à l’ouest vers l’Hellespont, Plati et

Oxya.

De ces neuf îles, quatre seulement sont habitées aujourd’hui, les

autres n’étant que des étendues de terre sans arbres et sans eau.

L’île la plus rapprochée de la capitale s’appelait Proti (première)

(_Tinaki_). Elle contenait trois monastères et une gigantesque citerne

dont on voit encore les restes. L’Empereur romain Lécapène fut relégué

par ses propres fils dans un de ces monastères que le Romain avait bâti

sur la partie la plus élevée de l’île. Là fut enterré le corps mutilé à

coups de hache de l’empereur Léon l’Arménien (820). Michel Rangabé et

plusieurs autres y furent exilés après avoir eu les yeux crevés.

La deuxième île s’appelait Antigoni, en turc, _Bourgas_, «Antigoni

doit, semble-t-il, son nom, dit M. Schlumberger, au fameux Antigone,

l’ancien général d’Alexandre. Son fils, Démétrius Poliorcète, voulut

de la sorte immortaliser le nom de son père lorsqu’il vint dans la mer

de Marmara, en 298 avant J.-C., combattre pour la liberté des détroits

et l’empire du monde, contre Lysimaque de Thrace et Cassandre de

Macédoine.» Là se trouvait l’ancienne église de Saint-Jean-Baptiste

construite par l’impératrice Théodora (842), après la mort de son

époux, Théophile l’Iconoclaste. Basile le Macédonien y avait fait bâtir

un couvent. Constantin Porphyrogénète y avait fait enfermer Etienne,

fils de Lécapène (912-959).

Tout près de cette île on voit l’île de Halki, appelée en turc,

_Heibeli Ada_, et qui tirait son nom de Halki, Chalcitis, d’une mine de

cuivre très probablement déjà exploitée dans les temps préhistoriques.

Des gâteaux de cuivre récemment découverts à Moda semblent provenir de

cette mine.

Halki possédait le couvent de la Panagia bâti par Jean Paléologue

et sa femme Marie. Ce couvent brûla en 1672. Sur son emplacement

s’élève actuellement l’école grecque commerciale. On y trouvait aussi

le monastère de la Trinité, fondé par Photius, un des patriarches

les plus savants du IXe siècle, qui proclama en 857 le grand schisme

d’Orient. «On ne sait rien, dit M. Schlumberger, de l’histoire de cet

édifice à l’époque byzantine, ni de celle des moines qui y ont vécu

sous les empereurs grecs, comme sous les sultans ottomans.» Une école

théologique grecque, qui est actuellement le séminaire de l’Église

orthodoxe, fut en 1844 construite sur son emplacement. En 1828, pendant

le conflit turco-russe, le monastère de Halki devint le séjour des

prisonniers russes. A une faible distance du collège, non loin du

cimetière russe, on remarque la tombe de sir Edouard Barton, le second

ambassadeur anglais envoyé auprès de la Sublime Porte et mort (1598) à

Halki.

Parmi les îles habitées, la plus éloignée de la ville s’appelait

Prinkipo, _Buyuk ada_. C’est la plus grande et la plus importante: elle

est formée de deux grands pics séparés l’un de l’autre par un col; elle

a à peu près 8 kilomètres de circonférence et forme un site des plus

pittoresques. Au nord-ouest de la ville, se trouvait le couvent appelé

Camaraïa (les voûtes) ou monastère d’Irène, construit d’abord par

Justin et reconstruit par l’impératrice Irène. Cette dernière, régente

pour son fils Constantin, le détrôna, et après lui avoir fait crever

les yeux, l’emprisonna dans ce couvent. Elle y avait aussi enfermé sa

petite-fille, Euphrosyne, que l’empereur Michel le Bègue (820-829)

enleva plus tard pour l’épouser.

L’impératrice Irène, détrônée à son tour par Nicéphore le logothète,

fut reléguée d’abord dans ce monastère, puis transférée à Lesbos

(Mitylène), où elle mourut en 803. On ramena son corps à Prinkipo et on

l’inhuma dans ce même couvent.

Actuellement, du grand couvent de femmes de Prinkipo, on ne voit que

des chambres demi voûtées, des restes de cellules, et les murs épais

d’un oratoire.

L’impératrice Zoé, fille de Constantin VIII, fut aussi reléguée à

Prinkipo par ordre de Michel le Calfat, et la mère d’Alexis Comnène et

ses enfants y furent emprisonnés par ordre de Michel Ducas.

Cette île compte encore plusieurs autres monastères, dont les

principaux sont reconstruits, tels que celui de Christos et de

Saint-Nicolas et celui de Saint-Georges.

Les autres petites îles, quoique non habitées, ont été aussi le

théâtre d’événements historiques: Constantin, fils de l’empereur Romain

Lécapène, fut exilé en 945 par son père à Terebinthos, située en face

du couvent de Saint-Nicolas. Le patriarche Théodose y fut relégué par

ordre d’Andronic Comnène en 1183.

Oxya (la pointue), située derrière les îles de Proti et d’Antigoni, vit

l’exil de Gébon qui prétendait être fils de l’impératrice Théodora,

ainsi que celui de Niképhoritzès, le cruel eunuque, à qui l’on avait

auparavant crevé les yeux. On y remarquait un petit oratoire, devenu

célèbre et qui avait été bâti par le patriarche Anastase.

Plati (la plate) voisine d’Oxya, fut un lieu de supplices. On y

voit encore les ruines d’une ancienne église, élevée en 860 par le

patriarche Ignace Rangabé, ainsi que celles des horribles prisons

souterraines, véritables tombeaux vivants, dont l’origine remonte

à l’époque hellénique, et les vestiges d’un château construit en

ces temps derniers par un anglais, sir Henry Bulwer. Par ordre de

l’empereur Constantin VIII, le patrice Basile Bardas fut emprisonné

dans les oubliettes de Plati.

Les îles des Princes durent à leur voisinage de la capitale d’être

souvent pillées par l’ennemi et ravagées par les pirates. Pendant la

conquête latine, Dandolo avait recommandé le pillage des îles des

Princes comme moyen d’approvisionnement.

«Plusieurs fois encore, dit M. Schlumberger, sous le terrible Andronic

Comnène, puis sous Andronic Paléologue le vieux, des aventuriers

latins vinrent occuper les îles, après y avoir brûlé couvents et

maisons d’habitations. Les corsaires vénitiens de Candie, en arrivant

à Prinkipo, brûlèrent toutes les constructions et s’emparèrent de tous

les habitants, moines et laïques. Puis, ayant empilé sur leurs navires

les plus considérables de leurs captifs, ils allèrent jeter l’ancre

en vue de Constantinople. Là, ces infortunés, dépouillés de leurs

vêtements, furent pendus par les pieds aux vergues des mâts et déchirés

à grands coups de fouet: il fallut que le vieil Andronic vidât son

trésor presque épuisé déjà, pour payer à ces forbans les quatre mille

pièces d’or de rançon qu’ils réclamaient.»

IV.--LES MURS ET LES TOURS

Constantin avait entouré Constantinople d’une enceinte qui enfermait

seulement les cinq collines de la ville. Ces murs commençaient à

proximité de Psamatia et arrivaient à l’ancienne porte Dorée, près

de la mosquée _Essé-Kapoussou_, dont le nom fut plus tard donné à la

porte Dorée de la ville. Ils passaient près du monastère de Dius,

traversaient la vallée du Lycus et, après avoir gravi la colline qui

partait de l’église des Saints-Apôtres, descendaient à la porte de

Platea Mesa (_Oun Kapani_).

Constantinople de Byzance à  Stamboul. · 第 4 / 20 段