sa trahison, n’avait pas oublié que ce même grand
vizir l’avait fait descendre du trône du vivant de son
père Mourad. Cet exemple de l’exécution des premiers
ministres fut souvent suivi par les souverains.
Le corps de l’Empereur fut reconnu à ses brodequins pourpres portant
des aigles brodés d’or. Le pillage dura deux jours. Bientôt le calme se
rétablit dans la ville et le vendredi troisième jour de la conquête,
la prière du vendredi (_djouma namazi_) eut lieu dans l’église de
Sainte-Sophie, transformée à la hâte en mosquée. Le Sultan, cimeterre
en main, monta lui-même sur le Minber et dit la Kotba. On lit dans
quelques manuscrits que, ce jour-là, un prêtre grec sortit des
sous-sols de l’église où il était resté caché pendant trois jours,
embrassa l’islamisme et montra au Sultan le trésor de l’église.
Ce jour même, le Sultan envoya des ambassadeurs aux Génois de Galata.
Un nouveau traité fut signé entre les Génois et les Ottomans, traité
par lequel les Génois s’engageaient à démolir la partie supérieure des
murs de Galata.
Pour célébrer la conquête, le Sultan réunit l’armée en un grand banquet
sur les hauteurs de Kassim pacha[20]; son enthousiasme était tel qu’il
offrait de sa main les mets et les fruits à ses vizirs. Comme ces
derniers s’en défendaient, le Sultan leur répéta la parole du Prophète:
«Le Seigneur d’un peuple, c’est celui qui le sert.» Il récompensa par
des cadeaux les chefs de l’armée.
[20] L’endroit où eut lieu cette fête s’appelle Ok
Meidan (champ des flèches). Ce nom lui vient des
exercices de tir à l’arc qu’on avait l’habitude d’y
faire depuis le banquet jusqu’à ces derniers temps.
Les fêtes[21] durèrent plusieurs jours. Quelque temps après, le Sultan
envoya une lettre et des présents au sultan d’Égypte, pour lui annoncer
la conquête de Constantinople.
[21] Quelques auteurs européens prétendent que les
musulmans, pendant cette fête, burent à l’excès,
chantèrent et se livrèrent à toutes sortes de
débauches. Ces historiens ne prennent pas en
considération que les musulmans, surtout au moyen âge,
ne touchaient jamais aux boissons alcooliques qui leur
étaient absolument interdites par leur religion.
Mehmet laissa aux chrétiens le libre exercice de leur culte ainsi que
plusieurs églises; il nomma un patriarche.
Il invita ensuite les Ottomans à venir habiter et peupler la ville. Les
différents quartiers furent attribués suivant les divers départements
dont les nouveaux habitants étaient originaires.
Comme emblème officiel de l’État, le Sultan adopta le croissant,
insigne de l’antique Byzance, auquel il ajouta une étoile.
[Illustration: Pl. 9.
SAINTE-SOPHIE.--Intérieur.]
CHAPITRE II
TOPOGRAPHIE DE LA VILLE ANCIENNE
I.--LES RÉGIONS
Constantinople ne comprenait d’abord que cinq collines. Mais, vu
l’extrême rapidité avec laquelle la population augmenta, Théodose
II jugea nécessaire d’entourer d’une seconde ceinture de murailles
les quartiers qui se trouvaient en dehors de la première enceinte,
construite par Constantin le Grand. Tous ces quartiers qui occupaient
l’espace compris entre les murs constantiniens et les murs théodosiens
furent appelés d’abord χώρα (la campagne) et aussi ἐξωκιόνιον.
Voici quelle était l’origine de ce nom. Les gardes goths, ariens
comme leur empereur Constance, avaient voulu par la suite rester
fidèles à l’arianisme. Théodose Ier, protecteur de l’orthodoxie, ne
leur permit d’habiter qu’en dehors des murs. Comme à l’intérieur des
murs constantiniens se dressait une colonne (Kion) de Constantin, les
Goths furent appelés Exokionites, «ceux qui habitent en dehors de la
colonne», et leur camp, Exokionion. Cette partie de la ville, assignée
aux sept corps gothiques, fut divisée en sept quartiers appelés
(d’après M. Dethier) Deuteron, Triton, Pempton, Hebdomon, etc.[22]
Plus tard, quand l’émigration des peuples des Balkans, fuyant devant
Attila, vint augmenter la population de ces quartiers extérieurs. Le
préfet Anthémius, sous le règne de Théodose II, entoura cette partie
de la cité d’une nouvelle muraille. Après la construction des murs
théodosiens, la ville comprit sept collines; semblable à Rome, elle fut
divisée, dans sa partie ancienne construite par Constantin, en quatorze
régions, quartiers ou arrondissements. Chaque région était gouvernée
par un curator ou régionarchis, ayant sous ses ordres un diangeleas
(officier d’ordre), cinq deutereuontai ou topoteretai (gardiens de
nuit).
[22] Cf. Dr Mordtmann, _Esquisse topographique
de Constantinople_.--Dethier, _Le Bosphore et
Constantinople_.
RÉGION I.--La première région commençait à la porte de
Sainte-Barbe et, passant au sud-est de l’Hippodrome, s’étendait jusqu’à
Saint-Serge et Bacchus. Le rocher de l’Acropole, qui portait jadis
un temple dédié à Jupiter, l’Augustéon et l’Hippodrome la séparaient
de la deuxième et de la troisième région. Elle contenait 29 rues,
118 maisons, 2 emboloi (rues à portiques), 4 bains publics, 2 bathra
(endroits où l’on distribuait du pain au peuple).
RÉGION II.--La deuxième région comprenait l’Acropole, le
Sénat, l’église de Sainte-Sophie, celle de Sainte-Irène et l’Augustéon;
elle comptait 34 rues, 98 maisons, 4 marchés couverts, 4 bathra.
RÉGION III.--La troisième région commençait aux thermes de
Zeuxippe, renfermait l’Hippodrome et la partie sud de la rue centrale
appelée Mésè (_Divan Yolou_), et descendait jusqu’à la mer. Le port
Sophien ou Portum Novum, appelé actuellement _Cadriga limani_, faisait
partie de cette région. Elle comprenait 7 rues, 98 maisons, 4 rues à
portiques et 4 bathra.
RÉGION IV.--La quatrième région était bordée sur un petit
parcours par la rue principale; elle descendait jusqu’à l’échelle de
Timasus, au bord de la Corne d’Or, en suivant les murs. Cette région
comprenait le Miliaire[23], l’église de Saint-Jean-l’Apôtre, le
Diippion, les Chalcopratia, 32 rues, 375 maisons, 4 marchés (rues à
portiques).
[23] Le Miliaire, qui était une des portes terrestres
de l’ancienne petite ville de Byzas, a été indiqué
dans le plan de M. Labarte au milieu de l’Augustéon
(l’espace compris entre le sénat, l’hippodrome et
Sainte-Sophie). Mais le Dr Mordtmann prouve que la
place du Miliaire doit être cherchée à l’ouest de
Sainte-Sophie, au nord des Thermes de Zeuxippe et au
commencement de la rue centrale.
RÉGION V.--La cinquième région était limitée d’un côté par
la troisième et de l’autre par la quatrième. On y trouvait, au bord
de la Corne d’Or, le Portus Prosphorianus et l’échelle de Chalcédoine
(_Sirkedji-Iskelessi_) où se déchargeaient les denrées alimentaires; le
Stratégium, (emplacement de la Sublime Porte) était situé dans cette
région.
RÉGION VI.--La sixième région occupait tout l’espace
compris entre la deuxième et la troisième colline, depuis le forum
de Constantin jusqu’à la Corne d’Or. Le port et l’échelle de Neorium
se trouvaient dans cette région. Les quartiers de la cinquième et de
la sixième région furent assignés plus tard aux colonies génoise et
vénitienne.
RÉGION VII.--La septième région était limitée au nord par la
rue centrale et s’étendait depuis le forum de Constantin jusqu’au forum
Tauri. Au sud, elle descendait jusqu’à la Propontide et renfermait le
port de Contoscalion.
RÉGION VIII.--La huitième région occupait tout le plateau de
la troisième colline, depuis le forum de Constantin jusqu’aux hauteurs
de la Corne d’Or. Elle n’aboutissait pas à la mer. Du côté de la Corne
d’Or, les pentes raides de la troisième colline la séparaient de la
sixième région, qui comprenait les quartiers des Vénitiens. A l’est,
elle s’étendait jusqu’au Macros Embolos (_Ouzoun-tcharchi_).
RÉGION IX.--La neuvième région, qui se trouvait sur le versant
méridional de la troisième colline, était séparée de la septième région
par la rue portant actuellement le nom de _Tavchan-Tach Yocouchou_
et bordée à l’ouest par la rue principale qui descendait du quartier
Philadelphium au forum Bovis et de là au port Théodosiaque, situé dans
la douzième région.
RÉGION X.--La dixième région comprenait tous les quartiers
situés sur le versant occidental de la troisième colline. C’était la
région extrême près des murs constantiniens. Elle touchait du côté de
l’occident à la rue principale et avait comme limite la colonne de
Marcien (_Kiz-Tachi_), le Nympheum Majus (probablement _Sou-Terazisi_)
et le plateau où s’élevait l’église des Saints-Apôtres et qui faisait
partie de la onzième région.
RÉGION XI.--La onzième région était située sur le versant
occidental de la quatrième colline et descendait jusqu’à la vallée
du Lycus. Elle s’étendait jusqu’au forum Bovis (_Ak-Seraï_) où la
douzième, onzième et neuvième régions se rencontraient. La vallée du
Lycus séparait la onzième région de la douzième. Comme la huitième, la
onzième ne touchait pas à la mer.
RÉGION XII.--La douzième région, qui était bordée par le
petit fleuve du Lycus, touchait du côté de l’ouest aux murs de
Constantinople. Elle comprenait tous les quartiers de la septième
colline qui s’étendaient jusqu’aux bords de la Propontide. Le grand
port de Théodose (_Vlanga_) et la colonne d’Arcadius faisaient
partie de cette région.
[Illustration: Pl. 10.
SAINTE-SOPHIE.--Narthex.]
RÉGION XIII.--La treizième région se trouvait sur la pointe
séparée de la ville par la Corne d’Or et qu’on appelait Sycae
(figuiers), l’actuelle _Galata_.
RÉGION XIV.--La quatorzième région comprenait les quartiers
des Blaquernes et se trouvait hors des murs constantiniens. Cette
région était séparée de la dixième région par des terrains vagues qui
longeaient les rives de la Corne d’Or.
II.--LES RUES ET LES FORUMS
Sur la première colline de la ville s’élevait l’ancienne Acropole
construite par Sévère. Dans l’antiquité, on y donnait les jeux publics.
Après la conquête de Constantinople, les Turcs y construisirent le
Serai actuel (_Top Kapou_ ou _Seraï Djedid_).
Une grande rue principale, appelée Mésè, traversait la ville d’un
bout à l’autre. Cette rue commençait à l’Augustéon, grande place,
sorte d’atrium public, à côté de Sainte-Sophie, entouré de portiques à
doubles colonnades, où l’on vendait des livres et qui garantissaient
les passants contre le soleil et la pluie. Du côté oriental de
l’Augustéon se trouvaient les murs du palais avec la grande porte de
Chalké et la porte dite Monothyros. Les colonnades construites par
Constantin ayant été détruites avec le temps, Justinien les avait
reconstruites. Le sol était pavé de grands blocs de pierre. Cette rue
passait du côté nord par l’Hippodrome et, suivant la direction de la
rue actuellement nommée _Divan Yolou_, débouchait dans le forum de
Constantin, au milieu duquel se dressait la colonne de Constantin,
aujourd’hui _Tchemberli-Tach_ ou colonne cerclée, ou colonne brûlée;
ce dernier nom lui venait de ce qu’elle avait été la proie des flammes
dans un grand incendie.
La rue principale, après avoir traversé ce forum, prenait la direction
de la grande place appelée forum Tauri, place de _Bayazid_ et
_Seraskiérat_.
Ce forum contient actuellement la grande tour du feu, _Seraskiérat_,
qui remplace, d’après M. Dethier, la célèbre colonne de Théodose Ier,
conservée jusqu’à Selim Ier et renversée par la tempête, et le monument
nommé Tétradysion qui datait de Théodose II. M. Dethier, qui visita
les fouilles qu’on a faites pendant la construction du Seraskiérat,
a découvert un fragment qui lui a permis de restituer la statue de
Théodose II. Il écrit à ce propos: «Cette statue ne pourra plus être
que celle de Théodose II, car la statue de Théodose Ier, sur le forum
Tauri (comme celle sur l’Augustéon), était à pied et placée sur la
colonne spirale.»
Une grande partie de la rue Mésè était garnie de colonnes et d’arcades
en plein cintre (selon le système de construction de l’époque),
dont l’abri permettait l’étalage des étoffes et des marchandises
précieuses[24].
[24] Ces portiques s’appelaient ἔμβολοι. On voit encore
de nos jours des colonnades semblables dans la grande
rue de _Chahzadé_ qu’on appelle _Direhler Arassi_ et
dans plusieurs villes de Syrie.
Le forum Tauri qui était, et qui est encore aujourd’hui une des plus
grandes places de Constantinople, se trouvait au centre de la ville.
Deux grandes rues descendaient de cette place vers la Corne d’Or;
deux autres venaient du côté de Sainte-Sophie, l’une passant par le
forum de Constantin et l’autre traversant le petit forum de Théodose
et le forum Artopolion. Quelques parties couvertes de ces rues ont
sans doute été englobées dans le bazar actuel (_Tcharchi_); du côté
occidental du forum Tauri, une rue suivait la direction de l’aqueduc de
Valens (_Bosdogan-Kemeri_) et conduisait à l’église des Saints-Apôtres
(_Fatih_).
La rue principale ou rue triomphale, qu’empruntait toujours le cortège
impérial, menait au quartier du Philadelphium (_Chahzade-Bachi_) et
aboutissait à un petit forum appelé forum Amastrianon; là, elle se
divisait en deux rues, dont l’une montait à l’église des Saints-Apôtres
et l’autre, passant près de la citerne de Phocas, descendait au forum
Bovis (_Ak-Seraï_).
Les deux rues conduisant à l’église des Saints-Apôtres se réunissaient
après avoir traversé la place, et conduisaient à la porte de Charisios
(_Edirne-Kapoussou_). La rue qui descendait au forum Bovis en suivant
la route actuelle du tramway, rejoignait au forum Tauri celle qui
descendait du forum Amastrianon. Du forum Bovis, partaient plusieurs
rues qui aboutissaient aux nombreuses portes de la ville. L’une,
suivant la rue actuelle du tramway, conduisait à la porte Saint-Romain;
une autre, gravissant la septième colline, arrivait au forum d’Arcadius
(_Avrat Bazari_), au milieu duquel s’élevait la colonne de ce nom.
D’après le livre des Cérémonies, l’Empereur, en suivant la grande rue,
depuis le palais jusqu’au forum de Constantin, était tenu de faire les
stations suivantes:
1º Grilles de la porte de Chalké;
2º Zeuxippe ou Achille (bain);
3º L’Augustéon;
4º Les voûtes du Milion;
5º Saint-Jean Théologos;
6º Portique près du palais de Lausus;
7º Prétoire;
8º Anti Forum.
Du forum de Constantin au Philadelphium:
1º Macros Embolos de Maurien;
2º Les boulangeries (Artopolia);
3º Forum Tauri;
4º Église de la Vierge Diaconissa;
5º Modios;
6º Philadelphium.
Du Philadelphium jusqu’à l’église de la Zoodochos Pigi (source
vivifiante):
1º Philadelphium;
2º Amastrianon;
3º Forum Bovis;
4º La rue centrale (mésè) du Xérolophos;
5º Première voûte de Xérolophos;
6º Église de Saint-Kallinique;
7º La Monnaie;
8º Exakionion;
9º Carrefour des trois rues où se trouve l’église de Saint-Onésime;
Il tourne ensuite à droite et passe par:
10º L’église de Saint-Jacques-le-Perse;
11º L’église de Saint-Mocius;
12º L’aqueduc;
13º Le portique où est dressée la colonne (Sigma);
14º L’église de la Zoodochos Pigi (_Balouklou_).
La partie de la Mésè qui se trouvait entre le forum de Constantin et
le forum Tauri était appelée Artopolia (les boulangeries). A l’entrée,
s’élevaient deux statues colossales, dont l’une a été retrouvée en
1870, et transportée à Sainte-Irène. Le docteur Mordtmann pense,
d’après les auteurs anciens, comme la chronique pascale, Théophane
et Cédrenus, que les bazars byzantins se trouvaient entre le forum
de Constantin et la grande basilique, tandis qu’aujourd’hui ils se
trouvent vers le nord-ouest de ce forum.
Du forum d’Arcadius, la rue principale conduisait de la première
enceinte de Constantinople à la Porte Dorée, actuellement
_Essé-Kapousou_. (Porte de Jésus.)
Un embranchement de cette rue passait par l’église de Saint-André
(mosquée _Kodja Moustapha Pacha_); un deuxième, passant par l’église
de la Peribleptos (_Soulou Monastir_), conduisait à la Porte Dorée des
murs théodosiens (_Yedi Koulé Kapoussou_). Une autre rue parallèle
allait du forum Bovis à l’église Saint-Jacques-le-Perse (_Hekim-Oglou
Djamissi_) et traversait le quartier d’Exokionion. Le nom d’Exokionion
(hors de la colonne) se changea plus tard en _Exi Marmara_, que les
Turcs traduisirent par _Alti Mermer_ (six marbres).
Ce quartier était sur le chemin de la porte de Pigi ou Pegana (_Silivri
Kapoussou_). D’autres rues faisaient communiquer entre elles les
principales artères. Une rue partant de la porte de Plateia ou porte
Mesa (_Oun Kapani_), se dirigeait vers le Philadelphium, réunissant
ainsi cette partie de la rue principale à la rive de la Corne d’Or.
Un autre embranchement montait vers l’église des Saints-Apôtres,
parallèlement à la première enceinte de la ville. Cette rue, passant à
l’ouest de l’église des Saints-Apôtres, descendait dans la vallée du
Lycus (_Yeni Bagtche_) et de là, par de petites ruelles tortueuses,
arrivait au forum d’Arcadius. D’autres rues longeaient les murailles de
la Propontide et de la Corne d’Or.
Le quartier des Vénitiens était séparé de la ville par un mur dont on
voit encore quelques vestiges et qui amena plus tard les Ottomans à
appeler ce quartier _Tahta Kalé_ (sous les murs). Plusieurs topographes
ont traduit à tort «la tour en bois». A l’est du quartier des Vénitiens
se trouvait celui des Amalfitains et des Pisans. Celui des Amalfitains
ne dépassait pas la porte de Saint-Marc (_Yeni Djami_); celui des
Pisans s’étendait jusqu’à la porte du Neorium (_Bagtche Kapoussou_).
Là, commençait le quartier des Génois qui allait jusqu’à la porte
d’Eugène, tout près du couvent Apologotheton (_Turbé d’Abdul Hamid I_),
où s’élevaient les murs limites de la ville.
Le long de la Corne d’Or, une large bande de terrains s’étendait entre
les murs et le port.
Un grand nombre d’autres rues, très étroites et tortueuses, bordées
de maisons à encorbellement, donnaient à la ville un caractère fort
original.
Outre la Corne d’Or, la ville possédait encore d’autres ports.
On peut citer, sur la Propontide, le port de Julien ou Sophien
(_Kadriga Limani_) et le port de Théodose ou d’Eleuthère (_Vlanga
Bostani_[25]).
[25] Le nom de Vlanga ou Blanca provient selon les uns
d’une princesse nommée Bianca, qui y avait son palais,
et selon les autres de Blaquos qui aurait transformé
l’ancien port en un jardin potager.
Ces deux ports ont été comblés par les terres apportées par les eaux et
par les déblais des fondations nouvelles. Sur l’emplacement du dernier
se trouve aujourd’hui un jardin maraîcher qui produit une grande
quantité de légumes.
Ce port se trouve à l’embouchure de la vallée du Lycus qui commence
sur les collines voisines des murailles. Il naît en dehors de la ville
et en est séparé par une poterne située près de la porte de Sainte
Cyriaque (_Soulou Koulé Kapoussou_) actuellement murée. Les eaux
continuent leurs cours entre la colline où se trouvait l’église des
Saints-Apôtres et celle de Xérolophos. Puis passant par le forum Bovis
(_Ak Serai_), le fleuve arrivait à Vlanga où il se jette à la mer. Les
terres apportées par les eaux avaient déjà, au temps des Byzantins,
comblé une partie du port de Théodose. L’entrée de ce port était
gardée par des grilles en fer fixées à deux tours. Une de ces tours,
nommée Contoscopium, servait à la surveillance du port. Il est probable
que, pendant le siège de Constantinople, les navires génois, venant au
secours des Byzantins, sont entrés dans un de ces ports.
III.--LES ENVIRONS DE BYZANCE
Des champs, des jardins potagers, des prairies entouraient la ville. Le
peuple venait s’y promener. On y voyait de nombreux monastères souvent
désignés sous le nom d’_ayasma_ (lieu sacré). Le monastère appelé
actuellement _Baloukli_ renfermait lui aussi une source sacrée. Les
empereurs, qui habitaient le palais des Blaquernes, villégiaturaient en
été dans les jardins de ces monastères[26].
[26] Ce monastère contient une curieuse image de sainte
Irène. Quand on creusa les fondements de l’église
actuelle en 1833, on découvrit les fondements de
l’ancienne basilique.
Hors de la porte de Xyloporta, un village nommé Cosmidion (_Eyoub_)
s’étendait jusqu’au fond de la Corne d’Or. D’après plusieurs
cartographes du moyen âge, ce village possédait une jolie église,
plusieurs châteaux et des fontaines. Un cirque en bois (xylokerkos)
s’élevait à côté du monastère des saints Cosme et Damien: c’est
probablement de là que vient le nom de Cosmidion. C’est un lieu
sacré pour les musulmans; ils y trouvèrent en effet le tombeau
d’Aba-Eyoub-Ansari, un des compagnons du Prophète, qui vint à Byzance
et y mourut pendant la première grande campagne arabe, en 672 après
J.-C. Tous les musulmans cherchent à faire déposer leur dépouille
mortelle dans les immenses cimetières qui entourent le tombeau du saint.
L’autre rive de la Corne d’Or était peuplée également. Il y avait à
Galatiani (_Sutludje_), un ayasma réputé pour guérir la stérilité et
rendre abondant le lait des nourrices: de là son nom de Galatiani.
Une partie de l’arsenal actuel (_Tersané_)[27], qui se trouve près
de Haskeuy, était appelée autrefois Paraskeuè et aussi Keramidia
(quartier de _Piri Pacha_), parce que l’on y fabriquait des briques et
des tuiles. Sur la hauteur s’élevait Sainte-Paras Kévi. Près de là se
trouvait _l’Ok Meidan_ (place aux flèches), une plaine où les anciens
Turcs s’exerçaient au tir à l’arc.
[27] Les Turcs ont tiré ce nom du mot _Darcina_, dont
les Espagnols se servent pour désigner les chantiers.
L’origine de ce mot paraît être Dar-u-ssnaa, mot arabe
qui signifie atelier.
Galata, jadis une des quatorze régions de Byzance, fut habité dans
la suite par les Génois. C’était une citadelle entourée de murailles
percées de douze portes et garnies de plusieurs tours. Ces portes
étaient appelées par les Turcs, 1, _Tophané Kapoussou_; 2, _Azeb
Kapoussou_; 3, _Kutchuk Koulé Kapoussou_; 4, _Buyuk Koulé Kapoussou_;
5, _Meit Kapoussou_; 6, _Kurkdji Kapoussou_; 7, _Yag Kapan Kapoussou_;
8, _Moumhané Kapoussou_; 9, _Kiredj Kapoussou_; 10, _Egri Kapoussou_.
Les portes des murs de séparation s’appelaient: 1, _Kutchuk Karakeuï
Kapoussou_; 2, _Mikhal Kapoussou_; 3, _Meïdanjik Kapoussou_; 4, _Klisee
Kapoussou_; 5, _Itch Azeb Kapoussou_; 6, _Sarik Kapoussou_.
Le nom de Galata vient, d’après quelques auteurs, des vacheries qui y
existaient autrefois. On l’appelait aussi Sycae (figuiers), à cause des
figuiers qui y poussaient en grand nombre. Certains auteurs attribuent
l’origine du nom de Galata aux Gaulois qui y résidèrent et que les
Grecs appelaient Galates, mais cela ne semble pas très fondé, et
l’étymologie la plus vraisemblable paraît être celle qui s’explique par
les vacheries de Galata (lait). On l’appelait aussi Justinianopolis.
Quand il fut indépendant de Byzance, Galata devint une place forte.
[Illustration: Pl. 11.
SAINTE-SOPHIE.--Galeries supérieures du Gynécée.
SAINTE-SOPHIE.--Arcades supportant les galeries supérieures.]
Sur le point le plus élevé des murailles se dressait une tour nommée
Tour du Christ (_Galata Koulessi_). Quoique la partie supérieure en
ait été démolie, la tour a été conservée jusqu’à nos jours. Elle avait
été construite sous Zénon (474-491), puis surélevée à deux reprises en
1348 et en 1446. La tour possède aujourd’hui un escalier en pierre, de
146 marches prises dans l’épaisseur du mur et comprend intérieurement
cinq grands paliers en bois. Au sommet de la tour s’élevait une croix.
Un incendie détruisit le toit en 1794; le monument fut ensuite réparé
sous le règne du sultan Sélim. En 1824, devenu encore une fois la proie
des flammes, il fut réparé par le sultan Mahmoud. La tour n’a plus son
toit primitif. Elle est aujourd’hui occupée par des gardes chargés de
veiller aux incendies.