La flotte ottomane, formée de nombreux petits voiliers construits ou

achetés à la hâte, ne pouvait franchir la Corne d’Or, que barrait la

fameuse chaîne. Le grand canon, posté d’abord en face de la porte

Caligaria, fut transporté plus tard près de la porte Saint-Romain,

qui en tira son nom actuel de _Top Kapou_. Deux autres canons lançant

des pierres de 75 kilogrammes y furent également placés, 14 batteries

de petit calibre étaient rangées depuis la Xyloporta jusqu’à la Porte

des Sept-Tours. Un fossé large et profond rempli d’eau protégeait les

murailles. Giustiniani, le chef des Génois, se tenait avec ses troupes

à la porte de Charisios. Près de lui, les murailles étaient défendues

par Théodore de Carystos et les frères Brochiardi. Les Vénitiens, sous

les ordres de Girolamo Minotto, tenaient garnison autour du palais

de Constantin. Les environs des Blaquernes et de la porte Caligaria

étaient surveillés par le cardinal Isidore, qui commandait les Romains

et les Chiotes. Théophile Paléologue, le Génois Maurice Cattaneo et le

Vénitien Fabrice Cornaro, gardaient les murailles situées entre le

château de l’Heptapyrgion (sept tours) et la porte Saint-Romain. On

trouvait, à la porte de Pigi, le Vénitien Dolfino; entre la porte des

Sept-Tours et la mer de Marmara, des Vénitiens et des prêtres byzantins

sous les ordres de Jacques Contarini; au palais de Boucoléon, des

soldats catalans commandés par Pedro Juliano; sur les murailles de la

Corne d’Or, des Crétois et des soldats grecs sous les ordres de Lucas

Notaras. Le phare de la Corne d’Or était gardé par les Vénitiens. Près

de l’église des Saints-Apôtres, on avait constitué une réserve composée

de plus de 700 prêtres armés, que commandaient Démétrius Cantacuzène et

Nicéphore Paléologue.

Avant de commencer l’attaque, le Sultan avait envoyé Mahmoud Pacha

(devenu plus tard grand vizir après la prise de Constantinople),

auprès de l’Empereur pour le sommer de rendre la ville afin d’éviter

l’effusion du sang. L’Empereur refusa. A l’aube du 6 avril 1453

retentit le premier coup de canon, suivi bientôt d’une canonnade

générale. Une grande terreur se répandit dans toute la ville.

Pour charger le gros canon, il ne fallait pas moins de deux heures,

de sorte qu’on ne pouvait tirer que huit à dix coups par jour. Les

projectiles pesaient 600 kilogrammes. Quatre autres canons, coulés

par les ingénieurs turcs, Saroudja et Mousslihiddin, jetaient des

projectiles moins lourds.

Tous ces canons dirigeaient leur feu sur les deux extrémités de la base

d’un triangle fictif prise sur la partie la plus faible des murs, afin

d’ouvrir des brèches, et de tirer ensuite sur le sommet de ce triangle.

Cette tactique n’était alors connue que des Byzantins, et ils pensèrent

qu’un traître l’avait enseignée à l’ennemi. Les brèches et les parties

démolies étaient d’ailleurs réparées avec une activité surprenante.

Pendant que les Ottomans faisaient pleuvoir une pluie de flèches sur la

muraille, d’autres soldats cherchaient à creuser des souterrains sous

les fossés des remparts. Les béliers battaient les portes avec fureur,

pendant que les quatre fameuses tours mobiles[9] s’approchaient des

murs.

[9] Ces tours, fréquemment employées au moyen âge,

étaient construites en charpente solide, on les montait

sur des roues, et l’extérieur était capitonné à l’aide

de plusieurs couches de peaux qu’on mouillait pour

offrir plus de résistance au feu lancé par l’ennemi.

Elles contenaient intérieurement des soldats et des

matières explosibles, du bois, des buissons pour

combler les fossés. Elles étaient munies d’un pont qui

permettait de passer sur les murs.

Une de ces tours placée près de la porte Saint-Romain avait occasionné

beaucoup de dégâts; l’ennemi réussit à l’incendier à l’aide du feu

grégeois. Le gros canon éclata un jour pendant le tir et tua Urbain,

son constructeur. Instruits par cet accident, les assiégeants

mouillèrent désormais les canons avec de l’huile après chaque coup et

les laissèrent se refroidir.

Les ouvriers terrassiers perçaient des galeries souterraines qu’ils

consolidaient avec des madriers de bois; ils purent arriver ainsi

jusqu’aux fondations des murailles. Mais les Byzantins avaient entendu

le bruit des pioches; ils creusèrent des contre-mines et enfumèrent les

Turcs qui durent se retirer. On jetait sur les Ottomans qui tentaient

d’escalader les murailles, d’énormes blocs de pierre, des torches

enflammées et surtout du feu grégeois[10].

[10] Le feu grégeois avait plus d’une fois sauvé

Byzance; c’était un explosif qui prenait feu au contact

de l’eau. On l’obtenait en mélangeant de la poudre

à canon et du pétrole avec une matière résineuse.

Toutefois la fabrication de cette poudre était tenue

secrète. On y ajoutait probablement de la chaux vive

qui, au contact de l’eau dégageait de la chaleur en

quantité suffisante pour enflammer la poudre. Ce

feu, fort connu des Byzantins, était, selon quelques

historiens, d’origine arabe.

[Illustration: Pl. 7.

SAINTE-SOPHIE.--Vue générale prise du côté de l’Hippodrome.]

Tout l’effort de l’ennemi se portait sur les murailles du côté de la

terre. Les assauts se multipliaient, mais sans résultat. Mehmet

estima nécessaire la coopération de la flotte, que la grande chaîne

empêchait de pénétrer dans la Corne d’Or.

Le Sultan attachait une grande importance à sa flotte; elle devait

arrêter les secours que la ville pourrait recevoir du dehors. Pourtant,

d’après les historiens, cette flotte n’était pas considérable:

elle n’était composée que de petites embarcations, de voiliers, de

transports et de galères à une seule rangée de rames. Elle était

commandée par un Bulgare devenu musulman, qui s’appelait Balta-Oglou

Suleiman bey.

La flotte ottomane était d’abord restée dans le petit port de

Balta-liman[11], au Bosphore. Au début du siège, postée d’abord près

de _Dolma Bagtché_, elle leva l’ancre pour attaquer les navires qui

étaient rangés derrière la chaîne, mais la défense énergique des

Byzantins et les effets désastreux du feu grégeois l’obligèrent à

reculer. Averti par les voiliers turcs venus à la hâte de l’Hellespont,

que de grands navires génois et vénitiens arrivaient au secours de la

place, le Sultan donna l’ordre à la flotte de se former en ligne pour

défendre l’entrée du port.

[11] Ce nom vient de Balta Oglou, amiral turc.

La bataille navale qui eut lieu se termina par la victoire de l’ennemi,

dont les vaisseaux purent pénétrer dans le port[12] avec 5.000 hommes

de renfort. Selon les historiens grecs, ces navires, au nombre de

cinq, avaient des bordages très élevés, ce qui leur permit d’écraser

les petites galères ottomanes et d’incendier au moyen du feu grégeois

une partie considérable de la flotte turque.

[12] D’après quelques historiens turcs, qui semblent

avoir copié les auteurs étrangers, ce port serait celui

de la Corne d’Or, mais cela paraît bien improbable. En

effet, si l’on avait démonté la chaîne de ses flotteurs

pour laisser passer les vaisseaux grecs, on n’aurait pu

la remettre assez rapidement pour empêcher les galères

ottomanes de pénétrer à leur suite. Selon un manuscrit

turc trouvé dans la bibliothèque de Sainte-Sophie, les

navires grecs n’auraient été que deux, et le port dans

lequel ils purent entrer, serait celui de Théodose,

ou Julien, sur les bords de la Marmara. Cette version

paraît d’autant plus vraisemblable que ce port étant

protégé par des tours et des portes en fer, les navires

de secours pouvaient y entrer facilement sans être

obligés de courir le risque de livrer bataille au large

pour gagner la Corne d’Or.

Ils parvinrent assez facilement à pénétrer dans le port. Le Sultan,

qui du rivage assistait au combat naval, était très excité. Il alla

jusqu’à pousser son cheval dans la mer, vers une galère qui luttait à

une courte distance du bord près de Makri Keuy.

Cette victoire navale de l’ennemi, les réparations actives que les

assiégés apportaient aux murailles, la destruction des tours mobiles

avaient fortement abattu le courage des Ottomans. C’est à ce moment que

l’Empereur byzantin demanda à traiter, offrant un tribut annuel au cas

où le siège serait levé.

Un divan se réunit. Le grand vizir, Halil pacha, que plusieurs chefs

accusaient de connivence avec les Grecs, conseilla au Sultan de faire

la paix. Il alléguait que l’Europe enverrait certainement des secours.

Mais Saganos pacha, beau-frère du Sultan, Molla-Mehmed-Gurani et le

vénérable cheïkh Ak-Chemsuddine voulaient qu’on continuât la guerre.

A leur avis, l’Europe se désintéressait de l’Orient et Constantinople

devait certainement tomber sous peu entre les mains des musulmans.

Ak-Chemsuddine, que les musulmans considèrent encore comme un Véli

(saint), avait prédit la date de la prise de Constantinople en prenant

dans un verset du Coran le mot بلدة طيّب (jolie ville), dont les

lettres, considérées comme chiffres à la manière arabe, donnaient la

date de l’Hégire 857, qui correspondait à l’année 1453. Il répétait

au Sultan les louanges du Prophète. «Constantinople sera absolument

conquise par les musulmans. Quel magnifique prince que le conquérant,

quelles excellentes troupes que son armée, le prince et ses soldats,

qui prendront cette jolie ville.» Les propositions de paix furent

rejetées.

Le Sultan avait songé d’abord à briser la chaîne pour entrer dans le

port et forcer les murailles qui, de ce côté, étaient plus vulnérables

qu’ailleurs, mais il dut abandonner ce plan. Il décida ensuite de faire

traîner les galères par-dessus les collines qui entouraient Galata,

pour les amener dans la Corne d’Or. On construisit une route d’une

longueur de deux lieues allant de la vallée de Dolma Bagtché à la

vallée de Kassim pacha, et qui aboutissait à la Corne d’Or. On plaça

des madriers enduits de graisse et d’huile. En une nuit, plus de 70

bâtiments de différentes grandeurs furent traînés sur cette route par

des hommes, des bœufs et des chevaux. Les voiles déployées et gonflées

par un vent favorable, facilitèrent beaucoup le travail. Ce dut être

un spectacle grandiose que celui de ces milliers d’hommes travaillant

dans la nuit tout le long de cette route, au son des tambours, sous la

clarté vacillante des torches. Au matin, les galères étaient rangées

dans la Corne d’Or, derrière la chaîne.

Cet audacieux coup de main surprit douloureusement les Byzantins; il

leur fallut garnir d’une partie de leurs troupes les murailles de la

Corne d’Or qui, jusque-là, avaient pu rester sans défense. Giustiniani,

le fameux chef génois, résolut d’incendier la flotte ottomane, et s’en

approcha vers la nuit. Mais les Turcs, avertis par des Génois qui

servaient à tour de rôle dans les deux camps, étaient sur leurs gardes.

Le vaisseau que montait Giustiniani fut coulé par un énorme boulet de

pierre. La plus grande partie de l’équipage fut noyée; quant au chef

génois, vêtu d’une cotte de mailles, il put saisir une bouée et se

sauver dans une barque.

Désireux d’occuper à lui seul la Corne d’Or, le Sultan décida de couler

sans distinction de nationalité tous les bateaux génois, vénitiens et

byzantins qui se trouvaient dans le port: à cet effet, il fit installer

sur les hauteurs de Kassim pacha et de Péra des mortiers de son

invention qui lançaient, par un tir indirect, des projectiles sur les

navires abrités derrière Galata.

Malgré les protestations des Génois, plusieurs bateaux furent ainsi

coulés, et le Sultan devenu maître du port, établit sur la Corne

d’Or un large pont construit à l’aide de tonneaux attachés les uns

aux autres et recouverts de madriers. Une trentaine d’hommes pouvait

y marcher de front. Un des chefs vénitiens essaya de brûler ce

pont, mais la surveillance incessante des Ottomans fît échouer ce

projet. Enfin, après cinquante jours de siège, l’artillerie ouvrit

une large brèche près de la porte Saint-Romain. Plusieurs tours

furent abattues. Les pierres comblaient déjà en partie le fossé. Du

côté de la mer, les murailles étaient menacées par les galères qui

bombardaient continuellement la ville, mais sans grand résultat, car

les projectiles[13], qui étaient pour la plupart en marbre taillé,

n’occasionnaient pas de dégâts importants.

[13] On voit encore aujourd’hui, sur les murs où on les

conserve comme souvenirs, des boulets de ce genre.

Le Sultan envoya Sfendiar-Oglou, son gendre, auprès de Constantin;

il lui proposait une seconde fois de se rendre, et lui offrait une

principauté: «Il ne faut pas, disait-il, verser le sang inutilement».

Les hauts dignitaires, découragés, pressaient l’Empereur de capituler,

mais celui-ci répondit qu’il défendrait, jusqu’au dernier homme,

la ville que Dieu avait confiée à sa garde. Tout ce qu’il pouvait

faire était de payer une indemnité au Sultan, à condition qu’on lui

laisserait la ville. Mehmet ordonna alors pour le 24 mai 1453 un assaut

général par terre et par mer. Il promit à l’armée un grand butin et aux

soldats qui monteraient les premiers sur la muraille des récompenses

telles que _timars_ et _sandjaks_ (sortes de pension); les fuyards

seraient exécutés. Pour exciter le fanatisme des soldats, des derviches

parcouraient les camps en faisant des prières. On entendait partout ces

mots, cri de guerre insigne de l’islam: «Il n’y a d’autre divinité que

Dieu et Mahomet est son prophète.»

La veille du jour fixé, le Sultan prescrivit une illumination générale,

(appelée _moum donanmasi_). Ce lundi soir, Constantinople se trouva

au milieu d’un cercle de flammes. Dans toutes les lignes, autour des

murailles, sur les galères près de la Corne d’Or et sur la Propontide,

sur les hauteurs de Péra, des torches imbibées d’huile, des bûchers de

bois résineux brûlaient continuellement. Les lances des soldats étaient

munies de flambeaux. Les soldats chantaient, dansaient, faisaient des

prières. Les cris des ottomans qui célébraient à l’avance la prise de

Constantinople arrivaient jusqu’au centre de la ville.

Les assiégés, qui se croyaient en présence d’une armée fantastique,

étaient frappés de terreur. Ils se prosternaient en pleurant devant

l’image de la sainte Vierge. Constantin pourtant ne perdit pas son

sang-froid; il parcourut tous les postes, ranimant le courage des

soldats. Giustiniani fit réparer les fortifications, et creuser de

larges fossés derrière la porte Saint-Romain qui venait d’être détruite

par les projectiles ottomans. Il fit élever à la hâte de nouveaux

remparts, mais les sages dispositions de ce brave et noble étranger

étaient sans cesse contrariées par la jalousie des chefs grecs et

surtout par Lucas Notaras, premier ministre de l’Empereur. Notaras,

qui se trouvait à la tête des défenseurs des murs de la Corne d’Or,

avait même refusé de donner à Giustiniani les canons dont il avait

besoin. Ces deux chefs ne cessaient de s’insulter. L’Empereur, pour les

réconcilier, dut leur montrer le danger que courait la ville. En même

temps, les discussions religieuses continuaient de plus belle dans la

capitale. Tel était l’état des assiégés.

Au moment de l’attaque, les Ottomans furent arrêtés par la nouvelle

qu’une armée composée de Hongrois et d’Italiens venait au secours de

Constantinople. Frappés d’inquiétude, ils restèrent deux jours dans

l’inaction, attendant les événements. On a attribué la paternité de

cette fausse nouvelle au grand vizir Halil pacha, qui l’aurait répandue

pour permettre aux Byzantins de gagner du temps, mais les historiens

turcs ne sont pas d’accord à ce sujet. Mehmet avait d’ailleurs prévu

cette éventualité d’une surprise par une armée de secours et avait

laissé une partie de ses cavaliers pour couvrir l’arrière-garde. Il

avait même prévu une guerre avec l’Europe à la suite de la prise de

Constantinople. Pendant deux ou trois jours néanmoins, l’armée se tint

sur le qui-vive.

Tandis que les Ottomans priaient, un orage éclata sur la ville,

accompagné d’éclairs et de coups de tonnerre; la foudre tomba et le

ciel apparut tout rouge. Ce phénomène ranima l’espoir de l’armée

ottomane, cependant qu’il démoralisait l’armée byzantine. Un certain

nombre de Byzantins quitta même la ville, passa au camp ennemi et

embrassa l’islamisme.

La veille du 29 mai 1453, jour de la prise de la ville, l’ordre d’une

attaque générale décisive fut donné pour la seconde fois par le Sultan.

Ce dernier parcourut les rangs des soldats, les encourageant par des

discours et leur citant des versets du Coran. L’Empereur, enflammé du

même zèle que son rival, visita les postes de défense, assista à une

grande cérémonie de communion générale à Sainte-Sophie et rentra dans

son palais d’où il surveillait les mouvements de l’ennemi.

Le mardi matin 29 mai 1453, dès l’aube, les _sours_ (trompettes en

corne), les timbales, les _naccaras_ (petits tambours), donnèrent

le signal de l’assaut. Les Ottomans avaient choisi leurs points

d’attaque entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios. Les

canons tonnaient, une pluie de flèches tombait de part et d’autre. Les

Ottomans, après avoir comblé les fossés avec de la terre, des pierres

et des fascines, grimpèrent sur les murs au moyen de hautes échelles.

Les cris des blessés se mêlaient au bruit des _davouls_ (grosses

caisses) et des ourha (hurrah)[14] (frappe, va donc). Une lutte

terrible se livrait le long des murailles, du haut desquelles on jetait

sur les assiégeants de grosses pierres et de l’huile bouillante. Les

_sours_ des tchavouches (officiers d’ordonnance) faisaient entendre par

intermittence leurs sons lugubres. A l’intérieur de la ville, toutes

les cloches des églises sonnaient sans interruption.

[14] Ce mot, qui a été changé en hourra, est le cri

de guerre des armées européennes, tandis que chez les

Turcs ce mot a disparu pour faire place au cri Allah!

Allah! (Dieu! Dieu!)

Du côté de la Corne d’Or, le feu grégeois flottait sur l’eau en traçant

des sillons. On jetait des vases remplis d’explosifs sur les galères

ottomanes qui approchaient des murailles. Une épaisse fumée entourait

la ville. Du côté de la terre, le vent du nord s’était élevé, poussant

vers les assiégeants des tourbillons de fumée qui les aveuglaient.

Tous les soldats turcs étaient au pied des murailles. La lutte se

poursuivait avec acharnement.

Un nommé Hassan Oulou-Abatli (de la ville d’Oulou Abad), portant

son bouclier et son pala (sabre à large lame recourbée) escalada la

muraille d’où il fut précipité à coups de pierres. Dix-huit soldats

qui l’avaient accompagné gisaient au bas du mur. Le blessé se releva

soudain et, pris d’une rage extraordinaire, escalada à nouveau la

muraille, mais une énorme pierre jetée du haut d’une tour voisine

le renversa et le tua[15]. Le combat continuait depuis plus de deux

heures. De larges brèches avaient été pratiquées entre la porte

Saint-Romain et la porte de Charisios. Les historiens européens

rapportent qu’à ce moment, Giustiniani blessé grièvement par une flèche

se décida à quitter la ville malgré les supplications de l’Empereur, et

qu’il se rendit sur une de ses galères à Galata, d’où ses compatriotes

suivaient tranquillement les phases du combat. La lâcheté du chef grec

aurait démoralisé les troupes et contribué à la chute de la ville.

D’après d’autres historiens, Giustiniani était déjà blessé au moment

où les Ottomans pénétrèrent dans la ville par une porte qu’on avait

négligé de fermer près de la porte de Charisios, et il se serait

sauvé à bord de son navire qui se trouvait dans le port du côté de la

Propontide. Cette version paraît plus vraisemblable, car la Corne d’Or

était gardée par les galères turques et le passage était impossible.

[15] Hammer dit que ce soldat était un janissaire,

mais, comme son nom d’Oulou Abad l’indique, c’était un

Turc originaire d’un village de l’Asie Mineure.

Cinquante soldats turcs entrèrent par la petite porte appelée

Kerkorporta, qu’on avait négligé de murer. Mettant à profit le

trouble qu’éprouva l’ennemi en les apercevant sur ses derrières, les

Ottomans montèrent sur les murs déserts et pénétrèrent dans la ville

par les différentes brèches restées sans défenseurs. Les fuyards se

précipitaient vers les rivages de la Corne d’Or et de la Propontide.

Les clefs des portes avaient été jetées à la mer avant la surprise de

l’ennemi. La plupart des Grecs se précipitèrent vers Sainte-Sophie, se

rappelant la légende d’après laquelle un ange devait descendre du ciel,

donner un sabre à un vieillard près de l’Hippodrome, à la suite de

quoi les Turcs seraient tous repoussés. Mais aucun miracle ne vint

sauver les Byzantins et bientôt, du côté de la Corne d’Or, les Ottomans

envahirent la ville par différentes portes.

[Illustration: Pl. 8.

SAINTE-SOPHIE.--Nef centrale.]

Pendant qu’une partie des troupes occupait les murailles situées

entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios, les janissaires

couraient vers le palais impérial. Constantin Dragasès, averti par

ses gardes, voulut prendre la fuite, mais il fut surpris en route par

un détachement de soldats turcs qui luttaient avec les Grecs. Ivre de

fureur et de vengeance, l’Empereur se précipita sur un Turc déjà blessé

qui, faisant un dernier effort avant de mourir, renversa inanimé le

dernier empereur des Byzantins.

Comme dans toutes les guerres de l’époque, la ville fut livrée au

pillage. Les églises voisines des murailles, comme Saint-Jean-Baptiste,

dans le quartier de Petra Palaea et l’église de Chora (actuellement

mosquée Kahrié) furent saccagées. Mais le dernier pillage de Byzance

par les Turcs est de beaucoup dépassé en horreur par le pillage des

croisés.

Un certain nombre de fuyards byzantins s’échappèrent sur des

embarcations après avoir brisé les portes, et passèrent à Galata qui

était restée neutre pendant la guerre. D’autres parvinrent à se sauver

sur des bateaux et gagnèrent la Propontide. Environ 10.000 personnes

s’étaient réfugiées à Sainte-Sophie; les portes avaient été fermées,

mais ne purent résister à l’effort terrible des conquérants et bientôt

la foule se rendit en demandant grâce.

Constantinople était conquise après un siège de cinquante-quatre jours,

le mardi 29 mai 1453 (vingtième jour de Djemaziel Akhir de l’Hégire

857). Une légende rapporte que des prêtres grecs étaient occupés à

frire des poissons dans le monastère de Balouclou, lorsqu’on vint

leur annoncer que la ville était tombée aux mains des Ottomans. Les

religieux répondirent qu’ils n’y croiraient que si les poissons à

moitié frits sautaient dans un bassin voisin. Les poissons sautèrent,

dit la légende, et l’on montre encore aujourd’hui, dans le bassin, des

poissons rouges d’un côté et noirs de l’autre. Ce récit, qu’on retrouve

partout, paraît bien invraisemblable, car ce monastère, situé hors des

murs, était certainement occupé par des soldats turcs. De plus, il

est peu probable que, dans un pareil tumulte, les prêtres se soient

tranquillement livrés aux soins de la cuisine.

Lorsque les Ottomans eurent occupé tous les quartiers de la ville et

rétabli l’ordre en désarmant les dernières résistances, le sultan

Mehmet II fit une entrée triomphale dans la ville conquise. Il y

pénétra par la porte de Charisios avec son escorte et, par les grandes

rues et les places ornées de statues, se rendit à Sainte-Sophie.

Là, il descendit de cheval et entra dans le temple[16]. Après avoir

contemplé cette merveille du monde, il donna l’ordre de la transformer

en mosquée. Puis, il visita les palais impériaux qui étaient pour

la plupart depuis longtemps déserts. Ces ruines le remplirent d’une

profonde tristesse et on raconte qu’il récita ce distique persan: «Le

hibou chante le Nevbet[17] sur le tombeau d’Afrasiab, l’araignée fait

le service de «Perdedar»[18] dans le palais de l’empereur.»

[16] On raconte dans plusieurs histoires et dans

les guides que le Sultan entra à cheval dans

l’église de Sainte-Sophie le jour même de la prise

de Constantinople, et qu’il foula des monceaux de

cadavres. Il aurait appuyé sa main tachée de sang

contre une colonne que l’on montre encore aujourd’hui.

Mais, en supposant mortes toutes les personnes que

l’église pouvait contenir, la hauteur de leurs cadavres

n’aurait pu être que de 50 centimètres; le Sultan étant

sur un cheval d’un mètre et demi de hauteur, n’aurait

jamais atteint la hauteur d’une dizaine de mètres à

laquelle se trouve cette prétendue tache de sang.

[17] L’air de tambour que l’on joue tous les jours pour

célébrer l’indépendance.

[18] Celui qui écarte les tentures des portes pour

laisser passer les visiteurs.

Le Sultan fit rechercher le ministre byzantin, Lucas Notaras, qui parut

bientôt et lui offrit le trésor impérial. Aux reproches qui lui furent

adressés pour ne pas avoir consacré ces sommes au bien du pays, Notaras

répondit qu’il les avait gardées pour les remettre à sa Majesté. Le

Sultan, que cette hypocrisie irritait, lui dit:

--Puisque vous vouliez m’offrir ce trésor, pourquoi l’avez-vous gardé

si longtemps?

--Des lettres, envoyées par vos pachas, nous engageaient à résister.

Le grand vizir Halil pacha[19], soupçonné depuis longtemps, fut alors

jeté dans la forteresse des Sept-Tours. Quant à Notaras, il eut sa

grâce et le Sultan lui demanda la liste des grands fonctionnaires

byzantins à qui il accorda des brevets.

Constantinople de Byzance à  Stamboul. · 第 2 / 20 段