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CONSTANTINOPLE

DE BYZANCE A STAMBOUL

LES ÉTUDES D’ART A L’ÉTRANGER

_Collection de Volumes in-8º raisin illustrés._

_Déjà parus_:

=Saint François d’Assise et les origines de l’Art de la

Renaissance en Italie=, par Henry THODE. Traduit de l’allemand

par Gaston LEFÈVRE. 2 volumes illustrés de 64 planches hors texte.

=L’Art Chinois=, par S. W. BUSHELL. Traduit de l’anglais par

H. d’ARDENNE DE TIZAC, conservateur du Musée Cernuschi. 1 vol.

illustré de 208 planches hors texte.

=Constantinople=, De Byzance à Stamboul, par DJELAL ESSAD.

Traduit du turc par l’auteur, 1 vol. illustré de 56 planches hors

texte.

[Illustration: CONSTANTINOPLE.]

DJELAL ESSAD

CONSTANTINOPLE

DE BYZANCE A STAMBOUL

TRADUIT DU TURC PAR L’AUTEUR

_Préface de M. CHARLES DIEHL_

Professeur à l’Université de Paris.

Ouvrage illustré de 56 planches hors texte.

PARIS

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR

6, RUE DE TOURNON, 6

1909

A MON AMI

SÉLAH DJIMDJOZ

PRÉFACE

_On a beaucoup écrit sur Constantinople: des livres brillants, exquis

parfois, le plus souvent un peu sommaires, et des ouvrages d’érudition

austère, peu accessibles, souvent rebutants pour les profanes. Le livre

de Djelal Essad bey tient le milieu entre ces deux sortes d’ouvrages.

C’est ce qui fait son intérêt, son utilité et, en une certaine manière,

sa nouveauté._

_Djelal Essad bey n’est point un savant de profession. Né d’une grande

famille musulmane, il a commencé sa carrière dans l’armée; mais

il avait dès ce moment le goût des études d’art, la curiosité des

monuments du passé. Dessinateur élégant, architecte habile, il fut

chargé, à ce titre, de préparer, pour l’Exposition de Saint-Louis,

les plans du pavillon ottoman. La révolution de 1908 lui permit de se

donner plus pleinement encore aux choses intellectuelles. Il dirige

aujourd’hui, à Constantinople, le journal_ le Kalem.

_Mais si Djelal Essad bey ne prétend pas à être un érudit

professionnel, il est, du moins, fort exactement informé de l’érudition

d’autrui. Son livre est une mise au point tout à fait intelligente et

instructive des résultats essentiels auxquels, depuis cinquante ans,

la science est parvenue dans le domaine des choses de Byzance. Et,

sans doute, on pourra regretter que l’auteur, né musulman, n’ait point

mis davantage à profit, pour des recherches vraiment personnelles,

les facilités qu’il eût trouvées à étudier de près et à fond certains

monuments souvent malaisément accessibles à d’autres. C’eût été, par

exemple, une tâche singulièrement intéressante de relever, dans le

dédale des maisons turques qui avoisinent la mosquée d’Ahmed, ce qui

peut subsister encore des ruines du grand palais impérial, et il eût

valu la peine, ne fût-ce que par quelques sondages, d’entreprendre

quelques-unes des fouilles que Djelal Essad bey signale en passant à

notre attention. Mais ce n’était point là l’objet que se proposait

l’auteur._

_Résumer exactement, classer ingénieusement les informations

scientifiques relatives à l’antique Byzance,--dresser, plus

complètement que ne l’avait fait Mordtmann, la carte monumentale de

l’ancienne capitale des_ basileis,--_la faire revivre enfin à nos

yeux dans son pittoresque détail et son infinie variété, voilà ce que

Djelal Essad bey a voulu faire, et ce qu’il a fait non sans succès.

Assurément--et l’auteur le sait aussi bien que moi--il subsiste dans

ce livre certaines imperfections, certaines inexpériences, quelques

lacunes et quelques erreurs, et on sera tenté, en Occident, de sourire

de certaines préoccupations d’un nationalisme un peu bien ardent. Il

n’importe. En toute sincérité, on peut et on doit dire que Djelal

Essad bey a réussi dans la tâche qu’il s’était donnée. Sans doute, le

spécialiste retrouvera dans son livre bien des choses qu’il sait déjà;

mais les lecteurs moins initiés--et c’est la majorité, je pense--y

apprendront infiniment sur la topographie si difficile et sur les

monuments de l’antique Byzance._

_Ce n’est pas tout. Fort informé des choses musulmanes, très au courant

de l’architecture ottomane, Djelal Essad bey, après les édifices de

la capitale byzantine, a décrit attentivement ceux de la capitale

turque, et ici il a trouvé l’occasion de faire œuvre plus personnelle

et plus originale. Toute cette seconde partie de l’ouvrage est plus et

mieux qu’un résumé d’informations empruntées d’ailleurs. Et si l’on

songe qu’avant la révolution de 1908, de telles recherches n’étaient

ni fort bien vues ni fort encouragées, on appréciera tout ce qu’il a

fallu d’efforts, tout ce qu’il a coûté de difficultés pour faire ces

descriptions précises des édifices, pour rassembler ces informations

souvent inédites sur l’œuvre des grands architectes ottomans, pour

présenter le tableau exact et précis des monuments divers de Stamboul._

_Jusqu’ici, les savants grecs de Constantinople et les savants

d’Occident, Français et Russes, Allemands et Anglais, semblaient s’être

réservé le monopole des recherches sur l’ancienne Constantinople. Il

est intéressant de voir un Ottoman faire à son tour une place à son

pays dans ces études, comme Hamdy-bey la lui a faite, voilà longtemps

déjà, dans le domaine de l’archéologie classique. Et il ne me déplaît

point, je l’avoue, que cette fois encore cet effort intellectuel

s’exprime en notre langue. L’auteur a lui-même traduit l’original

turc en français: le lecteur appréciera à leur valeur, je pense, les

sérieuses qualités de cette traduction. Il saura surtout gré, je

l’espère à Djelal Essad bey de nous avoir donné--ce qui nous manquait

sur Constantinople--un livre bien informé, clair, exact, suffisamment

lisible, qui est plus qu’un simple guide, mais que n’encombre point non

plus un inutile appareil d’érudition, et où revivent, dans leur double

et magnifique développement historique, les splendeurs de Byzance

chrétienne et les merveilles de la musulmane Stamboul._

_CH. DIEHL._

Prinkipo, le 1er août 1907.

Cher Ami,

C’est avec une véritable admiration que je viens de parcourir

votre travail monumental sur Constantinople, qui comble une

lacune trop longtemps ressentie.

Depuis Hammer et Scarlatos Byzantios, depuis un siècle et demi,

personne n’avait osé entreprendre un travail aussi complet,

embrassant la période byzantine et les quatre siècles suivants.

Pendant les dernières années, la topographie byzantine et les

monuments encore debout ont été étudiés à fond par un grand

nombre de savants, qui ont changé complètement l’aspect de cette

branche. Mais l’étude des monuments si importants, élevés pendant

les cinq derniers siècles a enfin rempli les lacunes laissées par

Hammer et Scarlatos. Dans votre travail, vous résumez d’abord les

résultats des explorations sur l’époque antérieure du XVe siècle.

Vous donnez ensuite une description complète et compétente ainsi

que l’histoire exacte des monuments ottomans, objets d’une

admiration générale. Vous avez le mérite de nous présenter un

ensemble de renseignements précieux et correspondant à l’intérêt

toujours croissant pour l’art ottoman.

Veuillez agréer mes remerciements chaleureux et mes félicitations

pour votre œuvre: _exegisti monumentum aere perennius_.

Dr MORDTMANN.

[Illustration: Pl. 1.

PANORAMA DE CONSTANTINOPLE (Entrée de la Corne d’Or).]

[Illustration: Pl. 2.

PANORAMA DE CONSTANTINOPLE.--(Suite.)]

CONSTANTINOPLE

PREMIÈRE PARTIE

A TRAVERS BYZANCE

CHAPITRE PREMIER

PRÉCIS HISTORIQUE

I.--L’HISTOIRE DE LA VILLE JUSQU’A LA CONQUÊTE TURQUE

Byzance[1], capitale célèbre dans l’histoire autant qu’Athènes et

Rome, s’élève sur les hauteurs qui s’étendent entre la Corne d’Or, la

Propontide et le Bosphore.

[1] Byzance a porté successivement les noms de

Byzantion, Nova Roma, Constantinopolis, qui furent

adoptés par les Grecs. Les Arabes l’ont nommée

_Constantinié_ ou _Farouk_ et les Turcs l’ont appelée

_Islamboul Dersaadet_, _Deralié_, mais généralement

on la nomme _Stamboul_, d’après l’appellation grecque

_Stin Polin_, en ville. Le nom d’Islambol a figuré

assez longtemps sur les monnaies turques.

Le mot Bosphore dérive des mots grecs (βοῦς, bœuf, πόρος, passage);

d’après la mythologie grecque, ce détroit aurait été traversé à la nage

par Jo, fille d’Inachus, premier roi d’Argos, que Jupiter avait changée

en génisse et qui avait été confiée à la garde d’Argos par Junon. Le

Bosphore réunit la mer Noire (Pont-Euxin)[2] à la mer de Marmara

(Propontide). Avec ses rives et ses collines pittoresques, il donne à

la ville un charme caractéristique, qui en fait une des plus belles

cités du monde.

[2] Les Phéniciens l’appelaient _Achkenas_, qui

signifiait mer du Nord. Les Grecs ont changé cette

appellation en Euxinos, qui veut dire hospitalier,

quoique la mer Noire ait toujours été une mer

hostile aux navigateurs. Il faut donc prendre cette

appellation au sens euphémique du mot. La mer Noire

était considérée par les Phéniciens comme un abîme de

mort. Le petit village qui se trouve à l’embouchure de

cette mer était appelé par les Phéniciens Charybdis

(la porte de la mort). Son nom actuel de Garibtché

provient peut-être de ce mot phénicien. D’après

l’opinion des anciens, le détroit du Bosphore et celui

des Dardanelles auraient été ouverts par un cataclysme,

probablement au temps du déluge de Deucalion, roi de

Thessalie, fils de Prométhée et de Pandore. C’est le

Noë de la mythologie, comme on sait, qui, seul avec sa

femme Pyrrha, aurait échappé au déluge et repeuplé la

terre en jetant des pierres qui se transformèrent en

hommes et en femmes.

Ses nombreux bassins, ses promontoires qui correspondent exactement à

ceux de la rive opposée, les couches de terrains des deux rives qui

coïncident parfaitement, sembleraient confirmer la tradition antique

d’après laquelle la mer Noire et l’Archipel n’auraient eu, dans les

temps préhistoriques, aucune communication entre eux.

Les terrains et les rochers qui se trouvent dans le Haut-Bosphore,

tendent à prouver d’autre part que le Bosphore a été creusé par une

éruption volcanique. On rencontre, surtout à l’entrée de la mer Noire,

des colonnes basaltiques et des cavernes qui ressemblent aux ruines

d’un immense château. Dans le Bosphore, les courants sont très violents

et les eaux, rejetées d’une rive à l’autre, viennent se briser sur la

pointe du Seraï qui les partage en deux. La longueur du Bosphore est

d’environ 27 kilomètres. La partie la plus étroite a 550 mètres, et la

partie la plus large n’a que 3.000 mètres.

Le nom ancien de Corne d’Or (Chrysos-or, Keras-corne) provient de sa

forme qui est celle d’une corne d’abondance. La Corne d’Or a environ

11 kilomètres de longueur, une largeur moyenne de 450 mètres, et une

profondeur maxima de 45 mètres. Ses rives ne sont pas aussi découpées

que celles du Bosphore. Elles forment un port immense, très favorable

au mouillage des plus grands navires et un asile absolument sûr pour

les petites embarcations.

Ce sont les avantages de cette situation qui ont toujours attiré

l’attention des peuples sur la ville de Byzance.

Byzance a été habitée dès les temps préhistoriques[3]. Les Thraces y

avaient une ville bien avant la fondation attribuée aux Mégariens;

les Phéniciens fondèrent un comptoir à _Moda_ près de Chalcédoine

(_Kadikeui_)[4], village situé en face de Byzance sur la côte

asiatique. Son nom de Chalcédoine provenait du mot phénicien

«Khalki-Don» (nouvelle ville); elle fut appelée ensuite «Prokeratis»

(avant la Corne d’Or). Elle était la capitale d’un petit État qui

comprenait toute la rive asiatique du Bosphore, et elle fut occupée par

l’armée de Darius. Cette capitale passa aux Romains en l’an 74 avant

J.-C., mais Mithridate la leur enleva bientôt. Elle fut prise plus tard

et occupée par Chosroès, roi de Perse (615 et 626 après J.-C.).

[3] On a trouvé dans les environs de Constantinople, à

Maltépé, à Erenkeuy et à Yarim Bourgaz des cavernes,

des tumulus et des instruments en pierre remontant à

l’époque préhistorique. On découvrit autrefois, sur

l’acropole de la ville de Byzance, des constructions

cyclopéennes appartenant au IXe siècle avant J.-C. Tout

cela prouve que Byzance fut habité bien avant les Grecs.

[4] Toutes les appellations données par les Turcs

seront indiquées au cours de l’ouvrage en italique.

_Beïkos_, village situé sur la rive asiatique du Haut-Bosphore, était

déjà connu au temps des Argonautes qui allèrent conquérir la Toison

d’Or en Colchide.

Quant à la fondation légendaire de Byzance par les Doriens, elle

remonte à l’an 658 avant J.-C. Les Mégariens, dit-on, avaient consulté

l’oracle de Delphes sur l’emplacement à choisir pour une nouvelle cité.

L’oracle leur avait répondu: «en face des aveugles». Alors, des colons

de Mégare, dirigés par leur chef Byzas, arrivèrent au Bosphore. Byzas,

en voyant Chalcédoine, leur dit que les aveugles désignés par l’oracle

ne pouvaient être que les fondateurs de cette ville, puisqu’ils

n’avaient pas compris les avantages de la Corne d’Or et lui avaient

préféré l’endroit où s’éleva Chalcédoine. L’emplacement indiqué par

l’oracle était donc la pointe du Seraï. Les colons y construisirent une

ville et, du nom de leur chef Byzas, ils l’appelèrent Byzance. Mais

ce récit qu’on rencontre partout ne doit être considéré que comme une

légende, car les Grecs habitaient déjà cette ville vers le VIIIe siècle

avant J.-C.

La situation avantageuse de Byzance fut la cause d’un développement et

d’une prospérité très rapides, en sorte qu’elle se plaça bientôt au

même rang que les autres villes grecques.

D’abord gouvernée par un roi, Byzance le fut plus tard par

l’aristocratie, puis par l’oligarchie.

Située sur les confins de l’Asie et de l’Europe, elle eut beaucoup à

souffrir des guerres médiques, Darius, roi de Perse, au cours de son

expédition contre la Grèce, franchit le Bosphore près _Anatoli-Hissar_,

le point le plus rapproché entre les deux rives et où se trouvait alors

un temple de Jupiter. Son armée traversa le Bosphore sur un grand

pont de bateaux, et investit Byzance et ses environs. La ville fut

abandonnée par ses habitants et détruite de fond en comble.

Byzance ne resta que peu d’années au pouvoir des Perses; après la

bataille de Platée, en 479, elle fut occupée par Pausanias, chef des

Spartiates. Vers l’an 390 avant J.-C., l’oligarchie de Byzance se

transforma en démocratie. A partir de cette époque, elle commença à

souffrir des luttes intestines et des combats que les principaux États

de la Grèce eurent à soutenir pour leur indépendance. Cimon l’Athénien

enleva la ville aux Lacédémoniens, mais les Athéniens en furent

bientôt chassés. Alcibiade s’en empara par la famine en 408. Mais

une nouvelle victoire, remportée par le Spartiate Lysandre, rendit de

nouveau Byzance aux Lacédémoniens.

[Illustration: Pl. 3.

LES MURS THÉODOSIENS.--Vue du côté des Sept-Tours.]

Ainsi Byzance, colonie encore toute récente, aurait succombé pendant la

lutte entre Athènes et Sparte, si elle n’avait pas penché tantôt vers

l’une, tantôt vers l’autre de ces cités rivales.

Philippe, roi de Macédoine, assiégea Byzance qui avait aidé les

Périnthiens. Ceci décida les Grecs à envoyer au secours des Byzantins

des troupes qui sauvèrent Byzance[5] (340).

[5] Pendant le siège de Byzance par Philippe, au

milieu d’une nuit obscure, la lune, si on doit croire

la légende, apparut au ciel et révéla aux assiégés

l’approche de l’ennemi. C’est probablement depuis

lors que les Byzantins adoptèrent comme emblème le

croissant. Quant aux Turcs, ils l’avaient eux-mêmes sur

leurs drapeaux bien avant la conquête.

A cette époque, toutes les villes de la Grèce, épuisées et ruinées

par les guerres intestines, tombaient en décadence, Byzance seule

conservait son antique splendeur, grâce à ses murailles et surtout à sa

politique qui consistait à se ranger toujours du côté du plus fort.

Pendant les guerres d’Orient, les Romains avaient déclaré la ville

libre, en lui laissant ses lois et en lui assurant les territoires

qu’elle possédait sur les côtes de la mer Noire. Ils se bornèrent

à prélever le droit de péage que les Byzantins avaient l’habitude

d’exiger de tout navire qui traversait le Bosphore.

Pendant plusieurs siècles, Byzance conserva son indépendance. Lorsque

l’empereur Vespasien, plaça sous sa domination les provinces d’Achaïe,

de Lycie, Rhodes et Samos, Byzance aussi fut transformée en province

romaine. C’est à cette époque que saint André vint à Byzance pour

la propagation du christianisme, et c’est à Galata qu’il trouva ses

premiers disciples. La ville garda un certain temps encore son antique

prospérité; mais bientôt un nouvel état de choses vint amener sa ruine.

Septime-Sévère, dans sa lutte contre Pescennius Niger, mit le siège

devant Byzance. Ce siège qui resta mémorable dans l’histoire, dura

trois années. Les assiégés, réduits à la famine, se nourrissaient de

rats, de chats et même de la chair des morts. Les femmes coupèrent

leurs cheveux pour que l’on en fit des cordes à arc. Malgré ses

murailles imprenables, la ville céda pourtant aux horreurs de la famine

et se rendit. Septime fit mettre à mort les défenseurs et retira à

Byzance le droit de cité pour la punir d’avoir soutenu son rival; il

fit raser ses murailles, sans songer qu’il ruinait ainsi le plus fort

rempart de l’Empire contre les Barbares de l’Asie.

Pourtant Septime se repentit bientôt d’avoir détruit Byzance, et sur

les prières de son fils Caracalla, se décida à la restaurer. On éleva

dans la ville des bains, des portiques, des palais. En ce temps-là,

Byzance s’appelait Antonion, nom qui lui venait d’Antonin, père adoptif

de Marc-Aurèle[6].

[6] Le musée de Constantinople possède des fragments de

briques portant l’inscription d’Antoninia.

Entre tous les empereurs romains qui s’efforcèrent d’effacer les traces

des ravages dont Byzance avait souffert, et qui cherchèrent à relever

la ville de ses ruines, Constantin le Grand fut celui qui parvint à lui

donner la splendeur rêvée par ses prédécesseurs. Resté seul maître de

l’Orient et de l’Occident, Constantin accorda aux chrétiens la liberté

religieuse, tout en évitant de persécuter les païens. Il réunit le

premier concile de Nicée (_Isnik_) où l’hérésie d’Arius fut condamnée

et le repos du dimanche proclamé obligatoire.

Mais avec le gouvernement de Constantin s’accentue le régime

monarchique et despotique, jadis contrebalancé par les anciennes

institutions de Rome, qui gênaient souvent l’action de l’empereur.

Constantin, sur les accusations calomnieuses de sa seconde femme,

Fausta, fille de Maximien, avait ordonné la mort de son propre fils

Crispus, né d’une première femme, et celle de Licinius, jeune enfant

de douze ans, fils de sa sœur. Ses propres remords et la vive douleur

de sa mère Hélène l’éclairèrent sur la faute qu’il avait commise; il

découvrit alors les calomnies de Fausta, et la condamna à périr noyée

dans un bain d’eau bouillante.

Beaucoup d’autres personnages de la cour subirent le même genre de

supplice. Une grande terreur régna dans le peuple, qui redoutait de

voir réapparaître l’ancienne tyrannie. Tous ces événements devaient

hâter l’exécution d’un projet que l’Empereur caressait depuis quelque

temps: la création d’une nouvelle capitale. Les tentatives continuelles

des Barbares sur les frontières, tentatives que l’on ne pouvait

facilement surveiller de Rome, rendaient nécessaire la création de

cette capitale. D’autre part, l’Église catholique ayant, malgré

tous les efforts des empereurs romains, établi son siège à Rome, il

n’y avait, pour ainsi dire, plus de place dans cette ville pour la

Majesté Impériale. C’est surtout cette dernière raison qui détermina

Constantin à fonder une nouvelle capitale; depuis le règne de Caracalla

d’ailleurs, les empereurs romains avaient la coutume d’établir leur

résidence où bon leur semblait.

La nouvelle capitale devait répondre à de nombreuses exigences. Il

la fallait assez éloignée pour qu’elle fût à l’écart des événements

intérieurs de l’empire romain, et qu’elle fût cependant abritée contre

les invasions des Barbares.

L’empereur, désireux de réaliser les vœux des Romains, choisit d’abord

l’emplacement de l’ancienne Ilion, patrie des premiers fondateurs

de Rome et que son peuple avait maintes fois essayé de réédifier.

Toutefois les Romains, opposés à ce que l’Empereur y fixât sa résidence

au détriment de Rome, témoignèrent leur mécontentement. C’est pourquoi

Constantin décida de ne pas reconstruire l’ancienne ville et choisit

Byzance qui, par sa situation privilégiée, son commerce, la fertilité

de son sol, ses pêcheries abondantes, répondait à toutes les exigences

d’une capitale.

Byzance, avec ses sept collines, ressemblait beaucoup à Rome.

L’Empereur fit élever des murailles autour de cinq collines; puis,

à l’intérieur, il bâtit des palais, des églises, des thermes, des

aqueducs, des fontaines, un forum, un augustéon, deux grands édifices

pour le Sénat, deux palais pour le trésor, et une rue principale, ornée

de portiques, qu’on appela la Mésè. Toutes ces constructions coûtèrent

des sommes énormes à l’Empire, et comme elles avaient été faites à la

hâte, on eut beaucoup de peine par la suite à empêcher leur écroulement.

Pour orner la nouvelle ville, il fallut dépouiller les plus précieux

monuments de la Grèce et de l’Asie, tels que les anciens temples de

Diane, de Vénus et d’Hécate.

Constantin avait obligé les citoyens romains qui possédaient des

biens en Asie, à venir habiter Byzance, sous peine de ne plus pouvoir

disposer de leurs propriétés. De grands avantages furent promis à ceux

qui viendraient peupler la nouvelle capitale.

Le jour de la dédicace de la nouvelle cité (330), un édit gravé sur

une colonne de marbre lui donna le nom de nouvelle Rome. Depuis

cette date mémorable, chaque année, le 11 mai, on célébra la fête

dite de _Nea Roma_. Toutefois le nom plus flatteur pour Constantin

de Constantinopolis (ville de Constantin) figura bientôt sur les

médailles.

[Illustration: Pl. 4.

RUINES DU PALAIS DE JUSTINIEN.

CHATEAU DES SEPT-TOURS.--Escalier conduisant aux remparts.]

Constantin gouverna son empire avec une grande largeur de vues, mais

sa gloire a été ternie par les cruautés qu’il a commises, et qui ont

inspiré des doutes sur la sincérité de sa conversion au christianisme.

Néanmoins, et en raison des services qu’il rendit à la religion

chrétienne, il fut surnommé le Grand.

L’empire de Byzance ne prit sa physionomie propre qu’après la mort de

Théodose dit le Grand. Théodose en mourant, avait partagé l’Empire

entre ses deux fils, Honorius et Arcadius, qui devinrent l’un empereur

d’Occident, l’autre empereur d’Orient (395). Ainsi le monde romain

fut divisé en deux, bien qu’il continuât à ne former politiquement et

moralement qu’un seul empire.

Byzance ne se trouvait pas sur la route des Barbares d’Occident, elle

possédait en outre des murailles puissantes. Son existence fut donc

plus facile et plus longue que celle de Rome, bien que son histoire

soit remplie par les querelles religieuses, les intrigues de cour, les

troubles de l’hippodrome, et les tristes souvenirs de la dépravation de

ses mœurs.

Byzance fut le siège d’une civilisation qui remplit la moitié de

l’histoire du moyen âge et qui a répandu de vives lumières sur les

peuples voisins.

Le règne de Justinien (527-565) fut pour la capitale une période

d’extraordinaire splendeur. Après les ruines causées par la sédition

Nika (532), l’empereur rebâtit la ville avec une prodigieuse

magnificence, et les grandes églises de Sainte-Sophie et des

Saints-Apôtres montrent, entre bien d’autres édifices, le développement

somptueux de l’art byzantin.

A l’époque de la dynastie macédonienne, Constantinople n’était pas

moins prospère. Ses monuments, ses palais, et surtout ses cérémonies

grandioses en faisaient alors la première ville du monde. Un grand

mouvement littéraire et scientifique animait l’Université de la

capitale. De toutes parts, la jeunesse y accourait pour s’instruire. On

y trouvait tous les manuscrits de l’ancienne Grèce. Il est évident que,

sans Byzance, nous ne posséderions rien des manuscrits et des œuvres de

la Grèce antique.

L’art byzantin rayonnait sur tout l’Orient et l’Occident. Autour de

l’empereur Constantin Porphyrogénète, qui était lui-même un artiste,

les peintres, les architectes, les sculpteurs, les hommes de lettres

se groupaient pour ajouter à la beauté de la ville et enrichir les

bibliothèques.

La savante diplomatie des empereurs Comnènes fit plus tard de Byzance

le centre de la politique européenne et asiatique. Mais elle ne suffit

pas à enrayer la décadence qu’amenaient les troubles intérieurs, la

corruption des mœurs et la misère économique dont souffrait l’Empire

par suite de l’exploitation commerciale étrangère et des folles

dépenses de la cour.

A tous ces malheurs, s’ajoutaient les discordes religieuses qui

séparaient les Grecs et les Latins et qui préparèrent la chute de

l’Empire.

En France, un saint homme, appelé Foulque de Neuilly, avait avec

l’autorisation du pape Innocent III, prêché une quatrième croisade.

Plusieurs comtes et barons formèrent une armée de croisés et envoyèrent

des messagers à Venise pour prier cette république de leur prêter le

secours de ses vaisseaux. Un traité fut signé entre l’armée des croisés

et les Vénitiens. Le doge de Venise, Dandolo, âgé de quatre-vingt-dix

ans, entreprit lui-même la croisade.

A cette époque, régnait à Byzance l’empereur Alexis, qui avait détrôné

son frère Isaac, lui avait fait crever les yeux et l’avait jeté en

prison avec son fils Alexis le Jeune. Ce dernier parvint à s’échapper,

alla trouver le roi des Romains, Philippe de Souabe, qui avait épousé

sa sœur et le décida à envoyer des messagers à Venise avec mission de

détourner les efforts des croisés sur Byzance.

Les messagers dirent, raconte Geoffroy de Villehardouin[7]: «Puisque

vous marchez pour Dieu, pour le droit et pour la justice, à ceux

qui sont déshérités à tort vous devez rendre leur héritage si vous

pouvez... Tout premièrement, si Dieu accorde que vous le remettiez en

son héritage, il mettra tout l’empire de Romanie en l’obéissance de

Rome dont il est séparé depuis longtemps. Après, il sait que vous avez

dépensé tout avoir et que vous êtes pauvres, il vous donnera donc deux

cent mille marcs d’argent et des vivres à tous ceux de l’armée, petits

et grands.»

[7] Poujoulat, _Histoire de la conquête de

Constantinople_.

Venise, qui s’était acquis dans l’Empire byzantin une grande situation

commerciale, voulut augmenter son influence en détournant, à son

avantage, cette croisade sur Byzance. Le 23 juin 1203, la flotte des

croisés, forte de trois cents galères, mouillait devant Constantinople.

Grâce à un incendie qui se déclara aux environs du palais, les

assaillants pénétrèrent dans la ville. L’empereur Alexis prit la fuite

et les Byzantins mirent sur le trône Isaac, père d’Alexis le Jeune, qui

se trouvait parmi les croisés. Les Byzantins conclurent un traité avec

les Latins. Ceux-ci s’établirent à _Galata_.

Le jeune Alexis, couronné à Constantinople, parcourut l’Empire avec

les croisés. Mais son attitude vis-à-vis de ces derniers mécontenta le

peuple, qui mit Murzufle sur le trône. Isaac mourut, et le jeune Alexis

ayant été étranglé, les croisés attaquèrent de nouveau la ville et s’en

emparèrent (13 avril 1204).

Pendant le pillage, Sainte-Sophie fut dépouillée de ses trésors, les

soldats se partagèrent les pierres précieuses, et le grand rideau de

l’église, qui avait coûté des sommes énormes, fut déchiré et mis en

morceaux. Nicétas, un des témoins oculaires de ces événements, raconte

des scènes de sauvagerie inouïe. Les images des saints furent brisés

à coups de pied. Les restes de Justinien, qui reposaient depuis sept

cents ans dans les caveaux de l’église des Saints-Apôtres, furent

dépouillés des bijoux avec lesquels l’Empereur avait été inhumé.

Les grands sarcophages de porphyre rouge ou de brèche verte furent

brisés et les os des Porphyrogénètes jetés au vent. Les plus illustres

monuments de l’art ancien et moderne, qui faisaient la gloire de la

ville, ne trouvèrent pas grâce devant ces nouveaux Vandales. Le palais

des Blaquernes fut saccagé. On peut dire que c’est durant l’occupation

des Latins que l’art byzantin eut le plus à souffrir. Chaque nation

eut son quartier à exploiter. On forma de vastes dépôts des objets

pillés et on distribua le produit à toutes les troupes, au prorata du

grade. Quant aux statues en bronze et en métal des belles époques de

la Grèce et de Rome, qui avaient échappé aux tremblements de terre et

aux incendies, on en fit de gros sous, _de la monnaie noire_, comme on

disait alors. M. Dethier, ancien directeur du Musée impérial Ottoman à

Constantinople, parlant des monuments de Byzance, écrit ce qui suit:

«Les Latins, enlevèrent tous les bronzes, des statues tels que le

Tetradysion et les ornements de la colonne de Justinien Ier avec tant

d’autres, pour en faire frapper de la monnaie. Tout fut détruit, à

l’exception des chevaux de bronze de Lysippe transportés à Venise».

Le nouvel Empire latin fut partagé, suivant le système féodal, en

royaumes, duchés et comtés. Venise qui avait triomphé dans cette

expédition, assura partout son influence et s’établit en maîtresse dans

tout un quartier de la ville.

Les Grecs avaient tout de suite fondé de nouveaux États, en Morée,

à Trébizonde et surtout à Nicée, et ils n’oublièrent jamais leur

but principal, qui était de reconquérir leur empire. Les troubles

intérieurs qu’ils fomentaient et les attaques continuelles des Bulgares

épuisèrent vite l’Empire latin. Enfin Michel Paléologue VIII, qui

régnait à Nicée, eut la bonne fortune de renverser l’Empire latin,

de reconquérir Constantinople en 1261 et de faire revivre l’Empire

grec pendant deux siècles encore. Sous le règne des Paléologues et

des Cantacuzènes, malgré les efforts de quelques empereurs, l’Empire

byzantin ne parvint jamais pourtant à regagner son ancienne prospérité.

Une portion considérable du territoire fut perdue, car les Vénitiens

avaient pris une partie des îles, les seigneurs latins une partie

de la Grèce, les Bulgares une partie de la Thrace; l’Empire grec de

Trébizonde détenait enfin une partie de l’Asie Mineure.

Les troubles intérieurs affaiblissaient l’Empire. L’armée, composée de

mercenaires étrangers, ravageait le pays; d’autre part, les colonies

italiennes troublaient l’État par leurs rivalités et leurs empiétements

continuels. Les controverses religieuses détournaient l’attention

publique des intérêts nationaux. En 1390, Bajazet fit bloquer la ville;

Byzance dut acheter la paix moyennant une redevance annuelle. C’est

alors que les Turcs obtinrent le privilège d’avoir leur mosquée et

leur tribunal dans la ville. En 1422, Murad II assiégea Byzance sans

succès; mais bientôt, et pendant que l’Empire byzantin se débattait au

milieu de ces tristes événements, les armées de Mehmet II envahirent

le territoire byzantin et parvinrent jusqu’aux portes de la capitale

(1453).

Constantinople, depuis sa fondation jusqu’à cet événement d’une si

grande importance historique, avait été assiégé vingt-neuf fois par

différents ennemis: Grecs, Romains, Perses, Avares, Bulgares, Slaves,

Russes, Arabes, Varègues, Latins et Turcs. Sept fois seulement au cours

des siècles elle était tombée entre les mains des assiégeants.

II.--MEHMET II LE CONQUÉRANT

Pendant son premier règne, le sultan Mehmet n’avait pas eu l’occasion

de montrer son énergie. L’opposition du peuple et de ses ministres en

fut la cause. A la mort de son père (1451) il arriva à Andrinople et

monta pour la deuxième fois sur le trône.

Son premier soin fut de mettre à mort son jeune frère et de renvoyer

dans son pays sa belle-mère, fille du roi de Serbie Georges

Brancovitch. Tous les ministres qui avaient aidé Murad à monter pour

la deuxième fois sur le trône tremblaient devant le nouveau Sultan,

car ils craignaient son ressentiment. Mehmet ne leur ayant témoigné

aucune haine, ils n’en furent que plus effrayés. Les ambassadeurs et

les ministres étrangers venus pour le féliciter furent reçus très

froidement. Il renouvela le traité concernant la garde du petit-fils

du prince Suleiman interné chez les Byzantins et donna en paiement à

l’Empereur les revenus de quelques contrées.

Mehmet II eut d’abord affaire aux Caramans qui inquiétaient le pays.

Il résolut donc de marcher tout de suite contre eux, et d’annexer leur

État à l’empire. Le Bey de Caramanie effrayé s’enfuit à Tach-Ili,

tandis que le Sultan faisait une entrée triomphale à Konia. Se voyant

perdu, le bey promit obéissance au sultan et lui donna sa fille. Mais

Mehmet ne laissait jamais une affaire sans qu’elle fût définitivement

réglée. Il voulut imposer au vaincu des conditions plus dures.

Pendant ce temps, l’empereur de Byzance avait fait demander par un

ambassadeur qu’on augmentât la pension d’Orkhan, qui était toujours à

Byzance. Le Sultan, indisposé par les exigences de l’Empereur, renvoya

l’ambassadeur en lui répondant évasivement et donna l’ordre à l’armée

de lever le camp. Lorsque l’armée fut arrivée près de Brousse, il

se produisit un petit incident qui fit une profonde impression sur

l’entourage du Sultan. Les janissaires arrêtèrent le Sultan, pour lui

demander le don de joyeux avènement. Les pachas se montraient inquiets,

mais Mehmet marcha courageusement, seul, vers les troupes, en poussant

son cheval contre les janissaires qui, pour ne pas être écrasés, durent

se retirer du chemin. Le Sultan manda les chefs de ce corps d’élite, et

leur fit donner cent coups de bâton sur la plante des pieds. Cet acte

de vigueur étonna beaucoup les pachas, qui jusqu’alors n’avaient pas eu

l’occasion d’apprécier le caractère énergique du Sultan.

Mehmet quitta Brousse avec toute son armée et se rendit par Ismid

(Nicomédie), jusqu’au Bosphore. Là, il demanda à l’empereur Constantin

Dragasès de lui céder la place de Roumili-Hissar, située en face

d’Anatoli-Hissar. Cette dernière forteresse avait été élevée par le

sultan Bajazet, sur les ruines d’un temple de Jupiter. L’Empereur

répondit au Sultan que l’emplacement de Roumili-Hissar ne lui

appartenait pas, mais était possédé par les Génois (1452). Mehmet,

sans tenir compte de cette objection, fit commencer immédiatement les

travaux d’un fort à _Roumili-Hissar_ par les 2.000 maçons et les 4.000

ouvriers qu’il avait amenés avec lui. En même temps, il donna l’ordre

de réparer la forteresse d’_Anatoli-Hissar_.

Constantin XI, prévoyant le danger qui menaçait la ville, envoya à

Mehmet des ambassadeurs pour conclure un traité et lui offrir un tribut

annuel. Le Sultan leur répondit froidement que son intention n’était

que de barrer le Bosphore aux Génois et aux Vénitiens, qui entravaient

sans cesse le passage des troupes ottomanes. «Mon père, dit-il, empêché

par les Byzantins de franchir l’Hellespont pendant la campagne de

Varna, avait juré d’élever une forteresse à cet endroit du Bosphore; je

ne fais qu’exécuter sa volonté. Dites à l’Empereur que je ne ressemble

pas à mes ancêtres, qui étaient trop faibles et que mon pouvoir atteint

un degré auquel ils ne pouvaient aspirer.»

Il est certain que la construction de ces forts était le pas fait pour

préparer le siège de Constantinople, mais le but immédiat n’était

réellement que d’assurer le libre passage des troupes ottomanes en

_Roumélie_.

Pendant les travaux, les champs et les jardins des environs eurent

naturellement à souffrir des travaux et des pillages des soldats. Une

deuxième fois, Constantin envoya des courriers pour prier le Sultan

de faire cesser les ravages. Mehmet, loin de tenir compte de cette

réclamation, n’arrêta rien et donna même l’ordre de faire paître les

troupeaux sur les champs des Grecs.

Constantin, devinant enfin les intentions du Sultan, sentit le besoin

de changer de langage. Il envoya de nouveaux ambassadeurs à Mehmet

en l’assurant de son amitié. En outre, l’Empereur, qui connaissait

bien le faible des hauts personnages ottomans, leur faisait parvenir

de nombreux cadeaux. Il gagna ainsi à sa cause Halil et Chahabuddin

pachas, qui conseillèrent au Sultan de ne pas mettre le siège devant

Byzance et de se contenter du tribut que lui offrait l’Empereur. Mais

Mehmet, loin de les écouter, les chargea de lui trouver des hommes au

courant de la topographie de la ville, de ses fortifications et de

ses portes.

[Illustration: Pl. 5.

TOUR DE GALATA.

MOSQUÉE DE TOPHANÉ.]

L’Empereur, de son côté, cherchait à gagner du temps. Il espérait

obtenir des secours de l’Europe, et voulait mettre la ville en état de

soutenir un siège qu’il redoutait prochain.

Le fort de _Roumili-Hissar_ fut terminé en quatre mois. On y avait

travaillé jour et nuit. Ce fut une des forteresses les plus redoutables

de l’époque. On plaça de grosses pièces de canon sur la tour la plus

voisine de la mer, qu’on appela la tour de Halil Pacha. Firouz Agha

fut nommé commandant de la forteresse, qui reçut une garnison de 400

janissaires. Tous les navires qui montaient ou descendaient le Bosphore

furent soumis à la visite et à un droit de passage.

Sfendiar bey, gendre du Sultan, à la tête d’un convoi de chevaux et

de troupeaux, ravagea les champs des Grecs, près d’Epibatos, ce qui

occasionna une querelle sanglante. En l’apprenant, le Sultan envoya

des troupes pour châtier les Grecs. Alors les Byzantins fermèrent

toutes les portes de la ville, déclarant prisonniers les Ottomans qui

s’y trouvaient. L’Empereur, changeant d’attitude, alla jusqu’à menacer

le Sultan de rendre la liberté à Orkhan, petit-fils de Suleiman, ce

qui n’eût pas manqué de créer des troubles à l’intérieur de l’Empire

ottoman. Le Sultan se montra fort irrité et somma l’Empereur de lui

remettre la ville, ou sinon qu’il se préparât à la guerre pour le

printemps prochain.

Les mesures de Constantin étaient déjà prises et, aussitôt toutes les

portes furent murées.

Le fort de Roumili-Hissar (nommé fort de Bogaz Kessen) venait d’être

terminé (1452). Le sultan Mehmet, partit de là le 14 août 1452 pour se

rendre à Andrinople, et y terminer les préparatifs de la guerre. En

route, il s’arrêta quelques jours aux environs de Constantinople pour

relever lui-même le plan des fortifications. Le bey Ierbey Tourkhan

fut envoyé contre Démétrius et Thomas, frères de Constantin, qui

gouvernaient alors en Morée, pour les empêcher de venir au secours de

Byzance.

Plusieurs causes morales et religieuses militaient auprès des troupes

en faveur de cette guerre. Tout d’abord, le Prophète avait prédit la

prise de Constantinople. De plus, le souvenir des cruautés exercées sur

les musulmans par les empereurs byzantins comme Nicéphore Phocas avait

excité vivement leur désir de vengeance. Enfin les Ottomans tenaient à

posséder Constantinople pour en faire la capitale du monde.

A peine arrivé à Andrinople, Mehmet étudia les moyens de s’emparer

le plus facilement de Byzance. Il s’entoura d’ingénieurs et d’hommes

capables, se fit décrire la place, dessina lui-même le plan du siège

en indiquant les points d’attaque, l’emplacement des tours mobiles,

des béliers et des catapultes. Sur ces entrefaites, un Hongrois, nommé

Urbain, qui avait été au service de l’empereur de Byzance et qui,

mécontent de son traitement, avait quitté la ville, vint trouver le

Sultan et lui proposa de fondre des canons d’une dimension colossale.

Les deux premiers canons fondus par lui furent placés dans la tour

de Halil Pacha à Roumili-Hissar. A cette époque, les canons étaient

encore très primitifs, car il y avait à peine un siècle qu’on les avait

inventés. Les premiers coups de ces canons furent tirés sur un navire

vénitien qui voulait forcer le passage du Bosphore. Ce navire était

commandé par un capitaine nommé Ricci; il fut coulé immédiatement.

Encouragé par ce succès, le Sultan fit fondre des canons plus forts

qui lançaient des boulets de pierre de 600 kilogrammes à un mille de

distance. L’armée marcha sur Constantinople (février 1453) au son des

tambourins et des grosses caisses. Le grand canon était tiré par 50

couples de bœufs; il fallait 700 hommes pour le diriger et pour établir

les routes sur lesquelles il devait passer.

Tous les petits forts byzantins que l’armée rencontra se rendirent

sans résistance. Il fallut plus de deux mois pour arriver au pied des

murailles de Constantinople.

Constantin, de son côté, avait remis les murs en état et accumulé des

vivres en quantité suffisante pour nourrir les assiégés pendant six

mois. Il avait demandé le secours d’Hunyade et d’Alphonse, roi de

Naples, en leur offrant plusieurs duchés.

On tendit la grande chaîne[8] de l’une à l’autre rive de la Corne d’Or

pour empêcher le passage de la flotte ennemie. On arma les tours et

le sommet des murailles de canons, de balistes et autres machines de

guerre.

[8] Cette chaîne, dont on voit encore aujourd’hui

une partie dans la cour de l’église de Sainte-Irène

(actuellement musée d’armes) était tendue entre Galata

et Stamboul en travers de la Corne d’Or. Ses deux

extrémités se fixaient à deux tours, et le poids de la

chaîne, qui empêchait le passage des navires, était

supporté par des flotteurs.

L’état moral de la ville laissait bien à désirer et allait en

s’aggravant. L’Empereur, qui avait demandé le secours du pape, n’obtint

que des prêtres catholiques pour célébrer la messe selon le rite latin;

à leur tête, se trouvait le cardinal Isidore. Pendant une assemblée qui

se tint à Sainte-Sophie (12 novembre 1452) pour discuter de l’union

des deux Églises, le débat dégénéra en un tumulte terrible. Une partie

de l’assemblée, qui espérait sauver la ville, grâce au secours de

l’Europe, était favorable à l’union. Mais l’autre préférait mourir

plutôt que de changer de dogme et de se soumettre à Rome. Au cours

d’une séance, quelqu’un cria même: «Plutôt le turban que la tiare.»

Tout cela retardait l’arrivée des secours du pape. Les Vénitiens

offrirent cinq grands navires et les Génois, qui occupaient alors Chio,

envoyèrent deux navires avec 700 hommes. La démoralisation régnait dans

la ville. Les uns disaient qu’elle serait prise; d’autres, que les

Turcs arriveraient jusqu’à Sainte-Sophie, mais que là, ils seraient

repoussés. On mura soigneusement plusieurs portes, par lesquelles,

selon les oracles, l’ennemi devait pénétrer.

L’armée ottomane au contraire, soutenue par une foi ardente, marchait

courageusement à l’assaut, dans l’espoir de conquérir la plus belle

ville du monde, et d’allumer prochainement les lampes d’huile sur

les tombeaux des saints musulmans qui étaient tombés au cours des

différents sièges.

Un vendredi après Pâques (1er avril 1453, v.-s.), les Byzantins virent

avec stupeur les turbans des Turcs près des murailles; de la Propontide

à la Corne d’Or, les champs qui se trouvaient en face des murailles

étaient couverts de tentes. Les troupes arrivées de la Turquie

d’Europe avec le sultan Mehmet, furent installées en face de la porte

d’Andrinople et leur front formait une ligne se déployant jusqu’à la

Corne d’Or. Les troupes d’Asie Mineure, qui avaient passé l’Hellespont,

formèrent l’aile droite de l’armée du siège.

Une partie de l’armée, sous les ordres de Saganos pacha, le beau-frère

du Sultan et de Karadja bey, était campée à _Ok Meidan_ (champ des

flèches), situé sur les hauteurs de Kassim Pacha et aux environs de

Péra, afin de surveiller les Génois qui, malgré leur engagement de

rester neutres, secouraient secrètement Byzance. De forts détachements

de cavalerie gardaient l’arrière de l’armée pour éviter toute surprise.

Le Sultan avait établi son quartier général sur les petites collines

situées en face de la porte de Saint-Romain (_Top Kapou_, Porte du

Canon). Les lignes les plus rapprochées des murailles étaient à une

distance d’un mille environ.

[Illustration: Pl. 6.

PORTE MELANDISIA.

PORTE DE RHEGIUM.]

III.--LA PRISE DE CONSTANTINOPLE

Ce siège mémorable commença le 6 avril 1453. Les Ottomans avaient pris

toutes les mesures pour atteindre leur but. Les lignes des assiégeants

entouraient les murailles depuis la porte des Sept-Tours jusqu’à la

Corne d’Or. La partie des murs qui se trouvait entre le palais du

Porphyrogénète et la porte Saint-Romain avait été choisie comme point

d’attaque, car c’était l’endroit le plus faible. Karadja bey commandait

l’aile gauche depuis la Xyloporta jusqu’à la porte de Charisios. Ishak

et Mammoud bey commandaient les troupes campées entre la partie des

murs appelée Myriandrion et la mer de Marmara. L’historien vénitien

Barbaro relate que les Ottomans avaient installé trois bombardes en

face du palais impérial des Blaquernes, deux en face de la porte de

Charisios, quatre en face de la porte Saint-Romain, avec trois autres

grands canons qu’on avait d’abord placés près de la porte Caligaria.

Un parc de siège faisait face à la porte de Pegae ou Pigi (porte de

Silivri).

Les historiens turcs et étrangers ne sont pas d’accord sur les forces

des assiégeants et des défenseurs de la ville. D’après Hammer, l’armée

ottomane était composée de 250.000 hommes dont 100.000 cavaliers. La

marine comportait 18 galères, 48 birèmes et 300 petits voiliers. Le

comte de Ségur ne porte les forces ottomanes qu’à 150.000 hommes et 280

voiliers. Mais, d’après les ouvrages turcs, il n’y avait réellement que

100.000 guerriers, 100.000 porteurs et cochers, y compris les curieux

et les pillards. Quant au nombre des défenseurs de la ville, Hammer

et d’autres prétendent qu’il ne dépassait pas 9.000 soldats dont 3.000

Génois accourus au secours de la flotte byzantine. Celle-ci était

composée de 26 navires dont 3 galères, 3 voiliers génois, 1 espagnol,

1 français et de 6 navires envoyés de Crête. Les navires byzantins

étaient bien montés, bien armés et pourvus de bordages très hauts.

Les murailles de la ville, d’une longueur de 16 kilomètres, exigeaient

au moins la présence de 160.000 hommes en comptant un homme par mètre.

Les portes demandaient à elles seules 20.000 hommes pour leur défense.

Par conséquent, on peut évaluer le chiffre des combattants à 150.000

hommes, dont la plupart étaient armés et prêts à défendre la ville.

Constantinople de Byzance à  Stamboul. · 第 1 / 20 段