UNE ANCIENNE DEMEURE DE L'IMPÉRATRICE

Seuls, peut-être, quelques rares fidèles du régime impérial se

souviennent encore qu'aux temps heureux où elle était la souveraine

radieuse et adulée, l'impératrice Eugénie s'était ménagé, dans le coin

le plus calme et le plus ombreux des Champs-Elysées, une retraite

paisible, toute capitonnée et charmante, où, loin des pompes

officielles, loin du faste des Tuileries, elle pouvait, quand les

exigences de son rôle représentatif lui en laissaient le répit, venir se

délasser du fardeau de la couronne. Un avis brutal de mise en vente

prochaine a rappelé l'attention sur cette demeure.

Après qu'on eut percé, à travers les anciens jardins du palais de

l'Elysée, la rue qui relie le faubourg Saint-Honoré à l'avenue Gabriel,

l'impératrice Eugénie acquit, en 1861, de M. Émile Pereire, qui,

lui-même, avait acheté, en bloc, tous les terrains libres de cet îlot,

un emplacement admirable à l'angle de la nouvelle me de l'Elysée et de

l'avenue Gabriel. Elle y fit édifier cet asile qu'elle désirait pour ses

heures de repos.

On l'orna pour elle avec sollicitude.

La salle à manger fut revêtue d'une merveilleuse boiserie de chêne qui

provenait du château de Bercy, construit par Levot sur les plans du

grand Mansard pour le président Le Malon, et que le passage du chemin de

fer de Vincennes venait justement de faire tomber.

[Illustration: L'escalier d'honneur de l'hôtel Hirsch.]

[Illustration: «Ronde d'enfants», peinture d'A. Jourdan. (Au centre, le

prince impérial.)]

Dans une pièce d'où la vue s'étend sur les arbres, à présent défeuillés,

des Champs-Elysées, l'impératrice s'était arrangé un boudoir blanc et

bleu, garni de meubles de vieil Aubusson, dont elle avait fait sa

retraite favorite. Les murailles en étaient décorées de clairs panneaux

d'A. Jourdan, pastiches de ce dix-huitième siècle affiné, exquis, que la

souveraine affectionnait particulièrement. Sur l'une de ces peintures,

ses yeux clairs durent aimer à se reposer. Elle représente des jeux

d'enfants, une ronde, bien sage, de babys retenus, déjà! par des

respects d'étiquette appris dès le berceau, tournoyant, sans folie,

autour d'une mère ou d'une gouvernante aux petits soins et qui retient

dans ses bras l'un d'eux; or, à celui-ci, le peintre a donné la

ressemblance frappante du prince impérial, alors âgé de cinq ans, bambin

frêle et blond, auquel les autres font comme une petite cour

déférente...

Des années passèrent... En 1873, M. Rouher, agissant comme représentant

de S. M. Eugénie de Guzman, comtesse de Téba, veuve de

Charles-Louis-Napoléon, ex-empereur des Français, et de S. A. Mgr

Napoléon-Eugène-Louis-Jean-Joseph, prince impérial, cédait au baron de

Hirsch, moyennant 2.700.000 francs, l'hôtel de la rue de l'Elysée.

Le baron de Hirsch voyait grand. L'impérial _buen retiro_ ne fut plus

qu'une aile de l'hôtel follement luxueux qu'il bâtit et qui lui coûta la

bagatelle de 6 millions. Ce fut «l'hôtel Hirsch», tel qu'il existe

encore aujourd'hui, après avoir servi de cadre à des fêtes qui

comptèrent parmi les plus somptueuses qu'ait vues Paris.

L'escalier d'honneur--que le prince de Galles, roi actuel de

Grande-Bretagne et d'Irlande, déclarait le plus merveilleux qu'il eût

vu--l'escalier de marbre et de bronze ciselé, engloutit lui seul un

million et le jardin d'hiver du premier étage était fameux parmi les

collectionneurs pour les quatre tapisseries superbes, aux armes de

France, exécutées d'après les cartons de Bérain, qui le décorent. Le

baron n'avait point coutume de lésiner pour ses fantaisies.

On accourut un jour lui proposer une cheminée datant de la Renaissance,

un sobre et beau morceau, qui provenait du château de Montai, et au

front de laquelle un cerf à la ramure d'or semblait son blason parlant

(_hirsch_, en allemand, signifie cerf). Elle vint prendre place dans le

hall.

L'impératrice, un jour, voulut revoir ces lieux où elle avait goûté les

joies de l'existence libre, où elle avait été heureuse Elle visita tout

ce qui demeurait de son ancienne résidence, la salle à manger de chêne,

sa chambre et son petit boudoir bleu. Devant le panneau de Jourdan où

sourit son fils, elle pleura.

--Merci! disait-elle à la baronne de Hirsch, merci d'avoir conservé

ainsi tout cela. Ce boudoir!... On croirait que je viens d'en sortir

hier... Quelles figures vieillies ou évanouies avaient pu se lever, dans

les souvenirs de l'auguste visiteuse, autour de l'effigie de l'enfant

blond... les belles amies d'autrefois... les souriantes femmes des

décamérons fixés par Winterhalter: Mme de Pourtalès, Mme de Galliffet,

Mme de Metternich... tout le passé!...

[Illustration: Cheminée du hall.]

[Illustration: Le «boudoir bleu de l'impératrice, décoré de panneaux

d'A. Jourdan.]

L'Illustration, No. 3278, 23 Décembre 1905 · 第 19 / 40 题