Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades.

Le monde par vos soins ne se changera pas:

Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas,

Je vous dirai tout franc que cette maladie,

Partout où vous allez, donne la comédie;

Et qu'un si grand courroux contre les moeurs du temps

Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

ALCESTE.

Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est ce que je demande

Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande.

Tous les hommes me sont à tel point odieux,

Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.

PHILINTE.

Vous voulez un grand mal à la nature humaine.

ALCESTE.

Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE.

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,

Seront enveloppés dans cette aversion?

Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...

ALCESTE.

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes:

Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,

Et les autres, pour être aux méchants complaisants,

Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

De cette complaisance on voit l'injuste excès

Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.

Au travers de son masque on voit à plein le traître;

Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être;

Et ses roulements d'yeux et son ton radouci

N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici.

On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde,

Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,

Et que par eux son sort, de splendeur revêtu,

Fait gronder le mérite et rougir la vertu;

Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne

Son misérable honneur ne voit pour lui personne:

Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,

Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.

Cependant sa grimace est partout bienvenue;

On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue;

Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer,

Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.

Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures,

De voir qu'avec le vice on garde des mesures;

Et parfois il me prend des mouvements soudains

De fuir dans un désert l'approche des humains.

PHILINTE.

Mon Dieu! des moeurs du temps mettons-nous moins en peine

Et faisons un peu grâce à la nature humaine;

Ne l'examinons point dans la grande rigueur,

Et voyons ses défauts avec quelque douceur.

Il faut parmi le monde une vertu traitable;

À force de sagesse, on peut être blâmable;

La parfaite raison fuit toute extrémité,

Et veut que l'on soit sage avec sobriété.

Cette grande roideur des vertus des vieux âges

Heurte trop notre siècle et les communs usages;

Elle veut aux mortels trop de perfection:

Il faut fléchir au temps sans obstination;

Et c'est une folie à nulle autre seconde,

De vouloir se mêler de corriger le monde.

J'observe, comme vous, cent choses tous les jours,

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours;

Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître,

En courroux, comme vous, on ne me voit point être;

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont;

J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font;

Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville,

Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESTE.

Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien,

Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien?

Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,

Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice,

Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous,

Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?

PHILINTE.

Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure,

Comme vices unis à l'humaine nature;

Et mon esprit, enfin, n'est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours affamés de carnage,

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

ALCESTE.

Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,

Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,

Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!

PHILINTE.

Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.

Contre votre partie éclatez un peu moins,

Et donnez au procès une part de vos soins.

ALCESTE.

Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.

PHILINTE.

Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?

ALCESTE.

Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité.

PHILINTE.

Aucun juge par vous ne sera visité?

ALCESTE.

Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?

PHILINTE.

J'en demeure d'accord: mais la brigue est fâcheuse,

Et...

ALCESTE.

Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas.

J'ai tort, ou j'ai raison.

PHILINTE.

Ne vous y fiez pas.

ALCESTE.

Je ne remuerai point.

PHILINTE.

Votre partie est forte,

Et peut, par sa cabale, entraîner...

ALCESTE.

Il n'importe.

PHILINTE.

Vous vous tromperez.

ALCESTE.

Soit. J'en veux voir le succès.

PHILINTE.

Mais...

ALCESTE.

J'aurai le plaisir de perdre mon procès.

PHILINTE.

Mais enfin...

ALCESTE.

Je verrai dans cette plaiderie

Si les hommes auront assez d'effronterie,

Seront assez méchants, scélérats et pervers,

Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.

PHILINTE.

Quel homme!

ALCESTE.

Je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose,

Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.

PHILINTE.

On se rirait de vous, Alceste, tout de bon,

Si l'on vous entendait parler de la façon.

ALCESTE.

Tant pis pour qui rirait.

PHILINTE.

Mais cette rectitude

Que vous voulez en tout avec exactitude,

Cette pleine droiture où vous vous renfermez,

La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?

Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble,

Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble,

Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,

Vous avez pris chez lui ce qui charme vos yeux;

Et ce qui me surprend encore davantage,

C'est cet étrange choix où votre coeur s'engage.

La sincère Éliante a du penchant pour vous,

La prude Arsinoé vous voit d'un oeil fort doux;

Cependant à leurs voeux votre âme se refuse,

Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse,

De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant

Semblent si fort donner dans les moeurs d'à présent.

D'où vient que, leur portant une haine mortelle,

Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle?

Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux?

Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?

ALCESTE.

Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve

Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;

Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,

Le premier à les voir, comme à les condamner.

Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,

Je confesse mon faible; elle a l'air de me plaire:

J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,

En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer:

Sa grâce est la plus forte; et, sans doute, ma flamme

De ces vices du temps pourra purger son âme.

A-t-on jamais écrit de prose plus vive en vers si parfaits?

Au deuxième acte, Alceste reconduit en la maudissant Célimène, qu'il

trouve trop coquette et qu'il ne peut s'empêcher d'adorer. «On croit,

dit Aimé Martin, entendre Molière lui-même, parlant à Chapelle de sa

propre femme: «Si vous saviez ce qu'elle me fait souffrir, vous auriez

pitié de moi. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans

mon coeur. Mon idée en est si fort occupée, que je ne sais rien en son

absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des

transports qu'on ne saurait dire m'ôtent l'usage de la réflexion. Je

n'ai plus d'yeux pour ses défauts, il m'en reste seulement pour tout

ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de la folie?

et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne serve qu'à me

faire connaître ma faiblesse sans pouvoir en triompher?» Ce délicieux

passage est l'expression de l'amour le plus tendre, et nous en verrons

tous les traits se développer successivement dans le coeur du

Misanthrope.

«Nous désirions de voir Alceste aux prises avec Célimène; nous étions

impatients d'assister à cette lutte d'un amour impétueux qui ne

souffre ni détours ni délais, et d'une froide coquetterie qui ne

craint rien tant que d'être forcée dans ses retranchements. La scène a

répondu à notre attente; elle a été tout ce qu'elle devait être entre

un homme déchaîné contre les vices du siècle, qui a le malheur de

s'être passionné pour une femme atteinte de quelques-uns des plus

haïssables, et cette même femme qui, dévorée du désir de subjuguer

tous les coeurs, doit attacher un grand prix à soumettre et à

conserver le coeur du sauvage Alceste. Quelle brusquerie! quelle

rudesse dans les reproches de l'un, malgré sa tendresse! Quel air de

bonne foi et presque de candeur, quel charme surtout dans les réponses

de l'autre, malgré sa perfidie!(A.)

«Écoutons encore Molière parlant de sa femme: Elle a de l'enjouement

et de l'esprit; elle est sensible au plaisir de se faire valoir; _tout

cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains._ Cette

femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, _veut jouir

agréablement de la vie; elle va son chemin_; et, assurée par son

innocence, elle _dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui

demande_. JE PRENDS CETTE NÉGLIGENCE POUR DU MÉPRIS; je voudrais des

marques d'amitié, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût

plus _de justesse dans sa conduite, pour que j'eusse l'esprit

tranquille_. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne,

_me laisse impitoyablement dans mes peines_; et, occupée seulement du

désir de plaire en général, sans avoir de dessein particulier, elle

rit de ma faiblesse.» Tous les traits de ce tableau conviennent à

Célimène, comme ceux du passage précédent convenaient au Misanthrope.

Ainsi, tout vient à l'appui de la vérité que nous voulons établir, que

c'est dans l'histoire même de Molière qu'il faut chercher le type de

ces deux rôles admirables.

XXVIII

Le troisième acte sort du sujet, mais il en sort en un style de satire

qui dut faire honte à Boileau le satirique. Célimène et Arsinoé y

causent avec ironie et amertume sur leurs défauts. Elles donnent

raison aux mauvaises humeurs du Misanthrope contre le monde. Voici cet

admirable dialogue:

CÉLIMÈNE.

Ah! mon Dieu, que je suis contente de vous voir!

(Clitandre et Acaste sortent en riant.)

SCÈNE V

ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.

ARSINOÉ.

Leur départ ne pouvait plus à propos se faire.

CÉLIMÈNE.

Voulons-nous nous asseoir?

ARSINOÉ.

Il n'est pas nécessaire.

Madame, l'amitié doit surtout éclater

Aux choses qui le plus nous peuvent importer;

Et comme il n'en est point de plus grande importance

Que celles de l'honneur et de la bienséance,

Je viens, par un avis qui touche votre honneur,

Témoigner l'amitié que pour vous a mon coeur.

Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,

Où sur vous du discours on tourna la matière;

Et là, votre conduite avec ses grands éclats,

Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.

Cette foule de gens dont vous souffrez visite,

Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,

Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu,

Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.

Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;

Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre;

Je vous excusai fort sur votre intention,

Et voulus de votre âme être la caution.

Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie

Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;

Et je me vis contrainte à demeurer d'accord

Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort;

Qu'il prenait dans le monde une méchante face;

Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse;

Et que, si vous vouliez, tous vos déportements

Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.

Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée:

Me préserve le ciel d'en avoir la pensée!

Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,

Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi.

Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE.

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre.

Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,

J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur

Par un avis aussi qui touche votre honneur;

Et comme je vous vois vous montrer mon amie

En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,

Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux

En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.

En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite,

Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite,

Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,

Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.

Là, votre pruderie et vos éclats de zèle

Ne furent pas cités comme un fort bon modèle;

Cette affectation d'un grave extérieur,

Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,

Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence

Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,

Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,

Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,

Vos fréquentes leçons et vos aigres censures

Sur des choses qui sont innocentes et pures;

Tout cela, si je puis vous parler franchement,

Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.

«À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,

Et ce sage dehors que dément tout le reste?

Elle est à bien prier exacte au dernier point;

Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.

Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle;

Mais elle met du blanc, et veut paraître belle.

Elle fait des tableaux couvrir les nudités;

Mais elle a de l'amour pour les réalités.»

Pour moi, contre chacun je pris votre défense,

Et leur assurai fort que c'était médisance;

Mais tous les sentiments combattirent le mien,

Et leur conclusion fut que vous feriez bien

De prendre moins de soin des actions des autres,

Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres;

Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps

Avant que de songer à condamner les gens;

Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire

Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;

Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,

À ceux à qui le ciel en a commis le soin.

Madame, je vous crois aussi trop raisonnable

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.[28]

[Note 28: Cette réplique de Célimène est un modèle de

récrimination satirique; on ne peut pas mieux repousser

l'offense par l'offense, et payer, comme on dit, une

personne en même monnaie. Célimène a son histoire toute

prête et ses garants tout trouvés pour opposer à ceux

d'Arsinoé. Celle-ci a cité des gens _de vertu singulière_;

celle-là cite des gens _d'un très-rare mérite_. Chacune

d'elles a essayé de défendre son amie, mais a eu le chagrin

de ne pouvoir faire adoucir la rigueur de la sentence.

Enfin, le discours de la coquette est, d'un bout à l'autre,

calqué sur celui de la prude avec une fidélité tout à fait

piquante. La répétition faite par Célimène des quatre vers

qui terminent le couplet d'Arsinoé met le comble à la

malignité et au mordant de sa repartie. (A.)--Quiconque lit

doit sentir ces beautés, lesquelles mêmes, toutes grandes

qu'elles sont, ne seraient rien sans le style. Cette pièce

est, de toutes les pièces de Molière, la plus fortement

écrite. (V.)]

ARSINOÉ.

À quoi qu'en reprenant on soit assujettie,

Je ne m'attendais pas à cette repartie,

Madame; et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,

Que mon sincère avis vous a blessée au cour.

CÉLIMÈNE.

Au contraire, madame; et, si l'on était sage,

Ces avis mutuels seraient mis en usage.

On détruirait par là, traitant de bonne foi,

Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.

Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle

Nous ne continuions cet office fidèle,

Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,

Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ.

Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;

C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE.

Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout;

Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût.

Il est une saison pour la galanterie,

Il en est une aussi propre à la pruderie.

On peut, par politique, en prendre le parti,

Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti;

Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.

Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces;

L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps,

Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.[29]

[Note 29: En effet, la pruderie est pour ainsi dire l'unique

avenir d'une coquette. Célimène semble le pressentir; mais,

éblouie par les adorations de ses amants, cet avenir lui

semble trop éloigné pour qu'elle puisse le croire

redoutable. Cette scène est une des plus morales de

l'ouvrage.]

ARSINOÉ.

Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage,

Et vous faites sonner terriblement votre âge.[30]

Ce que de plus que vous on en pourrait avoir

N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir;[31]

Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte,

Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

[Note 30: Cette métaphore expressive, tirée du bruit de la

cloche, se trouve aussi dans la Fontaine. Faire sonner son

âge, c'est avertir tout le monde qu'on est jeune, comme une

cloche avertit d'un grand événement.]

[Note 31: _N'est pas un si grand cas_, pour dire: n'est pas

une si grande chose. Celle locution, qui se trouve dans le

Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694, n'est plus

d'aucun usage. (A.)]

CÉLIMÈNE.

Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi

On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.

Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre?

Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre?

Si ma personne aux gens inspire de l'amour,

Et si l'on continue à m'offrir chaque jour

Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu'on m'ôte,

Je n'y saurais que faire, et ce n'est pas ma faute;

Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas

Que, pour les attirer, vous n'ayez des appas.[32]

[Note 32: Célimène se retranche derrière la vanité pour

repousser les traits de sa rivale. Elle l'attaque, en femme

instruite de ce qui peut blesser le plus profondément une

femme; son triomphe passager sera la cause de sa perte, car

elle éveille une haine qui doit être irréconciliable. C'est

ainsi que Molière lie cette scène à l'action générale, dont

elle va hâter la marche et préparer le dénoûment.]

ARSINOÉ.

Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine

De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine,

Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger

À quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?

Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,

Que votre seul mérite attire cette foule?

Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour,

Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?

On ne s'aveugle point par de vaines défaites;

Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites

À pouvoir inspirer de tendres sentiments,

Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants:

Et de là nous pouvons tirer des conséquences

Qu'on n'acquiert point leurs coeurs sans de grandes avances;

Qu'aucun, pour nos beaux yeux, n'est notre soupirant,

Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.

Ne vous enflez donc pas d'une si grande gloire,

Pour les petits brillants d'une faible victoire;[33]

Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,

De traiter pour cela les gens de haut en bas.

Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres,

Je pense qu'on pourrait faire comme les autres,

Ne se point ménager, et vous faire bien voir

Que l'on a des amants quand on en veut avoir.

[Note 33: Ce mot de _brillants_ était autrefois d'un usage

plus étendu qu'aujourd'hui; on disait: _Il y a bien des

brillants, de grands brillants dans ce poème_. Ces exemples

sont tirés du Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694.

(A.)]

CÉLIMÈNE.

Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire;

Par ce rare secret efforcez-vous de plaire;

Et sans...

ARSINOÉ.

Brisons, madame, un pareil entretien,

Il pousserait trop loin votre esprit et le mien;

Et j'aurais pris déjà le congé qu'il faut prendre,

Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre.

CÉLIMÈNE.

Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter,

Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter.

Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,

Je m'en vais vous donner meilleure compagnie;

Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir,

Remplira mieux ma place à vous entretenir.

XXIX

Est-il possible de mieux s'approprier les usages et les critiques du

monde? de rétorquer avec plus de grâce maligne et d'éloquence la

médisance de salon? Juvénal n'a rien de mieux; partout où Molière

imite, il dépasse. C'est le caractère du génie. Convenons pourtant que

l'invention comique n'est pas forte, et qu'elle ne suffirait pas

aujourd'hui. Le mérite du _Misanthrope_ est tout entier dans le

dialogue et dans l'inimitable versification.

Au cinquième acte, Alceste subit un injuste procès intenté par un

homme dont il a franchement dénigré les mauvais vers. La pièce finit

par l'indignation du Misanthrope, qui propose sa main à Éliante;

Éliante la refuse, et il sort de la scène en prononçant ces quatre

vers, dignes de son caractère:

Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,

Je vais sortir du gouffre où triomphent les vices,

Et chercher sur la terre un endroit écarté

Où d'être homme de bien on ait la liberté.

Voilà ce chef-d'oeuvre. À l'exception du style, il n'en serait pas en

ce temps-ci. Molière était alors séparé de sa femme, il écrivait son

propre coeur. Il se vengea presque directement de cette femme légère

et perfide en lui faisant réciter des invectives contre sa propre vie;

il se réconciliera ensuite, il est homme, mais toujours homme;

humoriste, mais amoureux.

XXX

Nous voici enfin arrivés à la haute comédie de Molière, le _Tartuffe_,

c'est le chef-d'oeuvre de l'inventeur et de l'écrivain; vous allez en

juger:

Orgon est un bon, honnête et naïf bourgeois, mari d'une femme encore

agréable, père d'une fille belle et tendre, nommée Marianne qui aspire

à se marier avec Valère dont elle est aimée. Elmire est le nom de la

femme d'Orgon; madame Pernelle est sa mère; Cléante, homme froid et

judicieux, est son beau-frère; Dorine est la suivante de Marianne,

ancienne dans la maison à qui tout langage est permis.

Tout vit en paix, en joie, en amitié, en amour dans cette heureuse

famille, lorsque Orgon, en allant à l'église, est séduit par les

grimaces de Tartuffe, le héros de la pièce, qui simule la sainteté, et

finit par s'introduire dans la famille et y prendre un empire absolu.

Les premières scènes se bornent à l'exposition. Orgon parle à Dorine:

ORGON.

Dorine?... Mon beau-frère, attendez, je vous prie,

Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,

Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici...

Tout s'est-il ces deux jours passé de bonne sorte?

Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?

DORINE.

Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir.

Avec un mal de tête étrange à concevoir.

ORGON.

Et Tartuffe?[34]

[Note 34: À peine Orgon a-t-il parlé, qu'il se peint tout

entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière. On

peut s'attendre à tout d'un homme qui, arrivant dans sa

maison, répond à tout ce qu'on lui dit par cette seule

question: _Et Tartuffe?_ et s'apitoie sur lui de plus en

plus quand on lui dit que Tartuffe a fort bien mangé et fort

bien dormi. Cela n'est point exagéré, c'est ainsi qu'est

fait ce que les Anglais appellent _l'infatuation_, mot assez

peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un

travers très-commun.--Le mot _engouement_ exprime aussi

très-bien cette passion des esprits faibles; car, il faut le

remarquer, _l'infatuation_ ou l'engouement est une maladie

de l'esprit; le coeur n'y a aucune part: ainsi l'infatuation

du comte de Galiano pour son singe, d'un roi pour son

favori, et d'Orgon pour Tartuffe, sont des passions du même

genre. Et, loin d'accuser Molière et Le Sage d'avoir rien

exagéré, il faut les louer d'être restés dans de si justes

bornes. J'ai vu une mère de famille, en rentrant dans sa

maison après un assez long voyage, se dérober aux

empressements de son mari et de trois filles charmantes,

pour prodiguer ses caresses à un chien favori, vilain animal

dont elle faisait ses délices. Une pareille scène est plus

outrée cent fois que celle d'Orgon. L'art du poëte comique

n'est pas de peindre les travers de la pauvre humanité dans

leurs plus grands excès, mais de saisir ce point unique qui

excite tout à la fois la réflexion et la gaieté du

spectateur.]

DORINE.

Tartuffe? Il se porte à merveille,

Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille!

ORGON.

Le pauvre homme[35]!

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 17 / 18 段