Le _Bourgeois gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord,

au mois d'octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement

reçue que celle-là, et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant

de déplaisir. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper, et tous

les courtisans la mettaient en morceaux. «Molière nous prend

assurément pour des grues, de croire nous divertir avec de telles

pauvretés, disait M. le duc de...--Qu'est-ce qu'il veut dire avec son

_haluba, balachou_? ajoutait M. le duc de...; le pauvre homme

extravague, il est épuisé: si quelque autre auteur ne prend le

théâtre, il va tomber; cet homme-là donne dans la farce italienne.» Il

se passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la

seconde fois, et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se

tint caché dans sa chambre; il appréhendait le mauvais compliment du

courtisan prévenu; il envoyait seulement Baron à la découverte, qui

lui rapportait toujours de mauvaises nouvelles. Toute la cour était

révoltée.

Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la

représentation, le roi, qui n'avait point encore porté son jugement,

eut la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre

pièce à la première représentation, parce que j'ai appréhendé d'être

séduit par la manière dont elle avait été représentée; mais, en

vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti,

et votre pièce est excellente.» Molière reprit haleine au jugement de

Sa Majesté; et aussitôt il fut accablé de louanges par les courtisans,

qui tout d'une voix répétaient, tant bien que mal, ce que le roi

venait de dire à l'avantage de cette pièce. «Cet homme-là est

inimitable, disait le même duc de...; il y a un _vis comica_ dans tout

ce qu'il fait que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré

que lui.» Quel malheur pour ces messieurs que Sa Majesté n'eût point

dit son sentiment la première fois! ils n'auraient pas été à la peine

de se rétracter, et de s'avouer faibles connaisseurs en ouvrages. Je

pourrais rappeler ici qu'ils avaient été auparavant surpris par le

sonnet du _Misanthrope_. À la première lecture, ils en furent saisis,

ils le trouvèrent admirable; ce ne furent qu'exclamations, et peu s'en

fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misanthrope fît voir

que ce sonnet était détestable.

En effet, y a-t-il rien de plus beau que le premier acte du _Bourgeois

gentilhomme_? Il devait, du moins, frapper ceux qui jugent avec équité

par les connaissances les plus communes; et Molière avait bien raison

d'être mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin, pour être payé

de sa peine par un mépris assommant; et si j'ose me prévaloir d'une

occasion si peu considérable par rapport au roi, on ne peut trop

admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué de justesse

dans les petites occasions comme dans les grands événements.

Au mois de novembre de la même année 1670, que l'on représenta le

_Bourgeois gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette

pièce. Chaque bourgeois y croyait trouver son voisin peint au naturel;

et il ne se lassait point d'aller voir ce portrait: le spectacle

d'ailleurs, quoique outré et hors du vraisemblable, mais parfaitement

bien exécuté, attirait les spectateurs; et on laissait gronder les

critiques sans faire attention à ce qu'ils disaient contre cette

pièce.

XXIV

En 1672, il donna les _Femmes savantes_, honnies à la ville, soutenues

également par le roi.

Molière et Racine n'étaient point amis; leurs caractères ne

différaient pas moins que leurs génies. Racine avait manqué de

sincérité en Molière, qui cessa de l'estimer tout en l'admirant. Il

aimait mieux Corneille, avec lequel il composa _Psyché_. Mais ses

prodigieux travaux et ses chagrins domestiques épuisaient ses forces.

Deux mois avant sa mort, Boileau, son voisin, alla le voir. Il le

trouva de plus en plus malade de sa toux, et faisant des efforts de

poitrine qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez

froid naturellement, fit plus d'amitiés que jamais à M. Despréaux.

Cela l'engagea à lui dire: «Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà

dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit,

l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin

devrait vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que

vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles?

Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un

de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui

regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs, d'ailleurs, qui

ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre

supériorité.--Ah! monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? Il

y a un honneur pour moi à ne point quitter.» «Plaisant point

d'honneur, disait en soi-même le satirique, qui consiste à se noircir

tous les jours le visage pour se faire une moustache de _Sganarelle_,

et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie! Quoi! cet

homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments

d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies

humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque

tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes.»

(_Menagiana_ et _Boloeana_.)

XXV

Il mourut en scène. En figurant dans la cérémonie burlesque de son

_Malade imaginaire_, il se sentit pris d'une légère convulsion qu'il

contint jusqu'à la fin; le frisson alors le saisit; son disciple Baron

s'en aperçut, le conduisit dans sa loge et lui donna sa robe de

chambre. Molière lui demanda ce que l'on disait de sa pièce. Baron lui

répondit que ses ouvrages avait toujours une heureuse réussite à les

examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les

goûtait. «Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que

tantôt.--Cela est vrai, lui répondit Molière; j'ai un froid qui me

tue.» Baron, après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées,

les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher

ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta

point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident, du

Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait. Quand il fut

dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la

Molière avait toujours provision pour elle; car on ne pouvait avoir

plus de soins de sa personne qu'elle en avait. «Eh non! dit-il, les

bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez

tous les ingrédients qu'elle y fait mettre; donnez-moi plutôt un petit

morceau de fromage de Parmesan.» Laforest lui en apporta; il en mangea

avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un

moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une

drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre

point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes

qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre

ce qui me reste de vie.» Un instant après, il lui prit une toux

extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière.

«Voici, dit-il, du changement.» Baron, ayant vu le sang qu'il venait

de rendre, s'écria avec frayeur. «Ne vous épouvantez point, lui dit

Molière; vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant,

ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte.» Il resta assisté de

deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris

quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité.

Elles lui prodiguèrent, à ce dernier moment de sa vie, tout le secours

édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit

paraître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation

qu'il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l'esprit entre

les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortait par sa bouche

en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent,

ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devais entrer dans le détail

de la mort de Molière, pour désabuser le public de plusieurs histoires

que l'on a faites à cette occasion. Il mourut le vendredi 17e du mois

de février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans, regretté de

tous les gens de lettres, des courtisans et du peuple. Il n'a laissé

qu'une fille. Mademoiselle Poquelin fait connaître, par l'arrangement

de sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation,

qu'elle a moins hérité des biens de son père que de ses bonnes

qualités.

Aussitôt que Molière fut mort, Baron alla à Saint-Germain en informer

le roi.

Boileau le pleure; il explique en deux vers touchants les difficultés

qu'on eut à vaincre pour obtenir sa sépulture:

Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,

Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière.

L'ombre de l'envie suit les vrais grands hommes jusqu'au seuil de

l'autre monde.

Continuons:

XXVI

Après l'_Étourdi_, les _Fâcheux_, l'_École des maris_, Molière écrivit

son premier chef-d'oeuvre, l'_École des femmes_. Nous ne l'analyserons

pas, tout le monde la connaît, nous nous bornerons à citer pour tout

commentaire les passages les plus saillants de ce langage poétique où

il commençait à exceller.

Arnolphe est un vieillard amoureux d'une jeune fille tout ignorante

et toute naïve qu'il a retirée dans sa maison, sous la garde de deux

domestiques très-simples, l'un nommé Alain, l'autre Georgette, et

qu'il désire épouser. Après quelques conversations avec Alain et

Georgette, auxquels il confie son dessein, il cause enfin avec Agnès:

ARNOLPHE.

Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée?

AGNÈS.

Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée.

ARNOLPHE.

Ah! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

AGNÈS.

Vous me ferez plaisir.

ARNOLPHE.

Je le puis bien penser.

Que faites-vous donc là?

AGNÈS.

Je me fais des cornettes.

Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.

ARNOLPHE.

Ah! voilà qui va bien; allez, montez là-haut.

Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt,

Et je vous parlerai d'affaires importantes.

Agnès sort, Arnolphe reste seul et, dans le transport de sa

satisfaction, il devient lyrique et s'écrie:

Héroïnes du temps, mesdames les savantes,

Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments,

Je défie à la fois tous vos vers, vos romans,

Vos lettres, billets doux, toute votre science,

De valoir cette honnête et pudique ignorance.

Ce n'est pas par le bien qu'il faut être ébloui,

Et pourvu que l'honneur soit...

Ici il est interrompu par le jeune Horace, fils d'un de ses voisins,

qui lui fait la confidence de l'amour qu'il éprouve pour une jeune

beauté qui loge dans la maison d'où sort Arnolphe. Horace lui raconte

les tendres regards d'Agnès du haut du balcon. «Quant à l'homme qui

entretient Agnès dans cette maison, ajoute-t-il, on m'en a parlé comme

d'un ridicule, ne le connaissez-vous pas?»

ARNOLPHE, à part.

La fâcheuse pilule!

HORACE.

Eh! vous ne dites mot?

ARNOLPHE.

Eh! oui, je le connoi.

HORACE.

C'est un fou, n'est-ce pas?

ARNOLPHE.

Eh!...

HORACE.

Qu'en dites-vous, quoi?

Eh! c'est-à-dire oui? jaloux à faire rire?

Sot, je vois qu'il en est ce que l'on a pu dire.

Enfin, l'aimable Agnès a su m'assujettir,

C'est un joli bijou, pour ne vous point mentir,

Et ce serait péché qu'une beauté si rare

Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ARNOLPHE, à Agnès.

(Mettant le doigt sur son front.)

Là, regardez-moi là, durant cet entretien;

Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien.

Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée,

Vous devez bénir l'heur[22] de votre destinée,

Contempler la bassesse où vous avez été,

Et dans le même temps admirer ma bonté,

Qui, de ce vil état de pauvre villageoise,

Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise,

Et jouir de la couche et des embrassements

D'un homme qui fuyait tous ces engagements,

Et dont à vingt partis, fort capables de plaire,

Le coeur a refusé l'honneur qu'il veut vous faire.

Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux

Le peu que vous étiez sans ce noeud glorieux,

Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise

À mériter l'état où je vous aurai mise,

À toujours vous connaître, et faire qu'à jamai

Je puisse me louer de l'acte que je fais[23].

Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage:

À d'austères devoirs le rang de femme engage;

Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends,

Pour être libertine et prendre du bon temps.

Votre sexe n'est là que pour la dépendance:

Du côté de la barbe est la toute-puissance.

Bien qu'on soit deux moitiés de la société,

Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité:

L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne;

L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne;

Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,

Montre d'obéissance au chef qui le conduit,

Le valet à son maître, un enfant à son père,

À son supérieur le moindre petit frère,

N'approche point encor de la docilité,

Et de l'obéissance, et de l'humilité,

Et du profond respect où la femme doit être

Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître[24].

Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux,

Son devoir aussitôt est de baisser les yeux,

Et de n'oser jamais le regarder en face,

Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce.

C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui;

Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui.

Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines

Dont par toute la ville on vante les fredaines,

Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,

C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin.

Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne,

C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne;

Que cet honneur est tendre et se blesse de peu;

Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;

Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes

Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes[25].

Ce que je vous dis là ne sont point des chansons;

Et vous devez du coeur dévorer ces leçons.

Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette,

Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette;

Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond,

Elle deviendra lors noire comme un charbon;

Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,

Et vous irez un jour, vrai partage du diable,

Bouillir dans les enfers à toute éternité,

Dont veuille vous garder la céleste bonté!

Faites la révérence. Ainsi qu'une novice

Par coeur dans le couvent doit savoir son office,

Entrant au mariage il en faut faire autant;

Et voici dans ma poche un écrit important

Qui vous enseignera l'office de la femme.

J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne âme;

Et je veux que ce soit votre unique entretien.

[Note 22: _Heur_ pour _bonheur_. «_Heur_, dit la Bruyère, se

plaçait où _bonheur_ ne pouvait entrer; il a fait _heureux_,

qui est si français, et il a cessé de l'être. Si quelques

poëtes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la

contrainte de la mesure.» Molière est, je crois, le dernier

qui ait fait usage de ce mot, que son exemple et les regrets

de la Bruyère n'ont pu nous conserver.]

[Note 23: Arnolphe, en humiliant Agnès par la dureté de ce

discours, oublie qu'Horace la charmait tout à l'heure en lui

disant _les mots les plus gentils du monde_. C'est ainsi que

l'auteur prépare d'une manière admirable la scène iv du

cinquième acte, dans laquelle la jeune fille déclarera

naïvement qu'elle a été frappée de ce contraste. Arnolphe

paraîtra d'autant plus ridicule alors, que son caractère

aura été mieux établi ici. Le comique de ce rôle ne résulte

pas, comme les commentateurs l'ont cru, de l'amour et de

l'âge d'Arnolphe. Jamais l'amour seul n'a pu rendre ridicule

un homme de quarante-deux ans, et c'est l'âge d'Arnolphe.

Cette observation est si juste, que Molière nous a montré,

dans l'Ariste de l'_École des maris_, un personnage beaucoup

plus âgé, et cependant aimé de Léonor, qui lui dit, dans une

effusion de tendresse:

Si vous voulez satisfaire mes voeux,

Un saint noeud dès demain nous unira tous deux.

tandis que Sganarelle, trompé par Isabelle, est un

personnage fort ridicule, quoique âgé de vingt ans de moins

qu'Ariste. Le comique du rôle d'Arnolphe ne résulte donc ni

de son amour ni de son âge; il naît tout naturellement du

faux système qui l'égare et qui le fait agir sans cesse

contre ses plus chers intérêts. Préoccupé des précautions

qu'il a prises, il croit, sans examen, qu'Agnès est aussi

stupide qu'il le souhaite, et tous ses discours tendent à

entretenir cette stupidité. C'est ainsi qu'en humiliant

l'esprit de celle qu'il aime, en opprimant son coeur sous le

poids d'une triste reconnaissance, il marche directement

contre le but qu'il se propose. Il songe à inspirer de la

crainte, du respect; il oublie d'inspirer de l'amour; il

veut intimider l'esprit et ne sait pas gagner le coeur. En

un mot, l'opposition qui existe entre son véritable intérêt

et l'intérêt de calcul et de système fait tout le brillant,

tout le comique de ce rôle plein de verve et d'énergie. On

sait que Lekain disait que le rôle d'Arnolphe devait lui

appartenir.]

[Note 24: Tout ce discours est supérieurement écrit. Ceux

qui ont dit que les vers de Molière étaient inférieurs à sa

prose ne se sont pas montrés justes appréciateurs de son

génie. À commencer du _Cocu imaginaire_, ses vers peuvent

être regardés comme un modèle de style comique. On a dit

encore que Boileau préférait la prose de Molière à ses vers,

et l'on a oublié qu'il l'a loué comme grand poëte dans la

satire qu'il lui a adressée.]

[Note 25: Molière a pris la peine de répondre lui-même, dans

la _Critique de l'École des femmes_, à ceux qui l'accusaient

de tourner, dans ce discours, la religion en ridicule. «Pour

le discours moral, dit-il, que vous appelez un sermon, il

est certain que de vrais dévots, qui l'ont ouï, n'ont pas

trouvé qu'il choquât ce que vous dites, et sans doute que

les paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez

justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence

de celle à qui il parle.»]

(Il se lève.)

Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien[26].

[Note 26: En écoutant ce discours, on rit également et de

l'abus qu'Arnolphe fait de son esprit et du peu d'effet

qu'il produit. Dans ces deux scènes, Agnès ne prononce pas

un mot: elle écoute, elle obéit; mais elle ne se laisse pas

persuader.]

Ces vers ne sont-ils pas aussi parfaits que plaisants. N'est-ce pas le

rhythme de la déclaration d'amour à Zaïre? _Je vous aime, Zaïre!_ et

la gravité du sentiment éclate de même dans la solennité des formes.

Mais Arnolphe a beau dire et beau faire, il est constamment dupe de

son âge et de la naïveté de sa pupille. Elle finit par s'évader avec

Horace. Mais Enrique, le père d'Agnès, se découvre et lui fait épouser

Horace. Arnolphe se retire en gémissant, et le drame finit par le

mariage.

XXVII

Le _Misanthrope_, plus beau encore, mais moins gai, entre de plein

saut dans son sujet par un dialogue avec son ami Philinte:

PHILINTE.

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

ALCESTE.

Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE.

Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie...

ALCESTE.

Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE.

Mais on entend les gens au moins, sans se fâcher.

ALCESTE.

Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE.

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre;

Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...

ALCESTE, se levant brusquement.

Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.

J'ai fait jusques ici profession de l'être;

Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître,

Je vous déclare net que je ne le suis plus,

Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus.

PHILINTE.

Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?

ALCESTE.

Allez, vous devriez mourir de pure honte;

Une telle action ne saurait s'excuser,

Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.

Je vous vois accabler un homme de caresses,

Et témoigner pour lui les dernières tendresses;

De protestations, d'offres et de serments

Vous chargez la fureur de vos embrassements;

Et quand je vous demande, après, quel est cet homme,

À peine pouvez-vous dire comme il se nomme;

Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,

Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.

Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme,

De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme;

Et si, par un malheur, j'en avais fait autant,

Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.

PHILINTE.

Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable;

Et je vous supplierai d'avoir pour agréable

Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt,

Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.

ALCESTE.

Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!

PHILINTE.

Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?

ALCESTE.

Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur

On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur.

PHILINTE.

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,

Il faut bien le payer de la même monnoie,

Répondre comme on peut à ses empressements,

Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE.

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode

Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode;

Et je ne hais rien tant que les contorsions

De tous ces grands faiseurs de protestations,

Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,

Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,

Qui de civilités avec tous font combat,

Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.

Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,

Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,

Et vous fasse de vous un éloge éclatant,

Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?

Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située

Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;

Et la plus glorieuse a des régals peu chers,

Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers.

Sur quelque préférence une estime se fonde,

Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,

Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens;

Je refuse d'un coeur la vaste complaisance

Qui ne fait de mérite aucune différence;

Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net,

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.[27]

[Note 27: «Molière s'est peint lui-même dans le Misanthrope,

vertueux, mais peu aimé, à cause de son manque de

complaisance pour les faiblesses des autres; il a également

représenté Chapelle sous le nom de Philinte, qui, étant

d'une humeur plus liante, voit les défauts d'un chacun sans

s'irriter.» Cette assertion est appuyée par une multitude de

faits que nous recueillerons dans la suite de notre

commentaire. On sait que Molière travaillait toujours

d'après nature, et que la facilité de Chapelle, qui était

son ami d'enfance, le désolait. Il lui disait souvent: «Vous

êtes tout aimable, mais vous prodiguez vos agréments à tout

le monde, et vos amis ne vous ont plus d'obligation lorsque

vous leur donnez ce que vous sacrifiez au premier venu.» La

véhémente sortie d'Alceste nous représente donc ici au

naturel une des discussions de Chapelle et de Molière.]

PHILINTE.

Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende

Quelques dehors civils que l'usage demande.

ALCESTE.

Non, vous dis-je; on devrait châtier sans pitié

Ce commerce honteux de semblants d'amitié.

Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre

Le fond de notre coeur dans nos discours se montre,

Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments

Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

PHILINTE.

Il est bien des endroits où la pleine franchise

Deviendrait ridicule, et serait peu permise;

Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur,

Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur.

Serait-il à propos, et de la bienséance,

De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense?

Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît,

Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?

ALCESTE.

Oui.

PHILINTE.

Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie

Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie,

Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?

ALCESTE.

Sans doute.

PHILINTE.

À Dorilas, qu'il est trop importun,

Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse

À conter sa bravoure et l'éclat de sa race?

ALCESTE.

Fort bien.

PHILINTE.

Vous vous moquez.

ALCESTE.

Je ne me moque point,

Et je vais n'épargner personne sur ce point.

Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville

Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile;

J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,

Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font;

Je ne trouve partout que lâche flatterie,

Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie;

Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein

Est de rompre en visière à tout le genre humain.

PHILINTE.

Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.

Je ris des noirs accès où je vous envisage,

Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris,

Les deux frères que peint l'_École des maris_,

Dont...

ALCESTE.

Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades.

PHILINTE.

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 16 / 18 段