tranquillité, l'interrompit pour lui demander s'il n'avait
jamais été amoureux. «Oui, lui répondit Chapelle, je l'ai
été comme un homme de bon sens doit l'être: mais je ne me
serais jamais fait une si grande peine pour une chose que
mon honneur m'aurait conseillé de faire, et je rougis pour
vous de vous trouver si incertain.--Je vois bien que vous
n'avez encore rien aimé, lui répondit Molière, et vous avez
pris la figure de l'amour pour l'amour même. Je ne vous
rapporterai point une infinité d'exemples qui vous feraient
connaître la puissance de cette passion. Je vous ferai
seulement un fidèle récit de mon embarras, pour vous faire
comprendre combien on est peu maître de soi-même, quand elle
a une fois pris sur nous un certain ascendant que le
tempérament lui donne d'ordinaire. Pour vous répondre donc
sur la connaissance parfaite que vous dites que j'ai du
coeur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les
jours, je demeurerai d'accord que je me suis étudié autant
que j'ai pu à connaître leur faible; mais si ma science m'a
appris qu'on pouvait fuir le péril, mon expérience ne m'a
que trop fait voir qu'il est impossible de l'éviter: j'en
juge tous les jours par moi-même. Je suis né avec les
dernières dispositions à la tendresse; et, comme j'ai cru
que mes efforts pourraient lui inspirer, par l'habitude, des
sentiments que le temps ne pourrait détruire, je n'ai rien
oublié pour y parvenir. Comme elle était encore fort jeune
quand je l'épousai, je ne m'aperçus pas de ses méchantes
inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la
plupart de ceux qui prennent de pareils engagements: aussi
le mariage ne ralentit point mes empressements; mais je lui
trouvai tant d'indifférence, que je commençai à m'apercevoir
que toute ma précaution avait été inutile, et que ce qu'elle
sentait pour moi était bien éloigné de ce que j'aurais
souhaité pour être heureux. Je me fis à moi-même ce reproche
sur une délicatesse qui me semblait ridicule dans un mari,
et j'attribuai à son humeur ce qui était un effet de son peu
de tendresse pour moi; mais je n'eus que trop de moyens de
m'apercevoir de mon erreur, et la folle passion qu'elle eut
peu de temps après pour le comte de Guiche fit trop de bruit
pour me laisser dans cette tranquillité apparente. Je
n'épargnai rien, à la première connaissance que j'en eus,
pour me vaincre moi-même, dans l'impossibilité que je
trouvai à la changer; je me servis pour cela de toutes les
forces de mon esprit; j'appelai à mon secours tout ce qui
pouvait contribuer à ma consolation. Je la considérai comme
une personne de qui tout le mérite est dans l'innocence, et
qui, par cette raison, n'en conservait plus depuis son
infidélité. Je pris, dès lors, la résolution de vivre avec
elle comme un honnête homme qui a une femme coquette, et qui
est bien persuadé, quoi qu'on puisse dire, que sa réputation
ne dépend point de la méchante conduite de son épouse; mais
j'eus le chagrin de voir qu'une personne sans beauté, qui
doit le peu d'esprit qu'on lui trouve à l'éducation que je
lui ai donnée, détruisait en un moment toute ma philosophie.
Sa présence me fit oublier toutes mes résolutions, et les
premières paroles qu'elle me dit pour sa défense me
laissèrent si convaincu que mes soupçons étaient mal fondés,
que je lui demandai pardon d'avoir été si crédule. Cependant
mes bontés ne l'ont point changée. Je me suis donc déterminé
à vivre avec elle comme si elle n'était pas ma femme: mais
si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi.
Ma passion est venue à un tel point, qu'elle va jusqu'à
entrer avec compassion dans ses intérêts; et quand je
considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je
sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être
une même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être
coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la
plaindre que de la blâmer. Vous me direz sans doute qu'il
faut être fou pour aimer de cette manière; mais, pour moi,
je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les gens
qui n'ont point senti de semblable délicatesse n'ont jamais
aimé véritablement. Toutes les choses du monde ont du
rapport avec elle dans mon coeur: mon idée en est si fort
occupée, que je ne fais rien en son absence qui m'en puisse
divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports
qu'on peut sentir, mais qu'on ne saurait exprimer, m'ôtent
l'usage de la réflexion; je n'ai plus d'yeux pour ses
défauts; il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a
d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de la folie? Et
n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert
qu'à me faire connaître ma faiblesse sans en pouvoir
triompher?--Je vous avoue à mon tour, lui dit son ami, que
vous êtes plus à plaindre que je ne pensais; mais il faut
tout espérer du temps. Continuez cependant à faire vos
efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le
moins. Pour moi, je vais faire des voeux afin que vous soyez
bientôt content.» Là-dessus, il se retira et laissa Molière,
qui rêva encore fort longtemps aux moyens d'amuser sa
douleur.» (_La Fameuse Comédienne, ou Histoire de la
Guérin, auparavant femme de Molière_.)]
XVIII
On conçoit les infortunes d'un homme trop sensible, tiraillé entre le
remords de son ingratitude pour la mère et son amour délirant pour la
fille. Cette crise dura un an, et ne tarda pas à être punie par la
passion de sa jeune femme pour le comte de Guiche. Molière la subit et
s'y résigna sans cesser d'adorer l'infidèle. Il ne s'en servait que
comme d'une distraction, mais son génie éteint dans ses larmes se
retrouvait tout entier dans ses pièces. Il n'en montrait pas moins
pour s'assurer des acteurs. On le voit dans les soins qu'il prit du
jeune Baron, enfant de douze ans, amené à Paris par la Raisin. La
Raisin était une belle veuve qui jouait des espèces de farces au coin
de la rue Guénégaud. Elle était suivie d'un officier éperdûment
amoureux d'elle et qui lui mangeait son bien tout en l'adorant. Elle
avait découvert à Villejuif, près de Paris, le jeune Baron, enfant
prodige, qui jouait en maître sur son théâtre. Molière le découvrit
et voulut se l'attacher.
Le petit Baron était en pension à Villejuif; un oncle et une tante,
ses tuteurs, avaient déjà mangé la plus grande et la meilleure partie
du bien que sa mère lui avait laissé; et lui en restant peu qu'ils
pussent consommer, ils commençaient à être embarrassés de sa personne.
Ils poursuivaient un procès en son nom: leur avocat, qui se nommait
Margane, aimait beaucoup à faire de méchants vers; une pièce de sa
façon, intitulée _la Nymphe dodue_, qui courait parmi le peuple,
faisait assez connaître la mauvaise disposition qu'il avait pour la
poésie. Il demanda un jour à l'oncle et à la tante de Baron ce qu'ils
voulaient faire de leur pupille. «Nous ne le savons point, dirent-ils;
son inclination ne paraît pas encore: cependant il récite
continuellement des vers.--Eh bien! répondit l'avocat, que ne le
mettez-vous dans cette petite troupe de Monsieur le Dauphin, qui a
tant de succès?» Ces parents saisirent ce conseil, plus par envie de
se défaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste de son
bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avait apporté en
naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la troupe de la
Raisin (car son mari était mort alors). Cette femme fut ravie de
trouver un enfant qui était capable de remplir tout ce que l'on
souhaiterait de lui; et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus
d'empressement, qu'elle y avait été fortement incitée par un fameux
médecin qui était de Troyes, et qui, s'intéressant à l'établissement
de cette veuve, jugeait que le petit Baron pouvait y contribuer, étant
fils d'une des meilleures comédiennes qui aient jamais été.
Le petit Baron parut sur le théâtre de la Raisin avec tant
d'applaudissements, qu'on fut le voir jouer avec plus d'empressement
que l'on n'en avait eu à chercher l'épinette. Il était surprenant
qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les
principes de la déclamation, fît valoir une passion avec autant
d'esprit qu'il le faisait.
La Raisin s'était établie, après la foire, proche du vieux hôtel de
Guénégaud; et elle ne quitta point Paris qu'elle n'eût gagné vingt
mille écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui serait pas moins
favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle,
elle mangea ce qu'elle avait d'argent avec un gentilhomme de M. le
prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimait à la fureur, et qui la
suivait partout; de sorte qu'en très-peu de temps sa troupe fut
réduite dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer
la comédie à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec
ses petits comédiens et son Olivier.
Cette femme, n'ayant aucune ressource, et connaissant l'humeur
bienfaisante de Molière, alla le prier de lui prêter son théâtre pour
trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espérait de
faire dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe
en état. Molière voulut bien lui accorder ce qu'elle lui demandait. Le
premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'était promis; mais ceux
qui avaient entendu le petit Baron en parlèrent si avantageusement
que, le second jour qu'il parut sur le théâtre, le lieu était si
rempli que la Raisin fit plus de mille écus.
Molière, qui était incommodé, n'avait pu voir le petit Baron les deux
premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se
fit porter au Palais-Royal à la troisième représentation, tout malade
qu'il était. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne n'en avaient manqué
aucune, et ils n'étaient pas moins surpris du jeune acteur que l'était
le public, surtout la Duparc, qui le prit tout d'un coup en amitié, et
qui bien sérieusement avait fait de grands préparatifs pour lui donner
à souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne savait auquel entendre
pour recevoir les caresses qu'on lui faisait, promit à cette
comédienne qu'il irait chez elle; mais la partie fut rompue par
Molière, qui lui dit de venir souper avec lui. C'était un maître et
un oracle quand il parlait: et ces comédiens avaient tant de déférence
pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il était retenu; et la Duparc
n'avait garde de trouver mauvais que le jeune homme lui manquât de
parole. Ils regardaient tous ce bon accueil comme la fortune de Baron,
qui ne fut pas plutôt arrivé chez Molière, que celui-ci commença par
envoyer chercher son tailleur pour le faire habiller (car il était en
très-mauvais état), et il recommanda au tailleur que l'habit fût
très-propre, complet, et fait dès le lendemain matin. Molière
interrogeait et observait continuellement le jeune Baron pendant le
souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir plus le temps de
connaître ses sentiments par la conversation, afin de placer plus
sûrement le bien qu'il lui voulait faire.
XIX
Le lendemain matin, le tailleur exact apporta, sur les neuf à dix
heures, au petit Baron, un équipage tout complet. Il fut tout étonné
et fort aise de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le tailleur lui
dit qu'il fallait descendre dans l'appartement de Molière pour le
remercier. «C'est bien mon intention, répondit le petit homme; mais je
ne crois pas qu'il soit encore levé.» Le tailleur l'ayant assuré du
contraire, il descendit, et fit un compliment de reconnaissance à
Molière, qui en fut très-satisfait, et qui ne se contenta pas de
l'avoir si bien fait accommoder; il lui donna encore six louis d'or,
avec ordre de les dépenser à ses plaisirs. Tout cela était un rêve
pour un enfant de douze ans, qui était depuis longtemps entre les
mains de gens durs, avec lesquels il avait souffert; et il était
dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avait
pour le théâtre, il restât en de si mauvaises mains. Ce fut cette
fâcheuse situation qui toucha Molière; il s'applaudit d'être en état
de faire du bien à un jeune homme qui paraissait avoir toutes les
qualités nécessaires pour profiter du soin qu'il voulait prendre de
lui; il n'avait garde d'ailleurs, à le prendre du côté du bon esprit,
de manquer une occasion si favorable d'assurer sa troupe en y faisant
entrer le petit Baron.
Molière lui demanda ce que sincèrement il souhaiterait le plus alors.
«D'être avec vous le reste de mes jours, lui répondit Baron, pour vous
marquer ma vive reconnaissance de toutes les bontés que vous avez pour
moi.--Eh bien! lui dit Molière, c'est une chose faite; le roi vient
de m'accorder un ordre pour vous ôter de la troupe où vous êtes.»
Molière, qui s'était levé dès quatre heures du matin, avait été à
Saint-Germain supplier Sa Majesté de lui accorder cette grâce; et
l'ordre avait été expédié sur-le-champ.
La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur: animée par son
Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre
de Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui
rendait son acteur, elle allait lui casser la tête. Molière, sans
s'émouvoir, dit à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle
passa tout d'un coup de l'emportement à la douleur; les pistolets lui
tombèrent des mains, et elle se jeta aux pieds de Molière, le
conjurant, les larmes aux yeux, de lui rendre son acteur, et lui
exposant la misère où elle allait être réduite, elle et toute sa
famille, s'il le retenait. «Comment voulez-vous que je fasse? lui
dit-il, le roi veut que je le retire de votre troupe: voilà son
ordre.» La Raisin, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance, pria
Molière de lui accorder du moins que le petit Baron jouât encore trois
jours dans sa troupe. «Non-seulement trois, répondit Molière, mais
huit, à condition pourtant qu'il n'ira point chez vous, et que je le
ferai toujours accompagner par un homme qui le ramènera dès que la
pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme et Olivier ne
séduisissent l'esprit du jeune homme, pour le faire retourner avec
eux. Il fallait bien que la Raisin en passât par là; mais ces huit
jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut faire
un établissement près de l'hôtel de Bourgogne, mais dont le détail et
le succès ne regardent plus mon sujet.
Molière, qui aimait les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention à
former celles de Baron que s'il eût été son propre fils: il cultiva
avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avait pour la
déclamation. Le public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection
il l'a élevé: mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous ait
fait voir qu'il a su profiter des leçons d'un si grand maître. Qui,
depuis sa mort, a tenu plus sûrement le théâtre comique que Baron?
Le roi se plaisait tellement aux divertissements fréquents que la
troupe de Molière lui donnait, qu'au mois d'août 1665, Sa Majesté
jugea à propos de la fixer tout à fait à son service, en lui donnant
une pension de sept mille livres. Elle prit alors le titre de _troupe
du roi_, qu'elle a toujours conservé depuis; et elle était de toutes
les fêtes qui se faisaient partout où était Sa Majesté.
Le roi accorda alors une pension de _sept mille francs_ à sa troupe
et le titre de comédiens du roi.
XX
En ce temps, Molière osa enfin habiter avec sa femme Madeleine Béjart.
Sa belle-mère s'en irrita, la maison devint intenable; on s'apaisa,
mais l'affection que la Béjart avait eue pour lui s'éteignit. Il resta
pénétré du sentiment de son ingratitude entre une amie qu'il avait
trahie et une jeune épouse qui devait le trahir; mais son talent le
consolait toujours. Il avait été faible et il était bon.
Baron, objet de la jalousie de la Béjart, en reçut des injures et un
soufflet; il se retira chez la Raisin. Molière le conjura de rentrer
chez lui. Le regret et le remords l'attendrirent. Il revint. Molière
le combla de caresses.
Peu de temps après, un homme, dont le nom de famille était Mignot, et
Mondorge celui de comédien, se trouvant dans une triste situation,
prit la résolution d'aller à Auteuil, où Molière avait une maison et
où il était actuellement, pour tâcher d'en tirer quelques secours
pour les besoins pressants d'une famille qui était dans une misère
affreuse. Baron, à qui ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément,
car ce pauvre comédien faisait le spectacle du monde le plus
pitoyable. Il dit à Baron, qu'il savait être un assuré protecteur
auprès de Molière, que l'urgente nécessité où il était lui avait fait
prendre le parti de recourir à lui, pour le mettre en état de
rejoindre quelque troupe avec sa famille; qu'il avait été le camarade
de M. de Molière en Languedoc, et qu'il ne doutait pas qu'il ne lui
fît quelque charité, si Baron voulait bien s'intéresser pour lui.
Baron monta dans l'appartement de Molière, et lui rendit le discours
de Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de
rappeler désagréablement à un homme fort riche l'idée d'un camarade
fort gueux. «Il est vrai que nous avons joué la comédie ensemble, dit
Molière, et c'est un fort honnête homme; je suis fâché que ses petites
affaires soient en si mauvais état. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que
je doive lui donner?» Baron se défendit de fixer le plaisir que
Molière voulait faire à Mondorge, qui, pendant que l'on décidait sur
le secours dont il avait besoin, dévorait dans la cuisine, où Baron
lui avait fait donner à manger. «Non, répondit Molière, je veux que
vous déterminiez ce que je dois lui donner.» Baron, ne pouvant s'en
défendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyait suffisantes pour
donner à Mondorge la facilité de joindre une troupe. «Eh bien, je vais
lui donner quatre pistoles pour moi, dit Molière à Baron, puisque vous
le jugez à propos; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour
vous: je veux qu'il connaisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du
service que je lui rends. J'ai aussi, ajouta-t-il, un habit de théâtre
dont je crois que je n'aurai plus besoin: qu'on le lui donne; le
pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant
cet habit, que Molière donnait avec tant de plaisir, lui avait coûté
deux mille cinq cents livres, et il était presque tout neuf. Il
assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il fit à Mondorge, qui ne
s'était pas attendu à tant de libéralité.
XXI
Bien qu'il eût un revenu de trente mille livres de rente, il n'avait
pour son service personnel qu'une servante, pleine de bon sens et dont
il interrogeait l'instinct avant de donner ses pièces. Elle se nommait
Laforest, et il la rendit ainsi à jamais célèbre. Rohault et Mignard,
le fameux peintre, le consolaient par leur affection de ses disgrâces.
Ils allaient souvent s'enfermer avec lui dans sa maison de campagne
d'Auteuil.
«Ne me plaignez-vous pas, leur dit-il un jour d'abandon, d'être d'une
profession et dans une situation si opposées aux sentiments et à
l'humeur que présentement? J'aime la vie tranquille, et la mienne est
agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels
je n'avais pas compté dans les commencements, et auxquels il faut
absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les
précautions dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de
tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans réflexion ont
accoutumé de tomber.--Oh! oh! dit M. Rohault.--Oui, mon cher monsieur
Rohault, je suis le plus malheureux des hommes, ajouta Molière, et je
n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étais trop austère
pour une société domestique. J'ai cru que ma femme devait assujettir
ses manières à sa vertu et à mes intentions; et je sens bien que, dans
la situation où elle est, elle eût encore été plus malheureuse que je
ne le suis si elle l'avait fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit;
elle est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'ombrage
malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. Cette femme, cent
fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agréablement de la
vie; elle va son chemin; et, assurée par son innocence, elle dédaigne
de s'assujettir aux précautions que je lui demande. Je prends cette
négligence pour du mépris; je voudrais des marques d'amitié, pour
croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus de justesse dans
sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme,
toujours égale et libre dans la sienne, qui serait exempte de tout
soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me
laisse impitoyablement dans mes peines; et, occupée seulement du désir
de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein
particulier, elle rit de ma faiblesse. Encore, si je pouvais jouir de
mes amis aussi souvent que je le souhaiterais, pour m'étourdir sur mes
chagrins et sur mon inquiétude! mais vos occupations indispensables,
et les miennes, m'ôtent cette satisfaction.» M. Rohault étala à
Molière toutes les maximes d'une saine philosophie pour lui faire
entendre qu'il avait tort de s'abandonner à ses déplaisirs. «Eh! lui
répondit Molière, je ne saurais être philosophe avec une femme aussi
aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place, vous passeriez
encore de plus mauvais quarts d'heure.»
XXII
Son ami de collége et de table, Chapelle, l'amusait par ses ivresses,
mais ne le consolait pas. Aimé Martin raconte ses scandales et son
égoïsme; Molière en avait pitié, mais continuait par habitude à
l'aimer.
Le _Tartuffe_ parut alors; il fut fort goûté aux lectures. Le roi, qui
ne se doutait pas de l'usage qu'on en ferait un jour, vit sans crainte
cette satire contre la fausse dévotion, dont il redoutait les excès.
Sa morale, fort relâchée avec les femmes, ne sentait pas les
contre-coups qui frappaient sur lui-même. On lui fit des
représentations: il défendit de jouer le _Tartuffe_. Il était alors à
l'armée; Molière, qu'il aimait tendrement, alla se plaindre. Bah! dit
le roi, les hypocrites permettent qu'on joue Dieu et le ciel, mais ne
veulent pas qu'on les joue eux-mêmes. Jouez-les toujours; la fausse
dévotion n'est qu'un mensonge; les vices sont à vous.»
Louis XIV, charmé du bon sens de Molière, se plaisait à l'entretenir
quatre ou cinq heures tête à tête. La protection du prince sauva
plusieurs fois la bonne comédie: _Tartuffe_, les _Précieuses_, le
_Bourgeois gentilhomme_, les vices du coeur, de l'esprit, des salons,
de la langue même, pâlirent devant le roi du bon sens. Il fut complice
de tout ce que Molière imagina pour amuser et corriger son règne. M.
Michelet a merveilleusement analysé tout cela, en l'exagérant un peu,
comme les critiques philosophes, mais le fond est vrai et les couleurs
authentiques.
XXIII
Le _Misanthrope_, le meilleur de ses drames, et dont le seul défaut
est que le dénoûment ne sort pas du caractère, mais de l'autorité,
tomba; le sujet était trop triste pour un parterre de Français. Il
faut réfléchir pour l'accepter. Le rire est la loi suprême de la
comédie, on est plus tenté de pleurer au _Misanthrope_. Le
_Misanthrope_ n'est pas un caractère, c'est une manie. Une manie amuse
un moment, mais ne fournit pas un long drame. Molière se résigna et
il attendit; il avait tellement travaillé son sujet, qu'il ne pouvait
s'imaginer qu'il se fût trompé. Les vers, sans être poétiques, étaient
de la plus vigoureuse satire. C'était de la poésie de Boileau, son
voisin et son ami d'Auteuil.
Il se raccommoda avec le peuple par une farce grossière appelée le
_Sabotier_. «Si je ne travaillais que pour des philosophes, disait-il
à ce propos, mes ouvrages seraient tournés tout autrement, mais je
parle aux foules, où il y a peu de gens d'esprit. Si c'était à
recommencer, je ne choisirais jamais cette profession.» C'est alors
qu'il fit jouer _M. de Pourceaugnac_, cette farce immortelle qui fait
rire encore le peuple d'aujourd'hui. L'éclat de rire qu'on arrache au
peuple par les moyens souvent ignobles est la grimace du ridicule, le
sublime du commun; mais le vrai génie s'abaisse comme il s'élève, et
quand il daigne y descendre, il le trouve et le rend impérissable. Le
chef-d'oeuvre est de réunir les deux. C'est ce que Molière fit dans le
_Bourgeois gentilhomme_. La pièce déplut au public, et charma Louis
XIV; il en félicita Molière, il était assez homme de goût pour y
saisir les deux ridicules de la noblesse et de la bourgeoisie, il
était placé assez haut pour se moquer de son peuple.