Shakespeare devint peu à peu ainsi directeur du théâtre et chef d'une

troupe de comédiens. Il travaillait surtout pour le salaire; il devint

assez riche. Il conserva son amitié pour Stratford-sur-Avon, où son

père était mort. Il y perdit sa femme, habituellement négligée, et se

fit bâtir une belle maison. Il aima, dit-on, dans le voisinage

d'Oxford, une belle et aimable femme, maîtresse de l'hôtel de _la

Couronne_. Il en eut un fils, qui écrivait plus tard à lord Rochester:

«Sachez ce qui fait honneur à ma mère: je suis le fils de

Shakespeare.»

À partir de 1613, il ne quitta plus sa maison de Stratford, occupé de

la culture de son jardin, et oubliant ses drames. Il y planta un

mûrier fameux, qui fut mutilé depuis par le fanatisme de ses

admirateurs; il y mourut à cinquante-deux ans, le 23 avril 1616.

Il ne fut pas heureux. «Mon nom, écrivait-il peu de temps avant sa

mort, est diffamé, ma nature est avilie; ayez quelque pitié pour moi,

pendant que je bois le _vinaigre_.»

Que d'hommes pourraient en dire autant!

La reine Elisabeth, qui se proclamait _protectrice des arts et des

lettres_, ne fit aucune attention à lui; son pays l'oublia pendant

près de deux siècles; sa grande gloire d'aujourd'hui ne fut qu'une

lente réaction du temps.

VII

Molière eut une destinée à peu près égale. Nous allons en puiser les

principaux faits, étudiés avec soin dans les notes d'un homme studieux

et excellent que nous avons perdu il y a peu d'années, M. Aimé Martin,

notre ami le plus intime et le plus dévoué.

Qu'un ami véritable est une douce chose!

LA FONTAINE.

Le modèle accompli de l'amitié fut pour moi Aimé Martin. J'attendais

avec impatience l'occasion de parler de lui; la voici, je la saisis;

mais jamais mon coeur ne dira tout ce qu'il éprouve de reconnaissance

et de tendresse quand j'entends prononcer son nom, ou quand je passe

par hasard devant le seuil de sa studieuse maison, nº 15 de la rue des

Petits-Augustins, où je le vis penser, sentir, écrire et

mourir!--Repassons sa vie:

Il était né, quelques années avant moi, dans un petit hameau des

bords du Rhône, à quelques pas de Lyon, d'une famille humble, mais

aisée, dont il était l'unique enfant et le plus cher souci. On lui fit

faire de bonnes études; ses facultés s'y agrandirent; il vint de bonne

heure les compléter et les polir à Paris. Il y joignit ces talents

corporels qui développent l'énergie de l'âme et du corps; il devint

bientôt un habitué des salles d'armes, le lion de l'escrime et

l'agneau des fils de l'homme. On allait le voir avec enthousiasme

lutter avantageusement avec la première épée de Paris. Les maîtres

d'armes le montraient à leurs élèves; c'était le temps où cette

gymnastique était de mode en France, et où M. de Bondy y conquérait

cette réputation chevaleresque que nous cherchions à rivaliser de

loin. Aimé Martin l'égalait. Ce fut dans ces joutes que je fis

connaissance avec lui. Sa taille souple, sa tournure martiale et sa

physionomie intelligente et douce le faisaient remarquer autant que

son talent; il avait l'aplomb du gladiateur antique, mais aucune

forfanterie dans son attitude. On voyait que l'escrime était un art,

mais non une menace, chez lui; quand il se _fendait_ en _tierce_ ou en

_quarte_, et qu'après avoir d'un coup d'oeil infaillible ramassé le

fleuret de son adversaire, écarté son épée et touché sa poitrine d'un

coup qui faisait plier le fer dans sa main, il s'abaissait aux

applaudissements des spectateurs et rougissait de son adresse au lieu

de s'en glorifier. On jouissait de sa modestie autant que de son

triomphe; ses admirateurs devenaient ses amis; son visage, penché en

arrière, écartait d'une vive saccade les mèches de sa noire chevelure

humides de sueur, mais sa bouche était toujours gracieuse, et, s'il

n'eut pas eu le nez trop court et cassé par un coup de fer, il aurait

ressemblé à un lutteur grec se reposant après le combat.

VIII

Quand Bonaparte, qu'Aimé Martin haïssait parce qu'il abusait trop du

sabre et qu'il était plus Gaulois que Français, tomba, en 1814, pour

retomber en 1815, il gémit sur le peuple tout en plaignant les

soldats. Il n'y avait pas pour lui assez de philosophie dans la

guerre; il ne l'aimait pas. La littérature était sa vocation.

IX

Il s'attacha comme secrétaire, à la fin du premier Empire, à un

vieillard éminent qui s'était élevé, en 1790, au-dessus de tous les

écrivains français de ce siècle par le sentiment: c'était Bernardin de

Saint-Pierre, voyageur en Russie et aux Indes orientales. Né, élevé,

grandi isolément dans une atmosphère supérieure au dix-huitième

siècle, même à celle de Voltaire; dédaigneux et dédaigné par tous nos

philosophes, excepté Jean-Jacques Rousseau; n'ayant de maître que la

nature; méprisant nos controverses religieuses ou philosophiques, et

qui était apparu tout à coup, comme une comète excentrique, _Paul et

Virginie_ à la main, homme bien supérieur à Chateaubriand, capable

d'écrire mieux que le _Génie du christianisme_, le Génie du coeur

humain.

X

Bernardin de Saint-Pierre était alors un beau vieillard semblable à

Platon; ses cheveux blancs couronnés de roses, parfumés du souvenir de

_Paul et Virginie_, rappelaient et écartaient à la fois les images de

la vieillesse en annonçant l'éternité de la jeunesse. Il avait épousé

mademoiselle Didot et en avait eu un fils appelé Paul. Il avait perdu

cette première épouse par la mort; il n'avait renoncé ni au bonheur ni

à l'amour. Quelque temps après, en visitant l'établissement de

Saint-Ouen, il avait distingué mademoiselle de Pelleport, à peine en

âge de correspondre à ses sentiments, et il s'était épris pour cette

enfant d'une affection plus paternelle encore que conjugale. La jeune

élève, sans guide dans la vie, sans fortune et sans gloire, s'était

sentie flattée de trouver tous ces titres dans un seul homme. Devenir

l'épouse de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui paraissait un don du

ciel, supérieur à tous les dons de la terre. En se laissant aimer,

elle avait aimé d'un attachement sévère et doux ce vieillard. Elle

était elle-même d'une beauté candide et pure, comme le rêve d'un

philosophe sur le berceau d'un enfant; la mélancolie de sa bouche et

la fraîcheur de ses joues imprimaient les grâces de l'innocence sur le

sérieux de ses pensées.

J'ai beaucoup connu, dans ma première jeunesse, une de ses tantes,

chanoinesse, amie de ma mère, retirée à Lyon; quelque chose

d'aventureux et d'héroïque dans sa physionomie révélait en elle je ne

sais quel ressouvenir martial, empreint dans les races héroïques. Une

de mes propres tantes la soutenait dans ses infortunes.

XI

L'union fut consolante pour le vieillard, douce pour la jeune fille.

Elle lui servit de secrétaire intime; elle prit, avec lui, le goût de

la haute littérature et de la philosophie naturelle. Elle l'inspira,

elle l'aima, elle se fit sa fille. Quand on voyait le magnifique

auteur de _Paul et Virginie_ passer dans nos rues, et prêtant son

bras à cette charmante enfant, on n'était point tenté de rire de ce

contraste des âges; on respectait la félicité tardive de ce philosophe

qui voulait aimer jusqu'à la mort; on sentait l'amour sous le

dévouement de cette enivrante beauté. Cela continua ainsi jusqu'au

moment suprême où la Providence sépara le maître et l'élève et fit

tomber, chargé d'années, le vieux tronc à côté du fruit vert. On

n'avait fait à Bernardin de Saint-Pierre qu'un reproche envieux et

injuste: on l'accusait, lui, homme sans fortune, d'avoir sollicité

avec trop d'anxiété des libraires, de l'Académie, du gouvernement, des

ministres, les modestes tributs que l'État accordait à son génie

indigène; mais on oublia qu'il n'avait aucun patrimoine que ce génie,

qu'il avait à nourrir un enfant et une jeune épouse, qu'il sentait

derrière lui, à peu de distance, la mort, épiant sa fin prochaine, les

menacer d'un abandon éternel. C'est ainsi que les heureux d'ici-bas

jugent et condamnent ce qu'ils ne savent pas. Tout était faux, ou

calomnie cruelle, dans ces accusations contre ce beau et infortuné

génie.

XII

Quand Bernardin de Saint-Pierre eut expiré sous les larmes de sa jeune

femme, elle se retira quelque temps dans l'asile où elle avait abrité

son enfance; mais le jeune homme qui avait servi volontairement

d'élève et de secrétaire à son mari ne pouvait oublier le trésor de

beauté, d'intelligence et de vertu, dont elle lui avait donné le

spectacle et le chaste amour pendant qu'il fréquentait sa maison, du

temps où il y entrait librement auprès d'elle pour travailler avec son

mari. L'isolement de madame de Saint-Pierre était un intérêt et un

attrait de plus. Ce souvenir revivait aussi dans le coeur de la jeune

veuve; le malheur fut l'unique intermédiaire de ces deux amants. Après

des obstacles vaincus par leur constance, ils s'unirent et furent

heureux. Aimé Martin sentit, à partir de ce moment, que sa vie devait

changer comme ses devoirs, et qu'il fallait vivre, penser, travailler

pour deux. Il accomplit sa mission sévère, récompensé par le bonheur.

M. Lainé, le Cicéron et le Platon des premières années de la

Restauration, le connut, le prit en estime et en affection, et le fit

parvenir promptement aux honneurs de la questure de la Chambre. Il y

trouvait dignité et aisance. Il envoyait à son vieux père, à la

campagne, près de Lyon, les économies de son emploi et le salaire de

son travail. Il écrivit, dans ses loisirs, des commentaires

intéressants des livres de Bernardin de Saint-Pierre; le génie du

maître survivait dans le disciple. Quant à sa femme, elle portait dans

son regard et dans les traits de sa bouche tout le coeur à la fois si

tendre et si sublime de son premier mari, et tout le bonheur qu'elle

devait au second. C'était un couple virgilien qui faisait un plaisir

antique à regarder.

XIII

Aimé Martin, après avoir relevé la fortune de cette jeune femme par

l'édition des Oeuvres de Bernardin de Saint-Pierre, dans laquelle la

veuve l'aidait, composa en vers et en prose, procédé littéraire fort

usité alors, des Lettres sur la mythologie, qui eurent un double

succès; se livra à des travaux importants sur l'éducation des mères de

famille, source de toute lumière dans le coeur; puis, à des éditions

de nos grands écrivains, qu'il connaissait mieux que personne; enfin,

il étudia Molière, et le commenta en six volumes; c'était la

résurrection du classique, genre fort méprisé de la jeunesse de cette

époque. Il replaça la statue du grand homme sur son piédestal, elle y

est restée depuis, elle y restera toujours.

Il comprit l'unité de l'auteur et de l'ouvrage, comme nous l'avions

comprise depuis; il étudia Molière comme homme avant de nous le

révéler comme écrivain. Tous les faux systèmes tombèrent devant lui;

il ne déplaça pas l'intérêt de sa vie en nous formulant, comme on le

fait aujourd'hui, un génie naissant sur un grand homme consommé

arrivant du ciel ici-bas, avec un arsenal d'idées préconçues, comme si

rien n'eût existé avant lui, et apportant comme un soleil de l'art une

lumière incréée jusque-là à la terre. Ce n'est pas ainsi que procèdent

le génie et la nature. Non; Molière commença comme tout commence,

comme Shakespeare lui-même, par balbutier, tâtonner, hésiter; puis il

suivit laborieusement et pas à pas, tantôt heureux, tantôt malheureux

dans sa conception, le goût de son siècle et l'ornière des événements

de sa vie, jusqu'ici triomphe où la mort jalouse le prit et l'enleva

pour l'immortalité. Voici sa carrière admirablement notée par Aimé

Martin; on ne s'informait pas alors si un écrivain comme l'auteur de

_Macbeth_, ou comme l'auteur du _Tartuffe_, était né dans la

démocratie ou dans l'aristocratie; la gloire était neutre, le génie

n'avait point de caste. Qu'on eût gardé des chevaux à la porte de

New-Market, ou fait le lit du roi à Versailles, personne ne s'en

humiliait ou ne s'en glorifiait. Le mérite est comme le Nil, nul ne

connaît sa source; il suffit qu'il coule et qu'il féconde; on boit ses

eaux sans leur demander leur nom; ouvrier ou grand seigneur, on est

grand homme et c'est assez.

XIV

Molière n'était, en naissant, ni l'un ni l'autre; il n'y songeait pas.

Il était né dans cette bonne bourgeoisie qui fut toujours la moelle de

la France, à distance égale de l'ouvrier, démocrate par situation, ou

gentilhomme oisif, par désoeuvrement. Bonne place à l'entrée dans la

vie, où l'on reçoit une éducation libérale, où l'on ne méprise

personne, parce qu'on touche à tous, où l'on n'est dédaigné de

personne, parce qu'on n'accepte pas le dédain. Il y avait de l'honneur

dans cette famille. Le père de Molière s'appelait Poquelin; il était

tapissier, valet de chambre du roi. La comédie, déjà populaire en

Italie, naissait seulement en France; on s'occupa peu du jeune

Molière.

À quatorze ans, il suivait seulement l'ornière banale des études de

collége, grec et latin. À cette époque, son grand-père s'aperçut de

son penchant pour la comédie, et le conduisit chez les comédiens de

l'hôtel de Bourgogne, troupe isolée et libre qui amusait Paris.

«Avez-vous donc envie d'en faire un comédien? dit son père à son

grand-père.--Plût à Dieu! répondit le vieillard, qu'il pût ressembler

à Bellerose!» fameux acteur du temps. Molière se dégoûta de l'état de

tapissier et s'engoua de celui de comédien. Son père l'envoya faire

ses études aux Jésuites; il y resta cinq ans et s'éleva jusqu'à la

philosophie.

XV

Le père de Molière vieillissait; il envoya son fils, en qualité

d'apprenti tapissier, accompagner le roi dans un voyage de la cour à

Narbonne. Au retour Molière devint avocat, et s'associa aussi à

quelques bourgeois amateurs de Paris pour jouer la comédie; il y

connut la Béjart, dont il devint amoureux. Elle avait été mariée avec

M. de Modène, et en avait eu une fille, qu'elle élevait auprès d'elle

et qui se prit d'une vive affection d'enfant pour Molière. Ce fut la

source des malheurs du poëte, on l'accusa calomnieusement d'aimer dans

cette enfant sa propre fille et plus tard de l'avoir épousée. Elle

était née sept ans avant que Molière eût connu la mère.

XVI

Il suivit la Béjart à la cour du prince de Conti, en Languedoc. Il

dirigeait sa troupe; il refusa, par amour pour la Béjart, l'emploi de

secrétaire que lui offrait le prince, frappé de son talent. Rentré à

Paris, il y adressa au roi un discours du haut de la scène, pour lui

demander l'autorisation de jouer devant lui des divertissements

scéniques. Le roi accorda cette permission, et y joignit le don du

Petit-Bourbon, qu'occupe aujourd'hui la colonnade du Louvre, pour y

représenter ces comédies italiennes qui amusaient le prince. Molière

composa d'abord sur ce thème, imité de l'italien l'_Étourdi_ et le

_Dépit amoureux_, deux pièces de grands succès. Ces succès

l'encouragèrent, et il écrivit les _Précieuses ridicules_, qui

attirèrent une telle foule qu'on fut obligé d'en donner deux

représentations le même jour. «Courage! Molière, s'écria du parterre

une voix de vieillard enthousiasmé; voilà enfin la bonne comédie!» Le

_Cocu imaginaire_ suivit les _Précieuses ridicules_. Il eut le même

succès: le cynisme et le comique s'y touchaient, l'un était de

l'Aristophane, l'autre du Plaute. On sentit d'instinct dans les deux

débuts l'hésitation d'un homme qui imite des théâtres étrangers et la

confiance d'un homme qui croit en lui-même. Cependant les _Précieuses

ridicules_, pièce satirique et personnelle, peignent des vices de

salons propres à la nation française.

XVII

_Don Garcia de Navarre_ échoua complétement, ainsi que le _Prince

jaloux_. La verve comique y manquait, c'était de l'imagination plus

que du ridicule; le Français ne l'aime pas. L'_École des maris_ le

releva; les _Fâcheux_ réussirent, l'envie se déchaîna contre lui. Il

fut applaudi, mais injurié. «Il est inégal!» murmura-t-on. Il était

inégal comme le génie; le génie est capricieux comme l'inspiration.

Ses farces renouvelées qu'il avait fait représenter dans ses courses

en province devenaient des comédies à Paris. L'_École des femmes_

n'eut pour ennemies que celles dont il médisait en riant. Louis XIV

lui fit une pension de mille francs pour l'attacher à la cour. Cette

somme, équivalant à trois mille d'aujourd'hui, était surtout un

honneur qui signifiait la protection assurée du roi.

Ses malheurs commencèrent avec sa fortune.

On a vu qu'il avait aimé de bonne heure la Béjart, avec laquelle il

partageait les soucis et les bénéfices de la direction du théâtre.

Cette femme avait une fille de quatorze ou quinze ans, qui regardait

Molière comme son père, et qui l'appelait son mari depuis son enfance.

Molière conçut pour elle l'affection d'un père, mais aussi la passion

d'un mari. Cette passion, partagée un moment par la fille de la

Béjart, les rendit tous les trois insensés. «Molière avait passé, dit

son commentateur, des badinages qu'on se permet avec un enfant à

l'amour le plus violent qu'on a pour une maîtresse; mais il savait

que la mère avait d'autres vues, qu'il aurait de la peine à déranger.

C'était une femme altière et peu raisonnable lorsqu'on n'adhérait pas

à ses sentiments; elle aimait mieux être l'amie de Molière que sa

belle-mère: ainsi, il aurait tout gâté de lui déclarer le dessein

qu'il avait d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans rien

dire à cette femme; mais comme elle l'observait de fort près, il ne

put consommer son mariage pendant plus de neuf mois: c'eût été risquer

un éclat qu'il voulait éviter sur toute chose, d'autant plus que la

Béjart, qui le soupçonnait de quelque dessein sur sa fille, le

menaçait souvent en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui,

sa fille et elle-même, si jamais il pensait à l'épouser. Cependant la

jeune fille ne s'accommodait point de l'emportement de sa mère, qui la

tourmentait continuellement et qui lui faisait essuyer tous les

désagréments qu'elle pouvait inventer: de sorte que cette jeune

personne, plus lasse peut-être d'attendre le plaisir d'être femme que

de souffrir les duretés de sa mère, se détermina un matin de s'aller

jeter dans l'appartement de Molière, fortement résolue de n'en point

sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut contraint

de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère

donna des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avait

épousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un

malheureux. Néanmoins, il fallut bien s'apaiser; il n'y avait point de

remède, et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand

bonheur qui pût arriver à sa fille était d'avoir épousé Molière, qui

perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune

pouvaient lui procurer, s'il avait été assez philosophe pour se passer

d'une femme[20]. Celle-ci ne fut pas plutôt madame de Molière, qu'elle

crut être au rang d'une duchesse, et elle ne se fut pas donnée en

spectacle à la comédie, que le courtisan désoccupé lui en conta. Il

est bien difficile à une comédienne, belle et soigneuse de sa

personne, d'observer si bien sa conduite, que l'on ne puisse

l'attaquer. Qu'une comédienne rende à un grand seigneur les devoirs

qui lui sont dus, il n'y a point de miséricorde, c'est son amant.

Molière s'imagina que toute la cour, toute la ville en voulaient à son

épouse. Elle négligea de l'en désabuser; au contraire, les soins

extraordinaires qu'elle prenait de sa parure, à ce qu'il lui semblait,

pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant

d'arrangement, ne firent qu'augmenter sa jalousie. Il avait beau

représenter à sa femme la manière dont elle devait se conduire pour

passer heureusement la vie ensemble, elle ne profitait point de ses

leçons, qui lui paraissaient trop sévères pour une jeune personne,

qui d'ailleurs n'avait rien à se reprocher. Ainsi Molière, après avoir

essuyé beaucoup de froideur et de dissensions domestiques, fit son

possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se

mettre en peine de la conduite de sa femme.[21]

[Note 20: Cette femme, qui inspira une si forte passion à

Molière, et qui le rendit si malheureux, n'avait pas une

beauté régulière; voici le portrait que Molière en a fait

lui-même à une époque où elle lui avait déjà causé beaucoup

de chagrins: «Elle a les yeux petits, mais elle les a pleins

de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde; les

plus touchants qu'on puisse voir. Elle a la bouche grande,

mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres

bouches. Sa taille n'est pas grande, mais elle est aisée et

bien prise. Elle affecte une nonchalance dans son parler et

dans son maintien, mais elle a grâce à tout cela, et ses

manières ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les

coeurs. Enfin son esprit est du plus fin et du plus délicat;

sa conversation est charmante, et si elle est capricieuse

autant que personne du monde, tout sied bien aux belles, on

souffre tout des belles.» (_Bourgeois gentilhomme_, acte

III, scène ix.) Élève de Molière, elle devint une excellente

actrice: sa voix était si touchante, qu'on eût dit, suivant

un auteur contemporain, qu'elle avait véritablement dans le

coeur la passion qui n'était que dans sa bouche. «Remarquez,

dit-il, que la Molière et La Grange font voir beaucoup de

jugement dans leur récit, et que leur jeu continue encore

lors même que leur rôle est fini. Ils ne sont jamais

inutiles sur le théâtre: ils jouent presque aussi bien quand

ils écoutent que quand ils parlent. Leurs regards ne sont

pas dissipés, leurs yeux ne parcourent pas les loges. Ils

savent que leur salle est remplie, mais ils parlent et ils

agissent comme s'ils ne voyaient que ceux qui ont part à

leur action; ils sont propres et magnifiques sans rien faire

paraître d'affecté. Ils ont soin de leur parure, et ils n'y

pensent plus dès qu'ils sont sur la scène. Et si la Molière

retouche parfois à ses cheveux, si elle raccommode ses

noeuds et ses pierreries, ces petites façons cachent une

satire judicieuse et naturelle. Elle entre par là dans le

ridicule des femmes qu'elle veut jouer; mais enfin, avec

tous ces avantages, elle ne plairait pas tant, si sa voix

était moins touchante: elle en est si persuadée elle-même,

que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons

qu'elle a de rôles différents.»]

[Note 21: Cependant, ce ne fut pas sans se faire une grande

violence que Molière résolut de vivre avec elle dans cette

indifférence. Il y rêvait un jour dans son jardin d'Auteuil,

quand son ami Chapelle, qui s'y promenait par hasard,

l'aborda, et le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui

en demanda plusieurs fois le sujet. Molière, qui eut quelque

honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si

fort à la mode, résista autant qu'il put; mais, comme il

était alors dans une de ces plénitudes de coeur si connues

par les gens qui ont aimé, il céda à l'envie de se soulager

et avoua de bonne foi à son ami que la manière dont il était

forcé d'en user avec sa femme était la cause de cet

abattement où il se trouvait. Chapelle, qui croyait être

au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un

homme comme lui, qui savait si bien peindre le faible des

autres, tombait dans celui qu'il blâmait tous les jours, et

lui fit voir que le plus ridicule de tous était d'aimer une

personne qui ne répond pas à la tendresse qu'on a pour elle.

«Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j'étais assez

malheureux pour me trouver en pareil état, et que je fusse

fortement persuadé que la même personne accordât des faveurs

à d'autres, j'aurais tant de mépris pour elle, qu'il me

guérirait infailliblement de ma passion. Encore avez-vous

une satisfaction que vous n'auriez pas si c'était une

maîtresse; et la vengeance, qui prend ordinairement la place

de l'amour dans un coeur outragé, vous peut payer tous les

chagrins que vous cause votre épouse, puisque vous n'avez

qu'à l'enfermer; ce sera un moyen assuré de vous mettre

l'esprit en repos.»

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 14 / 18 段