douleurs qu'on appelle _hypocondriaques_, parce qu'elles s'attachent
aux cartilages des viscères. Quoique ces douleurs, par leur violence,
ne tuent personne, elles passent cependant, et à bon droit, pour les
plus insupportables, parce qu'elles sont les plus poignantes. Dans
Laurent, est-ce fatalité, ou ignorance et incurie des médecins?
pendant le traitement pour ses douleurs, une fièvre se déclara, et la
plus perfide de toutes; elle se glissa peu à peu, et finit par envahir
non pas seulement, comme il arrive souvent, les artères et les veines,
mais les membres, les viscères, les nerfs, les os et leur
moelle.--Subtile, latente et d'abord peu sensible, elle se montra
bientôt ouvertement; comme elle n'avait pas été traitée avec les soins
et la promptitude qu'elle réclamait, elle affaiblit et abattit
tellement le malade, que non-seulement ses forces, mais son corps
lui-même semblaient se fondre: c'est pourquoi la veille du jour où il
paya son tribut à la nature, malade et couché dans la villa Careggi,
il fut tellement frappé tout à coup, qu'il ne laissa aucun espoir de
salut. Avec sa prévoyance, il comprit son état et n'eut rien de plus
à coeur que d'appeler le médecin de l'âme, pour lui faire, en vrai
chrétien, la confession générale des manquements et des fautes de
toute sa vie. J'ai presque entendu dire à ce digne prêtre, qui fut
ensuite si admirable, qu'il n'avait jamais rien vu de plus grand, de
plus incroyable que la constance et l'imperturbabilité de Laurent en
face de la mort, sa mémoire de son passé, sa façon de disposer les
choses présentes, et le soin si sage, si religieux qu'il montra dans
sa prévoyance de l'avenir. Vers minuit, il reposait et méditait,
lorsqu'on lui annonça la présence du prêtre avec le saint sacrement.
Se secouant aussitôt, il s'écria: «Loin, bien loin de ma pensée de
souffrir que mon Jésus qui m'a créé et qui m'a racheté vienne jusqu'à
mon lit. Vite, vite, ôtez-moi d'ici pour que j'aille au-devant de mon
Seigneur.» Ce disant, il se soulève autant qu'il le peut, et par la
vigueur de son âme soutenant son corps, il s'avance entre les mains de
ses familiers et va au-devant du vieillard jusqu'à son vestibule, et
là, se traînant à ses genoux, suppliant et en larmes: «Mon doux Jésus,
dit-il, vous daignez visiter le plus mauvais de vos serviteurs! que
dis-je, serviteur? ennemi, devrais-je dire, et certes, le plus
ingrat, lui qui, comblé par vous de tant de bienfaits, fut si peu
docile à votre parole et qui offensa tant de fois votre majesté! Par
cet amour qui vous fait embrasser tout le genre humain, qui vous a
fait descendre du ciel et revêtir notre humanité nue, qui vous a fait
souffrir la faim, la soif, le froid, la chaleur, le labeur, les
moqueries, le mépris, les coups, la flagellation, la mort enfin sur
une croix; par cet excès d'amour, ô mon Sauveur Jésus, je vous supplie
et vous conjure de détourner vos regards, votre face de mes péchés,
afin que cité à comparaître devant votre tribunal, ce que je sens
devoir être très-prochain, je ne sois pas puni pour mes fraudes, mes
péchés, mais pardonné par les mérites de votre croix: qu'il plaide,
qu'il plaide en ma faveur, ce sang, le plus précieux de tous, que vous
avez répandu sur ce sublime autel de notre rédemption, et pour rendre
l'homme libre, donner à l'homme la liberté.» Après ces paroles et
d'autres encore, devant tous les assistants en pleurs, le prêtre
ordonna qu'on le relevât et qu'on le mît dans son lit pour qu'on lui
administrât plus facilement le sacrement: il s'y opposa d'abord; mais,
de crainte de manquer d'obéissance au vieillard, il se laissa
fléchir, et répétant avec fermeté les paroles sacramentales, déjà
sanctifié et vénérable par une sorte de majesté divine, il reçut le
corps et le sang du Seigneur. Il donna des consolations à Pierre, l'un
de ses fils, car ses autres frères n'étaient pas là; il l'exhorta à
supporter avec égalité d'âme la violence de la nécessité; il lui dit
que la protection du ciel, qui n'avait jamais fait défaut au père dans
la bonne et la mauvaise fortune, ne manquerait pas à son fils; qu'il
s'évertuât seulement à être un homme de bien et un bon esprit; que les
choses mûries par la réflexion produisaient, dans la pratique, des
fruits excellents. Après ces paroles, il se reposa quelque temps comme
dans la contemplation. Bientôt, il appela encore ce fils seul, lui
donna des avertissements sur bien des choses, des leçons sur beaucoup
d'autres qui n'ont pas encore transpiré au dehors, mais qui, comme
nous l'avons entendu dire, étaient pleines d'une sagesse et d'une
sainteté exquises. Je vous en écris une qu'il m'a été permis de
savoir: «Les citoyens te reconnaîtront pour mon successeur, je n'en
doute pas. Je ne crains pas non plus que ton autorité soit inférieure
à celle que j'ai eue jusqu'à ce jour: mais parce qu'une cité entière
est un corps à plusieurs têtes, comme l'on dit, et qu'on ne peut pas
être au gré d'un chacun, souviens-toi, au milieu de cette diversité,
de suivre toujours le dessein que tu jugeras le plus honnête, et
d'avoir égard à l'intérêt de tous plutôt qu'à l'intérêt d'un seul.» Il
donna ensuite des ordres pour ses funérailles, pour qu'elles se
fissent à l'instar de celles de son aïeul Côme, dans la mesure enfin
qui convient à un simple particulier. Ticine Lazare, votre médecin,
réputé très-habile, vint. Appelé un peu tard, il se mit à essayer d'un
remède composé avec une poudre de toutes sortes de pierres précieuses
pilées. Laurent s'enquit alors d'un de ses familiers, car plusieurs de
nous avaient été admis près de lui, de ce qu'élaborait le médecin. Je
lui répondis qu'il préparait un cataplasme pour lui réchauffer les
entrailles. Il reconnut à l'instant ma voix, et me regardant avec
complaisance, selon son habitude: «Eh! mon cher Politien!» se mit-il à
dire, et soulevant avec peine ses bras presque sans force, il me
saisit et me serra les deux mains. J'éclatais en sanglots et en larmes
que je voulais cacher, en m'efforçant de détourner ma tête; mais lui,
nullement ému, me prenait et me reprenait les mains. Mais il les
laissa peu à peu, insensiblement, et comme en dissimulant, comme pour
venir en aide à mes larmes. Je me jetai aussitôt et en pleurant vers
le fond du lit, et là, pour ainsi dire, je lâchai la bride à ma
douleur et à mes larmes. Je repris bientôt ma place, après avoir,
autant que je le pouvais, essuyé mes yeux. Laurent, en le voyant, et
il le vit aussitôt, me rappela et me demanda, avec un surcroît de
douceur, ce que faisait son ami Pic de la Mirandole. «Il est en ville,
répondis-je, parce qu'il a craint d'être fâcheux en venant ici.--Et
moi aussi, ajouta-t-il, si je ne craignais que la course le dérangeât,
je voudrais bien lui dire un dernier adieu avant de vous
quitter.--Désirez-vous qu'il vienne?--Oui, et le plus tôt possible.»
Voici ce que je fis: il était déjà venu et s'était assis près de moi,
qui me tenais contre les genoux de Laurent, pour entendre plus
facilement sa voix qui commençait à baisser. Bon Dieu! avec quelle
politesse, quelle humanité et presque quelles caresses il accueillit
Mirandole! Il le pria d'abord de l'excuser de lui avoir donné cette
peine et de la mettre sur le compte de l'affection et de la
bienveillance qu'il avait pour lui; qu'il rendrait plus volontiers
l'âme s'il avait d'abord rassasié ses yeux mourants de la vue d'un ami
qui lui était si cher. Alors il nous jeta quelques paroles toujours
remplies, selon sa coutume, d'urbanité, d'affection et d'amitié; il
plaisantait même avec nous, et, en nous regardant tous deux: «J'aurais
bien voulu, nous dit-il, que la mort eût différé son arrivée jusqu'au
jour où j'aurais entièrement complété votre bibliothèque; il ne s'en
fallait pas de beaucoup.» À peine Pic s'était éloigné, que Jérôme de
Ferrare, homme remarquable et par son savoir et par sa sainteté,
prédicateur distingué de la science céleste, entra dans la chambre à
coucher et l'exhorta à bien garder sa foi: «Oui, et inébranlable,
répondit-il avec assurance;» de prendre la résolution de vivre le plus
irréprochablement possible: «Sans aucun doute, répondit-il encore avec
fermeté»; qu'enfin, s'il le fallait, il supportât la mort avec calme:
«Rien ne m'est plus agréable que de mourir, si Dieu le veut.» Après
cela, Jérôme se retirait, lorsque Laurent: «Hé! votre bénédiction, mon
père, avant de me quitter.» Aussitôt, courbant la tête, abaissant son
regard et offrant la plus parfaite image de la piété, il répondit de
mémoire et sacramentalement aux paroles et aux prières du prêtre,
nullement ému de l'expression de la douleur de ses familiers qui
éclatait et ne se dissimulait plus. Vous auriez dit que Laurent seul
avait appris à mourir. Seul il ne donnait aucun signe de douleur, de
trouble et de tristesse. Jusqu'à son dernier souffle, il manifesta la
vigueur habituelle, la fermeté, l'égalité et la grandeur de son âme.
Ses médecins insistaient encore, et, pour n'avoir pas l'air de ne rien
faire, ils tourmentaient le malade par leurs offices empressés. Lui,
cependant, ne refusait rien, ne montrait aucune répugnance pour ce
qu'on lui offrait, non qu'il se flattât de l'illusion de prolonger sa
vie, mais parce qu'il craignait en mourant de faire la plus légère
offense.
«Il conserva si bien jusqu'au dernier moment toute sa fermeté, qu'il
plaisanta parfois sur sa mort. Ainsi, à qui lui avait offert un peu de
nourriture et qui lui demandait comment il se trouvait: «Comme un
mourant,» répondit-il. Ensuite, après nous avoir caressés et embrassés
tous, et demandé pardon pour les choses fâcheuses dont sa maladie
avait pu être cause à l'égard de quelqu'un d'entre nous, il fut tout
entier à l'extrême-onction et aux dernières paroles qu'on adresse à
l'âme qui part. On commença ensuite la lecture de cette partie de
l'Évangile où sont décrites les souffrances de Jésus-Christ. Par le
mouvement de ses lèvres, par ses yeux vers le ciel, par l'agitation de
ses doigts, il montrait qu'il en savait par coeur toutes les pensées
et tous les mots. Enfin, après avoir de tous côtés regardé fixement,
et baisé de temps en temps un crucifix d'argent orné magnifiquement de
perles et de pierres précieuses, il expira.
Cet homme, né pour toutes les grandes choses, navigua si bien par le
flux et le reflux des événements, qu'il est difficile de savoir s'il
montra plus de constance dans la prospérité que d'égalité d'âme et de
calme dans la mauvaise fortune: quant à son génie, il était si grand,
si facile, si pénétrant, qu'il excellait autant en toutes choses que
d'autres dans quelques-unes. La probité, la justice, la bonne foi,
personne n'ignore qu'elles avaient choisi le coeur et toute l'âme de
Laurent pour leur domicile et le temple qui leur était le plus
agréable. L'affection si exquise, si distinguée de tout le peuple et
de toutes les classes sans exception, montra clairement combien
étaient remarquables en lui l'affabilité, la politesse et l'humanité.
Parmi ses grandes qualités éclataient une libéralité et une
magnificence dont la gloire l'avait presque élevé jusqu'aux dieux, et
cependant il n'avait rien fait par zèle pour sa renommée et pour son
nom, mais par le seul amour du bien et de la vertu. Dans quelle
affection n'embrassait-il pas les gens de lettres! quels honneurs,
quels respects n'avait-il pas pour eux! Que de travail et d'industrie
ne mit-il pas dans la recherche et l'achat, dans tous les coins du
monde, des livres écrits dans les diverses langues! Il fit même pour
cela de telles dépenses, que non-seulement ses contemporains et ce
siècle, mais la postérité ont immensément perdu en perdant un tel
homme. Ce qui nous console dans ce grand deuil général, ce sont ses
enfants, si éminemment dignes de leur père, et Pierre, l'un d'eux,
leur aîné, qui, à peine dans sa vingt et unième année, soutient le
poids des affaires de toute la république avec une gravité, une
sagesse et une autorité telles, qu'il fait croire à une vie nouvelle
du père dans son fils. Jean, son second frère, à dix-huit ans, est
déjà un cardinal illustre, ce qui, à cet âge n'est jamais arrivé à
personne. Il est encore l'égal du souverain pontife, non pas
seulement dans les États de l'Église, mais dans sa propre patrie. Dans
des affaires si ardues, il se montre tellement habile, qu'il fait
naître d'incroyables espérances auxquelles il répondra pleinement.
Julien, enfin, le dernier de tous, qui est encore un enfant, s'attache
tous les coeurs de la cité par sa modestie, sa beauté, et par une
nature merveilleuse et suave qui se décèle dans sa probité, son
honnêteté et son esprit. Si je ne poursuis pas à présent sur les
qualités des autres enfants, je ne puis cependant me retenir sur le
sujet de Pierre et sur le témoignage que son père lui a rendu dans une
affaire récente.--Deux mois environ avant sa mort, Laurent, assis sur
son lit, selon sa coutume, causant avec nous philosophie et
littérature, me disait qu'il voulait consacrer le reste de sa vie à
des études qui nous étaient communes, à lui, à moi et à Pic de la
Mirandole, et cela loin du bruit et du fracas de la ville. «Mais, lui
dis-je, les citoyens ne vous le permettront pas, parce que, de jour en
jour, ils aiment davantage vos conseils et votre autorité.» Souriant
alors, il me dit: «J'ai déjà délégué mes fonctions à votre élève et je
l'ai chargé de tout le poids des affaires.--Mais, avez-vous, lui
répondis-je, surpris assez de force dans ce jeune homme pour que nous
puissions avec confiance nous reposer sur lui?--J'ai découvert dans
Pierre des qualités telles, qu'elles m'ont offert un fondement solide
qui portera, sans aucun doute, tout ce que je pourrai édifier sur lui.
Politien, remarquez encore que, de tous mes enfants, nul n'a montré
une nature égale à celle de Pierre, de telle sorte qu'il me fait
augurer et espérer qu'il ne le cédera à aucun de ses ancêtres, à moins
que les expériences que j'ai déjà faites de ses talents ne me
trompent.» Il m'a donné récemment une preuve de la vérité du jugement
et de la prévision de son père, quand nous l'avons vu sans cesse près
de lui dans sa maladie, toujours prévenant dans les services les plus
intimes et les plus désagréables, supportant le plus patiemment
possible les veilles, la privation d'aliments, ne pouvant souffrir
qu'on l'arrachât du lit de son père que pour les affaires les plus
urgentes de la république, et tout cela avec une merveilleuse piété
répandue sur toute sa personne. Il dévorait avec une incroyable vertu
ses gémissements et ses pleurs, de peur d'ajouter, par sa douleur, à
la maladie et aux sollicitudes de son père. Mais ce qu'il y eut de
plus beau dans une circonstance si triste, ce fut le tableau de ce
père qui, de son côté ne voulait pas, par sa tristesse, aggraver la
tristesse de son fils, se faisait un autre visage, contenait ses
larmes dans ses yeux, et ne laissait aucunement paraître son âme
brisée, tant que son fils était sous son regard: ainsi, tous deux
faisaient violence à leur affection et s'efforçaient de rentrer leurs
larmes, l'un par piété filiale et l'autre par piété paternelle.
Aussitôt que Laurent eut cessé de vivre, à peine pourrais-je vous dire
avec quelle humanité et quelle gravité notre Pierre reçut tous les
citoyens qui affluaient dans sa demeure; comme il fut convenable et
même caressant dans les diverses réponses qu'il fit aux condoléances,
aux consolations et aux offres de service; et bientôt quelle adresse,
quelle sollicitude il montra dans l'arrangement des affaires de
famille; comment il secourut et releva tous ses amis frappés par ce
grand malheur; comment le moindre d'entre eux, celui-là même qui lui
avait fait de l'opposition dans l'adversité, fut relevé dans son
abattement, ravivé, encouragé; comment, dans le gouvernement de la
république, il suffit à toutes choses, au temps, au lieu, aux
personnes, et ne se relâcha en rien. Il parut ainsi avoir pris une
voie et y marcher d'un pas si ferme, qu'il fit croire qu'il
atteindrait bientôt son père en marchant sur ses traces. Sur ses
funérailles, je n'ai rien à vous dire, elles se firent selon ce qu'il
avait prescrit à son lit de mort et pareilles à celles de son aïeul.
Nous n'avons pas souvenir qu'il y ait jamais eu un tel concours de
mortels de tous les rangs, de toutes les classes. Voici, à peu près,
les prodiges avant-coureurs de sa mort, sans parler de ceux qui ont
couru dans le peuple. Aux nones d'avril, vers la troisième heure du
jour et le troisième avant sa mort, une femme, je ne sais laquelle,
dans l'église qu'on dit dédiée à Maria Novella, écoutait le
prédicateur, lorsque tout à coup, au milieu d'une masse de peuple,
elle se leva effrayée, consternée, courant comme une folle, poussant
d'effroyables cris et disant: «Ah! hé! citoyens! ne voyez-vous pas ce
terrible taureau, qui, avec des cornes tout en flammes, renverse ce
vaste temple?» Ajouterai-je qu'à la première veille, des nuages ayant
tout à coup assombri le ciel, le dôme de cette magnifique basilique,
dont la coupole, par son admirable travail, surpasse la plus belle du
monde entier, fut frappé d'un tel coup de foudre, que de grandes
portions s'en détachèrent, et que des marbres énormes furent ébranlés
par une force et un choc horribles, et principalement dans cette
partie qui est en vue du palais des Médicis!
Dans ce présage, on remarqua aussi qu'une seule colonne dorée de ce
dôme, une seule, fut renversée par la foudre, comme pour n'être pas
d'un trop mauvais augure pour cette illustre famille. Ce qu'il ne faut
pas oublier non plus, c'est qu'après l'explosion, le ciel reprit
aussitôt sa sérénité. Dans la nuit de la mort de Laurent, une étoile
plus grande et plus brillante qu'à l'ordinaire, se levant sur le
faubourg de la ville dans lequel mourut Laurent, parut perdre peu à
peu de son éclat et s'éteindre au moment même où l'on apprit qu'il
venait de quitter la vie. On vit, dit-on, des flammes descendre des
montagnes de Fiésole, scintiller quelque temps sur cette partie du
temple où reposent les restes de la famille des Médicis, et enfin
disparaître. Vous parlerai-je encore de ce couple des plus beaux lions
gardés dans une cage pour un jardin public, et qui en vint aux prises
avec une telle férocité, que l'un d'eux fut horriblement maltraité et
l'autre tué? On dit même que, sur le sommet de la citadelle d'Arezzo,
brillèrent deux flammes comme la constellation de Castor et Pollux, et
que, sous les murs de la ville, des louves poussèrent d'effroyables
hurlements. Il y eut aussi quelques personnes, ainsi court
l'imagination, qui virent un présage dans la destinée de ce médecin,
le plus grand de notre temps. Son art et ses ordonnances lui ayant
fait défaut, il en fut désespéré, se jeta dans un puits, et _médecin_,
si vous regardez au mot, il rendit sa part d'honneurs au chef de la
famille des Médicis.
Mais je m'aperçois que même en passant sous silence beaucoup d'autres
et de belles choses, je suis plus long dans mon récit que je ne
voulais en le commençant. Si je l'ai prolongé, c'est d'abord par le
désir de vous être agréable et de vous obéir, à vous si excellent, si
savant, si sage, si bien mon ami, dont le zèle pour tout ce qui tient
à ce grand homme se serait difficilement contenté, si j'avais été plus
court; enfin, poussé par une certaine douceur amère et, le dirai-je,
par une foule de démangeaisons, à faire un retour sur le souvenir de
ce grand homme et à m'y complaire. Si notre siècle en a produit un
autre et un pareil, il peut hardiment, et par l'éclat et par la gloire
du nom, lutter avec tout ce que l'antiquité nous a offert.
Adieu!
15 des kalendes de juin 1482.
FIN DU CXLIXe ENTRETIEN.
Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain,
43.
CLe ENTRETIEN
MOLIÈRE
I
Shakespeare et Molière! voilà, pour le théâtre, les deux noms
culminants du monde moderne; accorder la supériorité à l'un des deux,
ce serait convenir de l'infériorité de l'autre. Il vaut mieux laisser
le rang indécis et proclamer la presque égalité de ces deux hommes.
Nous savons que depuis quelque temps un engouement posthume se
manifeste en faveur du grand poëte anglais, et que M. Victor Hugo
lui-même, juge si compétent, vient de publier un livre qui fait de
Shakespeare non le premier des hommes, mais plus qu'un homme; mais
l'engouement, quelque fondé qu'il soit, est souvent une exagération de
l'enthousiasme et une noble manie d'une époque. Il rend injuste envers
les grands hommes de son propre siècle, et rapetisse Molière pour
agrandir Shakespeare; la vérité est la juste mesure. Selon nous, le
goût fait partie de la vérité; or le goût n'est pas une vertu
démocratique, il est une impulsion savante de l'élite des juges dans
tous les pays. Il ne juge pas Shakespeare sur les innombrables
quolibets dont il assaisonne ses pièces pour complaire à la populace
de ses auditeurs de tous les soirs, sur les tréteaux de son théâtre
ambulant de New-Market; il ne dénigre pas Molière sur les farces du
_Médecin malgré lui_ ou de _M. de Pourceaugnac_; mais il prend
l'oeuvre entière de ces deux grands hommes, et il décide, comme
Voltaire, que Shakespeare est le génie inculte d'une époque barbare,
et que Molière est le génie cultivé d'un âge éclairé. C'est la vérité.
Sans doute, la barbarie de Shakespeare monte quelquefois plus haut
dans ses drames tragiques, et y atteint à des hauteurs philosophiques
au delà desquelles il n'y a rien à éprouver qu'un frisson de chair de
poule et une angoisse d'admiration; là, on ne peut le comparer à rien,
il dépasse tout et efface tout; il est Shakespeare, le synonyme du
sublime, l'entre ciel et terre du génie; mais il ne semble s'être
élevé si haut dans l'Empyrée de l'idéal que pour vous précipiter dans
la boue et pour vous étourdir par la chute. Il a, de plus, la rime
tragique aussi bien que comique, et il est poëte de la famille
d'Eschyle autant qu'il est poëte de la famille de Plaute ou
d'Aristophane, c'est-à-dire universel; par là même, il est poëte plus
haut que Molière; car la vraie poésie monte et descend, elle plane
dans sa liberté partout où il lui plaît de s'élever. Ses beaux vers ou
sa belle prose, peu importe, ne sont que la forme de ses idées, mais
c'est l'idée seule qui est poétique, et Shakespeare a cette qualité du
génie de plus; il est poëte quelquefois comme Job, mais il l'est
rarement; et il tombe de son char comme Hippolyte emporté par ses
coursiers, et il tombe très-bas, par la faute de son parterre plus
que par la sienne.
II
Molière, au contraire, est moins poëte, il n'est même pas poëte
tragique du tout, ce n'est pas du sang qu'il verse de sa coupe, ce ne
sont pas des larmes, c'est de l'eau, mais c'est de l'eau limpide et
rhythmée qui coule naturellement de sa veine, qui amuse l'auditeur ou
le lecteur par le plaisir de la difficulté vaincue, mais qui ne lui
est pas nécessaire; la preuve en est que mettez en vers les
_Précieuses ridicules_ ou en prose le _Misanthrope_, vous aurez
toujours le même Molière devant vous: sa force est en lui, non dans sa
forme; il est versificateur parfait; il n'est pas poëte, bien qu'il
ait fait des milliers de vers faciles et agréables.
III
Voilà les deux seuls points où Shakespeare efface Molière; sous tous
les autres rapports, il est effacé par le comique français.
Oubliez, en effet, la différence des genres et la supériorité de la
grandeur tragique sur la verve comique; et, cette différence des deux
genres admise, comparez les deux écrivains au point de vue de la
perfection de leur ouvrage. Molière est moins grand, mais immensément
plus parfait. La fantaisie écrit: _Macbeth_, _Hamlet_, le _Roi Lear_;
le goût le plus pur écrit: le _Misanthrope_, _Tartuffe_, le _Bourgeois
gentilhomme_, les _Précieuses ridicules_. Il n'y a pas une note
fausse, pas un mot répréhensible, pas un trait qui ne porte au but:
seulement ce but est le rire, il est placé moins haut, mais il est
atteint, et il est atteint d'inspiration sans que le rieur, en
s'examinant, ait à rougir des moyens qui le charment. Je conviens que
ces moyens ont quelque chose qui rabaisse l'esprit du lecteur tout en
l'amusant, et qu'un homme d'une grande âme, relégué par le malheur
dans la solitude de ses tristes pensées, ne se nourrira pas de Molière
comme des beaux morceaux de Shakespeare; mais, s'il consent à lire, il
pourra lire tout, et s'il peut jouir encore, il jouira pleinement de
cet art accompli qui lui fait admirer la justesse et les perfections
de l'esprit humain.
IV
Voyons d'abord comment la nature et la société avaient formé ces deux
hommes d'élite presque contemporains, Shakespeare et Molière.
Shakespeare, d'une race ancienne, mais déchue, était fils d'un boucher
de Stratford-sur-Avon. Son père le fit instruire. Il apprit le latin
comme un homme qui devait plus tard écrire _Brutus_ et la _Mort de
César_. Mais il continuait néanmoins le métier de son père, et il est
vraisemblable que ces scènes de carnage d'une boucherie anglaise
inspirent quelquefois à l'enfant des exclamations tragiques adressées
aux cadavres des taureaux et des moutons immolés par sa main.
L'histoire le rapporte, faut-il le croire? ces gaietés triviales
semblables à notre horrible fête du carnaval et à nos promenades
ironiques du boeuf gras dans Paris, où le peuple jouit cruellement de
l'agonie de l'animal qu'il va frapper, le paraissent inspirer.
Quoi qu'il en soit, du boucher au bourreau, il n'y a de différence que
dans la victime. Il prit le goût de la tragédie sur l'étal,
l'instrument du meurtre était le même. Détournons les yeux.
V
Shakespeare s'éprit à dix-huit ans, dans la campagne voisine, de la
fille d'un fermier plus âgée que lui de quelques années. Le fermier
vendait sans doute du bétail au père de Shakespeare. Sa fille était
douce et bonne; le mariage ne fut pas longtemps heureux; l'époux se
mit à braconner, il tua un cerf dans le parc de sir Lucy; il devint
bientôt chef des jeunes vagabonds du voisinage; poursuivi pour le
délit, il fut condamné à la prison, et se réfugia à Londres.
Sa première industrie fut de garder les chevaux des seigneurs à la
porte des théâtres. Il y en avait huit à Londres. Celui de
_Black-Friars_ était particulièrement fréquenté par lord Southampton,
qui devint le protecteur du jeune et pauvre étranger.
VI
Dans le même temps, Molière, à Paris, jouait la comédie dans une salle
improvisée sous trois poutres de charpentes pourries et étayées;
l'autre moitié de la salle était à jour et en ruine.
Shakespeare passa bientôt au grade de garçon aboyeur, appelant par
leurs noms les spectateurs distingués. Il était beau, il avait le
front élevé, la barbe noire, l'air bienveillant, le regard limpide et
profond. Il fréquentait les cabarets voisins de _Black-Friars_. On le
remarquait surtout au cabaret de _la Sirène_, plein de beaux buveurs
et de beaux esprits, et entre autres sir Walter Raleigh, le même à qui
la reine Elisabeth donna l'autorisation d'aller combattre les
Espagnols en Amérique, et qui en rapporta le trésor inconnu de la
pomme de terre.