«Pendant deux mois, Laurent de Médicis avait été tourmenté par ces

douleurs qu'on appelle _hypocondriaques_, parce qu'elles s'attachent

aux cartilages des viscères. Quoique ces douleurs, par leur violence,

ne tuent personne, elles passent cependant, et à bon droit, pour les

plus insupportables, parce qu'elles sont les plus poignantes. Dans

Laurent, est-ce fatalité, ou ignorance et incurie des médecins?

pendant le traitement pour ses douleurs, une fièvre se déclara, et la

plus perfide de toutes; elle se glissa peu à peu, et finit par envahir

non pas seulement, comme il arrive souvent, les artères et les veines,

mais les membres, les viscères, les nerfs, les os et leur

moelle.--Subtile, latente et d'abord peu sensible, elle se montra

bientôt ouvertement; comme elle n'avait pas été traitée avec les soins

et la promptitude qu'elle réclamait, elle affaiblit et abattit

tellement le malade, que non-seulement ses forces, mais son corps

lui-même semblaient se fondre: c'est pourquoi la veille du jour où il

paya son tribut à la nature, malade et couché dans la villa Careggi,

il fut tellement frappé tout à coup, qu'il ne laissa aucun espoir de

salut. Avec sa prévoyance, il comprit son état et n'eut rien de plus

à coeur que d'appeler le médecin de l'âme, pour lui faire, en vrai

chrétien, la confession générale des manquements et des fautes de

toute sa vie. J'ai presque entendu dire à ce digne prêtre, qui fut

ensuite si admirable, qu'il n'avait jamais rien vu de plus grand, de

plus incroyable que la constance et l'imperturbabilité de Laurent en

face de la mort, sa mémoire de son passé, sa façon de disposer les

choses présentes, et le soin si sage, si religieux qu'il montra dans

sa prévoyance de l'avenir. Vers minuit, il reposait et méditait,

lorsqu'on lui annonça la présence du prêtre avec le saint sacrement.

Se secouant aussitôt, il s'écria: «Loin, bien loin de ma pensée de

souffrir que mon Jésus qui m'a créé et qui m'a racheté vienne jusqu'à

mon lit. Vite, vite, ôtez-moi d'ici pour que j'aille au-devant de mon

Seigneur.» Ce disant, il se soulève autant qu'il le peut, et par la

vigueur de son âme soutenant son corps, il s'avance entre les mains de

ses familiers et va au-devant du vieillard jusqu'à son vestibule, et

là, se traînant à ses genoux, suppliant et en larmes: «Mon doux Jésus,

dit-il, vous daignez visiter le plus mauvais de vos serviteurs! que

dis-je, serviteur? ennemi, devrais-je dire, et certes, le plus

ingrat, lui qui, comblé par vous de tant de bienfaits, fut si peu

docile à votre parole et qui offensa tant de fois votre majesté! Par

cet amour qui vous fait embrasser tout le genre humain, qui vous a

fait descendre du ciel et revêtir notre humanité nue, qui vous a fait

souffrir la faim, la soif, le froid, la chaleur, le labeur, les

moqueries, le mépris, les coups, la flagellation, la mort enfin sur

une croix; par cet excès d'amour, ô mon Sauveur Jésus, je vous supplie

et vous conjure de détourner vos regards, votre face de mes péchés,

afin que cité à comparaître devant votre tribunal, ce que je sens

devoir être très-prochain, je ne sois pas puni pour mes fraudes, mes

péchés, mais pardonné par les mérites de votre croix: qu'il plaide,

qu'il plaide en ma faveur, ce sang, le plus précieux de tous, que vous

avez répandu sur ce sublime autel de notre rédemption, et pour rendre

l'homme libre, donner à l'homme la liberté.» Après ces paroles et

d'autres encore, devant tous les assistants en pleurs, le prêtre

ordonna qu'on le relevât et qu'on le mît dans son lit pour qu'on lui

administrât plus facilement le sacrement: il s'y opposa d'abord; mais,

de crainte de manquer d'obéissance au vieillard, il se laissa

fléchir, et répétant avec fermeté les paroles sacramentales, déjà

sanctifié et vénérable par une sorte de majesté divine, il reçut le

corps et le sang du Seigneur. Il donna des consolations à Pierre, l'un

de ses fils, car ses autres frères n'étaient pas là; il l'exhorta à

supporter avec égalité d'âme la violence de la nécessité; il lui dit

que la protection du ciel, qui n'avait jamais fait défaut au père dans

la bonne et la mauvaise fortune, ne manquerait pas à son fils; qu'il

s'évertuât seulement à être un homme de bien et un bon esprit; que les

choses mûries par la réflexion produisaient, dans la pratique, des

fruits excellents. Après ces paroles, il se reposa quelque temps comme

dans la contemplation. Bientôt, il appela encore ce fils seul, lui

donna des avertissements sur bien des choses, des leçons sur beaucoup

d'autres qui n'ont pas encore transpiré au dehors, mais qui, comme

nous l'avons entendu dire, étaient pleines d'une sagesse et d'une

sainteté exquises. Je vous en écris une qu'il m'a été permis de

savoir: «Les citoyens te reconnaîtront pour mon successeur, je n'en

doute pas. Je ne crains pas non plus que ton autorité soit inférieure

à celle que j'ai eue jusqu'à ce jour: mais parce qu'une cité entière

est un corps à plusieurs têtes, comme l'on dit, et qu'on ne peut pas

être au gré d'un chacun, souviens-toi, au milieu de cette diversité,

de suivre toujours le dessein que tu jugeras le plus honnête, et

d'avoir égard à l'intérêt de tous plutôt qu'à l'intérêt d'un seul.» Il

donna ensuite des ordres pour ses funérailles, pour qu'elles se

fissent à l'instar de celles de son aïeul Côme, dans la mesure enfin

qui convient à un simple particulier. Ticine Lazare, votre médecin,

réputé très-habile, vint. Appelé un peu tard, il se mit à essayer d'un

remède composé avec une poudre de toutes sortes de pierres précieuses

pilées. Laurent s'enquit alors d'un de ses familiers, car plusieurs de

nous avaient été admis près de lui, de ce qu'élaborait le médecin. Je

lui répondis qu'il préparait un cataplasme pour lui réchauffer les

entrailles. Il reconnut à l'instant ma voix, et me regardant avec

complaisance, selon son habitude: «Eh! mon cher Politien!» se mit-il à

dire, et soulevant avec peine ses bras presque sans force, il me

saisit et me serra les deux mains. J'éclatais en sanglots et en larmes

que je voulais cacher, en m'efforçant de détourner ma tête; mais lui,

nullement ému, me prenait et me reprenait les mains. Mais il les

laissa peu à peu, insensiblement, et comme en dissimulant, comme pour

venir en aide à mes larmes. Je me jetai aussitôt et en pleurant vers

le fond du lit, et là, pour ainsi dire, je lâchai la bride à ma

douleur et à mes larmes. Je repris bientôt ma place, après avoir,

autant que je le pouvais, essuyé mes yeux. Laurent, en le voyant, et

il le vit aussitôt, me rappela et me demanda, avec un surcroît de

douceur, ce que faisait son ami Pic de la Mirandole. «Il est en ville,

répondis-je, parce qu'il a craint d'être fâcheux en venant ici.--Et

moi aussi, ajouta-t-il, si je ne craignais que la course le dérangeât,

je voudrais bien lui dire un dernier adieu avant de vous

quitter.--Désirez-vous qu'il vienne?--Oui, et le plus tôt possible.»

Voici ce que je fis: il était déjà venu et s'était assis près de moi,

qui me tenais contre les genoux de Laurent, pour entendre plus

facilement sa voix qui commençait à baisser. Bon Dieu! avec quelle

politesse, quelle humanité et presque quelles caresses il accueillit

Mirandole! Il le pria d'abord de l'excuser de lui avoir donné cette

peine et de la mettre sur le compte de l'affection et de la

bienveillance qu'il avait pour lui; qu'il rendrait plus volontiers

l'âme s'il avait d'abord rassasié ses yeux mourants de la vue d'un ami

qui lui était si cher. Alors il nous jeta quelques paroles toujours

remplies, selon sa coutume, d'urbanité, d'affection et d'amitié; il

plaisantait même avec nous, et, en nous regardant tous deux: «J'aurais

bien voulu, nous dit-il, que la mort eût différé son arrivée jusqu'au

jour où j'aurais entièrement complété votre bibliothèque; il ne s'en

fallait pas de beaucoup.» À peine Pic s'était éloigné, que Jérôme de

Ferrare, homme remarquable et par son savoir et par sa sainteté,

prédicateur distingué de la science céleste, entra dans la chambre à

coucher et l'exhorta à bien garder sa foi: «Oui, et inébranlable,

répondit-il avec assurance;» de prendre la résolution de vivre le plus

irréprochablement possible: «Sans aucun doute, répondit-il encore avec

fermeté»; qu'enfin, s'il le fallait, il supportât la mort avec calme:

«Rien ne m'est plus agréable que de mourir, si Dieu le veut.» Après

cela, Jérôme se retirait, lorsque Laurent: «Hé! votre bénédiction, mon

père, avant de me quitter.» Aussitôt, courbant la tête, abaissant son

regard et offrant la plus parfaite image de la piété, il répondit de

mémoire et sacramentalement aux paroles et aux prières du prêtre,

nullement ému de l'expression de la douleur de ses familiers qui

éclatait et ne se dissimulait plus. Vous auriez dit que Laurent seul

avait appris à mourir. Seul il ne donnait aucun signe de douleur, de

trouble et de tristesse. Jusqu'à son dernier souffle, il manifesta la

vigueur habituelle, la fermeté, l'égalité et la grandeur de son âme.

Ses médecins insistaient encore, et, pour n'avoir pas l'air de ne rien

faire, ils tourmentaient le malade par leurs offices empressés. Lui,

cependant, ne refusait rien, ne montrait aucune répugnance pour ce

qu'on lui offrait, non qu'il se flattât de l'illusion de prolonger sa

vie, mais parce qu'il craignait en mourant de faire la plus légère

offense.

«Il conserva si bien jusqu'au dernier moment toute sa fermeté, qu'il

plaisanta parfois sur sa mort. Ainsi, à qui lui avait offert un peu de

nourriture et qui lui demandait comment il se trouvait: «Comme un

mourant,» répondit-il. Ensuite, après nous avoir caressés et embrassés

tous, et demandé pardon pour les choses fâcheuses dont sa maladie

avait pu être cause à l'égard de quelqu'un d'entre nous, il fut tout

entier à l'extrême-onction et aux dernières paroles qu'on adresse à

l'âme qui part. On commença ensuite la lecture de cette partie de

l'Évangile où sont décrites les souffrances de Jésus-Christ. Par le

mouvement de ses lèvres, par ses yeux vers le ciel, par l'agitation de

ses doigts, il montrait qu'il en savait par coeur toutes les pensées

et tous les mots. Enfin, après avoir de tous côtés regardé fixement,

et baisé de temps en temps un crucifix d'argent orné magnifiquement de

perles et de pierres précieuses, il expira.

Cet homme, né pour toutes les grandes choses, navigua si bien par le

flux et le reflux des événements, qu'il est difficile de savoir s'il

montra plus de constance dans la prospérité que d'égalité d'âme et de

calme dans la mauvaise fortune: quant à son génie, il était si grand,

si facile, si pénétrant, qu'il excellait autant en toutes choses que

d'autres dans quelques-unes. La probité, la justice, la bonne foi,

personne n'ignore qu'elles avaient choisi le coeur et toute l'âme de

Laurent pour leur domicile et le temple qui leur était le plus

agréable. L'affection si exquise, si distinguée de tout le peuple et

de toutes les classes sans exception, montra clairement combien

étaient remarquables en lui l'affabilité, la politesse et l'humanité.

Parmi ses grandes qualités éclataient une libéralité et une

magnificence dont la gloire l'avait presque élevé jusqu'aux dieux, et

cependant il n'avait rien fait par zèle pour sa renommée et pour son

nom, mais par le seul amour du bien et de la vertu. Dans quelle

affection n'embrassait-il pas les gens de lettres! quels honneurs,

quels respects n'avait-il pas pour eux! Que de travail et d'industrie

ne mit-il pas dans la recherche et l'achat, dans tous les coins du

monde, des livres écrits dans les diverses langues! Il fit même pour

cela de telles dépenses, que non-seulement ses contemporains et ce

siècle, mais la postérité ont immensément perdu en perdant un tel

homme. Ce qui nous console dans ce grand deuil général, ce sont ses

enfants, si éminemment dignes de leur père, et Pierre, l'un d'eux,

leur aîné, qui, à peine dans sa vingt et unième année, soutient le

poids des affaires de toute la république avec une gravité, une

sagesse et une autorité telles, qu'il fait croire à une vie nouvelle

du père dans son fils. Jean, son second frère, à dix-huit ans, est

déjà un cardinal illustre, ce qui, à cet âge n'est jamais arrivé à

personne. Il est encore l'égal du souverain pontife, non pas

seulement dans les États de l'Église, mais dans sa propre patrie. Dans

des affaires si ardues, il se montre tellement habile, qu'il fait

naître d'incroyables espérances auxquelles il répondra pleinement.

Julien, enfin, le dernier de tous, qui est encore un enfant, s'attache

tous les coeurs de la cité par sa modestie, sa beauté, et par une

nature merveilleuse et suave qui se décèle dans sa probité, son

honnêteté et son esprit. Si je ne poursuis pas à présent sur les

qualités des autres enfants, je ne puis cependant me retenir sur le

sujet de Pierre et sur le témoignage que son père lui a rendu dans une

affaire récente.--Deux mois environ avant sa mort, Laurent, assis sur

son lit, selon sa coutume, causant avec nous philosophie et

littérature, me disait qu'il voulait consacrer le reste de sa vie à

des études qui nous étaient communes, à lui, à moi et à Pic de la

Mirandole, et cela loin du bruit et du fracas de la ville. «Mais, lui

dis-je, les citoyens ne vous le permettront pas, parce que, de jour en

jour, ils aiment davantage vos conseils et votre autorité.» Souriant

alors, il me dit: «J'ai déjà délégué mes fonctions à votre élève et je

l'ai chargé de tout le poids des affaires.--Mais, avez-vous, lui

répondis-je, surpris assez de force dans ce jeune homme pour que nous

puissions avec confiance nous reposer sur lui?--J'ai découvert dans

Pierre des qualités telles, qu'elles m'ont offert un fondement solide

qui portera, sans aucun doute, tout ce que je pourrai édifier sur lui.

Politien, remarquez encore que, de tous mes enfants, nul n'a montré

une nature égale à celle de Pierre, de telle sorte qu'il me fait

augurer et espérer qu'il ne le cédera à aucun de ses ancêtres, à moins

que les expériences que j'ai déjà faites de ses talents ne me

trompent.» Il m'a donné récemment une preuve de la vérité du jugement

et de la prévision de son père, quand nous l'avons vu sans cesse près

de lui dans sa maladie, toujours prévenant dans les services les plus

intimes et les plus désagréables, supportant le plus patiemment

possible les veilles, la privation d'aliments, ne pouvant souffrir

qu'on l'arrachât du lit de son père que pour les affaires les plus

urgentes de la république, et tout cela avec une merveilleuse piété

répandue sur toute sa personne. Il dévorait avec une incroyable vertu

ses gémissements et ses pleurs, de peur d'ajouter, par sa douleur, à

la maladie et aux sollicitudes de son père. Mais ce qu'il y eut de

plus beau dans une circonstance si triste, ce fut le tableau de ce

père qui, de son côté ne voulait pas, par sa tristesse, aggraver la

tristesse de son fils, se faisait un autre visage, contenait ses

larmes dans ses yeux, et ne laissait aucunement paraître son âme

brisée, tant que son fils était sous son regard: ainsi, tous deux

faisaient violence à leur affection et s'efforçaient de rentrer leurs

larmes, l'un par piété filiale et l'autre par piété paternelle.

Aussitôt que Laurent eut cessé de vivre, à peine pourrais-je vous dire

avec quelle humanité et quelle gravité notre Pierre reçut tous les

citoyens qui affluaient dans sa demeure; comme il fut convenable et

même caressant dans les diverses réponses qu'il fit aux condoléances,

aux consolations et aux offres de service; et bientôt quelle adresse,

quelle sollicitude il montra dans l'arrangement des affaires de

famille; comment il secourut et releva tous ses amis frappés par ce

grand malheur; comment le moindre d'entre eux, celui-là même qui lui

avait fait de l'opposition dans l'adversité, fut relevé dans son

abattement, ravivé, encouragé; comment, dans le gouvernement de la

république, il suffit à toutes choses, au temps, au lieu, aux

personnes, et ne se relâcha en rien. Il parut ainsi avoir pris une

voie et y marcher d'un pas si ferme, qu'il fit croire qu'il

atteindrait bientôt son père en marchant sur ses traces. Sur ses

funérailles, je n'ai rien à vous dire, elles se firent selon ce qu'il

avait prescrit à son lit de mort et pareilles à celles de son aïeul.

Nous n'avons pas souvenir qu'il y ait jamais eu un tel concours de

mortels de tous les rangs, de toutes les classes. Voici, à peu près,

les prodiges avant-coureurs de sa mort, sans parler de ceux qui ont

couru dans le peuple. Aux nones d'avril, vers la troisième heure du

jour et le troisième avant sa mort, une femme, je ne sais laquelle,

dans l'église qu'on dit dédiée à Maria Novella, écoutait le

prédicateur, lorsque tout à coup, au milieu d'une masse de peuple,

elle se leva effrayée, consternée, courant comme une folle, poussant

d'effroyables cris et disant: «Ah! hé! citoyens! ne voyez-vous pas ce

terrible taureau, qui, avec des cornes tout en flammes, renverse ce

vaste temple?» Ajouterai-je qu'à la première veille, des nuages ayant

tout à coup assombri le ciel, le dôme de cette magnifique basilique,

dont la coupole, par son admirable travail, surpasse la plus belle du

monde entier, fut frappé d'un tel coup de foudre, que de grandes

portions s'en détachèrent, et que des marbres énormes furent ébranlés

par une force et un choc horribles, et principalement dans cette

partie qui est en vue du palais des Médicis!

Dans ce présage, on remarqua aussi qu'une seule colonne dorée de ce

dôme, une seule, fut renversée par la foudre, comme pour n'être pas

d'un trop mauvais augure pour cette illustre famille. Ce qu'il ne faut

pas oublier non plus, c'est qu'après l'explosion, le ciel reprit

aussitôt sa sérénité. Dans la nuit de la mort de Laurent, une étoile

plus grande et plus brillante qu'à l'ordinaire, se levant sur le

faubourg de la ville dans lequel mourut Laurent, parut perdre peu à

peu de son éclat et s'éteindre au moment même où l'on apprit qu'il

venait de quitter la vie. On vit, dit-on, des flammes descendre des

montagnes de Fiésole, scintiller quelque temps sur cette partie du

temple où reposent les restes de la famille des Médicis, et enfin

disparaître. Vous parlerai-je encore de ce couple des plus beaux lions

gardés dans une cage pour un jardin public, et qui en vint aux prises

avec une telle férocité, que l'un d'eux fut horriblement maltraité et

l'autre tué? On dit même que, sur le sommet de la citadelle d'Arezzo,

brillèrent deux flammes comme la constellation de Castor et Pollux, et

que, sous les murs de la ville, des louves poussèrent d'effroyables

hurlements. Il y eut aussi quelques personnes, ainsi court

l'imagination, qui virent un présage dans la destinée de ce médecin,

le plus grand de notre temps. Son art et ses ordonnances lui ayant

fait défaut, il en fut désespéré, se jeta dans un puits, et _médecin_,

si vous regardez au mot, il rendit sa part d'honneurs au chef de la

famille des Médicis.

Mais je m'aperçois que même en passant sous silence beaucoup d'autres

et de belles choses, je suis plus long dans mon récit que je ne

voulais en le commençant. Si je l'ai prolongé, c'est d'abord par le

désir de vous être agréable et de vous obéir, à vous si excellent, si

savant, si sage, si bien mon ami, dont le zèle pour tout ce qui tient

à ce grand homme se serait difficilement contenté, si j'avais été plus

court; enfin, poussé par une certaine douceur amère et, le dirai-je,

par une foule de démangeaisons, à faire un retour sur le souvenir de

ce grand homme et à m'y complaire. Si notre siècle en a produit un

autre et un pareil, il peut hardiment, et par l'éclat et par la gloire

du nom, lutter avec tout ce que l'antiquité nous a offert.

Adieu!

15 des kalendes de juin 1482.

FIN DU CXLIXe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain,

43.

CLe ENTRETIEN

MOLIÈRE

I

Shakespeare et Molière! voilà, pour le théâtre, les deux noms

culminants du monde moderne; accorder la supériorité à l'un des deux,

ce serait convenir de l'infériorité de l'autre. Il vaut mieux laisser

le rang indécis et proclamer la presque égalité de ces deux hommes.

Nous savons que depuis quelque temps un engouement posthume se

manifeste en faveur du grand poëte anglais, et que M. Victor Hugo

lui-même, juge si compétent, vient de publier un livre qui fait de

Shakespeare non le premier des hommes, mais plus qu'un homme; mais

l'engouement, quelque fondé qu'il soit, est souvent une exagération de

l'enthousiasme et une noble manie d'une époque. Il rend injuste envers

les grands hommes de son propre siècle, et rapetisse Molière pour

agrandir Shakespeare; la vérité est la juste mesure. Selon nous, le

goût fait partie de la vérité; or le goût n'est pas une vertu

démocratique, il est une impulsion savante de l'élite des juges dans

tous les pays. Il ne juge pas Shakespeare sur les innombrables

quolibets dont il assaisonne ses pièces pour complaire à la populace

de ses auditeurs de tous les soirs, sur les tréteaux de son théâtre

ambulant de New-Market; il ne dénigre pas Molière sur les farces du

_Médecin malgré lui_ ou de _M. de Pourceaugnac_; mais il prend

l'oeuvre entière de ces deux grands hommes, et il décide, comme

Voltaire, que Shakespeare est le génie inculte d'une époque barbare,

et que Molière est le génie cultivé d'un âge éclairé. C'est la vérité.

Sans doute, la barbarie de Shakespeare monte quelquefois plus haut

dans ses drames tragiques, et y atteint à des hauteurs philosophiques

au delà desquelles il n'y a rien à éprouver qu'un frisson de chair de

poule et une angoisse d'admiration; là, on ne peut le comparer à rien,

il dépasse tout et efface tout; il est Shakespeare, le synonyme du

sublime, l'entre ciel et terre du génie; mais il ne semble s'être

élevé si haut dans l'Empyrée de l'idéal que pour vous précipiter dans

la boue et pour vous étourdir par la chute. Il a, de plus, la rime

tragique aussi bien que comique, et il est poëte de la famille

d'Eschyle autant qu'il est poëte de la famille de Plaute ou

d'Aristophane, c'est-à-dire universel; par là même, il est poëte plus

haut que Molière; car la vraie poésie monte et descend, elle plane

dans sa liberté partout où il lui plaît de s'élever. Ses beaux vers ou

sa belle prose, peu importe, ne sont que la forme de ses idées, mais

c'est l'idée seule qui est poétique, et Shakespeare a cette qualité du

génie de plus; il est poëte quelquefois comme Job, mais il l'est

rarement; et il tombe de son char comme Hippolyte emporté par ses

coursiers, et il tombe très-bas, par la faute de son parterre plus

que par la sienne.

II

Molière, au contraire, est moins poëte, il n'est même pas poëte

tragique du tout, ce n'est pas du sang qu'il verse de sa coupe, ce ne

sont pas des larmes, c'est de l'eau, mais c'est de l'eau limpide et

rhythmée qui coule naturellement de sa veine, qui amuse l'auditeur ou

le lecteur par le plaisir de la difficulté vaincue, mais qui ne lui

est pas nécessaire; la preuve en est que mettez en vers les

_Précieuses ridicules_ ou en prose le _Misanthrope_, vous aurez

toujours le même Molière devant vous: sa force est en lui, non dans sa

forme; il est versificateur parfait; il n'est pas poëte, bien qu'il

ait fait des milliers de vers faciles et agréables.

III

Voilà les deux seuls points où Shakespeare efface Molière; sous tous

les autres rapports, il est effacé par le comique français.

Oubliez, en effet, la différence des genres et la supériorité de la

grandeur tragique sur la verve comique; et, cette différence des deux

genres admise, comparez les deux écrivains au point de vue de la

perfection de leur ouvrage. Molière est moins grand, mais immensément

plus parfait. La fantaisie écrit: _Macbeth_, _Hamlet_, le _Roi Lear_;

le goût le plus pur écrit: le _Misanthrope_, _Tartuffe_, le _Bourgeois

gentilhomme_, les _Précieuses ridicules_. Il n'y a pas une note

fausse, pas un mot répréhensible, pas un trait qui ne porte au but:

seulement ce but est le rire, il est placé moins haut, mais il est

atteint, et il est atteint d'inspiration sans que le rieur, en

s'examinant, ait à rougir des moyens qui le charment. Je conviens que

ces moyens ont quelque chose qui rabaisse l'esprit du lecteur tout en

l'amusant, et qu'un homme d'une grande âme, relégué par le malheur

dans la solitude de ses tristes pensées, ne se nourrira pas de Molière

comme des beaux morceaux de Shakespeare; mais, s'il consent à lire, il

pourra lire tout, et s'il peut jouir encore, il jouira pleinement de

cet art accompli qui lui fait admirer la justesse et les perfections

de l'esprit humain.

IV

Voyons d'abord comment la nature et la société avaient formé ces deux

hommes d'élite presque contemporains, Shakespeare et Molière.

Shakespeare, d'une race ancienne, mais déchue, était fils d'un boucher

de Stratford-sur-Avon. Son père le fit instruire. Il apprit le latin

comme un homme qui devait plus tard écrire _Brutus_ et la _Mort de

César_. Mais il continuait néanmoins le métier de son père, et il est

vraisemblable que ces scènes de carnage d'une boucherie anglaise

inspirent quelquefois à l'enfant des exclamations tragiques adressées

aux cadavres des taureaux et des moutons immolés par sa main.

L'histoire le rapporte, faut-il le croire? ces gaietés triviales

semblables à notre horrible fête du carnaval et à nos promenades

ironiques du boeuf gras dans Paris, où le peuple jouit cruellement de

l'agonie de l'animal qu'il va frapper, le paraissent inspirer.

Quoi qu'il en soit, du boucher au bourreau, il n'y a de différence que

dans la victime. Il prit le goût de la tragédie sur l'étal,

l'instrument du meurtre était le même. Détournons les yeux.

V

Shakespeare s'éprit à dix-huit ans, dans la campagne voisine, de la

fille d'un fermier plus âgée que lui de quelques années. Le fermier

vendait sans doute du bétail au père de Shakespeare. Sa fille était

douce et bonne; le mariage ne fut pas longtemps heureux; l'époux se

mit à braconner, il tua un cerf dans le parc de sir Lucy; il devint

bientôt chef des jeunes vagabonds du voisinage; poursuivi pour le

délit, il fut condamné à la prison, et se réfugia à Londres.

Sa première industrie fut de garder les chevaux des seigneurs à la

porte des théâtres. Il y en avait huit à Londres. Celui de

_Black-Friars_ était particulièrement fréquenté par lord Southampton,

qui devint le protecteur du jeune et pauvre étranger.

VI

Dans le même temps, Molière, à Paris, jouait la comédie dans une salle

improvisée sous trois poutres de charpentes pourries et étayées;

l'autre moitié de la salle était à jour et en ruine.

Shakespeare passa bientôt au grade de garçon aboyeur, appelant par

leurs noms les spectateurs distingués. Il était beau, il avait le

front élevé, la barbe noire, l'air bienveillant, le regard limpide et

profond. Il fréquentait les cabarets voisins de _Black-Friars_. On le

remarquait surtout au cabaret de _la Sirène_, plein de beaux buveurs

et de beaux esprits, et entre autres sir Walter Raleigh, le même à qui

la reine Elisabeth donna l'autorisation d'aller combattre les

Espagnols en Amérique, et qui en rapporta le trésor inconnu de la

pomme de terre.

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 13 / 18 段