La nuit, je verserai des pleurs; le jour, j'en veux répandre encore.
Ainsi le tendre ramier, séparé de sa fidèle colombe, le cygne près
d'expirer, le rossignol privé de ses petits, exhalent leurs douleurs
en gémissements plaintifs. Ah! malheureux! malheureux! Ô douleur! ô
douleur!--Le voilà gisant dans la poussière, et frappé par la foudre
redoutable, ce _laurier_ naguère la gloire de nos campagnes, cher à la
troupe sacrée des Muses, aux choeurs des nymphes. Hélas! sous son
ombre propice, la lyre de Phoebus rendait des sons plus touchants, la
voix du poëte se modulait en accents plus remplis de charme.
Désormais, un morne silence règne autour de lui; tout est sourd à nos
plaintes.--Oh! donnez à mes yeux une source intarissable de
larmes!... Etc.»
On calomnia jusqu'à sa douleur, en attribuant ces strophes, dont
Politien mourut, aux regrets amoureux que lui inspira la mort d'un
jeune Grec, son élève.
Le cardinal Bembo chanta sa mort et l'attribua à sa véritable cause,
le désespoir de la mort de Laurent de Médicis. Il fut enseveli, selon
ses désirs, dans l'église du couvent de Saint-Marc. Depuis les
anciens, le monde n'avait pas entendu de pareils accents.
VIII
Savonarole profita de l'exil de Pierre pour incendier la populace de
ses féroces déclamations. Un accès de démence parut avoir saisi le
peuple et les moines. Vingt des principaux citoyens de Florence furent
décapités par les ordres de Savonarole: théocratie gouvernée par des
tribuns insensés. Quand on lit l'histoire authentique de ces temps, on
s'étonne de voir de nos jours traiter de prophète ce moine furieux: il
périt enfin, couvert de honte, dans le feu qu'il avait allumé. Sa
fourberie reçut sa récompense.
IX
Pierre de Médicis s'allia à la France contre l'Espagne; il périt,
après un exil de dix ans, dans un bateau surchargé de combattants, à
la bataille de Garigliano; il avait cru sa fortune indestructible, il
avait aspiré au despotisme. Peu de jours avant sa mort, il avait été
réduit à demander à sa patrie la grâce d'un tombeau. Le cardinal Jean
de Médicis se retira de Rome en France; après la bataille de Ravenne,
il rentra à Rome et s'étudia à capter les Florentins. Soderini
gouvernait alors Florence sous le titre de gonfalonier décennal. Les
amis de sa famille renversèrent Soderini, et réhabilitèrent les
Médicis. Le cardinal, leur chef, y fut rappelé et accueilli. À peine
rapatrié, le conclave le rappela à Rome; il y fut nommé pape, à
trente-sept ans, sous le nom de Léon X, qu'il immortalisa par les
mêmes faveurs qui avaient valu à sa maison le sceptre moral de la
Toscane. Il amnistia tous ses ennemis, et rappela Soderini à Rome; il
plaça les fils et les filles de Laurent dans toutes les grandes
familles royales de l'Italie et de l'Europe; il donna son nom à son
siècle, et il mérita cette gloire. Ce fut le point culminant de
l'Église romaine; Michel-Ange et Raphaël en furent les architectes,
les praticiens et les peintres. La foi fournissait les trésors. Les
trésors nécessitent la vente des indulgences; la simonie corrompit
Rome. Luther insurgea l'Allemagne; l'unité se rompit sous le poids de
l'or mal acquis; mais le génie de Léon X régnait toujours. Rome, comme
capitale des lettres et des arts, régit l'Italie avec le génie de
Laurent de Médicis. Elle égala, si elle ne surpassa pas, l'époque
d'Auguste. Sa libéralité ne distingua pas entre Rome et Florence; il
se fit une clientèle morale partout. Julien de Médicis, dernier fils
de Laurent, fut nommé duc de Nemours par François Ier. Michel-Ange,
dans la fameuse chapelle de San Lorenzo, lui construisit son sépulcre,
à jamais célèbre: les statues de la Nuit et du Jour y représentent
l'éternelle vicissitude des événements et la brièveté de la gloire.
Julien n'avait point eu d'enfants de Philiberte de Savoie, qu'il avait
épousée. Il ne laissa qu'un fils illégitime, qui fut le célèbre
cardinal Hippolyte de Médicis.
X
Le descendant de Laurent par Lucrezia Salviati, sa fille, reprit le
nom vénéré de Côme et le titre de grand-duc. Alexandre de Médicis fut
nommé doge de la république par l'influence du pape Clément VII,
Médicis lui-même. Alexandre n'était point méchant, mais ses moeurs
étaient dépravées par l'amour; il fit de Florence le sérail de ses
plaisirs; il corrompait ou séduisait les femmes ou les filles des plus
illustres maisons de la capitale. Ce vice le perdit.
XI
Il y avait alors à Florence un jeune homme de la famille des Médicis
nommé Lorenzino, en souvenir de Laurent. La petitesse de sa taille et
la gentillesse apparente de son humeur lui avaient valu ce nom
familier. Il avait longtemps habité Rome sous la protection du pape et
sous le patronage de sa parenté avec les grandes familles de Florence.
Quand Alexandre avait pris le titre de doge et affecté le despotisme,
Lorenzino était venu à sa cour et avait conquis, par mille flatteries
et par de honteux services, la confiance d'Alexandre. Il s'était fait
le ministre de ses plaisirs secrets, le complaisant de ses débauches.
Mais, soit conception, fort voilée sous une apparente complicité
imitée de la folie de Brutus, soit tentation soudaine d'un crime
mémorable, née en lui de la facilité et de l'occasion, il avait résolu
d'être le meurtrier de son ami et le libérateur de sa patrie. Il
faisait cependant des allusions obscures à la pensée qui le dominait
en présence d'Alexandre lui-même. Benvenuto Cellini raconte qu'étant
entré un jour au palais en montrant son portrait gravé au duc, il le
trouva indisposé et couché sur le même lit que son cousin, et qu'ayant
demandé à Lorenzino s'il ne consentirait pas à lui donner le sujet
d'un revers de sa médaille, celui-ci lui avait répondu avec enjouement
«qu'il fût tranquille et qu'en ce moment même il pensait à lui en
fournir un digne de la gloire d'Alexandre, et qui étonnerait le
monde.» Alexandre se tourna avec un sourire de pitié dédaigneuse sur
son lit et se rendormit. La plaisanterie devint bientôt tragique.
XII
Alexandre poursuivait de ses assiduités une jeune femme vertueuse de
Florence, épouse de Ginori, d'une des familles les plus considérables
de la Toscane. Il venait d'envoyer son mari à Naples, comme
ambassadeur, espérant ainsi éloigner sa surveillance; Lorenzino,
feignant de presser la jeune dame de consentir aux désirs du duc,
affecte enfin d'avoir reçu une réponse favorable et de la transmettre
au prince. Il lui assigna une entrevue chez lui, dans une maison peu
éloignée du palais, et fit préparer un appartement pour les deux
amants. Il avait préalablement enrôlé dans le complot un de ces hommes
d'action qui ne reculent devant aucun crime, pourvu qu'il leur
présente des espérances indéfinies de salaire et de faveur. Cet homme,
dont le nom vulgaire attestait la vileté de son métier, se nommait
Scoroncocolo. L'instrument était ignoble comme le crime.
XIII
La nuit, à l'heure convenue, Alexandre, ayant couvert d'un masque son
visage, suivit Lorenzino et entra furtivement dans sa maison, en
apparence déserte. Après quelques badinages, il se coucha sur le lit
de son cousin pour attendre l'arrivée de la jeune femme. Lorenzino,
qui s'était évadé comme pour la recevoir et la conduire, plaça
Scoroncocolo dans une antichambre d'où il pût venir à son aide au
bruit de la lutte; puis, étant rentré dans la chambre et croyant
Alexandre endormi, il lui demanda à voix basse s'il dormait déjà, et,
s'approchant du lit, il lui perça la poitrine de son épée. Le duc, qui
n'était que blessé, se précipite, pour s'évader, vers la porte.
Scoroncocolo l'empêcha de franchir le seuil et lui porta un coup de
son poignard au visage. Lorenzino, le saisissant par le milieu du
corps, le fit retomber sur le lit. Alexandre, dans l'étreinte, mordit
le doigt de Lorenzino avec tant de fureur que Scoroncocolo, craignant
de blesser son complice en le secourant, saisit son couteau et égorgea
le prince; il n'apprit qu'alors que c'était le grand-duc qu'il venait
de tuer; il resta anéanti de son crime et de son danger. Lorenzino lui
dit que ce n'était pas l'heure de délibérer et qu'ils n'avaient que
l'un de ces deux partis à prendre pour leur salut: ou sortir le
poignard sanglant à la main et appeler le peuple à la liberté; ou
s'évader pendant que le forfait était ignoré encore et aller rejoindre
les émigrés. Ils s'arrêtèrent à ce dernier parti comme au plus sûr,
franchirent la maison, qui ne renfermait plus qu'un cadavre, sautèrent
à cheval et coururent vers Bologne.
XIV
Les émigrés, à la tête desquels était Philippe Strozzi, tentèrent de
surprendre Florence dans le tumulte qui éclata quand on eut découvert
l'horrible fin du duc. Philippe, fait prisonnier et gardé un an dans
les cachots de Castille, mourut en Romain, en se frappant, comme
Caton, de sa propre main. Côme II accourut et reçut l'empire sous le
titre de chef de la république. Lorenzino se sauva jusqu'à
Constantinople, revint ensuite à Venise, y vécut onze ans et mourut
assassiné par deux soldats florentins, laissant une renommée équivoque
entre l'héroïsme et la folie, juste punition d'un forfait plus
semblable à un caprice qu'à une pensée.
Tout fut monarchie à Florence, excepté le nom.
XV
Les rois de l'Europe s'empressèrent de rechercher en mariage les
filles de cette illustre maison, qui commença la dynastie par les
alliances. Catherine de Médicis et Marie de Médicis régnèrent en
France; l'Italie poétique et artistique émigra avec elles, les arts
les suivirent; elles bâtirent le Louvre et le charmant château des
Tuileries; leur règne fut le règne de quelques vices et de beaucoup de
génie. C'est par elles que la France toucha à l'Italie et à la Grèce.
Puis vint Louis XIV, qui lui rendit le caractère fanatique et
somptueux de la Gaule et de l'Espagne. La littérature fleurit; mais
après les Valois, les arts déclinèrent, l'influence des Médicis,
excepté en Toscane, périt avec eux.
XVI
En remontant le cours des siècles, on ne trouve pas un autre exemple
d'une monarchie entièrement fondée par le commerce, la fortune et
l'estime que les simples vertus des citoyens étalèrent dans leur pays.
Ils acquirent la richesse, mais ils ne la conquirent par aucune
violence: leur or leur donna une clientèle, mais ne corrompit pas
l'esprit public; ce fut la monarchie de la civilisation, la dynastie
des familles.
Aussi ne trouve-t-on pas dans l'histoire une famille de simples
citoyens offrant l'hérédité du mérite, du travail et des vertus
continues, et rassemblés avec des qualités présentes diverses, tels
que Côme Ier, Laurent, Julien et Côme II, chacun ajoutant un échelon
de plus à la grandeur des autres. Ajoutons-y Léon X, plus Toscan et
plus Médicis encore que pontife. L'Église ajouta sous ces deux papes
sa puissance réelle et respective à l'influence des Médicis; les cours
de France et d'Espagne y ajoutèrent leurs armes; estime, vénération,
politique se réunirent aussi pour les consacrer, mais ce furent les
lettres qui leur donnèrent l'empire. Leur supériorité fut toute
morale, ce fut l'aristocratie de la littérature. Il faut toujours
qu'on la retrouve quelque part, ou dans l'esprit, ou dans le trésor,
ou dans le bras. Le genre humain n'est point de niveau, Dieu ne l'a
point fait ainsi; la démocratie absolue est une chimère, l'égalité est
une utopie. Robespierre ne la maintint que par le glaive; Platon, que
par des rêves qui trompent les hommes en les séduisant; l'un est un
bourreau, l'autre un sophiste; ni l'un ni l'autre ne fut un homme
d'État. Jean-Jacques Rousseau ne fut qu'un écrivain chimérique,
rédigeant bien des phrases, incapable de rédiger une loi. Il faut que,
dans la démocratie même, l'autorité soit quelque part, sans quoi tout
s'écroule. La supériorité n'est point un abus, c'est une loi de Dieu,
volontaire et mobile dans la démocratie, immobile et tyrannique dans
la monarchie absolue. Dans le siècle des Médicis, la supériorité fut
dans la force qui civilise les hommes. C'est cette force qui les fit
rois: leur supériorité s'élève naturellement comme une végétation du
sol et de la mer. On les voyait grandir, on ne les sentait pas
opprimer.
XVII
L'esprit humain, ébranlé par les grandes catastrophes de l'Orient et
par la ruine des ruines de la Grèce à Athènes et à Constantinople,
avait la passion de se reconstruire de ses propres débris; c'était ce
qu'on appelle une renaissance. La passion universelle poussait les
hommes vers cette reconstruction d'une humanité transcendante. Un
Platon, un savant grec, un livre étaient une victoire sur la nuit.
C'était une illusion, si vous voulez, mais de temps en temps
l'humanité est saisie d'une de ces manies générales qui deviennent la
passion du moment; la plus populaire est celle qui la sert le mieux.
Les Médicis, bourgeois de Toscane, ayant acquis de grandes richesses,
les consacrèrent à seconder et à semer cette passion à Florence, à
Naples, à Venise; ils devinrent ainsi les apôtres de la renaissance,
Évangile nouveau qui s'associait bien avec l'Évangile romain. Nul ne
les égalant en zèle, nul ne pouvait les égaler en moyens; leurs
navires couvraient toutes les mers pour opérer le sauvetage du vieux
monde et le rapporter à l'ancien monde italien. Nous avons vu il y a
quelques années, en France et en Angleterre, une illusion aussi
généreuse s'emparer de tous les esprits pour ressusciter la Grèce, qui
ne pouvait être ressuscitée, car on ne ressuscite pas les nations;
mais on l'espérait, l'espérance fut du fanatisme. Cependant, les
Médicis ramenaient quelque chose de réel en Italie, une langue, des
marbres, des manuscrits, des savants, des traductions, des modèles,
mais nous ne rapportions rien que des songes. Aussi nous ne faisions
que ranimer des illusions. Les Médicis fondèrent un nom immortel et
presque un empire; ils étaient, par le hasard de leur opulence et par
le hasard de leur mérite, ceux de tous les citoyens du moment qui
pouvaient le mieux se consacrer à l'idée en vogue: le rajeunissement
de l'esprit humain. Ils n'étaient point guerriers, ils ne voulaient
point l'être; leur pays natal était trop étroit pour les porter à la
grande ambition des conquêtes; les Apennins d'un côté, Rome inviolable
de l'autre faisaient de la Toscane une _avendie_, un rien; ils le
comprirent et n'eurent que l'ambition pastorale et pacifique d'une
famille de patriarches.
XVIII
La nature aussi les servit bien: leurs premiers ancêtres furent des
hommes spéciaux et obscurs, qui s'élevèrent à la grande richesse par
le commerce, qui n'offense personne et qui égalise tout le monde.
Quand ils commencèrent à primer en Toscane, ils ne primèrent que par
la démocratie, à laquelle ils furent utiles. Ils ne tenaient pas aux
grandes résistances militaires du moyen âge, ils aidaient seulement le
peuple à payer ces bandes de _condottieri_ qu'on louait pour se
défendre, et qui méprisaient ceux qui les payaient. La guerre achevée,
ils les congédiaient, et la république restait libre. Lisez Machiavel
et son _Borgia_: Borgia, tant de fois vainqueur en Italie, alla finir
sa carrière d'aventurier au siége d'une bicoque en Espagne. Les
Médicis ne voulaient ni de cette gloire soldée, ni de ces chutes
honteuses; ils préféraient leur rôle civique et leur croissance
régulière par l'estime publique dans un pays prospère et libre. Leur
argent négociait pour eux, et ils prêtèrent plus d'une fois des sommes
considérables au roi de Naples, à l'Espagne, à l'Angleterre, à la
France, pour équilibrer le monde et pour se faire des clients des
rois.
XIX
Quand enfin l'attention du monde se fut portée sur leur puissance, ils
n'affectèrent point de prétentions orgueilleuses sur leurs
concitoyens. Côme Ier fut le plus modeste des hommes; sa seule
ambition fut de se confondre tellement avec la république, qu'on ne
put le distinguer que par ses services et par ses vertus des meilleurs
d'entre les Florentins. La fréquentation des hommes littéraires,
l'accueil fait aux étrangers illustres de la Grèce, l'hospitalité
européenne, la protection des lettres antiques, la fondation des
académies, la gloire de son immense commerce, la culture utile de ses
domaines rustiques à Careggi et ailleurs le rendaient l'égal des
paysans toscans comme des princes de l'Europe. Sa vie fut celle d'un
philosophe, sa mort fut celle d'un chrétien. Ses enfants furent des
fils de la république; il partagea entre eux son âme et ses richesses.
Il n'avait excité l'envie de personne, il mourait avec l'amitié de
tous.
XX
Laurent hérita de toutes ses qualités, et il avait de plus cette vertu
grandiose des hommes d'État qu'on appelle la _magnificence_ et qui
donne aux peuples le pressentiment de la souveraineté. On le sacra du
nom populaire de _Laurent le Magnifique_, mais c'était lui-même qui
s'était sacré de ce titre; il ne prit de l'autorité populaire que le
soin de faire les honneurs de sa patrie; il en accomplit les devoirs
avec héroïsme dans son voyage téméraire auprès du roi de Naples; il
en rapporta la paix à Florence.
Le pape le haïssait et forma la conspiration mortelle des Pazzi ou des
aristocrates contre lui. Il y perdit le plus séduisant des hommes,
Julien, frappé à côté de lui sur les marches de l'autel. Ce danger et
cette mort lui valurent l'enthousiasme du peuple; la nation vit qu'il
fallait aimer celui que les grands et les étrangers voulaient perdre.
On le délivra malgré lui de ses implacables ennemis; de ce jour il
régna sans titres, mais avec quelle prudence et quelle modestie! On
peut dire qu'il reçut l'investiture de ses vertus, et n'exerça d'autre
dictature que celle de ses bienfaits; il n'employa sa puissance qu'à
maintenir la paix partout en Italie. Il fut philosophe et poëte sur le
trône. Quand il mourut, Florence était libre, la Toscane prospère,
l'Italie pacifique, l'Europe édifiée de ses vertus; il fallait ou
reconnaître son ascendant ou se déclarer le peuple le plus ingrat de
la terre.
Son successeur, Pierre de Médicis, renouvela les troubles par son
inhabile témérité. Il goûta de l'exil, et ses partisans émigrés ne
rentrèrent que par la violence. Côme II fut forcé de régner, et régna
avec un titre plus absolu, mais sur les principes de Laurent. La
république fut anéantie, mais la Toscane appartint aux Médicis.
Le gouvernement doux et fraternel de cette maison déclina, comme
toutes les choses humaines, et finit par devenir un fief impérial de
la maison d'Autriche, une espèce de _noviciat_ du trône impérial, où
les héritiers présomptifs de l'empire s'exerçaient à régner. Joseph
II, Léopold, influencés par la douceur traditionnelle du gouvernement
des Médicis, y régnèrent par des lois de Platon. Le dernier grand-duc,
chassé par les Piémontais, était un souverain digne du nom des
Médicis. On n'a pas pu trouver un prétexte pour détrôner sa modération
et sa vertu; il aurait été le type d'un gouvernement fédéral en
Italie. Il subit son exil jusqu'à ce que le roi de l'Italie, unitaire
contre la nature et l'histoire, transporte son trône ambulant de
capitale en capitale pour trouver une bonne place sur la terre des
Romains; il y détrône un pontife désarmé, sans soldats et sans peuple,
vainqueur par les armes françaises, d'une théocratie qui ne devait
être remplacée que par la liberté de Dieu sur la terre.
LAMARTINE.
XXI
La mort de Laurent le Magnifique, admirablement et pathétiquement
racontée par Politien, son ami, résume sa vie. Nous vous traduisons
cette lettre, qui fit pleurer l'Italie et qui est écrite pour faire
pleurer la France. La voici:
ANGE POLITIEN A JACOBSONS, ANTIQUAIRE S. D.
«Ordinairement, quand on est un peu en retard pour répondre aux
lettres de ses amis, on donne pour excuse de grandes occupations:
quant à moi, si j'ai un peu trop tardé à vous écrire, je ne veux pas
tant mettre ma faute sur le compte de mes occupations, quoiqu'elles ne
m'aient pas manqué, que sur le chagrin bien amer de la perte de cet
homme sous le patronage duquel j'étais naguère si heureux de me
trouver, avec tous ceux qui font profession de littérature ou avec
tous les gens de lettres. Maintenant que nous n'avons plus celui qui
fut le premier auteur d'un travail d'érudit, mon ardeur à écrire
s'éteint, et je n'ai presque plus ce grand bonheur que me donnait
l'étude des anciens; cependant, si vous avez un si vif désir de
connaître mon malheur, et comment s'est montré ce grand homme dans les
derniers actes de sa vie, bien que je sois empêché par mes larmes, et
que mon esprit recule même devant un souvenir qui doit renouveler ma
douleur, je cède cependant à vos si vives et si honnêtes instances; et
je ne veux pas manquer à l'amitié qui nous unit. Je me trouverais par
trop impoli et inhumain, si j'osais vous refuser quoi que ce fût sur
un homme de cette trempe et qui m'a tant aimé.
«Au reste, puisque ce que vous me demandez est d'une telle nature,
qu'il est bien plus facile de la sentir en silence au fond de l'âme
que de l'exprimer par des paroles, je vous obéis, à cette condition
que je ne vous promets pas ce que je ne puis tenir, et que j'ai de
bons motifs pour ne pas vous refuser.