«Je conçois bien qu'il vous sera plus difficile de mettre ces avis à

profit, à Rome, dans ce séjour de corruption et d'iniquité où vous

allez vivre désormais. L'influence de l'exemple est déjà un très-grand

danger, mais vous vous trouverez probablement avec des gens qui

tâcheront de vous corrompre et de vous porter au vice. Vous devez

comprendre vous-même que l'envie ne vous a pas vu avec indifférence

parvenir si jeune à une si éminente dignité, et ceux qui n'ont pu

réussir à vous exclure de cet honneur feront jouer toutes sortes

d'intrigues pour le flétrir entre vos mains, en vous faisant perdre

l'estime publique, et tâchant de vous entraîner dans le gouffre de

turpitudes où ils sont eux-mêmes tombés; et sur ce point la

considération de votre jeunesse redouble leur confiance. C'est à vous

de lutter contre cet écueil avec d'autant plus de fermeté, qu'il y a

désormais moins de vertus dans vos frères du collége des cardinaux. Je

sais bien qu'il y en a parmi eux plusieurs qui sont à la fois éclairés

et vertueux, dont la vie est exemplaire, et je vous recommande

expressément de les prendre pour modèles de votre conduite. C'est en

les imitant que vous vous ferez connaître et estimer à mesure que

votre âge et les circonstances particulières de votre vie vous feront

distinguer davantage entre vos collègues. Fuyez néanmoins

l'hypocrisie, comme vous fuiriez les écueils de Charybde et de Scylla;

évitez l'ostentation, soit dans votre conduite, soit dans vos

discours; n'affectez ni l'austérité ni une gravité outrée. Vous

comprendrez, j'espère, ces avis, et vous les mettrez en pratique

lorsqu'il en sera temps, mieux que je ne puis vous les retracer ici.

«Vous n'ignorez pas l'importance extrême du caractère dont vous êtes

revêtu, car vous savez très-bien que le monde chrétien jouirait de la

paix et du bonheur si les cardinaux étaient ce qu'ils devraient être,

puisque alors les papes seraient toujours vertueux, et que le repos de

toute la chrétienté est essentiellement dans leurs mains. Tâchez donc

de vous rendre tel que, si tous les autres vous ressemblaient, on pût

goûter ce bonheur universel. Il serait trop difficile de vous donner

des instructions précises sur ce qui regarde votre conduite et vos

conversations; je me bornerai donc à vous recommander d'avoir avec les

cardinaux et les autres personnes élevées en dignité le langage du

respect et de la déférence, sans néanmoins renoncer à vous servir de

votre propre raison, et vous laisser entraîner par les passions des

autres, qui peuvent être égarés par des motifs peu estimables. Soyez

toujours en état de vous rendre à vous-même ce témoignage, que jamais

vous n'avez l'intention d'offenser personne dans vos discours; et si

l'impétuosité du caractère vous porte à faire à quelqu'un une offense

involontaire, comme son inimitié sera sans fondement légitime, elle ne

saurait être de longue durée. Au reste, dans les premiers moments de

votre séjour à Rome, il vous conviendra plus généralement d'écouter

les autres, que de parler beaucoup vous-même.

«Vous êtes désormais consacré à Dieu et à l'Église, et pour cette

raison vous devez constamment aspirer à être un bon ecclésiastique, et

montrer que vous préférez l'honneur et l'état de l'Église et du

saint-siége apostolique à toute autre considération. Et tant que vous

serez pénétré de ces principes, il ne vous sera pas difficile de

rendre à votre famille et à votre patrie des services importants; au

contraire, vous pouvez devenir le lien heureux qui attachera plus

étroitement cette ville à l'Église et votre famille à cet État; et,

quoiqu'il soit impossible de prévoir quels événements peuvent arriver

un jour, je ne doute point que cela ne se puisse faire avec un égal

avantage pour tous, observant néanmoins que vous devez toujours

préférer les intérêts de l'Église.

«Non-seulement vous êtes le plus jeune cardinal du sacré collége, mais

encore le plus jeune homme qui ait jamais été élevé à cette dignité,

et c'est pour cela que vous devez vous montrer à la fois le plus

empressé et le plus humble dans toutes les circonstances où vous aurez

à vous trouver avec les autres, sans jamais vous faire attendre soit

à la chapelle, soit au consistoire, soit dans les députations. Vous

saurez bientôt quels sont ceux dont la conduite est plus ou moins

estimée. Il faudra éviter toute liaison intime avec ceux dont les

moeurs sont décriées, non-seulement pour l'inconvénient de la chose en

elle-même, mais aussi à cause de l'opinion publique, qu'il est bon de

se concilier; parlez de choses générales avec chacun. Quant au train

de votre maison, j'aimerais mieux que vous fussiez en deçà qu'au delà

des bornes de la modération, et je préférerais une maison noble et

élégante, des domestiques mis décemment et honnêtes, à une suite

pompeuse et magnifique. Appliquez-vous à régler votre maison,

réduisant insensiblement les choses sur le pied de la décence et de la

modération, ce qui ne saurait être, dans ces premiers moments où le

maître et les domestiques sont encore nouveaux et étrangers les uns

aux autres. Les bijoux et la soie sont rarement bienséants aux

personnes de votre état. J'aimerais mieux vous voir mettre votre luxe

à rassembler les restes précieux de l'antiquité, ou des livres rares,

à réunir autour de vous des hommes instruits et de bonnes moeurs, qu'à

vous entourer d'un nombreux domestique. Montrez-vous plus empressé à

recevoir chez vous, qu'à vous rendre aux repas où vous serez invité

par d'autres, mais néanmoins sans excès et sans affectation. Adoptez

pour votre nourriture ordinaire des mets simples et communs, et

faites beaucoup d'exercice, parce qu'on est bientôt exposé à des

infirmités, dans l'état que vous avez embrassé, si l'on ne sait pas

prendre les précautions convenables. La dignité de cardinal n'offre

pas moins de tranquillité que de grandeur, d'où il arrive que l'on se

livre à une sorte de négligence; on croit avoir tout fait quand on

s'est élevé à ce poste éminent et que l'on n'a plus rien à faire pour

s'y maintenir, opinion aussi funeste à la vertu qu'à la véritable

grandeur, et dont vous devez avoir grand soin de vous garantir; sur ce

point, il vaut mieux pécher par trop de défiance que de tomber dans

l'excès contraire. Un usage que je vous recommande surtout d'observer

avec la plus scrupuleuse exactitude, c'est de vous lever chaque jour

de bonne heure, parce qu'indépendamment de l'avantage qui en résulte

pour la santé, on a le temps de penser à toutes les affaires de la

journée et de les expédier; vous trouverez cette pratique extrêmement

utile dans votre profession, ayant à dire l'office, à étudier, à

donner audience, etc. Une autre pratique encore extrêmement nécessaire

dans la situation où vous vous trouvez, c'est de penser chaque soir,

surtout dans les premiers temps, à ce que vous aurez à faire le jour

suivant, afin qu'il ne vous survienne aucune chose imprévue. Quant à

vos opinions dans le consistoire, je crois qu'il sera plus convenable

et plus louable de vous en rapporter, dans toutes les circonstances,

aux sentiments et à l'avis de Sa Sainteté, alléguant votre jeunesse

et votre inexpérience, qui a besoin d'être guidée par sa prudence et

sa profonde sagesse. Probablement on vous priera, dans bien des

circonstances, de parler à Sa Sainteté et d'intercéder auprès d'elle

pour des affaires particulières. Ayez soin, dans ces commencements, de

vous charger le moins possible de semblables demandes, et de

l'importuner rarement, parce que c'est le moyen le plus sûr de lui

être agréable. C'est une attention que vous devez avoir pour notre

saint-père, que de ne pas le fatiguer de prières indiscrètes, de ne

l'aborder jamais qu'avec des choses qui lui fassent plaisir; ou, si

vous vous y croyez obligé, une requête humble et modeste lui plaira

davantage et sera plus agréable à son humeur et à son caractère.»

Voilà l'âme d'un père chrétien et politique unissant le ciel à la

terre pour protéger son fils.

XIII

Laurent avait choisi pour ami hors de ce monde le supérieur des

augustins, l'abbé Mariano, à qui il avait fait construire pour ses

religieux un magnifique monastère, dans lequel il se rendait

quelquefois avec ses amis pour parler des choses plus hautes que la

terre. Mariano, selon le récit de Politien, était le prédicateur le

plus remarquable de ce temps. «Dernièrement, dit-il, je me laissai

entraîner à un de ses sermons, plutôt, à dire le vrai, par curiosité

que dans l'espoir d'y trouver un grand intérêt. Cependant son

extérieur me prévint en sa faveur. Son début était frappant et son

regard plein d'expression; je commençai à m'intéresser sérieusement à

ce qu'il allait dire.--Il commence; je suis attentif: une voix sonore,

des expressions choisies, des sentiments élevés.--Il établit les

divisions de son sujet: je les saisis sans peine; rien d'obscur, rien

d'inutile, rien de fade et de languissant.--Il développe ses

arguments; je me sens embarrassé.--Il réfute le sophisme, et mon

embarras se dissipe.--Il amène un récit analogue au sujet; je me sens

intéressé.--Il module sa voix en accents variés qui me charment.--Il

se livre à une sorte de gaieté; je souris involontairement.--Il entame

une argumentation sérieuse; je cède à la force des vérités qu'il me

présente.--Il s'adresse aux passions; les larmes inondent mon

visage.--Il tonne avec l'accent de la colère; je frémis, je tremble;

je voudrais être loin de ce lieu terrible.»

«Valori nous a laissé, sur les sujets particuliers qui occupaient

l'attention de Laurent et de ses amis dans leurs entrevues au couvent

de San-Gallo, des détails qu'il tenait de la bouche de Mariano

lui-même. L'existence et les attributs de la Divinité, la probabilité

et la nécessité morale d'un état futur, étaient les objets favoris des

discours de Laurent. Il exprimait d'une manière très-positive son

opinion sur ce point: «Celui, disait-il, qui n'a pas l'espoir d'une

autre vie est mort même dès celle-ci.»

XIV

Un autre religieux d'un caractère enthousiaste, fanatique et populaire

à la fois, véritable Masaniello du cloître, Savonarole, avait conquis

en ce temps-là l'oreille de Florence. Laurent, trompé sur son mérite,

l'avait appelé de Ferrare, sa patrie, à Florence. Il se fit tribun, au

lieu de rester prédicateur. Laurent n'osa pas se compromettre avec

l'Église, alors toute-puissante, en le réprimant. Il alla l'entendre

et affecta de l'écouter avec respect. Toutes les fois que Laurent

allait dans les jardins de son monastère, Savonarole se retirait par

un respect religieux ou par une pudeur monastique. Ses invectives dans

la chaire contre Laurent respiraient la haine et l'envie. C'était un

des caractères les plus pervers et les plus ambigus qu'on pût haïr. Le

peuple, qu'il excitait par son talent, lui attribuait la sainteté qui

n'était que l'hypocrisie. Tartufe, tribun et fou, c'était la vraie

définition de Savonarole. Il prêchait non des crimes, mais la haine

qui produit tous les crimes. Nous avons connu, de nos jours, des

hommes ainsi composés pour le peuple. Le peuple, trompé, les suivait à

l'autel et à l'échafaud. Il adorait ce vague déclamateur d'illusions

qui recevait ses rêves comme des révélations célestes. On le vit plus

tard porter le défi au feu lui-même, et jurer qu'il n'oserait pas le

consumer; puis, retirer son défi et demander pour l'accomplir qu'il

consumât son Dieu avec lui; puis victime de ses honteuses

tergiversations, périr sous la vengeance du peuple qu'il avait

fasciné.

XV

La femme de Laurent, Clarisse Orsini, mère vertueuse de ses fils,

charme de sa vie, mourut alors, en 1488. Sa mélancolie redoubla; la

solitude du coeur, à un certain âge, est la mort anticipée. Il s'y

prépara.

Mais son ennemi acharné, le neveu du pape, Riario, périt avant lui. Il

avait épousé une soeur de Galéas Visconti, duc de Milan. Son

déréglement de vie excita contre lui la haine des troupes. Trois

assassins conjurés pénétrèrent dans la salle où il soupait: le premier

le blessa au visage; il se jeta sous la table; le second l'y perça de

son épée; il se releva encore pour s'enfuir par la porte; le troisième

l'en empêcha par un dernier coup mortel. Les gardes ne parurent pas.

On le dépouilla et on lança son cadavre par la fenêtre. Toute la ville

applaudit à ce meurtre, hormis un corps de troupes enfermées dans la

citadelle. Catherine obtint du peuple la permission d'aller parler aux

troupes. Elle ne leur parla que pour les affermir dans la révolte. Le

peuple, irrité, vint au pied des remparts pour l'outrager de paroles

et pour menacer de mort ses enfants. «Frappez-les! s'écrie cette femme

énergique en montrant son sein à la multitude; il me reste des sens

capables d'en avoir d'autres.» On vint à son secours, et sa générosité

courageuse sauva sa patrie et ses jeunes fils.

XVI

Faenza, ville et principauté voisine de Florence, vit à peu près en

même temps un crime encore plus atroce. Laurent de Médicis avait fait

conclure un mariage entre la belle Francesca, fille de Jean de

Bentivoglio, et Galeotto Manfredi, prince de Faenza. Un jour, qu'elle

écoutait furtivement un entretien secret de son mari avec son

astrologue confident, elle découvrit que le prince, déjà soupçonné

d'infidélité conjugale, conspirait, en outre, contre la vie de son

propre père Bentivoglio. Manfredi, auquel elle ne put cacher son

indignation, répondit à ses reproches par des sévices et des coups;

Bentivoglio, informé par sa fille de ces outrages, vint enlever

violemment Francesca et son fils à la violence de son gendre et les

ramena à Bologne. Une réconciliation fardée réunit de nouveau les deux

époux. Laurent s'y employa, comme il s'était employé au mariage. Mais,

soit vengeance, soit nouvelle jalousie, Francesca résolut de se

délivrer de son époux. Elle feignit une maladie et fit prier Manfredi

de venir dans sa chambre. Quatre assassins cachés sous le lit de

Francesca se précipitèrent sur lui pour l'immoler; sa vigueur

corporelle allait en triompher, quand l'épouse, inquiète et furieuse,

s'élança de son lit, et saisissant une épée en perça elle-même le

coeur de son mari. Laurent partagea l'indignation de l'Italie contre

ce crime; mais il intervint cependant pour Francesca auprès des

citoyens de Forli, et obtint du pape l'absolution de l'épouse coupable

et de ses complices.

Bentivoglio fit valoir auprès de Laurent l'excuse, naïvement féroce:

_que, d'ailleurs, il destinait à sa fille un autre époux_.

XVII

Les Médicis avaient la fortune de coïncider, en Toscane, avec la

renaissance des lettres à laquelle ils avaient immensément concouru.

Les arts les suivirent; les plus grands noms dans la sculpture, la

peinture, la gravure des pierres précieuses, l'architecture faisaient

de Florence, de Rome, de Venise l'atelier de l'Europe. La Grèce se

sentait égalée et souvent surpassée. Cimabue, Giotto, à qui Laurent

dédia un buste un siècle après sa mort; Mazaccio, Philippo Lippi, à

qui il fit élever un monument dans sa patrie Spoleto; Guirlandaio, à

qui il confia son portrait à faire, étaient autant de clients de cette

famille. Nicolo Pisani, Guiberti Donatello et plusieurs autres se

disputaient leur faveur. Leurs amis les plus dévoués, tels que Poggio,

partageaient leur goût.

On en trouve un exemple encore plus frappant dans le zèle avec lequel

Poggio poursuivait cet objet, dans une lettre de lui à un religieux

nommé Francesco de Pistoie, qui avait parcouru la Grèce pour y

recueillir des antiques. «Par votre lettre de Chio, lui dit-il,

j'apprends que vous vous êtes procuré pour moi trois bustes, un de

Minerve, un autre de Jupiter et le troisième de Bacchus. Cette lettre

me fait le plus grand plaisir, car j'aime les morceaux de sculpture au

delà de toute expression; je ne saurais me lasser d'admirer l'habileté

d'un artiste qui sait travailler le marbre au point d'imiter la nature

elle-même.

«Croyez-moi, mon ami, vous ne pouvez pas me faire de plus grand

plaisir que de revenir chargé de pareils ouvrages, qui comblent

délicieusement tous mes souhaits. Les hommes sont sujets à différentes

manies: la mienne est une admiration profonde pour les productions des

grands sculpteurs, et peut-être en suis-je possédé plus qu'il ne

convient à un homme qui peut avoir quelque prétention à la science. La

nature elle-même est, sans doute, toujours supérieure à ces

imitations; cependant on est excusable d'admirer un art qui sait

donner à la matière morte tant de vie et d'expression, qu'il semble

qu'il ne faudrait que le souffle pour l'animer. Appliquez-vous donc,

je vous en conjure, à obtenir, soit par des prières, soit à prix

d'argent, tout ce que vous pourrez trouver qui ait quelque mérite: si

vous pouvez vous procurer une figure entière, _triumphatum est_!»

LAMARTINE.

FIN DU CXLVIIIe ENTRETIEN

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CXLIXe ENTRETIEN

DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE

OU

LES MÉDICIS

(SUITE)

I

La découverte d'un beau buste grec de Platon fut un événement pour

l'âme platonique de Laurent. Ses jardins rappellent ceux d'Académus à

Athènes. Michel-Ange enfant y eut le berceau de son génie. Son maître,

le peintre Ghirlandaio, obtint pour lui de Laurent la permission

d'aller dans ses jardins étudier les beaux vestiges d'art qui

arrivaient de Grèce. Laurent s'attacha à cet enfant, lui ouvrit sa

maison, le reçut à sa table avec ses propres enfants. Il pourvut, par

une pension, aux besoins de son père. C'est là que, jusqu'à la mort de

son protecteur, Michel-Ange connut tous les hommes remarquables de la

Toscane et de l'Italie. Politien le devina et l'aima par analogie de

génie. «Donnez-lui une bonne chambre dans le palais de Laurent,»

écrit-il à ceux qui en disposent sous ses ordres. Le sculpteur devint

ainsi peintre, poëte, architecte. Homme aussi grand qu'universel, il

fit partie de la grandeur et de la gloire des Médicis: un grand homme

féconde un grand siècle. Michel-Ange répandit son génie sur la Toscane

et sur Rome, il égala l'antiquité sans l'imiter. La nature, en même

temps, lui créa dans Raphaël d'Urbin un émule et un rival; ils

s'admirèrent l'un l'autre en sentiment et ne se confondirent que dans

la double immortalité qu'ils répandaient sur leur pays. Les Médicis

les protégèrent, l'un le mérite, l'autre la popularité.

II

La mort, cependant, s'approchait de Laurent; il l'accueillait avec la

même philosophique résignation qu'avait montrée Côme, son père. Il

s'entourait, à Careggi, de la nature, de la solitude et de ses amis.

Ses ennemis même venaient assister à ce spectacle. Le fourbe et

fanatique Savonarole, qui voulait prendre pied sur un cadavre pour se

montrer plus dévoué au peuple, osa troubler son agonie en venant lui

offrir sa bénédiction dans des termes qui semblaient révoquer en

doute sa foi chrétienne; il l'interrogea sur ses sentiments. Mais, lui

ayant demandé s'il avait la résolution de remettre au peuple toscan la

liberté anarchique dont il jouissait avant lui, Laurent ne daigna pas

répondre. Savonarole alors se retira sans lui avoir donné sa

bénédiction. L'homme d'État ne voulut pas mentir; l'homme d'Église ne

voulut pas pardonner.

III

Politien ne le quitta plus; il fit venir à son insu un célèbre médecin

de Ferrare, Lazaro de Ticino; il en attendait un miracle. Lazaro fit

dissoudre des perles et des diamants qui ne firent qu'accroître le

mal. Laurent fit approcher alors Pierre, son fils et son héritier, et

lui parla longtemps des intérêts de la république et de sa famille.

«Je ne doute point, lui dit Laurent, que vous ne jouissiez, après moi,

d'autant de crédit et d'autorité dans l'État que j'en ai eu moi-même;

mais, comme la république, bien qu'elle ne forme qu'un seul corps, est

composée d'un grand nombre de têtes, vous devez vous attendre qu'il ne

vous sera pas possible de vous conduire, en toute occasion, de manière

à obtenir l'approbation de chaque individu. Ressouvenez-vous donc de

vous conformer toujours et dans tous les cas aux décisions de la plus

stricte équité, et de consulter les intérêts du grand nombre plutôt

que la satisfaction d'une portion des citoyens.»

IV

Il prit ensuite la main de Politien et la serra dans les siennes.

Politien ne put retenir ses sanglots et se retira dans la chambre

voisine pour cacher ses larmes. Celui qui avait chanté Dieu comme

poëte le pria comme mourant. Il expira doucement, dans le silence et

dans la contemplation des grandeurs et des volontés du Tout-Puissant.

Il pressa, jusqu'au dernier soupir, sur ses lèvres le crucifix

précieux qu'on lui avait apporté. Le nouveau Périclès venait de

manquer, jeune encore, à la nouvelle Athènes. Il laissait après lui

l'ordre au dedans, la paix au dehors; il n'avait combattu que pour la

rétablir ou pour la maintenir partout. Pas une goutte de sang ne

pesait sur son âme; il s'était borné à être ce qu'avait été son père,

un grand citoyen. Sa modération était son titre à son pouvoir tout

volontaire et tout électif. C'était le pouvoir de tous dans un seul.

V

C'était le 8 avril 1492; le désespoir saisit ses concitoyens. Son

médecin courut consterné à la ville et se précipita dans un puits du

faubourg. «Jamais personne, dit Machiavel à la fin de son _Histoire_,

ni en Italie ni ailleurs, ne mourut avec une telle réputation de

sagesse et de prudence, et ne causa un plus grand deuil à sa patrie;

et comme sa mort devait entraîner de grandes ruines, de grands signes

l'annoncèrent au monde.»

Il fut transporté sans pompe, mais non sans unanime douleur, à San

Lorenzo, tombeau de sa famille. Michel-Ange décora plus tard ces

sépulcres où manqua celui de Laurent. «Ce grand homme, s'écria le roi

de Naples en apprenant sa fin, a vécu assez pour sa gloire, pas assez

pour le bonheur de l'Italie. Plaise au ciel que l'ambition ne trame

pas après lui des projets qu'elle n'aurait pas osé concevoir pendant

qu'il vivait!»

VI

Son second fils, Jean de Médicis, écrivit de Rome à Pierre de Médicis,

qui héritait de sa place et de son influence: «De quoi puis-je

aujourd'hui t'entretenir, si ce n'est de ma douleur? car, en songeant

à la perte que nous avons éprouvée par la mort de notre père, je suis

bien plus disposé à verser des larmes qu'à parler de mes peines. Quel

père, hélas! Jamais il n'en fut de plus tendre; tout le prouve et

l'atteste: il n'est donc pas surprenant que je me plaigne, que je

verse des pleurs, que je ne puisse goûter aucun repos. Si quelque

chose au moins peut alléger ma douleur, c'est que tu me restes, ô mon

frère, toi que j'honorerai toujours comme le père que j'ai perdu: tu

commanderas, et je me ferai un devoir de t'obéir; tes ordres me feront

toujours un plaisir inexprimable: éprouve-moi, commande, je

n'hésiterai pas un instant. Je t'en conjure cependant, mon cher

Pierre, fais en sorte d'être envers tout le monde, et surtout envers

les tiens, tel que je le désire, bon, doux, affable, généreux:

qualités par lesquelles il n'est rien qu'on n'obtienne et qu'on ne

puisse conserver. Si je te fais ces représentations, ce n'est pas que

je me défie de toi, mais c'est que mon devoir m'y oblige. Beaucoup de

choses me soutiennent et me consolent; le concours de ceux qui

pleurent avec nous notre perte, la douleur générale qui se manifeste

dans toute la ville, le deuil public, et beaucoup d'autres

considérations de cette nature, propres à adoucir en grande partie

notre chagrin: mais ce qui me console le plus, c'est de t'avoir; c'est

d'avoir un frère en qui j'ai plus de confiance et d'espoir que je ne

le saurais dire. On n'a point entretenu Sa Sainteté sur l'objet dont

tu avais recommandé qu'on lui parlât, parce que ce parti a paru plus

sage; on prendra une autre voie, comme tu le verras par les lettres

des ambassadeurs: je crois que l'on trouvera un moyen plus commode et

plus facile, dont tu seras content; du moins je l'espère. Adieu. Ma

santé est bonne autant qu'elle peut l'être.

«De Rome, ce 12 avril 1492.»

VII

Pierre avait la puissance, mais non la prudence de Laurent. L'Italie

recommença à s'agiter; la main qui en tenait la balance s'était

éteinte. Le roi de France, Charles, descendit à Milan, à la requête de

Sforza, pour aller conquérir le royaume de Naples. Il attaqua Sarzana,

forteresse florentine, en passant. Pierre, pour imiter gauchement

Laurent, alla au-devant de Charles, commença à négocier, finit par

supplier et par lui remettre lâchement Sarzana, Pietra Santa,

Livourne, honneur et force de Florence. Les citoyens humiliés de la

Toscane le contraignirent à se réfugier à Venise. Les Français

entrèrent à Florence et dévastèrent les magnifiques monuments de

Laurent. Pic de la Mirandole et Politien ne survécurent pas à leur

ami. Ce dernier composa une élégie si pathétique sur la mort de

Laurent, que sa raison s'égara et qu'il mourut à la fin de la seconde

strophe:

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 11 / 18 段