Ici, vous oubliez que vous lisez l'histoire du fondateur d'une grande

dynastie et vous croyez lire l'histoire d'un grand poëte. Pétrarque

était mort en 1374, Boccace en 1375. Tout se taisait, on balbutiait;

Laurent, amoureux comme Pétrarque, écrivit comme lui ces sonnets qui

immortalisent les flammes du coeur. La vigueur de son imagination et

la pureté de son style le distinguaient de tous ceux, excepté

Politien, qui vivaient alors dans sa familiarité à Florence. Il fut le

second restaurateur de la belle poésie italienne, en sorte que s'il

n'eût pas été Médicis, il eut été un second Pétrarque. Les

descriptions dont il embellit ses pensées sont comparables aux plus

pittoresques de Virgile lui-même.

Speluncæ, vivique lacus, ac frigida Tempe,

Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni.

L'ulivia, in qualche dolce piazzia aprica

Secundo il vento par or verda or bianca.

(L'olivier, dans quelque douce plaine sauvage, paraît, selon le vent

qui agite ses feuilles, sombre ou verdoyant.)

Les _Selve_ d'amour, autre genre de composition pastorale, ne

présentent pas de moins douces images:

Al dolce tempo, il bon pastor informa

Lasciar le mandre, ove nel verno giaque

Il luto grege che ballando in torma

Torma all alte montique alle fresch aque;

L'agnel trottendo pur la materna orma

Sequi; et selum che puror ora naque

L'ammoral pastor, in braccia porta:

Il fido a lutti fu le scorta.

«Au retour des temps doux, le pasteur sollicite son troupeau à quitter

les étables, à gagner les hautes montagnes et les bords des ruisseaux

rafraîchissants. Le troupeau, bondissant de joie, le précède et

l'agneau suit les traces de sa mère, et si quelqu'un d'eux vient de

naître à l'instant sur le sentier, le berger l'emporte dans ses bras,

pendant que le chien fidèle veille sur tous et leur fait escorte.»

De telles images sont d'un vrai poëte. On y reconnaît le coeur de

l'enfant qui suivait Côme, son père, dans les pâturages de Coreggio.

Ce n'est pas la cour, c'est la nature qui fait les poëtes, ces hommes

de grand air!

«Souvent, dit-il dans un de ces sonnets, où il montra la charité

produisant l'amour, souvent Apollon, le dieu de la flamme, cueille ses

rayons dorés sur les monts glacés du Nord.»

Et dans un autre sonnet, sur les larmes de sa Beauté:

«Qu'elles étaient belles, grands dieux! ces larmes que fit couler le

désir impatient d'une dure contrainte, lorsque la juste douleur dont

le coeur était pénétré éleva un nuage de pleurs sur des astres de

l'amour! Elles coulaient, ces larmes divines, sur des joues où le lis

semble mêlé d'une teinte légère d'incarnat; elles coulaient sur cette

peau délicate et tendre, comme ferait un clair ruisseau dans une

prairie émaillée de fleurs blanches et roses. L'amour satisfait

recevait cette pluie amoureuse, comme l'oiseau brûlé par l'ardeur du

soleil reçoit avec joie les gouttes de la rosée si longtemps désirée.

Puis en pleurant dans ces yeux où il a fixé son asile, l'amour faisait

sortir de ces larmes si belles et si touchantes de brillantes et

douces étincelles.»

VIII

Mais le sonnet n'est qu'un soupir, court et fugitif comme lui; c'est

vrai, cependant il résume une passion en un mot, et ce mot est

immortel. Quel poëte mettez-vous au-dessus de Pétrarque; il n'a fait

que des sonnets et des canzoni. Les canzoni (odes) sont mortes, le

sonnet vit et a donné la vie à Laure. Les _Selve d'amor_ de Laurent

sont un poëme plus long. Un autre poëme de lui, intitulé _Umbra_, du

nom d'un ruisseau qui coule encore auprès de sa maison de campagne de

Poggio à Cajano, lui fournit un autre genre de succès. C'est le poëme

de toutes ses amitiés; Politien y tient le premier rang. Cela

ressemble à Horace à Tibur ou dans son voyage en Campanie, doux, gai,

varié comme le délassement de ce maître.

Mais, à mesure qu'il mûrissait, son génie devenait plus grave. Il

remontait à Platon et à Dieu.

«Ranime, ô mon esprit, tes facultés endormies; chasse de tes yeux ce

sommeil perfide qui leur dérobe la vérité; réveille-toi enfin, et

reconnais combien est vaine, inutile et trompeuse toute action qui

n'est pas dirigée par une raison supérieure à nos désirs. Ah! pense au

faux éclat dont nous éblouissent les honneurs, les richesses et les

plaisirs qu'on croit les plus propres à nous rendre heureux. Pense à

la dignité de ton intelligence, qui ne t'a pas été donnée pour

l'employer à la poursuite d'un bien mortel et périssable, mais au

moyen de laquelle le ciel même peut devenir l'objet de ton ambition.

Tu connais par expérience le prix de ce que le vulgaire appelle des

biens; biens aussi éloignés du véritable bonheur, que l'orient l'est

de l'occident. Ces attraits de la beauté qu'Amour présentait à tes

yeux, et qui te séduisirent dès tes plus jeunes ans, t'ont privé de

toute la paix et de tout le bonheur dont tu devais jouir. Plaisir

léger, volage, fugitif, qu'accompagnent mille tourments, à travers

l'éclat trompeur dont tu nous éblouis, tu caches des maux cruels, et

ta riche et brillante parure couvre des monstres hideux. Oh! de quel

bonheur nous jouirions si la raison, qui doit régler toutes nos

actions, avait eu sur nous plus d'empire! Si l'emploi de tant de

temps, de génie, d'artifices, avait eu un plus juste et plus digne

objet, dans quel calme heureux et consolant tu verrais aujourd'hui

s'écouler ta vie! Hélas! si tu avais su t'aimer davantage toi-même,

peut-être qu'aujourd'hui tu distinguerais mieux ce qu'il y a de bon et

de mauvais parmi les objets qui flattent tes désirs et tes espérances.

Tu as consumé sans fruit le printemps de ton âge, et peut-être en

sera-t-il ainsi du reste de ta vie, jusqu'à la dernière soirée de ton

hiver. Une illusion perfide te persuadera, sous mille faux prétextes,

que c'est à la fragilité de ton coeur que tu dois attribuer ce

malheur.--Ah! brise enfin ces chaînes honteuses; arrache tes bras de

ces liens funestes dont les a chargés une beauté trompeuse. Bannis de

ton coeur la vaine espérance; que la partie plus noble et plus calme

reprenne son empire sur tes sens; armée d'une force irrésistible et

d'une prudence plus grande, qu'elle soumette à ses lois tout désir

contraire à sa volonté, et que ton funeste ennemi, désormais terrassé,

n'ose plus dresser contre toi sa tête venimeuse.»

C'est ainsi qu'il méditait en vers longtemps avant l'époque des

_Méditations_.

Il passa de là aux harmonies sacrées où Dieu remplit tout, et me

montra à moi-même la vraie route et le vrai but de toute poésie.

Politien, son ami et le précepteur de ses fils, composa alors le

poëme d'_Orphée_. Laurent, aussi soigneux de sa popularité que de son

génie, usa de la liberté du carnaval pour composer des poésies

dansantes dont les belles filles des campagnes de Florence venaient le

remercier avec des guirlandes de fleurs en main devant son palais.

Toutes les classes lui devaient des loisirs et des joies; la patrie

toscane adorait son souverain dans son poëte; ce David de l'Arno

dansait lui-même dans ces fêtes populaires.

Le plus autorisé des critiques de la langue et de la littérature

italiennes, le célèbre Guicciardini en parle en ces termes:

«Mais dans cette décadence des lettres, après Dante, Pétrarque, il

s'éleva un homme qui les préserva d'une ruine absolue et sembla

l'arracher du précipice prêt à l'engloutir: c'était Laurent de

Médicis, dans les talents duquel elle trouva l'appui qui lui était

devenu si nécessaire. Jeune encore, il fit briller, au milieu des

ténèbres de la barbarie qui s'étaient étendues sur toute l'Italie, une

simplicité de style, une pureté de langage, une versification heureuse

et facile, un goût dans le choix des ornements, une abondance de

sentiments et d'idées, qui firent encore une fois revivre la douceur

et les grâces de Pétrarque.»

Si l'on ajoute à ces témoignages respectables les considérations

suivantes, que les deux grands écrivains dont on prétend établir la

supériorité sur Laurent de Médicis employèrent principalement leurs

talents dans un seul genre de composition, tandis qu'il exerça les

siens dans une foule de genres différents; que, dans le cours d'une

longue vie consacrée aux lettres, ils eurent le loisir de corriger, de

polir, de perfectionner leurs ouvrages, de manière à les mettre en

état de supporter la critique la plus minutieuse, tandis que ceux de

Laurent, presque tous composés à la hâte, et, pour ainsi dire,

impromptu, n'eurent quelquefois pas l'avantage d'un second examen, on

sera forcé de reconnaître que l'infériorité de sa réputation comme

poëte ne doit pas être attribuée à la médiocrité de son génie, mais

aux distractions de sa vie publique.

Jusqu'au grand Frédéric II, en effet, l'Europe moderne n'avait pas vu

dans un même homme une telle association de génies divers:

l'universalité était la seule vocation de Laurent, grand commerçant,

grand politique, grand poëte.

IX

Il mania, avec sa loyauté et son habileté honnête, le timon de la

république entre Naples, Venise, Rome, pendant quelques années.

Celui-là même qui avait obtenu de Mahomet II le renvoi d'un premier

assassin, Bandini, de Constantinople à Florence, conspira contre lui

et fut exécuté. C'était Faccibaldi. Mais il finit par rétablir une

troisième fois la concorde de la paix en Italie.

Les affaires intérieures appelaient aussi sa prudence. La démocratie

de Florence, gouvernée par les corps de métiers et surtout par les

_ouvriers de la laine_, ne l'inquiétait pas au dedans, mais

l'inquiétait pour le gouvernement extérieur, qui demande plus de

suite que la multitude n'en met dans ses passions. Il y remédia en

créant un sénat, corps aristocratique plus empreint de l'intelligence

du gouvernement. Sa police était douce, mais attentive. Voici ce qu'en

dit un historien contemporain:

«On n'entend parler ici, dit-il, ni de vols, ni de désordres

nocturnes, ni d'assassinats; de jour et de nuit, tout individu peut

vaquer à ses affaires avec la plus parfaite sécurité: on n'y connaît

ni espions ni délateurs: on ne souffre point que l'accusation d'un

seul trouble la tranquillité générale; car c'est une des maximes de

Laurent, qu'il vaut mieux se fier à tous qu'à un petit nombre.»

Son influence diplomatique en faisait le juge de paix de l'Europe. Le

roi de France, l'empereur, la reine d'Angleterre, le roi de Portugal,

celui de Hongrie, le sultan lui-même le comblaient d'égards et de

présents. Guicciardini décrit ainsi son règne:

«Depuis dix siècles entiers, l'Italie n'avait pas éprouvé un seul

moment de prospérité égale à celle dont elle jouit à cette époque.

Alors on vit la culture la plus active étendre ses bienfaits sur cette

belle et fertile contrée: non-seulement ses plaines riantes et ses

fécondes vallées furent couvertes de fruits, mais même le sol stérile

et ingrat des montagnes fut forcé de payer un tribut à l'industrie du

cultivateur; et, sans reconnaître d'autre autorité que celle de sa

noblesse et de ses chefs naturels, l'Italie était heureuse à la fois

par le nombre et la richesse de ses habitants, par la magnificence de

ses princes, par la grandeur et l'éclat imposant de plusieurs de ses

cités... Abondante en hommes distingués par leur mérite dans

l'administration des affaires publiques, illustres dans les arts et

dans les sciences; elle jouissait au plus haut degré de l'estime et de

l'admiration des nations étrangères. Plusieurs causes concoururent à

maintenir cette prospérité extraordinaire, que diverses circonstances

favorables avaient produite; mais on s'accorde généralement à

l'attribuer en grande partie au génie actif et aux vertus de Laurent

de Médicis. Ce citoyen s'élève tellement au-dessus de la médiocrité

d'une condition privée, qu'il parvint à régler par ses conseils les

affaires de la république de Florence, plus considérable alors par sa

situation, par le génie de ses habitants et par la promptitude de ses

ressources que par l'étendue de son territoire. Jouissant de la

confiance la plus entière du pontife de Rome, Innocent VIII, il rendit

son nom illustre, et lui donna la plus grande influence dans les

affaires de l'Italie; mais, convaincu d'ailleurs que l'agrandissement

de l'un quelconque des États qui avoisinaient la république ne pouvait

que devenir funeste à lui-même et à sa patrie, il employa tous ses

efforts à maintenir entre les puissances de l'Italie un équilibre si

parfait, que la balance ne pût pencher en faveur d'aucune d'elles en

particulier: ce qui ne pouvait se faire qu'en s'appliquant à

conserver la paix entre elles, et en portant la plus scrupuleuse

attention sur tous les événements, les moins importants en apparence.»

On ne peut s'empêcher de regretter que ces jours de prospérité aient

été de si courte durée. Semblable à ces moments de calme qui précèdent

les ravages de la tempête, à peine on avait commencé à en goûter les

douceurs, qu'elles s'évanouirent sans retour, l'édifice de la félicité

publique, élevé par les travaux de Laurent et conservé par ses soins

assidus, ne demeura ferme et entier que pendant le peu de temps qu'il

vécut encore; mais, à sa mort, on le vit s'abîmer comme ces palais

enchantés que créa l'art de la magie, et il entraîna pour un temps

dans sa ruine les descendants mêmes de son fondateur.

Il ne manqua à ce règne que la durée.

X

Les rapports passionnés que Laurent établit entre la Grèce et

l'Italie, les livres dont il enrichit sa patrie, les hommes célèbres

auxquels il offrit un asile, furent le signal de la _Renaissance_,

époque brillante où un monde moral nouveau sort tout à coup d'un monde

qui s'éteint.

Politien chantait ce que Laurent faisait. Son Ode à Horace égale son

modèle et rend à Laurent l'honneur de cette résurrection:

«Poëte dont les accents sont plus doux que ceux du chantre de la

Thrace; soit qu'épris d'admiration, les fleuves impétueux suspendent

leur course pour t'entendre; soit que tu veuilles, par le charme de

tes accords, adoucir la férocité des hôtes des bois, ou attendrir les

rochers mêmes qui leur servent d'asile;

«Rival heureux des poëtes de l'Eolie, toi qui le premier sus tirer des

sons harmonieux de la lyre latine, dont le vers audacieux et sévère

imprima l'opprobre et la honte sur le front coupable des pervers,

«Quelle main propice a rompu tes indignes entraves, et, dissipant le

nuage épais et sombre où t'avaient enseveli des siècles de barbarie,

te rend aux danses légères paré de toutes tes grâces, et brillant

d'une jeunesse nouvelle?

«Le temps destructeur t'avait couvert de ses ombres affreuses; la

triste vieillesse s'était appesantie sur toi, et voici que tu reparais

à nos yeux avec un visage aimable et riant, le front ceint de fleurs

odorantes!

«Ainsi, lorsque le printemps, succédant aux glaces de l'hiver, rend à

la terre sa brillante parure, on voit le serpent, quittant son

ancienne dépouille, étaler avec joie sa robe éclatante aux yeux de

l'astre du jour;

«Ainsi Landino, ce digne émule de la gloire des anciens, t'a rendu ta

grâce et les doux accords de ta lyre; tel on te vit sous les frais

ombrages de Tibur faire résonner les cordes de ton luth harmonieux.

«Livre-toi maintenant aux doux plaisirs et aux jeux folâtres; tu peux

te mêler aux danses légères de la jeunesse, ou amuser les jeunes

filles par tes aimables chansons.»

XI

«Non content de son intimité avec Politien, le Villemain de ce siècle,

et qu'il avait choisi pour le conseiller suprême de l'éducation de ses

enfants, avec qui il se promenait à cheval dans ses domaines, Laurent

témoignait la même faveur au jeune Pic de la Mirandole.

Pic était né à Mirandola. Après des études précieuses dans la maison

du prince, son père, il vint à Rome et offrit de soutenir une joute

littéraire sur vingt-deux langues et sur neuf cents questions

philosophiques. «C'était, dit son rival Politien, un homme ou plutôt

un être extraordinaire, à qui la nature avait prodigué tous les

avantages du corps et de l'esprit. Sa taille était noble et élégante;

il y avait dans toute son apparence quelque chose de divin; doué d'une

pénétration d'esprit inconcevable, d'une mémoire infaillible, d'une

ardeur infatigable au travail, parlant avec autant d'éloquence que de

netteté, on ne savait ce que l'on devait le plus admirer, de ses

talents ou de ses vertus. Ses connaissances profondes dans toutes les

parties de la philosophie étaient encore étendues et fortifiées par

l'avantage de posséder plusieurs langues, et par l'instruction qu'il

avait sur toutes les sciences dignes d'estime; en sorte que l'on peut

dire qu'il n'y a point d'éloges qui ne soient au-dessous de son

mérite.»

Il mourut jeune.

«Politien avait aimé Alessandra, fille de Bartolommeo Scala. C'était

une beauté ravissante, aussi célèbre par ses grâces que par ses

talents. Mais Alessandra lui préféra Marcellus, aussi savant et plus

beau que lui. Les vers que Marcellus adresse, en latin, au père de sa

maîtresse ont été conservés comme preuve de son talent et de la

chasteté de ses amours:

Casta carmina, castior vita!

«Politien entretenait aussi une correspondance amoureuse avec

Cassandra Fidelis, jeune et belle Vénitienne, aussi érudite

qu'aimable. Il alla la visiter à Venise et lui rendit l'hommage

qu'elle méritait.

«Hier, écrivait-il à son illustre protecteur, hier j'allai voir la

célèbre Cassandra, à laquelle je présentai vos hommages; c'est

véritablement une femme étonnante par la profonde connaissance qu'elle

a de sa langue naturelle et de la langue latine: je lui trouve une

physionomie très-agréable; je l'ai quittée plein d'admiration pour ses

talents. Elle est extrêmement dévouée à vos intérêts et parle de vous

avec la plus grande estime: elle m'a avoué même qu'elle avait le

projet d'aller vous voir à Florence; ainsi préparez-vous à la recevoir

d'une manière digne de son mérite.»

Mais Cassandra s'était mariée, comme la Laure de Pétrarque, et avait

déjà plusieurs enfants. Elle vécut près d'un siècle, et finit dans

l'indigence.

Politien, à son retour, traduisit Homère tout entier. Son maître et

son ami, Laurent de Médicis, le voyant en disgrâce auprès de sa femme

Clarisse, l'envoya résider à Pistoja, auprès de ses enfants; puis à

Caffagiolo, maison des champs de Côme, son père.

«Ne pensez pas, écrivait Politien à un de ses amis, qu'aucun des

savants qui composent notre société, même ceux qui ont consacré leur

vie tout entière à l'étude, puisse prétendre à quelque supériorité sur

Laurent de Médicis, dans tout ce qui tient à la subtilité de la

discussion et à la solidité du jugement, ou dans l'art d'exprimer ses

pensées avec autant de facilité que d'élégance. Les exemples de

l'histoire lui sont aussi présents que les amis qu'il admet à sa

table, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi; et lorsque le sujet le

comporte, il sait répandre à pleines mains, dans sa conversation, ce

sel précieux que l'on dirait recueilli dans l'Océan où Vénus prit

naissance.»

Sa femme Clarisse et ses enfants étaient ordinairement les objets de

ses plus charmantes plaisanteries. Il adorait les femmes, mais il

respectait son épouse; trois fils et quatre filles composaient cette

famille. Il jouait, comme Henri IV, à ces jeux familiers avec ses

fils, dont l'un devait être pape, l'autre duc de Nemours. Politien lui

écrivait quelquefois de Pistoja pour se plaindre de sa trop sévère

autorité sur eux. Voici en quels termes il retrace les portraits de

ces enfants:

«Pierre s'applique beaucoup. Nous faisons tous les soirs des courses

dans le voisinage. Nous visitons les nombreux jardins dont cette ville

est embellie. Jean sort à cheval pendant ce temps, et la foule s'amuse

à le suivre.»

Ils allèrent passer l'hiver à Caffagiolo. Politien écrivit de là à la

grand'mère de ses élèves, Lucretia, qui l'aimait toujours. Le ton de

ces lettres est triste comme les événements de cette saison:

«Les seules nouvelles que je puisse vous apprendre d'ici, écrit-il à

cette dame, c'est que la pluie est si continuelle qu'il est impossible

de quitter la maison, et l'on est forcé de renoncer aux exercices de

la campagne, pour se livrer, dans l'appartement, à des jeux tout à

fait puériles. Je reste constamment au coin du feu, en pantoufles et

en robe de chambre, et je pourrais représenter la Mélancolie assez au

naturel. À dire le vrai, c'est l'état où je suis dans tous les

moments, et rien de ce que je puis voir, entendre, ou faire, n'a le

pouvoir de dissiper la sombre tristesse que m'inspire la pensée des

maux qui nous affligent; que je dorme ou que je veille, elle est

incessamment présente à mon esprit. Il y a deux jours que nous étions

au comble de la joie, sur ce que nous avions ouï dire que la peste

avait cessé; aujourd'hui, nous sommes retombés dans l'abattement en

apprenant qu'il en reste encore quelques symptômes. Si nous étions à

Florence, nous éprouverions quelque consolation, ne fût-ce qu'à revoir

Laurent, lorsqu'il rentre chez lui; mais ici nous sommes dans une

anxiété continuelle, et quant à moi, la solitude et l'ennui me tuent;

la guerre et la peste sont sans cesse présentes à mes yeux: je déplore

nos maux passés, j'anticipe sur ceux de l'avenir, et je n'ai plus à

mes côtés ma chère madame Lucretia, dans le sein de laquelle je puisse

épancher mes inquiétudes.»

À sept ans, Jean, depuis Léon X, dont la vocation était de devenir un

grand pape, recevait des bénéfices ecclésiastiques de Louis XI. Les

conseils de Laurent respirent la gravité de cette destinée.

XII

Son repos était magnifique comme son caractère; Laurent aimait surtout

le palais des champs qu'il venait de construire à Poggio-Caiano, sur

les bords de l'Umbra, qui fut son Tibur. Que de fois n'ai-je pas erré

sur les traces de ce palais avec un digne successeur de Laurent, le

dernier grand-duc de Toscane, aujourd'hui mort en exil, en Bohême!

«N'oubliez pas que nous ne sommes que des citoyens de Florence; mais

son chef-d'oeuvre de sagesse est la lettre pleine de conseils

paternels qu'il écrit au jeune cardinal de Suza, se rendant alors à

Rome; la voici:

«Nous avons, ainsi que vous, de grandes grâces à rendre à la

Providence, non-seulement pour les honneurs et les bienfaits sans

nombre qu'elle a répandus sur notre maison, mais plus particulièrement

encore à cause qu'elle nous fait jouir, dans votre personne, de la

plus éminente dignité qui ait jamais été accordée à notre famille.

Cette faveur, si importante par elle-même, le devient plus encore par

les circonstances qui l'ont accompagnée, et particulièrement par la

considération de votre jeunesse et de notre situation dans le monde.

Le premier sentiment donc que je voudrais vous inspirer, c'est celui

de la reconnaissance envers Dieu, et de vous ressouvenir sans cesse

que ce n'est ni à vos mérites, ni à votre prudence, ni à vos soins que

vous devez une si rare faveur, mais à sa bonté seule, dont vous ne

pouvez vous montrer reconnaissant que par une vie pieuse, exemplaire

et pure; et vous êtes d'autant plus obligé de vous montrer rigide et

scrupuleux observateur de ces devoirs, que vos jeunes années ont donné

une attente plus légitime pour les fruits de l'âge mûr. Ce serait, en

effet, une chose aussi humiliante pour vous que contraire à vos

devoirs et à mes espérances, si vous veniez à oublier les préceptes de

votre jeunesse et à quitter le sentier où vous avez marché jusqu'ici.

Tâchez donc, par la régularité de votre vie et par votre persévérance

dans les études qui conviennent à votre profession, de vous élever au

niveau d'une dignité où vous avez été appelé de si bonne heure. J'ai

appris avec bien de la satisfaction que, dans le cours de l'année

passée, vous aviez souvent approché des sacrements de la confession et

de la communion, de votre propre mouvement; et je ne connais rien qui

soit plus capable d'attirer sur vous les faveurs du ciel, que de vous

habituer à la pratique de ces devoirs et autres semblables.

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 10 / 18 段