Pour donner plus de stabilité à ces études, Laurent et ses amis

formèrent le projet de renouveler avec un éclat solennel la fête

annuelle qui avait été célébrée en l'honneur de la mémoire de Platon,

après la mort de ce grand philosophe, jusqu'au temps de ses disciples

Plotin et Porphyre, et qui depuis avait été interrompue pendant

l'espace de douze cents ans. Le jour de l'exécution de ce dessein fut

fixé au 7 novembre, qu'on supposait être l'anniversaire non-seulement

de la naissance, mais aussi de la mort de Platon. Il mourut, dit-on,

dans un festin, au milieu de ses amis, précisément à la fin de sa

quatre-vingt-unième année. Laurent nomma pour présider à cette fête,

dans la ville de Florence, François Bandini, que son rang et son

savoir rendaient extrêmement propre à figurer dans cette circonstance;

et, le même jour, il se fit à Careggi une autre réunion à laquelle il

présidait lui-même. Dans ces assemblées, où se rendaient les plus

savants hommes de l'Italie, c'était la coutume que quelqu'un

s'occupât, après le dîner, de choisir certains passages des ouvrages

de Platon, qu'on soumettait à la discussion de la compagnie, et chacun

des convives entreprenait d'éclaircir et de développer quelque point

important ou douteux de la doctrine de ce philosophe. Cette

institution, qui dura plusieurs années, soutint le crédit de la

philosophie platonicienne, et lui donna même un éclat tel, que ceux

qui la professaient furent considérés comme les hommes les plus

respectables et les plus éclairés de leur siècle. Tout ce que Laurent

entreprenait de protéger devenait l'admiration de Florence, et, par

suite, de toute l'Italie. Il était devenu en quelque sorte l'arbitre

du bon ton; et ceux qui avaient les mêmes goûts et les mêmes opinions

que lui, étaient sûrs d'avoir part à la gloire et aux applaudissements

publics qui semblaient s'attacher à toutes les actions de sa vie.

XIII

Pendant que Florence jouissait ainsi de la paix philosophique sous un

citoyen digne de rappeler Périclès, le reste de l'Italie était

bouleversé par des crimes et des assassinats. Galéas Sforze, seigneur

et tyran de Milan, périssait assassiné sur le seuil de la cathédrale,

au milieu d'une procession solennelle, crime punissant un crime. Le

peuple, au lieu de courir à la liberté, tua sur place deux des

principaux conjurés qui croyaient s'armer pour la délivrance. Le plus

jeune d'entre eux, semblable à Brutus, fut chassé de la maison de son

père, où il avait cherché asile. Il se nommait Girolamo Olgiato et

mourut en Romain sur l'échafaud; dépouillé et nu devant le bourreau,

il prononça ces paroles latines qui retentirent dans beaucoup de

coeurs: _Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti.--Mort

amère, éternelle mémoire! le bruit de cet événement subsistera à

jamais!_ Après ces paroles, les bourreaux l'écartelèrent avec ses

complices.

Un enfant de huit ans, Jean Galéas, hérita de ce sang. Son infâme

tuteur, Louis Sforze, persécuta sa veuve pour usurper sur le fils la

puissance ducale; il fit périr Simonetta, ministre intègre de la

pauvre mère.

XIV

Laurent ne pouvait être indifférent à un crime qui le touchait de si

près. L'exemple d'un assassinat impuni menaçait sa vie et sa

popularité.

Cette popularité des Médicis était presque souveraine en Toscane. Le

peuple n'en recevait que des bienfaits; la jeunesse et la beauté de

Laurent et de Julien y ajoutaient le prestige de l'avenir, et la

séduction de tous les coeurs. Rien ne manquait à cette maison pour

changer cet empire volontaire en sceptre. Il ne fallait qu'un

événement pour passionner l'enthousiasme de ce peuple et du sang pour

sacrer cette monarchie de l'opinion. Cet événement se préparait dans

l'ombre.

La jalousie des grandes familles de Toscane, fomentée par la haine

ambitieuse du pape Sixte IV, de son neveu Riario et surtout de

l'archevêque de Florence, les secondait. Le principal ennemi des

Médicis était François Pazzi, un des chefs de cette illustre maison.

Il habitait plus souvent Rome que Florence. Selon les moeurs de ce

temps, il y avait établi un comptoir qui rivalisait de pouvoir et

d'opulence avec les comptoirs des Médicis. Rien ne semblait autoriser

cette haine des Pazzi contre Laurent et Julien, si ce n'est quelques

vieux démêlés de justice entre les deux familles, unies en apparence

cependant par des bienfaits et des alliances.

Le germe de cette fameuse conjuration fut couvé d'abord à Rome entre

Francesco Pazzi et le neveu du pape, Riario. Pazzi, dit-on, se

flattait, après avoir abattu les Médicis, de prendre leur place à

Florence. Le pape se flattait d'y régner par lui. L'archevêque de

Pise, Salviati, élevé à cette dignité en dépit de Laurent, voulait se

venger. Ainsi l'ambition, l'envie, la vengeance, les passions les plus

sanglantes des hommes se coalisaient pour un crime commun. Ajoutez-y

tout ce que la débauche, l'esprit d'aventure, la cupidité à tous

risques, présentait d'appât aux conspirateurs, dans Salviati, neveu de

l'archevêque; dans Bandini, le plus licencieux des hommes; dans

Montesicco, condottiere au service du pape; dans Maffei, prêtre de

Volterra, et dans Bagnone, un des secrétaires apostoliques. Le pape

ordonna secrètement au roi de Naples, alors son allié, de faire

avancer deux mille hommes vers les États toscans pour seconder ses

desseins lorsque la conjuration serait accomplie. Riario, neveu du

pontife, alla s'établir en attendant dans le palais des Pazzi.

Le plan du complot était dressé; les complices n'avaient point reculé

devant le sacrilége uni à l'assassinat. Un seul, Montesicco, avec le

reste de loyauté qui honore toujours même le crime dans l'homme

dévoué, ayant appris qu'il fallait frapper ses victimes dans une

église, au pied de l'autel, au moment de l'élévation qui courbe toutes

les têtes devant l'image de Dieu, se récusa, non pour le crime, mais

pour le lieu de la scène; les deux prêtres, Maffei et Bagnone

persévérèrent.

Le jeune Riario cependant exprima, comme envoyé du pape, son oncle, le

désir d'assister au sacrifice solennel, le dimanche 26 avril 1478.

Laurent l'invita en conséquence à venir le prendre dans son palais

pour l'accompagner avec sa suite. La cérémonie était commencée quand

François Pazzi et Bandini, voyant que l'une des principales victimes,

Julien, était en retard et manquait au sacrifice, allèrent au-devant

de lui pour presser sa marche, et l'ayant trouvé en chemin,

affectèrent l'enjouement et la familiarité d'anciens compagnons de

plaisirs, pour le prier de se rendre à l'église et pour tâter, en

l'embrassant, s'il n'avait point de cuirasse sous ses habits; ils

badinèrent même avec lui en entrant dans l'église, pour prévenir tout

soupçon et l'empêcher de songer à revenir sur ses pas.

XV

Julien entre sans ombrage; il se place en avant de son frère; l'office

commence; les prêtres sont à l'autel. Le signal qui devait être donné

par eux est attendu par l'oeil attentif des conjurés. Au moment où

tous les fronts s'inclinent devant l'hostie consacrée par le

célébrant, et où les cloches qui retentissent occupent l'attention des

fidèles, Bandini s'élance et plonge son poignard dans la poitrine de

Julien. Julien fait quelques pas et tombe inanimé aux pieds de ses

assassins. François Pazzi se précipite sur lui pour l'achever, et,

dans son impatiente fureur, se perce lui-même la cuisse en cherchant à

le frapper de son épée.

Les deux prêtres qui s'étaient chargés de l'immolation de Laurent

furent moins habiles ou moins résolus; Maffei dirigea son poignard au

cou de Laurent, mais ne fit que l'effleurer derrière la nuque.

L'intrépide Laurent déroula son manteau, qu'il tenait du bras gauche,

et, tirant son épée de la main droite, disputa sa vie aux conjurés.

Les deux prêtres, repoussés par ses domestiques, s'enfuirent. Bandini,

plus résolu, se jeta sur lui avec son poignard encore dégouttant du

sang de Julien; mais il rencontra François Nori, un des familiers des

Médicis, accouru au secours de son maître, qui le fit tomber mort à

ses pieds.

Cependant les amis les plus rapprochés des Médicis se groupèrent en

foule autour de lui, et, lui faisant un rempart de leurs corps, le

poussèrent dans la sacristie, dont Politien ferma les portes de bronze

sur lui. Un de ses jeunes amis, craignant que l'épée du prêtre Maffei

ne fût empoisonnée, suça la blessure. Le tumulte, la confusion, les

cris d'horreur furent tels, autour du choeur, que les assistants

crurent à un tremblement de terre, et se réfugièrent, par toutes les

issues, dans les cloîtres et autour de Santa-Maria. La jeunesse

florentine, un peu revenue de la première terreur de l'événement, se

forma d'elle-même en escorte autour de Laurent et le conduisit à son

palais par un détour, afin de lui éviter le spectacle du cadavre de

l'infortuné Julien.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLVII

LAMARTINE.

Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain,

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CXLVIIIe ENTRETIEN

DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE

OU

LES MÉDICIS

(SUITE)

I

Pendant que ces meurtres s'accomplissaient dans le sanctuaire de la

cathédrale, une autre scène, plus confuse encore, avait lieu sur la

place du Gouvernement, dans le palais de la Seigneurie.

Le jeune archevêque de Pise, un des agents les plus envenimés du

complot, certain qu'il allait s'accomplir, et désirant ou en éviter

l'horreur, ou en saisir plus vite l'à-propos, avait pris le chemin du

palais et montait à pas pressés l'escalier immense et sombre de ce

palais, semblable à une forteresse du moyen âge. Il était suivi de

trente hommes de son parti, marchant un peu en arrière, destinés à

porter la main sur les officiers de la Signoria. Il marchait le

premier à une certaine distance.

L'intrépide défenseur de Prato, Petrucci, était en ce moment

gonfalonnier de Florence. Ayant appris que l'archevêque de Pise était

entré dans la première salle, il voulut aller, par respect, au-devant

de lui. L'archevêque se troubla à son aspect; il rougit, pâlit, et,

cherchant à gagner du temps, il balbutia je ne sais quelle excuse de

sa démarche, disant à Petrucci que le pape lui envoyait par lui la

permission d'un emploi pour son fils; mais il était si embarrassé dans

sa prétendue explication, que Petrucci observa qu'il changeait de

couleur et qu'il jetait fréquemment des regards obliques vers les

portes, comme s'il eût attendu le secours de quelqu'un. Ses complices

s'étaient égarés dans le vaste palais; ils étaient, par bonheur,

fourvoyés dans une autre salle. Petrucci, alarmé par le trouble

évident de l'archevêque, venait d'entr'ouvrir la porte des bureaux et

d'appeler du monde à son aide. On accourut; il rencontra d'abord

Poggio, un des complices de l'archevêque, le terrassa et le traîna par

les cheveux. Les gens du palais se saisirent de toutes les armes et

de tous les ustensiles domestiques qu'ils trouvèrent sous la main pour

se défendre ou pour attaquer la suite de l'archevêque qui s'enfuyait.

À ce moment, ils ouvrirent les fenêtres du palais sur la place et

aperçurent Giacomo Pazzi qui appelait le peuple à l'insurrection et

annonçait l'assassinat du tyran dans l'église. Petrucci, indigné du

crime, fit pendre Poggio, son prisonnier, à une des fenêtres, et

saisir l'archevêque et les autres conjurés trouvés dans le palais.

Tous furent massacrés ou pendus, excepté un seul, qui avait trouvé un

asile dans un lambris et qui, après avoir échappé dans sa cachette

pendant trois jours, se découvrit à la fin et reçut sa grâce comme

ayant assez souffert par le spectacle dont il avait été si longtemps

témoin. Le peuple de Florence, au lieu de répondre au cri de liberté,

poursuivit dans les rues Giacomo Pazzi et les siens, auteurs d'un

crime odieux et qui s'étaient trompés d'heure et de victimes.

Laurent, informé de ces justices populaires, envoya délivrer le jeune

cardinal Riario, neveu du pape, qui s'était réfugié à l'ombre de

l'autel et qui jurait de son innocence. Il affecta de le croire pour

ne pas augmenter le nombre de ses ennemis et pour se ménager la

réconciliation avec le pape. Tout le reste périt par la colère du

peuple. Florence n'était qu'une scène de carnage où l'on portait à la

pointe des lances les têtes des conjurés. Francesco Pazzi fut

découvert couché dans un lit pour y étancher le sang de sa blessure.

Son cousin Giacomo Pazzi parvint à s'évader de la ville; mais, reconnu

dans un village, il fut ramené par les paysans irrités, qu'il conjura

en vain de lui donner la mort pour lui éviter le supplice. Salviati,

pendu à côté de lui dans ses habits pontificaux, s'attacha avec les

dents au corps nu de Pazzi et ne cessa de le déchirer qu'en cessant de

vivre.

Un pauvre jeune homme innocent nommé René Pazzi fut confondu avec ses

parents, et expira pour le nom et pour le crime de ses oncles. Laurent

ne fut pour rien dans ces vengeances, le peuple fit tout. Médicis eut

beaucoup de peine à lui inspirer sa magnanimité. Les cadavres des

Pazzi, déterrés par le peuple, furent jetés hors des murs et livrés

aux oiseaux de proie. Les deux prêtres réfugiés dans le couvent des

bénédictins furent découverts et mis en pièces. Les bénédictins

eux-mêmes faillirent payer de leurs vies cette hospitalité suspecte.

Montesiero, qui fut arrêté, confessa la complicité du pape et subit un

supplice moins mérité. Bandini, le premier des assassins, s'échappa

jusqu'à Constantinople. Le sultan, par égard pour Laurent, le renvoya

au supplice.

II

Une foule immense assiégeait d'acclamations le palais de Laurent. Il

demanda généreusement grâce pour ses ennemis. Le peuple entendit,

admira, applaudit, mais n'accorda rien qu'à sa rage.

Julien avait reçu dix-neuf coups de poignard de Bandini et de Pazzi;

on lui fit des funérailles expiatoires à San-Lorenzo.

Politien, son ami, le décrit comme un homme d'une beauté accomplie:

taille élevée, constitution solide et souple, force à la lutte,

habileté à manier les coursiers, bravoure modèle, goût de tous les

arts, passion pour la poésie, grâce pour les femmes, discrétion dans

ses amours, tel fut son éloge ratifié par son temps. Ce ne fut

qu'après sa mort que l'abbé Antonio de Sangullo révéla confidentiellement

à Laurent l'existence d'un enfant né, un an auparavant, des amours de

Julien avec mademoiselle Irma, personne de la famille des Goxini.

Laurent courut chercher l'enfant et l'adopta. Cet enfant célèbre fut

pape sous le nom de Clément VII, et contribua à sauver l'Église.

Machiavel écrivit son histoire.

III

Le corps de troupes que le pape avait fait marcher s'arrêta et se

retira après l'assassinat manqué. Laurent ne se fia ni à cet acte, ni

aux dispositions du roi de Naples, dont le fils, duc de Calabre,

faisait trembler l'Italie. Laurent amnistia tous les parents des

coupables. Le frère de l'archevêque de Pise, Salviati, fut appelé par

lui, et il lui donna sa fille en mariage. Il reconquit de même par le

pardon et des bienfaits le frère de son assassin Maffei de Voltini; le

pape Sixte, auquel il avait renvoyé son neveu Riario, qui resta pâle

toute sa vie par suite de sa terreur pendant l'exécution du crime,

l'excommunia pour toute reconnaissance. Le poëte Alfieri fit mentir la

tragédie, comme Sixte avait fait mentir l'excommunication contre

Laurent, coupable d'avoir échappé au poignard!

IV

Une armée papale assiégea Arezzo pendant deux ans, jointe à l'armée de

Naples. Les Médicis rallièrent à leur cause Malateste, Constantin

Sforza, le duc de Mantoue et enfin les Vénitiens. Des revers et des

succès signalèrent cette guerre inique, mais les Florentins

commençaient à murmurer, quand un acte héroïque de Laurent émut tous

les coeurs et changea les esprits.

Il s'évade une nuit de son palais, prend la route de Naples, s'arrête

à San-Miniato, ville de Toscane, et publie inopinément une lettre aux

états florentins.

La voici:

«Si je ne vous ai pas confié la cause de mon départ avant de quitter

la ville, ce n'est pas sans doute par oubli du respect qui vous est

dû, mais parce que j'ai pensé que, dans les circonstances critiques où

se trouve notre patrie, il était plus nécessaire d'agir que de

délibérer. Il me semble que la paix est devenue d'une nécessité

indispensable pour nous; et comme tous les autres moyens de l'obtenir

ont été jusqu'ici sans succès, j'ai mieux aimé m'exposer moi-même à

quelque danger, que de laisser la ville dans la détresse où elle se

trouve: je prétends donc, si vous le permettez, me rendre directement

à Naples; espérant que, puisque c'est contre moi personnellement que

sont dirigés les coups de nos ennemis, je pourrai, en me livrant entre

leurs mains, rendre la paix à mes concitoyens. Ou le roi de Naples n'a

que des intentions favorables à la république, comme il l'a souvent

assuré, et comme quelques-uns l'ont cru, et il aspire même par sa

conduite hostile envers vous à vous rendre service, plutôt qu'à vous

priver de votre liberté; ou, dans le fait, il veut la ruine de

Florence. S'il est favorablement disposé à votre égard, il n'y a pas

de meilleur moyen pour éprouver ses intentions que de me livrer

moi-même entre ses mains; c'est, j'ose le dire, la seule manière de

nous procurer une paix honorable. Si, au contraire, les projets du roi

sont d'anéantir notre liberté, nous nous en apercevrons bientôt; et il

vaut mieux acquérir cette lumière par la ruine d'un seul que par celle

de tous... D'un autre côté, comme j'ai joui au milieu de vous de plus

d'honneurs et de considération sans doute que je n'avais droit d'en

attendre, et que peut-être on n'en a accordé à aucun simple citoyen,

je me crois plus particulièrement obligé qu'aucun autre à servir les

intérêts de mon pays, même aux dépens de ma propre vie. Je suis parti

dans cette intention; et peut-être est-ce la volonté de Dieu, que,

comme cette guerre a commencé par le sang de mon frère et par le mien,

elle se termine aujourd'hui par mon intervention. Si le succès de

cette démarche répond à mes voeux, je me réjouirai d'avoir rendu la

paix à mon pays, et recouvré la sécurité pour moi-même. Si la fortune

en décide autrement, du moins mon malheur sera adouci par l'idée qu'il

était nécessaire au bien public: car si nos ennemis ne veulent que ma

ruine, je serai entre leurs mains. Si leur ambition menaçait la

liberté publique, je ne doute point que mes concitoyens ne s'unissent

pour la défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, je l'espère, avec

autant de succès que nos ancêtres l'ont fait autrefois. Tels sont les

sentiments avec lesquels je vais poursuivre l'exécution de mon

dessein, suppliant le ciel de m'accorder dans cette occasion la grâce

de faire tout ce que chaque citoyen doit être prêt à entreprendre dans

tous les instants pour le bonheur de sa patrie.»

De San-Miniato, le 7 décembre 1479.

V

Ce départ était un de ces actes subits d'honneur que le coeur tente

avant que la réflexion l'ait mûri; il étonna amis et ennemis dans

Florence. C'est le propre de ces coups: ils déroutent, et c'est leur

force. La politique a ses illuminations comme le champ de bataille.

Peu de mois auparavant cependant, le roi Ferdinand de Naples passait

pour avoir fait précipiter d'une fenêtre le fameux Piccini, à qui

François Sforza, duc de Milan, venait de donner sa fille Druziane en

mariage.

Laurent s'embarqua à Pise. Son arrivée, quoique inopinée, lui parut de

bon augure. Il fut surpris de se voir attendu. Le fils et le

petit-fils du roi étaient venus au-devant de lui sur la darse; et la

foule se portait sur la route d'un homme si célèbre. Dès la première

entrevue avec le roi, Médicis se montra ce qu'il était, grand

politique. Il fit comprendre à Ferdinand le contre-sens qu'il y avait

pour les voisins d'un pontife ambitieux à affaiblir la Toscane, alliée

naturelle et nécessaire de Naples. Il lui raconta dans ses détails

secrets l'horrible conjuration à laquelle il venait d'échapper et qui

l'avait privé d'un frère. Le roi fut convaincu et surtout touché:

_vixit præsentia famam_. Il ne promit rien, mais il fit tout

pressentir.

Laurent gagna les ministres et séduisit le peuple par ses fêtes et ses

libéralités. Il partit enfin, au bout de trois mois de séjour,

emportant un traité d'alliance. Mais, à peine en mer, le roi lui

expédia un vaisseau pour le ramener, sous prétexte que le pape voulait

signer aussi la réconciliation. Laurent, heureux de sa témérité, ne

voulut pas en risquer le prix par une imprudence inutile; il continua

sa navigation. Politien, son ami, célébra ce retour par un salut

poétique.

Les mouvements de Mahomet II contre l'Italie, où il vint assiéger

Otrante, obligèrent le pape à changer de dessein et à lever l'interdit

qui frappait la Toscane.

VI

Ainsi le génie de Laurent, secondé par la fortune, le rendait cher à

son pays; une conjuration sanglante avait été le sacre de sa maison.

Il faut une émotion au peuple pour que son coeur et son imagination

s'attachent à un homme nouveau.

Du moment où leur sang eut coulé, les Médicis furent rois sans

couronne. Julien, en succombant sous les coups des Pazzi, avait légué

le sceptre à son frère.

L'absence d'ambitions froissées, dans Laurent, et ses goûts

littéraires et philosophiques donnaient à la Toscane la sécurité

qu'elle désirait. Il briguait le trône par son désintéressement même.

La paix qu'il venait de rapporter à son pays lui laissait le loisir

de se livrer aux arts et aux lettres.

Il écrivait à Marcile Ficino, son ami et son correspondant intime:

«Quand mon âme est lasse du fracas des affaires publiques, et que mes

oreilles sont assourdies par les cris tumultueux des citoyens, comment

supporterais-je une pareille gêne si je ne trouvais un délassement

dans l'étude!»

Pic de la Mirandole, le prodige lettré d'Italie, dans ses Mémoires,

disait que le génie de Laurent était à la fois si énergique et si

souple, qu'il paraissait avoir été formé pour triompher dans tous les

genres. «Ce qui m'étonne surtout, ajoutait ce juge si compétent, c'est

qu'au moment où il est le plus engagé dans les affaires de la

république, il peut ramener l'entretien sur des sujets de littérature

et de philosophie avec autant de liberté et de facilité que s'il était

le maître de son temps comme de ses pensées.»

Il écrivait des sonnets, restés classiques, et s'excusait en ces

termes de se livrer à la poésie, crime illustre dont on l'accusait:

«Il y a quelques personnes, dit-il, qui m'accuseront peut-être d'avoir

perdu mon temps à écrire des vers et des commentaires sur des sujets

amoureux, précisément lorsque j'étais plongé dans des occupations

très-graves et très-multipliées. Je réponds à cela que sans doute je

serais très-condamnable, si la nature avait accordé aux hommes la

faculté de pouvoir s'occuper dans tous les instants des choses qui

sont le plus véritablement dignes d'estime; mais comme cette faculté

n'a été donnée qu'à un petit nombre d'individus, et que ceux-là mêmes

ne trouvent pas souvent dans le cours de leur vie l'occasion d'en

faire usage, il me semble, en considérant l'imperfection de notre

nature, que l'on doit accorder le plus d'estime aux occupations dans

lesquelles il y a le moins à reprendre.--Si les raisons que j'ai

apportées déjà ne paraissaient pas suffire à ma justification,

ajoute-t-il ensuite, je n'ai plus qu'à me recommander à l'indulgence

de mes lecteurs. Persécuté comme je l'ai été dès ma jeunesse,

peut-être me pardonnera-t-on d'avoir cherché quelque consolation dans

ce genre de travail.»

Dans la suite de ses Commentaires, il a cru devoir donner quelques

détails sur sa situation particulière.

«J'avais le projet, dit-il en faisant l'exposition de ce sonnet, de

rapporter les persécutions que j'ai éprouvées; mais la crainte de

paraître orgueilleux et plein d'ostentation me détermine à passer

rapidement sur ces circonstances: véritablement, il est difficile

d'éviter ces imputations lorsqu'on parle de soi. Le marin qui nous

raconte les dangers qu'il a courus dans sa navigation a plutôt en vue

de nous faire admirer ses talents et sa prudence, que les faveurs dont

il est redevable à sa bonne fortune; et souvent, il lui arrive

d'exagérer ses périls pour augmenter notre admiration: de même les

médecins ne manquent guère à présenter la situation de leur malade

comme beaucoup plus alarmante qu'elle ne l'est en effet, afin que,

s'il vient à mourir, ce malheur soit plutôt attribué à la force de la

maladie qu'à leur défaut d'habileté; et que s'il en réchappe, le

mérite de la cure paraisse encore plus grand. Je me bornerai donc à

dire que j'ai éprouvé des angoisses cruelles, car j'avais pour ennemis

des hommes dont l'habileté égalait la puissance, et bien décidés à

consommer ma ruine par tous les moyens dont ils pourraient disposer;

tandis que, d'un autre côté, n'ayant à opposer à de si formidables

ennemis que ma jeunesse et mon inexpérience (et, je dois le dire

aussi, l'assistance que je tirais de la bonté divine), je me vis

réduit à un tel degré d'infortune, que j'eus en même temps à supporter

la terreur religieuse d'une excommunication et le pillage de mes

propriétés, à résister aux efforts qu'on faisait pour me dépouiller de

mon crédit dans l'État, mettre le désordre dans ma famille, et me

priver de la vie par des attentats sans cesse renouvelés, en sorte que

la mort même me paraissait le moindre des maux que j'avais à éviter.

Dans une situation si déplorable, on ne s'étonnera pas, sans doute,

que j'aie tâché de détourner ma pensée sur des objets plus agréables,

et que j'aie cherché à me distraire un moment de tant d'inquiétudes,

en célébrant les charmes de ma maîtresse.»

C'était le superflu de sa grande âme, le luxe de son génie.

VII

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 9 / 18 段