religieux, se rendit, à travers les bois, sur le sommet d'une colline,
et arriva bientôt dans un lieu solitaire, où les branches étendues
d'un hêtre touffu ombrageaient une source d'eau transparente. Là,
Alberti commença l'entretien en remarquant qu'on peut regarder comme
jouissant d'un bonheur solide et réel ceux qui, après avoir
perfectionné leur esprit par l'étude, peuvent se soustraire de temps
en temps au fardeau des affaires publiques et à la sollicitude des
intérêts privés, et, dans quelque retraite solitaire, se livrer sans
contrainte à la contemplation de l'immense variété d'objets que
présentent la nature et le monde moral. «Mais si c'est une occupation
convenable aux hommes qui cultivent les sciences, elle est encore plus
nécessaire pour vous, continua Alberti en s'adressant à Laurent et à
Julien; pour vous, que les infirmités toujours croissantes de votre
père mettront probablement bientôt dans le cas de prendre la direction
des affaires de la république. En effet, mon cher Laurent, quoique
vous ayez donné des preuves d'un mérite et d'une vertu qui semblent à
peine appartenir à la nature humaine; quoiqu'il n'y ait point
d'entreprise, si importante qu'elle soit, dont on ne puisse espérer de
voir triompher cette prudence et ce courage que vous avez développés
dès vos plus jeunes années; et quoique les mouvements de l'ambition,
et l'abondance de ces dons de la fortune qui ont si souvent corrompu
des hommes dont les talents, l'expérience et les vertus donnaient les
plus hautes espérances, n'aient jamais pu vous faire sortir des bornes
de la justice et de la modération, vous pouvez néanmoins, pour
vous-même et pour cet État dont les rênes vont bientôt vous être
confiées, ou plutôt dont la prospérité repose déjà en grande partie
sur vos soins, tirer de grands avantages de vos méditations solitaires
ou des entretiens de vos amis sur l'origine et la nature de l'esprit
humain: car il n'y a point d'homme qui soit en état de conduire avec
succès les affaires publiques, s'il n'a commencé par se faire des
habitudes vertueuses, et par enrichir son esprit des connaissances
propres à lui faire distinguer avec certitude pour quel but il a été
appelé à la vie, ce qu'il doit aux autres et ce qu'il se doit à
lui-même.»
Alors commença entre Laurent et Alberti une conversation dans laquelle
ce dernier s'attache à montrer que, comme la raison est le caractère
distinctif de l'homme, l'unique moyen pour lui d'atteindre à la
perfection de sa nature, c'est de cultiver son esprit, en faisant
entièrement abstraction des intérêts et des affaires purement
mondaines. Laurent, qui ne se borne pas à jouer un rôle passif dans
cet entretien, combat des principes qui, poussés à la rigueur,
isoleraient l'homme et le rendraient étranger à ses devoirs; il
soutient qu'on ne doit pas séparer la vie contemplative de la vie
active, mais que l'une doit servir de base et de moyen de perfection à
l'autre. Il appuie son opinion par une telle variété d'exemples, qu'il
est aisé d'apercevoir que, bien que le but de Landino, sous le nom
d'Alberti, fût d'établir les purs dogmes du platonisme, c'est-à-dire
que la contemplation abstraite de la vérité constitue seule l'essence
du vrai bonheur, Laurent avait élevé des objections auxquelles
l'ingénuité du philosophe, dans la suite de l'entretien, n'ôte presque
rien de leur force. Le jour suivant, Alberti, continuant de traiter le
même sujet, explique à fond la doctrine de Platon sur le but et la
véritable destination de la vie humaine, et il s'attache à l'éclaircir
par les opinions des plus célèbres sectateurs de ce philosophe. Enfin,
Alberti consacre les entretiens du troisième et du quatrième jour à un
commentaire sur l'_Énéide_, et il tâche de démontrer que, sous le
voile de la fiction, le poëte a prétendu représenter les dogmes
principaux de cette philosophie qui a été le sujet des discussions
précédentes. Quoi qu'on puisse penser de l'exactitude d'un pareil
jugement, il est certain qu'il y a dans ce poëme beaucoup de passages
qui paraissent fortement appuyer cette opinion. Au reste, l'idée mise
en avant par Alberti est appuyée d'une érudition si étendue et si
variée, que son commentaire dut être extrêmement amusant pour ses
jeunes auditeurs.
«Il ne faut pas pourtant s'imaginer qu'au milieu de ses études et de
ses occupations sérieuses, Laurent fût insensible à cette passion qui,
dans tous les temps, a été l'âme de la poésie, et qu'il a représentée
dans ses propres écrits avec tant de philosophie et sous des aspects
si variés. L'amour est en effet le sujet auquel il a consacré une
grande partie de ses ouvrages: mais il est un peu étrange qu'il n'ait
pas cru devoir, dans aucune circonstance, nous apprendre le nom de sa
maîtresse; il n'a pas même voulu lui donner un nom poétique, et
satisfaire au moins jusque-là notre curiosité. Pétrarque avait sa
Laure, et Dante sa Béatrix; mais Laurent s'est appliqué avec soin à
cacher le nom de la souveraine de ses affections, laissant aux mille
descriptions brillantes qu'il a faites de sa rare beauté et de ses
perfections le soin de la faire connaître. Ordinairement, c'est
l'amour qui fait les poëtes; mais, chez Laurent il paraît que ce fut
la poésie qui fit naître l'amour. Voici les circonstances de cet
événement, telles qu'il les a rapportées lui-même: «Une jeune dame
douée de grandes qualités personnelles et d'une extrême beauté mourut
à Florence: comme elle avait été l'objet de l'amour et de l'admiration
générale, elle fut universellement regrettée; et cela n'était pas
étonnant, puisque, indépendamment de sa beauté, ses manières étaient
si engageantes, que chacun de ceux qui avaient eu occasion de la
connaître se flattait d'avoir la première place dans son affection. Sa
mort causa la plus vive douleur à ses adorateurs; et comme on la
portait au tombeau, le visage découvert, ceux qui l'avaient connue
pendant sa vie s'empressaient d'attacher leurs derniers regards sur
l'objet de leur adoration, et accompagnaient ses funérailles de leurs
larmes[15].
_Morte bella parea nel suo volto._ (PETR.)
Dans ses traits enchanteurs la mort paraissait belle.
[Note 15: Cette circonstance singulière, comparée avec la
preuve que l'on peut tirer d'une des épigrammes de Politien,
nous autorise à croire que cette dame était la maîtresse de
Julien, la belle Simonetta, dont nous avons déjà parlé.
_In Simonettam._
Dum pulchra effertur nigro Simonetta feretro,
Blandus et examini spirat in ore lepos,
Nactus Amor tempus quo non sibi turba caveret,
Jecit ab occlusis mille faces oculis:
Mille animos cepit viventis imagine risus:
Ac Morti insultans, Est mea, dixit, adhuc;
Est mea, dixit, adhuc; nondum totam eripis illam,
Illa vel exanimis militat ecce mihi.
Dixit et ingemuit.--Neque enim satis apta triumphis
Illa puer vidit tempora--sed lacrymis.
(POLIT., _Epigr._ in op. Ald., 1498.)]
«Cette perte cruelle fut déplorée par tout ce qu'il y avait à
Florence d'hommes spirituels et éloquents; ils s'empressèrent de
célébrer, soit en vers, soit en prose, la mémoire d'une personne si
accomplie. Je composai aussi quelques sonnets sur ce sujet; et pour
les rendre plus touchants, je m'efforçai de me persuader que j'avais
perdu moi-même l'objet de mon amour, et de faire naître dans mon âme
tous les sentiments qui pouvaient me rendre capable d'émouvoir la
compassion des autres. Entraîné par cette illusion, je me mis à
considérer combien était cruelle la destinée de ceux qui l'avaient
aimée; ensuite j'examinai s'il y avait dans cette ville quelque autre
dame qui méritât tant d'honneurs et de louanges, et je pensai à la
félicité dont jouirait un mortel assez heureux pour rencontrer un
objet si digne de ses vers. Je cherchai donc pendant quelque temps,
sans avoir la satisfaction de rencontrer une personne qui méritât, du
moins autant que j'en pouvais juger, un attachement constant et
sincère; mais, comme j'étais près de renoncer à tout espoir de succès,
le hasard me fit rencontrer ce qui jusque-là s'était refusé à mes
recherches les plus obstinées, comme si le dieu d'amour eût voulu
choisir ce moment pour me donner une preuve irrésistible de sa
puissance. Il se fit une fête publique à Florence, et tout ce qu'il y
avait de noble et de beau dans la ville s'y trouvait. J'y fus entraîné
malgré moi, en quelque sorte, par plusieurs de mes compagnons, et sans
doute aussi par ma destinée: car depuis un certain temps j'évitais ces
sortes de spectacles, ou si quelquefois je m'y rendais, c'était moins
par goût pour ces amusements que par égard pour l'usage. Parmi les
dames que cette fête avait rassemblées, j'en remarquai une dont les
manières étaient si douces et si séduisantes, que je ne pus m'empêcher
de dire en la regardant: _Si cette dame a l'esprit, la délicatesse et
les perfections de celle qui mourut il n'y a pas longtemps, il faut
avouer qu'elle lui est bien supérieure par l'éclat de sa beauté._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«M'abandonnant donc à ma passion, je cherchai, par tous les moyens
possibles, à découvrir si les charmes de sa conversation répondaient à
ceux de sa figure; et alors je trouvai un assemblage de qualités si
extraordinaires, qu'il était difficile de dire si les grâces de son
esprit l'emportaient sur celles de sa personne. Ses traits étaient,
comme je l'ai déjà dit, d'une beauté ravissante, et elle avait le
teint d'une fraîcheur admirable. Son maintien était sérieux sans être
sévère; ses manières affables et pleines d'amabilité, sans être
légères ni communes. Ses yeux, d'un éclat doux et majestueux,
n'annonçaient ni orgueil ni mélancolie; sa taille était si
parfaitement proportionnée, qu'on la distinguait, au milieu des autres
femmes, par un air de dignité imposante, exempt néanmoins de toute
espèce de prétention ou d'affectation. À la promenade, à la danse et
dans les autres exercices propres à développer les charmes extérieurs,
tous ses mouvements étaient pleins de grâce et de décence.--Ses idées
étaient toujours justes et frappantes, et m'ont fourni le sujet de
quelques-uns de mes sonnets; elle parlait toujours à propos, toujours
avec tant de convenance, qu'il n'y avait rien à ajouter, rien à
retrancher à ce qu'elle avait dit. Quoique ses observations fussent
souvent fines et piquantes, elle y mettait tant de réserve et de
modération, que jamais on ne s'en offensait. Son esprit l'élevait
au-dessus de son sexe, mais sans lui donner la plus légère apparence
de vanité ou de présomption; et elle s'était garantie d'un défaut trop
commun parmi les femmes, qui, lorsqu'elles se croient de l'esprit et
de la pénétration, deviennent pour la plupart insupportables. Le
détail de toutes ses qualités brillantes m'entraînerait trop loin du
but que je me suis proposé. Je finirai donc en affirmant qu'il n'y a
rien de ce qu'on peut désirer dans une femme d'une beauté et d'un
mérite accomplis qui ne se trouvât en elle au plus haut degré. Ces
rares perfections me captivèrent au point, que bientôt il n'y eut pas
une puissance ou une faculté de mon corps ou de mon âme qui ne fût
asservie sans retour; et je ne pouvais m'empêcher de considérer la
dame dont la mort avait causé tant de douleurs et de regrets comme
l'étoile de Vénus, dont l'éclat du soleil éclipse et fait disparaître
entièrement les rayons.» Telle est la description que Laurent nous a
laissée de l'objet de sa passion, dans le commentaire qu'il a fait sur
le premier sonnet qu'il écrivit à sa louange[16]; et à moins que l'on
n'en mette une grande partie sur le compte de l'amour, toujours
partial dans ses jugements, il faut avouer qu'il y a eu bien peu de
poëtes assez heureux pour trouver un objet aussi propre à exciter leur
enthousiasme, et à justifier les transports de leur admiration.
[Note 16: Voici cette première production poétique de
l'amour de Laurent:
Lasso a me, quando io son la dove sia
Quell' angelico, altero e dolce volto,
Il freddo sangue intorno al core accolto
Lascia senza color la faccia mia:
Poi mirando la sua, mi par si pia
Ch' io prendo ardire, e torna il valor tolto,
Amor ne' raggi de' begli occhi involto
Mostra al mio tristo cor la cieca via;
E parlandogli alhor, dice, io ti giuro
Pel santo lume di questi occhi belli
Del mio stral forza, e del mio regno onore,
Ch' io saro sempre teco; e ti assicuro
Esser vera pieta che mostran quelli:
Credogli lasso! e da me fugge il cor.]
«Les effets de cette passion sur le coeur de Laurent furent tels qu'on
pouvait les attendre d'une âme jeune et sensible. Au lieu de se
plaire, comme auparavant, au milieu des fêtes magnifiques, du tumulte
de la ville et des embarras des affaires publiques, il sentit naître
en lui un attrait inconnu pour le silence et la solitude; et il se
plaisait à associer l'idée de sa maîtresse aux impressions que
produisait sur son âme le spectacle varié de la nature champêtre[17].
Cette passion devint le sujet habituel de ses vers, et il nous reste
de lui un nombre considérable de sonnets de _canzoni_, et d'autres
compositions poétiques, dans lesquels, à l'exemple de Pétrarque,
tantôt il célèbre la beauté de sa maîtresse et les qualités de son
esprit en général, tantôt il s'arrête sur une des perfections
particulières de sa figure ou de son âme, d'autres fois il s'attache à
décrire les effets de sa passion; il les peint et les analyse avec
toute la finesse et toute la grâce possibles, jointes à une grande
perfection de poésie et quelquefois même à une philosophie profonde.
[Note 17: Le sonnet suivant exprime bien tous ces
sentiments:
Cherchi chi vuol le pompe, e gli alti onori,
Le piazze, e tempi, e gli edifici magni,
Le delicie, il tesor qual accompagni
Mille duri pensier, mille dolori:
Un verde praticel, pien di bei fiori,
Un rivolo che l'herba intorno bagni,
Un angeletto che d'amor si lagni,
Acqueta molto meglio i nostri ardori:
L'ombrose selve, i sassi, e gli alti monti,
Gli antri oscuri, e le fere fuggitive,
Qualche leggiadra ninfa paurosa;
Quivi veggo io con pensier vaghi e pronti,
Le belle luci, come fossin vive.
Qui me le toglie or una or altra cossa.]
«Après le tableau que nous venons de faire de la passion de Laurent,
on peut se permettre sans doute de demander quel était l'objet d'un
amour si délicat, quel était le nom de cette femme qu'il adore sans la
désigner autrement que d'une manière vague, qu'il célèbre sans la
nommer. Heureusement que les amis de Laurent ne se piquèrent pas, sur
ce point, d'autant de discrétion que lui: Politien, dans son poëme sur
Julien, a célébré la maîtresse de Laurent sous le nom de Lucretia; et
Ugolino Verini, dans sa _Fiammetta_, a adressé à cette dame un poëme
latin, en vers élégiaques, dans lequel il plaide avec beaucoup de
chaleur en faveur de Laurent, et il prétend que, quelles que puissent
être ses rares perfections, elle trouve en lui un amant digne de toute
sa tendresse. Valori nous apprend que Lucretia était de la noble
famille des Donati, qu'elle était également distinguée par sa beauté
et par sa vertu, et qu'elle descendait de ce Curtio Donato que ses
hauts faits militaires avaient rendu célèbre dans toute l'Italie[18].
[Note 18: VAL. in _Vita Laur._, p. 8.]
«Il est assez difficile de savoir si les assiduités de Laurent et les
prières de ses amis parvinrent, à la fin, à fléchir la fierté avec
laquelle il y a lieu de croire que Lucretia reçut ses premiers
hommages. À en juger par les sonnets qu'il fit à cette occasion, il
éprouva tous les degrés et toutes les vicissitudes de l'amour: il
triomphe, il se désespère; il brûle, et la crainte le glace; il
célèbre avec ravissement des jouissances ineffables, trop grandes,
trop au-dessus d'un simple mortel, et il ne saurait s'empêcher
d'applaudir à cette vertu sévère que ses plus ardentes sollicitations
ne peuvent ébranler. Que conclure de tant de témoignages
contradictoires? Laurent nous a donné lui-même le mot de cette énigme
inconcevable. On peut juger, d'après le récit qu'il a fait de
l'origine de sa passion, que Lucretia était la maîtresse du poëte, et
non de l'homme: il cherchait un objet propre à fixer ses idées, à
leur donner la force et l'effet nécessaires à la perfection de ses
productions poétiques, et il trouva dans Lucretia un sujet convenable
à ses vues, et digne de ses louanges; mais il s'arrêta à ce degré de
réalité, et laissa à son imagination le soin d'embellir et d'orner
l'idole à son gré. Tous les mouvements, tous les sentiments de sa dame
occupent sans cesse sa pensée: elle sourit, ou elle s'irrite; elle
refuse, ou elle est près de céder; elle est absente, ou présente; elle
s'introduit le jour dans sa solitude, ou elle lui apparaît dans ses
songes de la nuit, précisément au gré du caprice de l'imagination qui
le guide. Au milieu de ces illusions délicieuses, Laurent fut obligé
de redescendre aux tristes réalités de la vie. Il était alors dans sa
vingt et unième année, et son père pensa qu'il était temps de
l'attacher au lien conjugal; dans cette vue, il avait négocié un
mariage entre Laurent et Clarice, fille de Giacopo Orsini, de la noble
et puissante famille de ce nom, qui avait si longtemps disputé à Rome
la prééminence à celle des Colonne. Soit que Laurent désespérât du
succès de son amour, ou qu'il crût devoir faire céder ses sentiments à
la voix de l'autorité paternelle, il est certain que, dès le mois de
décembre de l'année 1468, il fut accordé avec une femme que
probablement il n'avait jamais vue, et la cérémonie du mariage se fit
dans le mois de juin de l'année suivante. Il paraît incontestable que
le coeur de Laurent n'eut aucune part à la conclusion de ce mariage, à
en juger par la manière dont il s'exprime à ce sujet dans ses
Mémoires, où il nous apprend qu'_il prit ou plutôt qu'on lui donna
Clarice Orsini pour femme_ [19]. Malgré cette indifférence apparente,
on peut penser qu'ils eurent l'un pour l'autre une affection sincère;
et tout nous autorise à croire que Laurent eut toujours pour elle des
égards et une estime particulière. Leurs noces furent célébrées avec
une grande magnificence. On donna deux fêtes militaires, dont l'une
représentait un combat de cavalerie, et l'autre l'attaque d'une
citadelle fortifiée.
[Note 19: Ricordi di Lor., _Appendix_, nº xi.]
X
Cependant l'état maladif de Pierre de Médicis, aggravé par les
embarras du pouvoir et par les exigences de ses partisans, amena sa
mort, en 1469. Sa veuve Lunegite lui survécut.
Tout était en paix. Alphonse d'Aragon régnait à Naples. Son règne
était triomphant. Galéas Visconti gouvernait Milan, par ses vices plus
que par ses vertus. Pie II, majestueux pontife, donnait à ses neveux
les lambeaux des États voisins de Rome. Florence ne pouvait se
maintenir et s'élever que par la politique et la littérature.
Laurent, que la faiblesse et l'infirmité de son père avaient mêlé au
gouvernement, fut accompagné au Palais-Vieux, siége du pouvoir de la
république, par les nombreux amis de sa maison. Ils le conjurèrent de
prendre la direction du gouvernement comme de son patrimoine; il
sentit qu'il ne pouvait impunément l'abdiquer. Un abîme était derrière
lui, une audace devant; il préféra l'audace, mais il la voila de
modestie et de légalité. Il n'usurpa rien; il reçut tout et se prépara
à conquérir davantage de l'estime de ses concitoyens. Sans jalousie
pour son frère Julien, jeune homme de dix-sept ans, très-distingué et
déjà très-populaire par son goût pour les arts et pour les lettres, il
lui donna les maîtres les plus éminents pour achever son éducation.
L'amitié des deux frères servit d'exemple aux grands. Une légère
insurrection de Bernardo Nardi, réprimée par Petrucci et par Ginori,
citoyen de Florence, écrasa dans l'oeuf cette première tentative des
ennemis des Médicis. Une ligue contre les Turcs, fomentée par le pape,
rallia Florence aux Vénitiens. Son commerce avec l'Orient accrut ses
richesses à la proportion d'un grand État. Laurent fonda Livourne et
la marine toscane, et mit sous les auspices de la religion le
commerce de son pays; il plaça sur la flotte douze jeunes gens des
premières familles de Florence, et séduisit les grands seigneurs
ottomans par la magnificence de ses présents: l'Égypte et ses trésors
s'ouvrirent ainsi devant lui; il prit à bail toutes les mines d'Italie
et s'empara ainsi, en bénéfice, de tous les immenses revenus
intérieurs.
Ses comptoirs couvrirent Rome, Naples, Gênes, Venise et toute
l'Italie. Son monopole, acquis par les voies loyales de trafic, fut
reconnu et servi même par ses ennemis. L'or fut son premier sujet et
lui enchaîna sans bruit tous les autres. Il reçut au nom de la
république et combla d'accueil et de fête Galéas Sforze, duc de Milan,
et sa femme Bona; il s'attacha les premiers poëtes et les savants
éminents de ses États, tels que Pulci, mais surtout le jeune Politien,
cet Ovide de la Toscane. Il en fit ses hôtes et ses commensaux à
Fiésole, à Carreggi, à Caffagiolio, ces Tiburs de sa famille.
Politien, génie vraiment antique et digne d'Horace ne s'enivra pas de
cette faveur; il était né d'une bonne famille à Montepulciano, petite
ville de la Toscane, comme Flaccus, en Calabre; c'est de là qu'il prit
son nom. «Je ne me sens pas plus enorgueilli des flatteries de mes
amis, ou humilié des satires de mes ennemis, disait-il, que je ne le
suis par l'ombre de mon corps; car, quoique mon ombre soit plus
grande le matin ou le soir qu'elle ne l'est au milieu du jour, je ne
me persuaderai point que je sois plus grand moi-même dans l'un ou
l'autre de ces moments que je ne le suis à midi.»
XI
Le pape étant mort en ce temps-là, Laurent de Médicis fit un voyage à
Rome, pour recommander Julien, son jeune frère, à Sa Sainteté, dans le
but de le faire élire au cardinalat. Le nouveau pape était Paul III
della Rovere.
Il accueillit bien d'abord Laurent et lui promit cette dignité pour
son frère. Mais ayant pressenti le danger de la faveur des Médicis
pour les lettres, il conçut contre le chef de cette famille une haine
invincible et se livra contre lui à des entreprises qui attestent
cette inimitié.
XII
La passion de Laurent pour les lettres et surtout pour Platon, apôtre
de Socrate, se mêlait à ses soins pour le gouvernement. Il la signala
à cette époque par un poëme sur le vrai bonheur, sous la forme d'un
entretien champêtre entre un pasteur de Toscane et un philosophe. Le
philosophe était lui.
«Dis-moi quel sujet t'amène en ces lieux? Pourquoi as-tu quitté les
théâtres, les temples, les palais magnifiques de la ville? Pourquoi
sembles-tu leur préférer notre humble hameau? Que regardes-tu dans ces
bocages? Viens-tu apprendre à priser davantage les délices, la pompe
et la splendeur de la ville, en comparaison de notre pauvreté?--Je lui
répondis: Je ne sais s'il est des trésors plus précieux, un bonheur
plus doux et plus touchant que celui qu'on goûte ici, loin des
discordes civiles. Chez vous, heureux bergers, la haine, la perfidie,
l'ambition cruelle n'ont point établi leur empire. Vous jouissez sans
envie du peu que vous possédez; vous vivez heureux dans une douce
indolence. On ne sait point ici dire le contraire de ce qu'on pense:
dans ces estimables et paisibles retraites, au milieu de l'air pur qui
vous environne, on ne voit point le sourire sur la bouche de celui
dont le coeur est rongé de chagrins; le plus heureux parmi vous est
celui qui fait le plus de bien, et la sagesse suprême ne consiste pas
à savoir déguiser et dissimuler la vérité avec le plus d'artifice.»
Cependant le berger ne paraît point convaincu de la supériorité que le
poëte accorde à la vie champêtre, et, dans sa réponse, il présente
avec beaucoup de force les peines et les nombreux travaux auxquels
elle est inévitablement exposée. Au milieu de cette contestation, on
voit approcher le philosophe Marsile, et les deux antagonistes
consentent à lui soumettre la décision de leur différend. Cela lui
donne occasion de développer les dogmes philosophiques de Platon; et
après avoir soigneusement examiné la valeur réelle de tous les biens
d'un ordre inférieur, de tous les avantages purement matériels et
temporels, il conclut que ce n'est ni dans la condition brillante et
élevée de l'un, ni dans l'état humble et obscur de l'autre, qu'il faut
chercher le véritable et solide bonheur; mais qu'on ne saurait le
trouver, en dernière analyse, que dans la connaissance et l'amour de
la première cause, de l'Être suprême et infini.