«Le lendemain, toute la compagnie, après l'accomplissement des devoirs

religieux, se rendit, à travers les bois, sur le sommet d'une colline,

et arriva bientôt dans un lieu solitaire, où les branches étendues

d'un hêtre touffu ombrageaient une source d'eau transparente. Là,

Alberti commença l'entretien en remarquant qu'on peut regarder comme

jouissant d'un bonheur solide et réel ceux qui, après avoir

perfectionné leur esprit par l'étude, peuvent se soustraire de temps

en temps au fardeau des affaires publiques et à la sollicitude des

intérêts privés, et, dans quelque retraite solitaire, se livrer sans

contrainte à la contemplation de l'immense variété d'objets que

présentent la nature et le monde moral. «Mais si c'est une occupation

convenable aux hommes qui cultivent les sciences, elle est encore plus

nécessaire pour vous, continua Alberti en s'adressant à Laurent et à

Julien; pour vous, que les infirmités toujours croissantes de votre

père mettront probablement bientôt dans le cas de prendre la direction

des affaires de la république. En effet, mon cher Laurent, quoique

vous ayez donné des preuves d'un mérite et d'une vertu qui semblent à

peine appartenir à la nature humaine; quoiqu'il n'y ait point

d'entreprise, si importante qu'elle soit, dont on ne puisse espérer de

voir triompher cette prudence et ce courage que vous avez développés

dès vos plus jeunes années; et quoique les mouvements de l'ambition,

et l'abondance de ces dons de la fortune qui ont si souvent corrompu

des hommes dont les talents, l'expérience et les vertus donnaient les

plus hautes espérances, n'aient jamais pu vous faire sortir des bornes

de la justice et de la modération, vous pouvez néanmoins, pour

vous-même et pour cet État dont les rênes vont bientôt vous être

confiées, ou plutôt dont la prospérité repose déjà en grande partie

sur vos soins, tirer de grands avantages de vos méditations solitaires

ou des entretiens de vos amis sur l'origine et la nature de l'esprit

humain: car il n'y a point d'homme qui soit en état de conduire avec

succès les affaires publiques, s'il n'a commencé par se faire des

habitudes vertueuses, et par enrichir son esprit des connaissances

propres à lui faire distinguer avec certitude pour quel but il a été

appelé à la vie, ce qu'il doit aux autres et ce qu'il se doit à

lui-même.»

Alors commença entre Laurent et Alberti une conversation dans laquelle

ce dernier s'attache à montrer que, comme la raison est le caractère

distinctif de l'homme, l'unique moyen pour lui d'atteindre à la

perfection de sa nature, c'est de cultiver son esprit, en faisant

entièrement abstraction des intérêts et des affaires purement

mondaines. Laurent, qui ne se borne pas à jouer un rôle passif dans

cet entretien, combat des principes qui, poussés à la rigueur,

isoleraient l'homme et le rendraient étranger à ses devoirs; il

soutient qu'on ne doit pas séparer la vie contemplative de la vie

active, mais que l'une doit servir de base et de moyen de perfection à

l'autre. Il appuie son opinion par une telle variété d'exemples, qu'il

est aisé d'apercevoir que, bien que le but de Landino, sous le nom

d'Alberti, fût d'établir les purs dogmes du platonisme, c'est-à-dire

que la contemplation abstraite de la vérité constitue seule l'essence

du vrai bonheur, Laurent avait élevé des objections auxquelles

l'ingénuité du philosophe, dans la suite de l'entretien, n'ôte presque

rien de leur force. Le jour suivant, Alberti, continuant de traiter le

même sujet, explique à fond la doctrine de Platon sur le but et la

véritable destination de la vie humaine, et il s'attache à l'éclaircir

par les opinions des plus célèbres sectateurs de ce philosophe. Enfin,

Alberti consacre les entretiens du troisième et du quatrième jour à un

commentaire sur l'_Énéide_, et il tâche de démontrer que, sous le

voile de la fiction, le poëte a prétendu représenter les dogmes

principaux de cette philosophie qui a été le sujet des discussions

précédentes. Quoi qu'on puisse penser de l'exactitude d'un pareil

jugement, il est certain qu'il y a dans ce poëme beaucoup de passages

qui paraissent fortement appuyer cette opinion. Au reste, l'idée mise

en avant par Alberti est appuyée d'une érudition si étendue et si

variée, que son commentaire dut être extrêmement amusant pour ses

jeunes auditeurs.

«Il ne faut pas pourtant s'imaginer qu'au milieu de ses études et de

ses occupations sérieuses, Laurent fût insensible à cette passion qui,

dans tous les temps, a été l'âme de la poésie, et qu'il a représentée

dans ses propres écrits avec tant de philosophie et sous des aspects

si variés. L'amour est en effet le sujet auquel il a consacré une

grande partie de ses ouvrages: mais il est un peu étrange qu'il n'ait

pas cru devoir, dans aucune circonstance, nous apprendre le nom de sa

maîtresse; il n'a pas même voulu lui donner un nom poétique, et

satisfaire au moins jusque-là notre curiosité. Pétrarque avait sa

Laure, et Dante sa Béatrix; mais Laurent s'est appliqué avec soin à

cacher le nom de la souveraine de ses affections, laissant aux mille

descriptions brillantes qu'il a faites de sa rare beauté et de ses

perfections le soin de la faire connaître. Ordinairement, c'est

l'amour qui fait les poëtes; mais, chez Laurent il paraît que ce fut

la poésie qui fit naître l'amour. Voici les circonstances de cet

événement, telles qu'il les a rapportées lui-même: «Une jeune dame

douée de grandes qualités personnelles et d'une extrême beauté mourut

à Florence: comme elle avait été l'objet de l'amour et de l'admiration

générale, elle fut universellement regrettée; et cela n'était pas

étonnant, puisque, indépendamment de sa beauté, ses manières étaient

si engageantes, que chacun de ceux qui avaient eu occasion de la

connaître se flattait d'avoir la première place dans son affection. Sa

mort causa la plus vive douleur à ses adorateurs; et comme on la

portait au tombeau, le visage découvert, ceux qui l'avaient connue

pendant sa vie s'empressaient d'attacher leurs derniers regards sur

l'objet de leur adoration, et accompagnaient ses funérailles de leurs

larmes[15].

_Morte bella parea nel suo volto._ (PETR.)

Dans ses traits enchanteurs la mort paraissait belle.

[Note 15: Cette circonstance singulière, comparée avec la

preuve que l'on peut tirer d'une des épigrammes de Politien,

nous autorise à croire que cette dame était la maîtresse de

Julien, la belle Simonetta, dont nous avons déjà parlé.

_In Simonettam._

Dum pulchra effertur nigro Simonetta feretro,

Blandus et examini spirat in ore lepos,

Nactus Amor tempus quo non sibi turba caveret,

Jecit ab occlusis mille faces oculis:

Mille animos cepit viventis imagine risus:

Ac Morti insultans, Est mea, dixit, adhuc;

Est mea, dixit, adhuc; nondum totam eripis illam,

Illa vel exanimis militat ecce mihi.

Dixit et ingemuit.--Neque enim satis apta triumphis

Illa puer vidit tempora--sed lacrymis.

(POLIT., _Epigr._ in op. Ald., 1498.)]

«Cette perte cruelle fut déplorée par tout ce qu'il y avait à

Florence d'hommes spirituels et éloquents; ils s'empressèrent de

célébrer, soit en vers, soit en prose, la mémoire d'une personne si

accomplie. Je composai aussi quelques sonnets sur ce sujet; et pour

les rendre plus touchants, je m'efforçai de me persuader que j'avais

perdu moi-même l'objet de mon amour, et de faire naître dans mon âme

tous les sentiments qui pouvaient me rendre capable d'émouvoir la

compassion des autres. Entraîné par cette illusion, je me mis à

considérer combien était cruelle la destinée de ceux qui l'avaient

aimée; ensuite j'examinai s'il y avait dans cette ville quelque autre

dame qui méritât tant d'honneurs et de louanges, et je pensai à la

félicité dont jouirait un mortel assez heureux pour rencontrer un

objet si digne de ses vers. Je cherchai donc pendant quelque temps,

sans avoir la satisfaction de rencontrer une personne qui méritât, du

moins autant que j'en pouvais juger, un attachement constant et

sincère; mais, comme j'étais près de renoncer à tout espoir de succès,

le hasard me fit rencontrer ce qui jusque-là s'était refusé à mes

recherches les plus obstinées, comme si le dieu d'amour eût voulu

choisir ce moment pour me donner une preuve irrésistible de sa

puissance. Il se fit une fête publique à Florence, et tout ce qu'il y

avait de noble et de beau dans la ville s'y trouvait. J'y fus entraîné

malgré moi, en quelque sorte, par plusieurs de mes compagnons, et sans

doute aussi par ma destinée: car depuis un certain temps j'évitais ces

sortes de spectacles, ou si quelquefois je m'y rendais, c'était moins

par goût pour ces amusements que par égard pour l'usage. Parmi les

dames que cette fête avait rassemblées, j'en remarquai une dont les

manières étaient si douces et si séduisantes, que je ne pus m'empêcher

de dire en la regardant: _Si cette dame a l'esprit, la délicatesse et

les perfections de celle qui mourut il n'y a pas longtemps, il faut

avouer qu'elle lui est bien supérieure par l'éclat de sa beauté._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«M'abandonnant donc à ma passion, je cherchai, par tous les moyens

possibles, à découvrir si les charmes de sa conversation répondaient à

ceux de sa figure; et alors je trouvai un assemblage de qualités si

extraordinaires, qu'il était difficile de dire si les grâces de son

esprit l'emportaient sur celles de sa personne. Ses traits étaient,

comme je l'ai déjà dit, d'une beauté ravissante, et elle avait le

teint d'une fraîcheur admirable. Son maintien était sérieux sans être

sévère; ses manières affables et pleines d'amabilité, sans être

légères ni communes. Ses yeux, d'un éclat doux et majestueux,

n'annonçaient ni orgueil ni mélancolie; sa taille était si

parfaitement proportionnée, qu'on la distinguait, au milieu des autres

femmes, par un air de dignité imposante, exempt néanmoins de toute

espèce de prétention ou d'affectation. À la promenade, à la danse et

dans les autres exercices propres à développer les charmes extérieurs,

tous ses mouvements étaient pleins de grâce et de décence.--Ses idées

étaient toujours justes et frappantes, et m'ont fourni le sujet de

quelques-uns de mes sonnets; elle parlait toujours à propos, toujours

avec tant de convenance, qu'il n'y avait rien à ajouter, rien à

retrancher à ce qu'elle avait dit. Quoique ses observations fussent

souvent fines et piquantes, elle y mettait tant de réserve et de

modération, que jamais on ne s'en offensait. Son esprit l'élevait

au-dessus de son sexe, mais sans lui donner la plus légère apparence

de vanité ou de présomption; et elle s'était garantie d'un défaut trop

commun parmi les femmes, qui, lorsqu'elles se croient de l'esprit et

de la pénétration, deviennent pour la plupart insupportables. Le

détail de toutes ses qualités brillantes m'entraînerait trop loin du

but que je me suis proposé. Je finirai donc en affirmant qu'il n'y a

rien de ce qu'on peut désirer dans une femme d'une beauté et d'un

mérite accomplis qui ne se trouvât en elle au plus haut degré. Ces

rares perfections me captivèrent au point, que bientôt il n'y eut pas

une puissance ou une faculté de mon corps ou de mon âme qui ne fût

asservie sans retour; et je ne pouvais m'empêcher de considérer la

dame dont la mort avait causé tant de douleurs et de regrets comme

l'étoile de Vénus, dont l'éclat du soleil éclipse et fait disparaître

entièrement les rayons.» Telle est la description que Laurent nous a

laissée de l'objet de sa passion, dans le commentaire qu'il a fait sur

le premier sonnet qu'il écrivit à sa louange[16]; et à moins que l'on

n'en mette une grande partie sur le compte de l'amour, toujours

partial dans ses jugements, il faut avouer qu'il y a eu bien peu de

poëtes assez heureux pour trouver un objet aussi propre à exciter leur

enthousiasme, et à justifier les transports de leur admiration.

[Note 16: Voici cette première production poétique de

l'amour de Laurent:

Lasso a me, quando io son la dove sia

Quell' angelico, altero e dolce volto,

Il freddo sangue intorno al core accolto

Lascia senza color la faccia mia:

Poi mirando la sua, mi par si pia

Ch' io prendo ardire, e torna il valor tolto,

Amor ne' raggi de' begli occhi involto

Mostra al mio tristo cor la cieca via;

E parlandogli alhor, dice, io ti giuro

Pel santo lume di questi occhi belli

Del mio stral forza, e del mio regno onore,

Ch' io saro sempre teco; e ti assicuro

Esser vera pieta che mostran quelli:

Credogli lasso! e da me fugge il cor.]

«Les effets de cette passion sur le coeur de Laurent furent tels qu'on

pouvait les attendre d'une âme jeune et sensible. Au lieu de se

plaire, comme auparavant, au milieu des fêtes magnifiques, du tumulte

de la ville et des embarras des affaires publiques, il sentit naître

en lui un attrait inconnu pour le silence et la solitude; et il se

plaisait à associer l'idée de sa maîtresse aux impressions que

produisait sur son âme le spectacle varié de la nature champêtre[17].

Cette passion devint le sujet habituel de ses vers, et il nous reste

de lui un nombre considérable de sonnets de _canzoni_, et d'autres

compositions poétiques, dans lesquels, à l'exemple de Pétrarque,

tantôt il célèbre la beauté de sa maîtresse et les qualités de son

esprit en général, tantôt il s'arrête sur une des perfections

particulières de sa figure ou de son âme, d'autres fois il s'attache à

décrire les effets de sa passion; il les peint et les analyse avec

toute la finesse et toute la grâce possibles, jointes à une grande

perfection de poésie et quelquefois même à une philosophie profonde.

[Note 17: Le sonnet suivant exprime bien tous ces

sentiments:

Cherchi chi vuol le pompe, e gli alti onori,

Le piazze, e tempi, e gli edifici magni,

Le delicie, il tesor qual accompagni

Mille duri pensier, mille dolori:

Un verde praticel, pien di bei fiori,

Un rivolo che l'herba intorno bagni,

Un angeletto che d'amor si lagni,

Acqueta molto meglio i nostri ardori:

L'ombrose selve, i sassi, e gli alti monti,

Gli antri oscuri, e le fere fuggitive,

Qualche leggiadra ninfa paurosa;

Quivi veggo io con pensier vaghi e pronti,

Le belle luci, come fossin vive.

Qui me le toglie or una or altra cossa.]

«Après le tableau que nous venons de faire de la passion de Laurent,

on peut se permettre sans doute de demander quel était l'objet d'un

amour si délicat, quel était le nom de cette femme qu'il adore sans la

désigner autrement que d'une manière vague, qu'il célèbre sans la

nommer. Heureusement que les amis de Laurent ne se piquèrent pas, sur

ce point, d'autant de discrétion que lui: Politien, dans son poëme sur

Julien, a célébré la maîtresse de Laurent sous le nom de Lucretia; et

Ugolino Verini, dans sa _Fiammetta_, a adressé à cette dame un poëme

latin, en vers élégiaques, dans lequel il plaide avec beaucoup de

chaleur en faveur de Laurent, et il prétend que, quelles que puissent

être ses rares perfections, elle trouve en lui un amant digne de toute

sa tendresse. Valori nous apprend que Lucretia était de la noble

famille des Donati, qu'elle était également distinguée par sa beauté

et par sa vertu, et qu'elle descendait de ce Curtio Donato que ses

hauts faits militaires avaient rendu célèbre dans toute l'Italie[18].

[Note 18: VAL. in _Vita Laur._, p. 8.]

«Il est assez difficile de savoir si les assiduités de Laurent et les

prières de ses amis parvinrent, à la fin, à fléchir la fierté avec

laquelle il y a lieu de croire que Lucretia reçut ses premiers

hommages. À en juger par les sonnets qu'il fit à cette occasion, il

éprouva tous les degrés et toutes les vicissitudes de l'amour: il

triomphe, il se désespère; il brûle, et la crainte le glace; il

célèbre avec ravissement des jouissances ineffables, trop grandes,

trop au-dessus d'un simple mortel, et il ne saurait s'empêcher

d'applaudir à cette vertu sévère que ses plus ardentes sollicitations

ne peuvent ébranler. Que conclure de tant de témoignages

contradictoires? Laurent nous a donné lui-même le mot de cette énigme

inconcevable. On peut juger, d'après le récit qu'il a fait de

l'origine de sa passion, que Lucretia était la maîtresse du poëte, et

non de l'homme: il cherchait un objet propre à fixer ses idées, à

leur donner la force et l'effet nécessaires à la perfection de ses

productions poétiques, et il trouva dans Lucretia un sujet convenable

à ses vues, et digne de ses louanges; mais il s'arrêta à ce degré de

réalité, et laissa à son imagination le soin d'embellir et d'orner

l'idole à son gré. Tous les mouvements, tous les sentiments de sa dame

occupent sans cesse sa pensée: elle sourit, ou elle s'irrite; elle

refuse, ou elle est près de céder; elle est absente, ou présente; elle

s'introduit le jour dans sa solitude, ou elle lui apparaît dans ses

songes de la nuit, précisément au gré du caprice de l'imagination qui

le guide. Au milieu de ces illusions délicieuses, Laurent fut obligé

de redescendre aux tristes réalités de la vie. Il était alors dans sa

vingt et unième année, et son père pensa qu'il était temps de

l'attacher au lien conjugal; dans cette vue, il avait négocié un

mariage entre Laurent et Clarice, fille de Giacopo Orsini, de la noble

et puissante famille de ce nom, qui avait si longtemps disputé à Rome

la prééminence à celle des Colonne. Soit que Laurent désespérât du

succès de son amour, ou qu'il crût devoir faire céder ses sentiments à

la voix de l'autorité paternelle, il est certain que, dès le mois de

décembre de l'année 1468, il fut accordé avec une femme que

probablement il n'avait jamais vue, et la cérémonie du mariage se fit

dans le mois de juin de l'année suivante. Il paraît incontestable que

le coeur de Laurent n'eut aucune part à la conclusion de ce mariage, à

en juger par la manière dont il s'exprime à ce sujet dans ses

Mémoires, où il nous apprend qu'_il prit ou plutôt qu'on lui donna

Clarice Orsini pour femme_ [19]. Malgré cette indifférence apparente,

on peut penser qu'ils eurent l'un pour l'autre une affection sincère;

et tout nous autorise à croire que Laurent eut toujours pour elle des

égards et une estime particulière. Leurs noces furent célébrées avec

une grande magnificence. On donna deux fêtes militaires, dont l'une

représentait un combat de cavalerie, et l'autre l'attaque d'une

citadelle fortifiée.

[Note 19: Ricordi di Lor., _Appendix_, nº xi.]

X

Cependant l'état maladif de Pierre de Médicis, aggravé par les

embarras du pouvoir et par les exigences de ses partisans, amena sa

mort, en 1469. Sa veuve Lunegite lui survécut.

Tout était en paix. Alphonse d'Aragon régnait à Naples. Son règne

était triomphant. Galéas Visconti gouvernait Milan, par ses vices plus

que par ses vertus. Pie II, majestueux pontife, donnait à ses neveux

les lambeaux des États voisins de Rome. Florence ne pouvait se

maintenir et s'élever que par la politique et la littérature.

Laurent, que la faiblesse et l'infirmité de son père avaient mêlé au

gouvernement, fut accompagné au Palais-Vieux, siége du pouvoir de la

république, par les nombreux amis de sa maison. Ils le conjurèrent de

prendre la direction du gouvernement comme de son patrimoine; il

sentit qu'il ne pouvait impunément l'abdiquer. Un abîme était derrière

lui, une audace devant; il préféra l'audace, mais il la voila de

modestie et de légalité. Il n'usurpa rien; il reçut tout et se prépara

à conquérir davantage de l'estime de ses concitoyens. Sans jalousie

pour son frère Julien, jeune homme de dix-sept ans, très-distingué et

déjà très-populaire par son goût pour les arts et pour les lettres, il

lui donna les maîtres les plus éminents pour achever son éducation.

L'amitié des deux frères servit d'exemple aux grands. Une légère

insurrection de Bernardo Nardi, réprimée par Petrucci et par Ginori,

citoyen de Florence, écrasa dans l'oeuf cette première tentative des

ennemis des Médicis. Une ligue contre les Turcs, fomentée par le pape,

rallia Florence aux Vénitiens. Son commerce avec l'Orient accrut ses

richesses à la proportion d'un grand État. Laurent fonda Livourne et

la marine toscane, et mit sous les auspices de la religion le

commerce de son pays; il plaça sur la flotte douze jeunes gens des

premières familles de Florence, et séduisit les grands seigneurs

ottomans par la magnificence de ses présents: l'Égypte et ses trésors

s'ouvrirent ainsi devant lui; il prit à bail toutes les mines d'Italie

et s'empara ainsi, en bénéfice, de tous les immenses revenus

intérieurs.

Ses comptoirs couvrirent Rome, Naples, Gênes, Venise et toute

l'Italie. Son monopole, acquis par les voies loyales de trafic, fut

reconnu et servi même par ses ennemis. L'or fut son premier sujet et

lui enchaîna sans bruit tous les autres. Il reçut au nom de la

république et combla d'accueil et de fête Galéas Sforze, duc de Milan,

et sa femme Bona; il s'attacha les premiers poëtes et les savants

éminents de ses États, tels que Pulci, mais surtout le jeune Politien,

cet Ovide de la Toscane. Il en fit ses hôtes et ses commensaux à

Fiésole, à Carreggi, à Caffagiolio, ces Tiburs de sa famille.

Politien, génie vraiment antique et digne d'Horace ne s'enivra pas de

cette faveur; il était né d'une bonne famille à Montepulciano, petite

ville de la Toscane, comme Flaccus, en Calabre; c'est de là qu'il prit

son nom. «Je ne me sens pas plus enorgueilli des flatteries de mes

amis, ou humilié des satires de mes ennemis, disait-il, que je ne le

suis par l'ombre de mon corps; car, quoique mon ombre soit plus

grande le matin ou le soir qu'elle ne l'est au milieu du jour, je ne

me persuaderai point que je sois plus grand moi-même dans l'un ou

l'autre de ces moments que je ne le suis à midi.»

XI

Le pape étant mort en ce temps-là, Laurent de Médicis fit un voyage à

Rome, pour recommander Julien, son jeune frère, à Sa Sainteté, dans le

but de le faire élire au cardinalat. Le nouveau pape était Paul III

della Rovere.

Il accueillit bien d'abord Laurent et lui promit cette dignité pour

son frère. Mais ayant pressenti le danger de la faveur des Médicis

pour les lettres, il conçut contre le chef de cette famille une haine

invincible et se livra contre lui à des entreprises qui attestent

cette inimitié.

XII

La passion de Laurent pour les lettres et surtout pour Platon, apôtre

de Socrate, se mêlait à ses soins pour le gouvernement. Il la signala

à cette époque par un poëme sur le vrai bonheur, sous la forme d'un

entretien champêtre entre un pasteur de Toscane et un philosophe. Le

philosophe était lui.

«Dis-moi quel sujet t'amène en ces lieux? Pourquoi as-tu quitté les

théâtres, les temples, les palais magnifiques de la ville? Pourquoi

sembles-tu leur préférer notre humble hameau? Que regardes-tu dans ces

bocages? Viens-tu apprendre à priser davantage les délices, la pompe

et la splendeur de la ville, en comparaison de notre pauvreté?--Je lui

répondis: Je ne sais s'il est des trésors plus précieux, un bonheur

plus doux et plus touchant que celui qu'on goûte ici, loin des

discordes civiles. Chez vous, heureux bergers, la haine, la perfidie,

l'ambition cruelle n'ont point établi leur empire. Vous jouissez sans

envie du peu que vous possédez; vous vivez heureux dans une douce

indolence. On ne sait point ici dire le contraire de ce qu'on pense:

dans ces estimables et paisibles retraites, au milieu de l'air pur qui

vous environne, on ne voit point le sourire sur la bouche de celui

dont le coeur est rongé de chagrins; le plus heureux parmi vous est

celui qui fait le plus de bien, et la sagesse suprême ne consiste pas

à savoir déguiser et dissimuler la vérité avec le plus d'artifice.»

Cependant le berger ne paraît point convaincu de la supériorité que le

poëte accorde à la vie champêtre, et, dans sa réponse, il présente

avec beaucoup de force les peines et les nombreux travaux auxquels

elle est inévitablement exposée. Au milieu de cette contestation, on

voit approcher le philosophe Marsile, et les deux antagonistes

consentent à lui soumettre la décision de leur différend. Cela lui

donne occasion de développer les dogmes philosophiques de Platon; et

après avoir soigneusement examiné la valeur réelle de tous les biens

d'un ordre inférieur, de tous les avantages purement matériels et

temporels, il conclut que ce n'est ni dans la condition brillante et

élevée de l'un, ni dans l'état humble et obscur de l'autre, qu'il faut

chercher le véritable et solide bonheur; mais qu'on ne saurait le

trouver, en dernière analyse, que dans la connaissance et l'amour de

la première cause, de l'Être suprême et infini.

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 8 / 18 段